La malle sanglante du Puits d’Enfer

La malle sanglante du Puits d’Enfer

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Le 9 février 1949, par une froide journée venteuse, un cadavre flottant dans une malle en osier est découvert dans le gouffre du Puits d’Enfer aux Sables-d’Olonne. Seul un élément permet d’identifier la victime, les initiales « R.T. » cousues dans son costume. Il s’agit de Robert Thélier, rentier parisien, disparu de son domicile depuis bientôt trois jours.

La police mobile parisienne qui se charge de l’affaire remonte alors le fil de cette tortueuse énigme. Comment Robert Thélier a-t-il fini dans les eaux troubles du gouffre du Puits D’Enfer alors que tout le monde le pensait déjà installé en Suisse ?

Bientôt, deux coupables sont dans le collimateur de la police : Andrée Farré, une gouvernante et son amant Roland Plannet, un jeune désœuvré.

Source : messablesdolonne

Pourquoi ces deux individus ont-ils cherché à se débarrasser de Robert Thélier et pourquoi ont-ils parcouru des kilomètres depuis Paris pour couler son cadavre dans le gouffre du Puits d’Enfer ?

Je vous invite à revenir avec moi sur ce fait divers qui a beaucoup secoué la société française de la fin des années quarante, à une époque où les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale sont encore bien présents.

« Doucement, les enfants, faites attention là où vous mettez les pieds ! »

Lucien Berges soupire. Les quatorze jeunes garçons qu’il a à sa charge ne l’écoutent plus vraiment, malgré toutes les recommandations données il y a tout juste une demi-heure devant le portail du sanatorium. Il est vrai que certains d’entre eux voient la mer pour la toute première fois de leur vie et c’est un spectacle grisant pour eux.

Ce 9 février 1949, dans la campagne vendéenne, il souffle un vent glacial qui pénètre jusque dans les os et vous gèle sur place. Mais quand on est un garçon de neuf, dix ou quinze ans, ces choses-là n’ont pas grande importance.

Lucien Berges le sait, il a cédé encore une fois. Quelle idée de faire sortir tout le monde par une tempête pareille ! Si quelqu’un tombe malade, ça sera encore de sa faute. À tout juste vingt-sept ans, il a encore du mal à asseoir son autorité. Et puis, quand il y pense, depuis la fin de la guerre, les enfants ont eu rarement l’occasion de se divertir. Alors malgré l’hiver, malgré le vent qui rugit de partout, il n’a pas voulu annuler cette petite excursion.

Cela fait un an qu’il travaille comme instructeur au sanatorium de Saint-Jean d’Orbestier aux Sables-d’Olonne et il s’est rapidement attaché à ses élèves, pour la plupart des orphelins de guerre qu’il a rapidement pris sous son aile.

Après une montée assez peu commode, le groupe se retrouve au bord d’une imposante falaise de granit. Le panorama qui s’offre à eux fait pousser aux garçons des « oh » et des sifflements admiratifs. Lucien Berges les met toutefois en garde :

— Nous approchons du Puits d’Enfer. Surtout, que personne ne coure, restez tous groupés à côté de moi ! J’y vais en premier, vous me suivez avec prudence, c’est compris ?

— Compris ! Répondent quatorze voix en chœur.

— Allons-y !

« Le Puits D’Enfer » en question porte bien son nom. En bas de la falaise, deux blocs de rochers forment comme un arc et juste au fond se trouve un gouffre où l’eau rejetée par les vagues s’échoue, formant une espèce de bassin profond, sombre et grouillant d’écume.

Dans la campagne vendéenne, les villageois l’appellent « le trou », « le gouffre du diable », « la tanière » et la légende raconte que si un objet ou une personne tombe dedans par mégarde, il ne refait plus jamais surface.

Lucien Berges et ses élèves restent là, muets, scotchés par le spectacle qui s’offre à leurs yeux, quand soudain un des garçons se met à hurler :

— Monsieur ! Monsieur ! Regardez là-bas !

— Que se passe-t-il ? Qu’as-tu à crier comme ça ?

— Là, là ! Regardez ! Il y a quelque chose !

Lucien Berges, mettant sa main en coupe-vent, commence à scruter les profondeurs.

— Seigneur Dieu, mais c’est une valise !

— Où ça ? Où ça ?

— Je l’ai vu aussi !

— C’est pas une valise, c’est un panier, idiot !

— On se calme !

— Si ça se trouve, c’est le trésor des pirates !

Clignotant du regard à cause des gouttelettes de pluie, Lucien Berges essaye tant bien que mal de ne pas perdre l’objet des yeux. Dans cette eau agitée, il remarque que la malle en question est entrouverte. Puis il aperçoit quelque chose, comme un bout d’étoffe sombre, grise ou noire. Un bras. Mais oui ! C’est un bras qui dépasse du couvercle de la malle !

Pierre Bouvier, le plus âgé du groupe, l’a vu aussi, il le dit aux autres et c’est la panique générale ! Au milieu de la tempête, les cris d’épouvante poussés par les garçons, mêlés à ceux de leur professeur, résonnent en forme d’écho.

Lucien Berges tente de calmer ses petits protégés sans succès. Il faut aller prévenir les gendarmes, la police, le directeur du sanatorium. Rassemblant tout son monde, il décide de rebrousser chemin direction Saint-Jean d’Orbestier. On ne marche plus, on ne se promène plus, on court à présent et de toutes ses jambes. Certains des garçons sont pâles de terreur, ne demandant qu’à revenir au plus vite pour se réfugier au chaud dans le dortoir, loin de cette vision de cauchemar.

La police mobile, les pompiers et les gendarmes sont instantanément mis au courant. Tous se rendent à l’endroit où le corps a été aperçu par le professeur et ses élèves. Les pompiers prennent toutes leurs précautions pour descendre avec des cordes repêcher la malle et le cadavre qui est dedans.

C’est une grande malle en effet, le cadavre est celui d’un homme d’une soixante d’années que l’on ne peut pas encore identifier. Il est chauve et son corps est gonflé par la pression de l’eau. Combien de temps est-il resté sous l’eau ? Personne ne le sait encore.

Seul indice relevé sur lui, les initiales « R.T. » à l’intérieur de la couture de son costume avec les coordonnées d’une boutique de tailleur à Paris.

Ceux-ci sont les seuls éléments dont disposent pour l’instant les enquêteurs. Le corps est envoyé pour être autopsié.

À cette époque, la médecine légale au sens où on la connaît aujourd’hui n’est pas une discipline à part entière. Les autopsies sont effectuées par de simples médecins généralistes qui se rendent dans les morgues pour les faire.

Le cadavre de l’homme retrouvé dans la malle passe donc sous le scalpel d’un de ces praticiens. Ce dernier ne tarde pas à relever des traces de nœud coulant au niveau des poignets et pieds et de strangulation sur son cou. La victime a également reçu des coups violents au niveau du visage et a été blessé par endroits. L’homme est probablement mort étranglé, des marques de lutte sont d’ailleurs encore présentes sur sa poitrine et ses avant-bras, signe qu’il s’est probablement battu contre son ou ses assaillants.

Rapidement, la police découvre l’identité de la victime. Son nom est Robert Thélier, bourgeois parisien, âgé de soixante-quatre ans et vivant depuis plusieurs années dans son hôtel particulier situé au 64, rue Jouffroy dans le très huppé 17e arrondissement.

La police apprend qu’il était malade, qu’il souffrait de la goutte et se déplaçait ces derniers temps à l’aide d’une canne. Homme riche mais modéré dans ses goûts, c’était un rentier qui vivait bien sans jamais tomber dans les excès.

Du reste, au moment de sa mort, on le sait sans héritier direct puisqu’il n’a jamais eu d’enfants.

Pendant ce temps aux Sables-d’Olonne, la scène du crime autour du Puits d’enfer a été encerclée par les gendarmes et ordre est donné à la population de ne pas y pénétrer. Les villageois sont tous interrogés pour savoir si quelqu’un a vu ou entendu quelque chose de suspect ces derniers jours.

Parmi eux, un homme a des révélations à faire.

Ce témoin s’appelle Désiré Gautreau mais tout le monde le connaît sous le surnom de « La Guenille ». Âgé d’une cinquante d’années, il vivote modestement de petits travaux de bricolage, de soudage, de peinture sans jamais demander son reste.

Interrogé par les policiers lors du réquisitoire, Désiré Gautreau raconte qu’il y a un ou deux jours, il a aperçu pendant la nuit les phares d’une voiture qui s’est arrêtée devant la crevasse du Puits D’Enfer. Il se souvient que le véhicule s’est arrêté pendant un long moment, largement suffisant pour pouvoir porter et jeter un corps du haut de la falaise.

Du côté des enquêteurs, la question qui se pose est comment et pourquoi Robert Thélier a-t-il été acheminé jusqu’ici alors qu’il habitait Paris et ne se déplaçait que pour des raisons certaines et exceptionnelles ?

Robert Thélier a-t-il succombé à sa strangulation ou est-il mort noyé, prisonnier de la malle, pris par le violent courant de cette enclave terrifiante ?

Rapidement, l’affaire fait beaucoup de bruit. Nous sommes au sortir de la guerre de 1945, les distractions sont rares, le quotidien encore incertain, alors les faits divers et autres affaires criminelles  constituent une sorte d’événement capable d’occuper la population, relayé en cela par les journaux sous forme de feuilletons hebdomadaires, largement débattus à leur tour dans les bistrots, les cafés et autour de la table du dîner.

Mais nous allons laisser là l’enquête à ce moment de notre récit et faisons plutôt un petit retour en arrière, un an plus tôt avant ce drame, afin de mieux cerner les événements qui l’ont précédé.

Cela fait maintenant trois ans que le conflit a cessé entre la France et l’Allemagne de Hitler. Depuis l’instauration du régime de Vichy en cette année 1948, la ville de Paris revient peu à peu à un rythme de vie normal. Les soldats sont rentrés chez eux, les commerces ont réouvert leur portes et un air de renouveau semble planer sur tout le pays. À présent, on cherche à rattraper le temps perdu, profiter de l’instant, se marier, avoir des enfants, construire une maison, faire des projets d’avenir.

Dans la rue Jouffroy, au troisième étage d’un coquet hôtel particulier du 17e arrondissement vit Robert Thélier, un de ces bourgeois qui ont fait fortune pendant la guerre.

Robert Thélier est un homme de soixante-trois ans. Il vit seul, entouré de ses meubles Louis XV et de toutes ses autres acquisitions : tableaux de grands maîtres, objets de collection, bibelots chinois et japonais, tapis persans.

On ne lui connaît pas de femme et il n’a pas d’enfants. Il est propriétaire d’un garage situé dans la rue Bourseau, connue à cette époque pour abriter un nombre considérable d’ateliers de menuiserie et de garages automobiles.

Robert Thélier est considéré pour être un homme habile en affaires, jouissant d’une bonne réputation et sa concierge n’en dit que du bien.

Le seul port d’attache qu’il a est un neveu, Martial Thélier, lui aussi homme d’affaires, fils de son frère cadet et dont il souhaite en faire son seul bénéficiaire plus tard. La seule condition qu’il exige de lui est qu’il ait un enfant de sexe masculin.

Malgré la présence de ce parent, Robert Thélier est un homme désespérément seul. Pour couronner le tout, des problèmes de santé sont venus entraver sa vie jusque-là très active. Il souffre de la goutte, qui l’immobilise de plus en plus et le contraint ces derniers temps à avoir recours à une canne pour se déplacer.

Pour s’occuper de son ménage et de sa cuisine, il avait embauché une petite bonne quelques mois auparavant. Cette dernière, profitant de son absence lors d’un voyage d’affaires en Angleterre, a fait venir des hommes à la maison. À son retour, Robert Thélier avait trouvé sa maison dans un sale état, les bouteilles dans le cellier ont été largement consommées et des objets ont été volés. La petite servante a été renvoyée sur le champ.

Depuis, il est resté méfiant au sujet des domestiques, craignant de se faire plumer encore une fois. La concierge de son hôtel particulier lui conseille d’embaucher une femme d’âge mûr, préférablement veuve ou célibataire et sans enfants pour éviter ce genre de problème à l’avenir.

Robert Thélier épluche les petites annonces, guettant la moindre offre des travailleuses de maison, mais ne trouve pas le profil qu’il recherche.

Un matin de novembre 1948, une dame se présente chez lui.

Elle s’appelle Andrée Farré, elle est veuve, mère d’une fille déjà grande et mariée, et vient de rentrer d’Espagne où elle a vécu de longues années avec son défunt mari.

Surtout, Madame Farré sait tenir une maison, forte d’une expérience d’intendante chez des familles de la noblesse espagnole. Elle dresse ses compétences à M. Thélier qui est rapidement épaté. Andrée Farré correspond à tout ce qu’il recherche : une femme d’âge mûr avec de l’expérience en matière de gestion d’une maison bourgeoise, une personne discrète, sans attaches, correcte et d’une tenue impeccable.

Et elle a de l’élégance Madame Farré. Un peu sèche, un peu hautaine, peu encline aux familiarités, connaissant ses limites, pile poil ce qu’il recherche.

Elle est retenue pour la place sur le champ et sans passer par la période d’essai.

Dès le lendemain, elle enfile son tablier blanc bien repassé et entame son travail au 64, rue Jouffroy.

Les jours suivant achèvent de persuader Robert Thélier qu’il a fait le bon choix : Madame Farré sait faire la cuisine des grandes maisons, sélectionne le linge en évitant de mélanger les matières et les couleurs, repasse même les petites serviettes de cuisine. La maison est toujours reluisante de propreté et le soir venu, elle sert à M. Thélier un dîner à trois services.

Elle se réveille toujours deux heures avant lui et va se coucher en dernier. Quand elle perçoit son salaire, elle le remercie et se retire sans farfouiller dans son enveloppe.

Elle dort dans la chambre des bonnes, à mi-chemin entre la cuisine et la buanderie, et Robert Thélier lui offre par moment des objets pour égayer sa pièce : des coussins, un tapis, des bibelots en porcelaine, une petite commode, une boîte à musique. À Noël, en plus de son salaire, il lui donne une prime et lui fait cadeau d’une bouteille de parfum.

— M. Thélier, vous êtes bien bon, mais vous n’auriez pas dû.

— Allons, ma brave Andrée (il l’appelle toujours ainsi), ceci n’est rien à côté de tout ce que vous faites pour moi. Joyeux Noël.

Entre le patron et sa gouvernante, une solide amitié s’installe, une amitié presque fraternelle, sans quiproquo, sans l’ombre d’une attirance sentimentale. Ils forment ainsi un couple singulier, où chacun respecte et apprécie l’autre sans empiéter dans sa vie privée, sans chercher à poser des questions indiscrètes ou à fouiller dans son passé.

La nuit, après avoir fini de nettoyer la cuisine et de ranger la vaisselle des grandes occasions dans l’armoire, la gouvernante Farré s’installe sur une chaise en poussant un long soupir. De la poche de son tablier, elle sort une fiole contenant de l’éther qu’elle se passe sous les narines. Ainsi, complétement shootée, elle se relaxe et pense à son passé : son mari catalan fusillé par l’artillerie du dictateur espagnol, sa fille unique partie avec son amoureux et dont elle n’a plus de nouvelles, sa vie brisée par tous ces événements horribles.

À bientôt quarante ans, pas particulièrement jolie ni gracieuse, sans ressources financières, Andrée Farré sent que sa vie a pris un tournant dramatique, que rien ne sera plus jamais comme avant.

Cette opulence matérielle qui l’entoure l’enrage de plus en plus chaque jour. Les choses sont si mal faites, les destins tellement mal répartis, sinon elle serait encore, à l’heure qu’il est dans sa jolie maison de Barcelone, entourée de son jardin de gardénias, de son mari et de leur fille. Mais la dictature et la guerre civile ont tout fait voler en morceaux.

Andrée prend encore un autre shoot et sent sa mémoire complétement embrumée.

Son addiction à l’éther a commencé en Espagne, initiée à cela par une amie proche. Depuis, elle n’a pas pu arrêter. En Espagne, cette substance était d’usage libre, mais depuis son retour en France, elle doit avoir recours à des ordonnances pour pouvoir se la procurer. Elle s’invente alors plusieurs pathologies : schizophrénie, troubles de la mémoire, humeurs à l’estomac, douleurs abdominales et menstruelles, tuberculose, tout est bon pour avoir le précieux sésame capable de la faire s’évader de son quotidien pendant un moment.

À cause de son usage immodéré de cette substance, elle a perdu sa place d’enseignante de langue espagnole dans un pensionnat à Neuilly pour les demoiselles de bonne famille. La directrice l’a surprise en train de sniffer dans les toilettes des employées et l’a renvoyée sans la payer.

Depuis, elle a bourlingué un peu partout, sans argent, travaillant un moment comme serveuse dans un café miteux à Rouen, comme caissière de magasin de chapeaux au Havre avant d’aller s’installer chez une vieille amie de sa mère à Cholet, celle-ci même qui lui a trouvé sa place de gouvernante chez Robert Thélier.

Dès les premiers jours de son installation chez son employeur, Andrée Farré a vite repéré et fait le décompte des objets de valeur de l’appartement de six pièces.

Profitant de l’absence de son patron pendant journée, elle épluche ses comptes bancaires, fouille dans les tiroirs de son bureau qu’il ne ferme jamais à clé, jugeant qu’elle ne songerait jamais à aller fouiller dedans.

Elle constate qu’il y a des centaines de milliers de francs dans les relevés de comptes bancaires de son patron. Toutes ces possessions, rien que pour un homme esseulé et sans famille ! C’est énorme !

Dès le début, cette richesse la subjugue, l’obsède. L’usage immodéré de la drogue n’arrange rien. Si elle se sent en paix pendant un laps de temps, dès le réveil le lendemain matin, ses démons recommencent à la poursuivre. Dans sa tête, le mot argent revient toujours en première position.

Elle ne peut pas continuer ainsi, il lui faut trouver une solution, d’ailleurs elle trouve toujours des solutions. Son rêve ? Devenir riche et partir loin d’ici, peut-être se retirer dans un petit château, se prendre un amant et tirer un trait sur tous ses malheurs.

La seule idée de passer le restant de ses jours à récurer des casseroles, faire des lessives et servir ce vieil impotent de Robert Thélier la révulse.

Une nuit, alors que le sommeil la boude, Andrée Farré échaffaude un plan dans sa tête dont elle est très satisfaite. Elle a pour projet de s’approprier l’argent de son patron et elle ne compte pas faire marche arrière.

Robert Plannet, installé à une table de bistrot, est en train de lire le journal « L’Aurore » en attendant que sa commande arrive. En face de lui, deux jeunes femmes lui font de l’œil en ricanant. Robert Plannet leur sourit à son tour, lève son verre dans leur direction, demande au garçon de leur servir quelque chose et mettre le tout sur sa fiche de crédit.

— Faudrait penser à essuyer l’ardoise du mois dernier d’abord, dis un peu, Robert !

— Allez, ça va ! Je finis toujours par te payer, non ?

— Mon œil oui que tu vas me payer !

Contentes d’avoir des consommations gratuites, les deux jeunes femmes envoient un baiser à Robert Plannet qui, tout fier, se cale un peu plus sur sa chaise en déployant le journal. Il le sait, il ne laisse jamais une femme indifférente.

C’est un beau jeune homme de vingt-sept ans, grand, mince, brun, toujours sur son trente-et-un, un peu crooner, un peu blagueur, un peu dragueur, sans un sou vaillant en poche, le prototype du parfait parigot de ces années-là. Pour crâner, il lui arrive de se faire appeler Roland Valletier, patronyme qu’il s’est attribué lui-même pour se donner plus d’importance.

Célibataire, sans travail fixe, sans ressources, il vit encore aux crochets de son père qui occupe le poste de comptable. Ses parents l’ont beaucoup gâté pendant son enfance et continuent de le faire, même maintenant qu’il est en âge de se trouver sa propre situation.

Mais Robert Plannet ne veut pas passer sa vie à moisir sur une chaise de bureau, à rédiger et tamponner des documents administratifs dans quelque miteuse administration comme l’a fait son père. Cette vie petite bourgeoise règlementée le révulse.

Ses soirées, il les passe à fréquenter les cabarets jusqu’au petit matin. Pendant un moment, il est rentré dans une affaire de trafic de cigarettes américaines, délit pour lequel il a passé un mois en prison avant d’être libéré grâce à une caution versée par son malheureux père.

Une chose est sûre, Robert Plannet n’a aucun scrupule, aucun sens moral. Pour lui, tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins quitte à voler, mentir et bien plus encore.

Comptant sur son physique avantageux, il guette la divorcée ou la veuve riche et solitaire pour lui mettre le grappin dessus. Peu importe qu’elle soit plus âgée que lui, d’ailleurs lui-même les préfère d’âge mûr, elles sont plus expérimentées en matière sexuelle et généralement sans pudeur, et ça, il aime beaucoup !

Sa petite amie du moment vient d’ailleurs de le lâcher car elle en avait marre de toujours payer pour tous les deux quand ils allaient au restaurant ou au cinéma. Robert Plannet l’a laissé partir sans remords, persuadé qu’une autre ne tarderait pas à prendre sa place.

Alors qu’il parcourt des yeux son journal, une petite annonce, très discrète, attire instantanément son regard :

« Cherche homme pouvant s’acquitter d’une mission même dangereuse. Rémunération intéressante à l’appui. »

Hum ! Ça a l’air intéressant cette affaire ! Les missions dangereuses, ça le connaît !

Il envoie une réponse affirmative à l’annonceur et rendez-vous lui est donné dans un hôtel de la rue Gaumont les jours suivants.

Robert Plannet arrive sur son trente-et-un, monte dans la chambre qu’on lui a indiqué et se retrouve nez-à-nez avec une espèce de ménagère petite, brune, tout habillée en noir. Andrée Farré.

Lors de cette première entrevue, la gouvernante jauge d’un œil méprisant ce bellâtre si sûr de lui et de sa beauté. Il essaye de la dérider mais elle ne coopère pas, reste froide et impénétrable.

«  Il est clair que nous ne sommes pas du même monde, jeune homme, donc je vous prie de faire l’impasse sur les familiarités. Voici pourquoi je vous ai fait appeler jusqu’ici. »

Andrée Farré veut d’abord le tester, savoir s’il sera capable de s’acquitter de la mission dont elle veut le charger.

Lors du deuxième rendez-vous, elle prend le pouvoir sur lui. Robert Plannet, fidèle à son habitude, essaye de la prendre dans ses bras et l’embrasser mais elle lui fiche une paire de claques avant de rentrer dans le vif du sujet. Elle lui explique que son patron est riche, qu’il est mauvais et ignoble avec elle. Elle le dépeint comme un ancien collabo, ayant fait fortune grâce à de hauts gradés nazis qui étaient ses amis. Un vulgaire collabo, un vendeur de la France. Elle a besoin de son aide pour mettre la main sur sa considérable fortune estimée à plusieurs centaines de milliers de francs.

Robert Plannet ouvre de grands yeux. Marché conclu, ça promet d’être une aventure excitante.

Lors du troisième rendez-vous, la gouvernante accepte d’avoir un rapport sexuel avec son futur complice, histoire de bien l’accrocher. Ce n’est qu’au terme de cette troisième et fatidique rencontre qu’elle lui révèle ses véritables projets : tuer son patron et se débarrasser de son corps.

Robert Plannet, déjà sous le joug de cette mante religieuse sans scrupules, accepte le compromis. Alors, tout est bon, maintenant il va falloir passer à l’action !

Le projet criminel est construit dans sa logique à elle. Il leur faut d’abord trouver une voiture et c’est lui qui la conduira. Mais il se trouve que Plannet n’a pas le permis. Qu’à cela ne tienne, elle trouvera un chauffeur, même si cela va coûter plus cher.

On lui indique alors un jeune cheminot, Charles Jules André. Andrée Farré le rencontre, dit qu’elle a besoin de lui en sa qualité de chauffeur. Elle promet de lui verser 200 000 francs, somme avec laquelle il devra trouver un véhicule, le reste sera pour lui.

Charles Jules André repère une Matford d’occasion de 1939, mais toujours en très bon état. Seul petit problème, c’est un vrai gouffre à essence. Cela n’a pas d’importance, assure la gouvernante, qu’il la garde en réserve.

Nous sommes début février 1949. Andrée Farré vient trouver son patron dans son bureau, elle a quelque chose d’important à lui dire.

— Ne me dites pas que vous voulez me quitter, ma brave Andrée ! Je ne trouverai personne aussi sérieux et appliqué que vous !

— Oh non, Monsieur Thélier, pas du tout, je ne compte absolument pas partir, c’est juste que j’aurais une petite chose à vous proposer.

— À la bonne heure ! Dites-moi ce qu’il y a.

Andrée Farré lui raconte que la veille, elle a été contactée par un vendeur de lingots d’or qui veut écouler son stock à moitié prix. Cela pourrait être une affaire intéressante pour un homme d’affaires aussi brillant et qui s’y connaît en affaires comme son valeureux patron.

Oui et puis pourquoi pas. Thélier donne son accord pour rencontrer le marchand de lingots.

Le lendemain vers midi, Robert Plannet arrive dans l’appartement cossu de la rue Jouffroy. Andrée Farré le fait introduire par l’escalier de service et fait les présentations avec son employeur. Les poignées de mains sont échangées et Robert Plannet est invité à s’asseoir. La gouvernante, pour mieux surveiller ses faits et gestes, va se placer derrière Robert Thélier.

Mais très vite ce dernier, en homme d’affaires prudent et avisé, sent que quelque chose ne va pas dans l’attitude de ce jeune homme un peu trop jovial et vêtu comme un dandy. Qu’est-ce que c’est que ce gamin qui vient lui vendre des lingots d’or ?

Peu convaincu, Robert Thélier veut d’abord le tester pour en avoir le cœur net.

« Savez-vous ce que c’est qu’un lingot ? Combien ça pèse, combien cela vaut-il ? Comment se porte le marché de l’or en ce moment ? »

Rapidement désarçonné par ces questions techniques, Robert Plannet ne sait quoi répondre et envoie des regards de détresse à sa complice qui, à son tour, lui fait signe de parler, de dire quelque chose.

Doutant tout de suite de ses compétences en la matière, Robert Thélier l’invite à se retirer.

Instantanément, la gouvernante fait signe au jeune homme de se lever et de l’accompagner à la sortie.

Mais elle ne le fait pas sortir et le cache dans sa chambre avant de remonter dans le bureau de M. Thélier. Son cœur bat la chamade, elle craint d’avoir tout fait foirer en agissant ainsi, elle tremble à l’idée que son employeur se doute de quelque chose et ne le renvoie pour de bon. Mais ses craintes s’évanouissent quand il lui dit d’un ton paternel :

— Ma pauvre Andrée, vous avez été victime d’une petite frappe. Je ne vous en veux pas, vous étiez de bonne foi en me proposant les services de ce garçon, vous n’avez pas l’habitude de ce genre d’individus, ce sont de vrais requins, prêts à vous mordre à la moindre occasion !

— Merci, Monsieur. Je suis vraiment navrée et croyez-moi que cela ne se reproduira plus à l’avenir.

Mais elle ne quitte pas la pièce, elle reste là, plantée, observant son patron tentant de s’emparer de sa canne en poussant un gémissement de douleur. Elle sait que la goutte le terrasse, qu’elle l’immobilise presque certains jours. Elle le sait vulnérable.

— Vous vous souvenez de cette petite pendule que vous avez eu la bonté de m’acheter pour le mur de ma chambre ? Eh bien… eh bien, elle ne marche plus !

— Déjà ? Elle était pourtant neuve !

— Je suppose que c’est au niveau du balancier. Pouvez-vous venir voir avec moi ?

Robert Thélier, s’appuyant avec peine sur sa canne, suit sa gouvernante jusqu’à dans sa chambre. Elle lui montre ladite pendule, il se penche pour voir le balancier. Tout à coup, le vieil homme est projeté à terre ! Robert Plannet, tapi derrière l’armoire, vient de bondir sur lui. Il le jette par terre, essaye de l’étouffer avec un mouchoir. Le vieux monsieur, complétement terrorisé, se débat comme il peut. Il reçoit des coups dans les côtes, le jeune homme est plus vigoureux que lui et prend rapidement le dessus. Robert Thélier perd alors connaissance.

Quand il se réveille quelques instants plus tard, il découvre qu’il est saucissonné, fermement ligoté et incapable de bouger.

— Ignoble profiteur ! Saloperie de vieillard paralytique ! Le moment est venu de payer pour tout ce que tu as fait !

Robert Thélier a du mal à croire que sa brave gouvernante s’adresse à lui ainsi. À côté d’elle, il voit Robert Plannet, le faux vendeur de lingots qui le gratifie d’un mauvais sourire.

Les deux complices installent le malheureux dans son bureau, l’oblige à signer des chèques au porteur d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de francs. Robert Thélier tremble de tous ses membres. Dès qu’il bouge un peu, Andrée Farré et son complice lui assènent des claques. Dans sa frayeur, il laisse déborder l’encre, gâche du papier. Alors on lui fait tout refaire. Puis la gouvernante lui fait encore signer des actes de donation attestant que dorénavant, tous les meubles et l’appartement lui-même seront les siens.

Après avoir signé l’acte de donation et s’être dépossédé par écrit de tous ses biens, Robert Thélier jette un regard suppliant à sa gouvernante qui, impitoyable, lui applique un mouchoir d’éther sur la bouche. Alors qu’il sent ses dernières forces l’abandonner, l’ancien homme d’affaires voit venir avec horreur une grande malle en osier. Il sait à présent que sa fin est proche. Robert Plannet l’étrangle et place son corps à l’intérieur du bagage.

Source : rcf

L’opération a été longue, l’agonie de Robert Thélier, pénible.

Ainsi débarrassés de la partie la plus délicate de leur sinistre guet-apens, les deux complices se donnent une trêve avant de passer à la suite. Ils descendent dans la cuisine où la gouvernante prépare un repas pour le jeune homme. Elle va même chercher quelques bouteilles de Sauvignon du cellier, pour qu’il puisse reprendre des forces. Après le repas, les deux malfrats couchent encore ensemble, à même la table, au milieu de la vaisselle et des victuailles.

Le lendemain matin, Andrée Farré envoie son complice chercher l’argent à la banque. Robert Plannet se fait remettre l’argent sans soucis, le caissier note que tout est en règle et lui remet la rondelette somme de 800 000 francs en espèces.

Restée seule dans l’appartement, la gouvernante apprend dépitée que le chauffeur qu’elle a engagé auparavant a décidé de la lâcher à la dernière minute. Cela la met très en colère. Il lui faut trouver un remplaçant, et tout de suite ! Un nouveau chauffeur est recruté dans la même journée, un grand gaillard du nom de Maurice Châtelain.

Maintenant, il faut faire vite ! Andrée Farré congédie Robert Plannet après lui avoir donné sa récompense : 150 000 francs, de quoi lui permettre de faire la noce pendant un long moment. Elle lui ordonne de ne plus jamais rôder dans le secteur.

Maurice Châtelain, le nouveau chauffeur, se présente tôt dans la matinée du dimanche 6 février 1949 au 64, rue Jouffroy. Sur ordre de la gouvernante, il place la malle sur le toit de la voiture avant de la faire changer d’emplacement, mais le coffre est trop petit pour la contenir, alors il décide de la maintenir avec de la corde.

Une heure plus tard, les voilà partis. Andrée Farré, majestueusement assise sur le siège arrière, maintient fortement contre sa poitrine son sac contenant l’intégralité de son magot et les documents de la donation.

Paris se réveille à peine quand la Matford blanche traverse le Bois de Boulogne avant de prendre la route direction Tours puis la Vendée, dernière étape de ce périple.

En début de soirée, les deux passagers arrivent enfin aux Sables-d’Olonne. Maurice Châtelain, sur ordre de la gouvernante, décharge la malle qu’ils transportent tous les deux jusqu’à une falaise. La pente est raide ; en bas, la mer gronde. Il fait un temps glacial, et autour, tout est sombre.

Le chauffeur a quelques appréhensions mais Andrée Farré semble sûre de ce qu’elle fait.

— Au fait, ma petite dame, vous ne m’avez pas dit ce qu’il y avait dans la malle ?

— Des armes de mon patron, des trophées de guerre dont il veut à tout prix se débarrasser ! C’est bientôt fini l’interrogatoire ? Là, aidez-moi un peu à tirer la malle jusqu’au bord au lieu de jacasser !

Mais Maurice Châtelain n’est qu’à moitié convaincu par cette réponse. La nervosité de la gouvernante l’alerte, il sent que l’affaire est bien plus épineuse qu’elle n’y paraît. Après un dernier élan, ils réussissent à balancer la malle contenant le cadavre de Robert Thélier dans les eaux du Puits d’Enfer.

Source : larochesuryon.maville

Le lendemain, le chauffeur et la gouvernante font le trajet retour à Paris, ce qui prend presque une journée. Dès son arrivée, Andrée Farré décide de ne pas retourner dans l’appartement et fonce plutôt chez un commissaire-priseur de la salle des ventes pour liquider le mobilier. Pour dormir, elle réserve une chambre dans un hôtel rue Gaumont.

Elle donne à Maurice Châtelain 10 000 francs et le congédie pour de bon avec ordre de ne plus reprendre contact avec elle. Content de sa récompense, l’homme a quand même des doutes, cette histoire d’armes est tout de même très bizarre. Et puis tant pis pour cette bonne femme ! L’important c’est qu’elle ait tenu sa parole en lui payant la somme qu’elle lui a fixé.

Nous sommes le mardi 7 février 1949 et Martial Thélier tente désespérément de joindre son oncle. Il a une très bonne nouvelle à lui annoncer : sa femme vient de mettre au monde un fils, l’héritier de la famille et le sien par la même occasion.

Les nombreuses tentatives du neveu sont vaines. Son oncle ne répond pas à ses appels. Il trouve la chose vraiment étrange. D’habitude son oncle Robert répond toujours au téléphone. Sa goutte l’empêchant de trop bouger, il sait d’emblée qu’il est la majeure partie du temps assis derrière son bureau, le combiné toujours à portée de main.

Inquiet, Martial Thélier court jusqu’à la rue Jouffroy afin de vérifier que tout va bien. Il frappe à la porte de l’appartement mais personne ne vient lui ouvrir. Paniqué, il descend demander la concierge.

— Mais Monsieur Thélier n’est plus là. Cela fait bientôt trois jours qu’il est parti en Suisse avec Madame Farré, sa gouvernante ! Oh, mais il ne vous l’a pas dit ?

Martial Thélier ouvre de grands yeux : la Suisse ? Cela ne correspond pas aux projets de son oncle, il ne lui a jamais parlé de partir en Suisse ces derniers jours.

Il sent qu’il y a autre chose ; connaissant son oncle, il sait qu’il n’est pas du genre à faire des déplacements improvisés à l’étranger à la dernière minute.

Accompagné de la concierge, Martial Thélier se rend au commissariat de Monceaux pour signaler la disparition. Les policiers entendent sa requête, vont chercher un serrurier, envoient une patrouille mobile à la rue Jouffroy.

À l’intérieur de l’appartement règne un grand désordre. Martial Thélier fait le tour en appelant son oncle Robert sans avoir de réponse.

Les policiers relèvent au passage des traces de sang à côté du bureau du disparu. Dans la chambre de sa gouvernante, ils retrouvent des traces de lutte, des chaises retournées et encore du sang.

De retour au commissariat de Monceaux, la concierge raconte que le dimanche à 6 h 30 du matin, alors qu’elle sortait les poubelles, elle avait remarqué une grosse voiture Matford blanche garée devant le portail de l’appartement. Elle a vu un grand gaillard très costaud en sortir. Il a aidé Madame Farré, la gouvernante, à charger une grosse malle en osier dans le coffre.

Forte de ce témoignage, la police publie un avis de disparition inquiétante dans Le Parisien et envoie le dossier aux hautes instances.

À partir de ce moment, les choses vont rapidement s’accélérer et s’emboîter.

Au bout de deux jours de recherches, ils sont contactés par la gendarmerie des Sables-d’Olonne. Le corps de M. Robert Thélier a été retrouvé dans une malle en osier, jetée préalablement à la mer. Les initiales R.T. cousus à l’intérieur de son costume et la photo diffusée dans les journaux ont permis de l’identifier tout de suite.

Source : romanshistorique

La thèse de l’assassinat et du guet-apens sont alors évoqués. Alors que les recherches commencent, la police du commissariat parisien de Monceaux est contactée par le chauffeur Maurice châtelain qui a, lui aussi, appris la nouvelle par le biais des journaux. En pleine crise de mauvaise conscience, il appelle le commissariat :

— C’est moi qui ai transporté à bord d’un véhicule les restes de Thélier et j’ai aussi aidé à jeter la malle dans le Puits d’Enfer, dit-il.

Il raconte alors aux policiers comment, lorsque lui et la gouvernante Farré sont rentrés sur Paris, elle lui a demandé de l’emmener loger dans un hôtel situé rue Gaumont. Avec un peu de chance, elle serait encore là-bas.

Sans perdre une minute, les policiers vont jusqu’à l’adresse indiquée, ils demandent au réceptionniste si une certaine dame Farré, petite, brune, la quarantaine, figure parmi les résidents. Oui, il y a une femme qui ressemble à cela mais elle s’appelle Isabelle Dumont.

Sentant l’affaire proche de son dénouement, la police reste sur place, guettant le retour de la mystérieuse Isabelle Dumont. La voilà qui arrive justement, portant des paquets d’une célèbre enseigne de la Place Vendôme. Elle est immédiatement arrêtée.

La gouvernante se débat, hurle, crache, injurie les policiers, se dit innocente et c’est avec beaucoup de peine qu’ils parviennent à la placer à l’intérieur du fourgon pour l’emmener au commissariat.

Face à l’inspecteur Pinot, Isabelle Dumont alias Andrée Farré se dit au-dessus de tout soupçon. Elle rejette d’ailleurs toute la faute sur son complice Robert Plannet.

Un Plannet qui, entretemps, coule des jours heureux avec l’argent de sa récompense. Alors qu’il descend chercher le journal, quelle n’est pas sa surprise quand il retrouve sa photo en première page !

Au pied du mur, il cherche à se planquer le plus vite possible ; si ça se trouve, la police est déjà sur ses trousses à l’heure qu’il est !

La police de son côté se renseigne un peu sur lui, ses habitudes et sa personnalité. Andrée Farré le leur dépeint comme un gigolo, un incapable et un filou, pas très rusé cependant et mordant rapidement à l’hameçon.

Cela donne tout de suite une idée à la police. Pour le coincer, ils publient une fausse annonce dans le journal, espérant qu’il puisse ainsi y donner suite :

« Société cinématographique cherche acteur pour second rôle, beau garçon, brun. Bonne rémunération. »

Et il tombe dans le piège ! Complétement crédule, Robert Plannet se présente à l’adresse indiquée dans l’annonce et se fait à son tour coffrer par les policiers.

Au commissariat, la confrontation entre lui et l’ancienne gouvernante est terrible. Dès qu’elle le voit arriver dans la salle d’interrogatoire, Andrée Farré se met à l’injurier copieusement, le traitant de tous les noms. Plannet, tête baissée et mains menottées, ne dit rien.

Andrée Farré continue longtemps à nier les faits avant de finir par tout avouer : son addiction à l’éther qui lui a brouillé les neurones, la richesse de son ancien patron qui la faisait enrager, les chèques et l’acte de donation qu’elle lui a fait signer de force sous la menace. Elle avoue même avoir exploité son complice, avoir couché avec lui pour l’accrocher à elle, le transformant en une sorte d’esclave. Elle vide littéralement son sac devant l’inspecteur Pinot, bouche-bée de tant d’horreur, de vilité et de cruauté.

Des deux, Robert Plannet est le moins bien loti : il risque la peine capitale, tandis que la gouvernante, en sa qualité de femme, peut être graciée. Lui non, il a donc intérêt à se trouver un bon avocat capable de lui éviter le couperet de la guillotine. Et cet avocat, c’est le défendeur de l’indéfendable, celui qui quelques années plus tôt a défendu l’abominable Dr Petiot : Maître René Fleuriot.

À l’issue de leur interrogatoire, les deux complices sont placés en détention provisoire dans l’attente de leur procès. Il débute le 7 décembre 1950 aux Assises de la Seine.

Source : ouest-france

Tandis que dans le box des accusés, Robert Plannet file doux et ne pipe mot, Andrée Farré fait des scènes dignes de la tragi-comédie : elle s’arrache les cheveux, hurle sur l’auditoire, insulte son avocat, Maître Hubert, accuse les policiers d’avoir cherché à la violer quand elle était dans sa cellule.

Lorsque le juge donne la parole à Robert Plannet, ce dernier se montre sincère. Il avoue que la gouvernante l’a entraîné et assujetti par le biais du sexe, à un moment il croyait même pouvoir devenir son amant. Un murmure désapprobateur traverse la salle. Maître Fleuriot dit que le seul tort de son client a été d’avoir été manipulé dans toute cette affaire et qu’en réalité, il n’a jamais voulu tuer Robert Thélier.

Le chauffeur Maurice Châtelain aussi est là, mais il témoigne en liberté. Par la suite, il ne fera l’objet d’aucune poursuite bien qu’il ait aidé Andrée Farré à jeter le corps dans le Puits d’Enfer.

Bien avant les délibérations, la mort semble déjà planer dans la salle d’audience. Avant de laisser le jury se retirer pour délibérer, l’avocat général requiert deux peines capitales pour les deux accusés. Les délibérations ne durent qu’une trentaine de minutes à l’issue desquelles est rendu le verdict suivant :

Andrée Farré est condamnée à mort tandis que Robert Plannet réussit à sauver sa tête en écopant de vingt ans de travaux forcés dans les Antilles.

Fidèle à son habitude hautaine, Andrée Farré accueille son verdict avec mépris.

En 1950, l’ancienne gouvernante bénéficie de la grâce présidentielle et voit sa peine reconvertie en réclusion criminelle à perpétuité. Elle meurt d’un cancer en 1970 à l’âge de soixante et un ans.

Emprisonné dans un camp de travail en Martinique, Robert Plannet a fait encore parler de lui pendant quelques temps avant de disparaître tout à fait. Certains disent qu’il a été assassiné par un co-détenu, d’autres racontent qu’il a été emporté par une maladie tropicale, d’autres encore qu’il s’est enfui en Amérique du Sud…

Présent lors de toutes les audiences du duo d’assassins, le producteur et scénariste George Clouzot s’en est inspiré pour produire en 1954 « Les Diaboliques », mais aussi Alfred Hitchcock pour son film « Vertigo » (Sueurs froides en français) sorti en 1958 aux États-Unis.

Crime abominable commandité par des criminels amateurs avides d’argent facile, l’histoire de la malle sanglante du Puits d’Enfer est restée longtemps dans les annales judiciaires françaises et a marqué à long terme la région vendéenne, pour y avoir servie de toile de fond.

Encore aujourd’hui, le site géographique du Puits d’Enfer des Sables-d’Olonne continue à perpétrer sa légende macabre, longtemps nourrie par ce crime qui a achevé de lui donner sa réputation de lieu maudit.

Criminels amateurs : mettre de la distance géographique entre le lieu du crime et le lieu de sa dissimulation ne veut pas empêcher des enquêteurs de remonter jusqu’à eux

Le 9 février 1949, par une froide journée venteuse, un cadavre flottant dans une malle en osier est découvert dans le gouffre du Puits d’Enfer aux Sables-d’Olonne. Seul un élément permet d’identifier la victime, les initiales « R.T. » cousues dans son costume. Deux coupables sont dans le collimateur de la police : Andrée Farré, une gouvernante et son amant Roland Plannet, un jeune désœuvré.

 

Sources :


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La tragique histoire des sœurs Dionne

La tragique histoire des sœurs Dionne

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Au début des années trente en Ontario, une nouvelle pas comme les autres vient défrayer la chronique, et pour cause : la naissance de quintuplés est accueillie comme un événement hors du commun, alertant médias locaux et arrivant jusqu’aux sphères politiques.

Elles s’appellent Cécile, Annette, Emilie, Marie et Yvonne, cinq sœurs identiques nées prématurément et dont tout le monde parie qu’elles ne survivront pas. Pourtant, le tournant que va prendre la vie des sœurs Dionne est digne d’un conte des temps modernes.

Source : sympatico

Retirées à leurs parents à la naissance, exhibées comme une attraction, vivant en recluses dans un cocon protecteur, idolâtrées de toutes parts, elles font gagner à la province de l’Ontario près de 500 millions de dollars canadiens, des marques de cosmétiques se les arrachent et même Hollywood !

Mais après l’effervescence et la célébrité de l’enfance vient la décadence de l’âge adulte. Manipulées et surexploitées sans vergogne, peinant à faire démarrer véritablement leurs carrières car n’ayant plus le profil « vendable », les sœurs Dionne retombent dans un brutal anonymat avec son lot de tragédies personnelles : de starlettes elles redeviennent de simples femmes lambda, ruinées, contraintes de travailler pour survivre, comme tout un chacun.

Je vous propose d’en savoir un peu plus sur l’histoire singulière de ces sœurs, depuis leurs débuts modestes, en passant par le glamour de Hollywood jusqu’à l’anonymat de vies redevenues bien trop ordinaires.

Nous sommes au début des années 30. À New York, la crise de Wall Street a tout balayé sur son passage, créant de nouveaux pauvres, les misérables de cette Amérique si fière pourtant de son système capitaliste réduit en miettes.

Au Canada, « la petite sœur sage » des États-Unis d’Amérique, la crise a aussi fait des ravages, moins dramatiques certes, mais tout aussi durs.

Fatiguée de tant de peines et de préoccupations, la population cherche la distraction pour oublier un instant l’âpreté d’un quotidien bien trop présent et réel. Et quoi de plus rassurant que d’aller observer la laideur de plus malheureux que soi ! Nous sommes en plein dans l’âge d’or des « zoos humains », spectacles aussi honteux que grotesques (mais parfaitement adaptés pour l’époque) dont les spectateurs de tous âges sont très friands.

Dans ces zoos d’un genre particulier, à coup de décors de fond et de musique jazz, défilent des malheureux atteints de différentes pathologies encore inconnues de la médecine, rendant leurs physiques bien atypiques. Ils jouent des numéros thématiques, certains parlent un langage inconnu et disent venir d’une grotte en Himalaya, d’autres du fond des océans ou de la jungle tropicale alors qu’ils sont véritablement nés dans les quartiers défavorisés de New York, Paris ou Londres.

On les appelle « femme à barbe », « M. Muscles », « Elephant-man », « femme-tatouée », « femme-couleuvre », « lilliputiens » (nains et naines adultes généralement déguisés en bébés) mais aussi et surtout les jumeaux et les jumelles siamois, collés par un membre commun, que les scrupuleux directeurs de ces cirques s’arrachent à prix d’or. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que la gémellité avec tout ce qu’elle comporte de mystérieux et de mystique constitue à elle seule un spectacle très rentable.

Leur vie dans les coulisses était souvent très misérable et beaucoup sombraient dans l’alcool, la drogue et autres addictions pour pallier la frustration générée par leur apparence et la surexploitation dont ils faisaient l’objet. D’autres au contraire ont tourné ce handicap en atout, se sont affranchis de leurs propriétaires pour mener des carrières en solo ; les plus chanceux ont même réussi à faire fortune, se sont mariés et ont fondé leurs familles.

C’est à cette époque de gel économique qu’un événement hors du commun se produit en Ontario, plus précisément dans le village de Corbeil, zone rurale où vivent quelques familles de fermiers venues du Québec et de Gaspésie.

Nous sommes le 28 mai 1934 dans la petite exploitation agricole de la famille Dionne. L’endroit n’a rien de vraiment florissant, la maison construite entièrement en bois et plantée sur pilotis est d’allure modeste ; l’intérieur est tout aussi rudimentaire : une pièce à vivre et des lits sont placés autour du foyer de la cheminée.

Le père, Oliva, âgé d’une trentaine et d’années et déjà père de cinq enfants, travaille comme manœuvre dans les exploitations agricoles environnantes. Malgré la crise économique qui oblige beaucoup de gens à quitter leurs foyers pour aller tenter leur chance ailleurs, la famille Dionne mange toujours à sa faim.

Malgré le fait qu’ils soient installés depuis dix ans dans cette contrée fortement anglophone, le couple Dionne et leurs enfants ont encore du mal à maîtriser l’anglais tout à fait. D’ailleurs, leurs voisins les appellent les « Frenchies », surnom donné généralement aux Canadiens francophones.

Les cinq enfants du couple sont d’âge rapproché. Il y a deux ans de cela, Oliva et sa femme ont perdu un sixième enfant, emporté par une variole foudroyante.

Elzire, la maman, est à présent enceinte pour la septième fois et elle est bientôt à terme. Les tâches ménagères qu’elle a pour habitude d’abattre avec facilité sont devenues une corvée insurmontable. Elle sent que cette naissance ne sera pas pareille que les autres. Déjà, elle a passé ses trois premiers mois de grossesse carrément alitée, chose qu’il ne lui est jamais arrivée par le passé.

Durant cette période, ses enfants ont été livrés à eux-mêmes, pataugeant dans la boue toute la journée et mangeant des haricots en conserve. Mais elle s’estime heureuse d’avoir un mari compréhensif qui ne boit pas, ne joue pas et ne grogne pas si le ménage n’est pas fait correctement. Parfois, sa voisine, la voyant ainsi débordée, vient lui prêter main forte et prend la relève en tant que maîtresse de maison. Elle lui prépare des repas pour deux jours, fait sa lessive et leur toilette aux enfants.

Elzire Legros et Oliva Dionne ne sont rencontrés à Corbeil, elle avait à peine seize ans quand ils se sont mariés. Depuis, les naissances se sont succédé les unes après les autres. Originaires de Gaspésie et catholiques, mari et femme sont parvenus à s’intégrer parfaitement dans leur communauté où ils sont par ailleurs, très appréciés. Oliva a la réputation d’être un homme sage, travailleur et avec la tête sur les épaules.

Les premières contractions d’Elzire se produisent alors qu’elle est en train d’étendre du linge dehors ; elle panique, elle n’est pas encore à terme. Vite, vite, il faut alerter son mari, le bébé ne va pas tarder à arriver ! Oliva prend sa camionnette et fonce au village où il embarque deux sages-femmes, Madame Legros et Madame Lebel, le docteur les rejoindra plus tard si son intervention s’avère nécessaire.

La naissance s’annonce difficile, longue et éprouvante. La présence du docteur Allan Dafoe se révèle à présent plus que nécessaire et Oliva remonte dans sa camionnette pour aller le chercher. Pour ne pas voir leur maman en train d’accoucher, les enfants sont envoyés chez les voisins.

Les deux sages-femmes retirent d’abord un premier bébé, mais ce n’est pas fini, en voilà un autre, puis un autre encore. Madame Legros et Madame Lebel se passent les bébés dans les bras en faisant très attention, ils sont extrêmement fragiles. Le Docteur Dafoe pense d’abord à des triplées mais l’une des accoucheuses s’exclame déjà :

« Docteur, docteur ! En voilà encore un autre qui pointe sa tête ! »

Effectivement, un quatrième bébé arrive suivi bientôt par un cinquième. Le médecin et les deux sages-femmes sont stupéfaits. Maintenant c’est fini. Ils sont cinq bébés prématurés. Cinq petites filles pesant à peine 500 grammes chacune. Cela relève du miracle qu’elles soient toujours vivantes !

Madame Legros et Madame Lebel les disposent avec soin dans un petit couffin et les placent à côté de leur maman.

Le docteur Dafoe, tout en se lavant les mains, annonce la nouvelle au papa :

« Félicitations, Oliva, c’est une belle pouponnière que vous avez là ! »

La stupéfaction gagne le reste de la maisonnée. Oliva Dionne court annoncer la nouvelle à ses autres enfants qui, impatients, arrivent en courant pour s’attrouper autour de leurs petites sœurs. Impossible de les quitter du regard, c’est un spectacle vivant comme ils n’en ont jamais vu.

Source : norddelontario

D’habitude, aussi loin que remontent leurs souvenirs, maman crie toujours pendant la nuit et une gentille cigogne lui apporte un petit bébé enveloppé dans un drap tout blanc. Comment a-t-elle fait pour les transporter toutes les cinq jusqu’à Corbeil cette fois-ci ? Ça devait être bien lourd à porter ! Émerveillés, ils commencent à parier qu’elles tiendraient toutes ensemble dans la paume de la main.

Avant de partir, le docteur prend le papa à part :

— Ce sont des bébés prématurés, il va falloir les acheminer en voiture jusqu’à l’hôpital de Montréal mais un long voyage risque de leur être fatal. Vous pouvez vous estimer chanceux si elles arrivent à dépasser le cap d’une semaine !

— Vous voulez dire qu’elles ne pourront pas survivre ?

—  À condition qu’elles soient mises le plus vite possible en couveuse ! Je ne veux pas vous donner de faux espoirs. Il faut préparer leur maman à cela.

—  Oh ben ! Alors je fais quoi ? J’appelle le prêtre ?

—  Je pense que votre épouse serait du même avis.

Les bébés sont bénis la nuit même par le Père Alphonse Mortier, au cas où elles devraient mourir les prochaines heures. Puis Madame Legros, la sage-femme, se charge de les nourrir à l’aide d’une pipette.

Alors que leur pronostic vital est mis en jeu, le lendemain matin au réveil, on constate que les bébés sont toujours bien vivants. Ravi, Oliva Dionne va annoncer la nouvelle à tout le village de Corbeil :

—  Cinq bébés ? C’est ça, tu te moques de nous !

—  Je vous jure qu’elles sont cinq, encore plus petites que ma main ! Si vous ne me croyez pas, venez les voir de vos propres yeux !

Oliva est tellement surexcité qu’il serait capable de monter sur le toit de l’église pour annoncer la nouvelle. La chronique de la paroisse est d’ailleurs la première à relayer l’heureux événement dans sa dépêche :

« À Corbeil, nous souhaitons la bienvenue à nos cinq nouvelles arrivantes ! ».

Au rythme où va l’information, même les habitants des fermes éloignées sont mis au courant. Partout ce n’est que stupéfaction, étonnement, interrogation. Comment se peut-il qu’une femme puisse donner naissance à cinq enfants en même temps ? cela sort de l’ordinaire !

Dans la petite ferme des Dionne, les cinq bébés sont entourés de soins rudimentaires mais néanmoins suffisants pour les garder en vie. Faute de ne pas pouvoir les envoyer en couveuse, leur couffin est constamment posé à côté de la cheminée pour les garder au chaud et elles sont nourries à grand renfort de lait de chèvre.

Quelques jours plus tard, leur père les déclare à la mairie et leur donne pour prénoms : Annette Liliane Marie, Cécile Marie Imelda, Emilie Marie Jeanne, Marie Reima Alma et Yvonne Edouilda Marie.

La famille se retrouve ainsi brusquement agrandie et Oliva projette de construire une pièce supplémentaire pour y loger les fillettes à l’avenir.

Mais deux jours plus tard, trois journalistes d’Ottawa arrivent aux portes de la ferme des Dionne. Ils veulent voir les bébés et souhaitent les prendre en photo. Oliva se fâche et les chasse sans ménagement. Ses enfants ne sont pas des bêtes de foire ni des créatures d’un autre monde !

Mais ce n’est encore que le début car après les journalistes vient le tour des forains. Et pas n’importe lesquels, ils arrivent de Chicago et souhaitent emmener les bébés pour les exposer dans une foire. Oliva et Elzire Dionne n’en croient pas leurs yeux :

—  Détrompez-vous, nous ne sommes pas des saltimbanques d’un quelconque cirque qui se déplace en roulottes et vole sur les étals pour pouvoir manger ! Non, messieurs, dames ! Nous venons de Chicago, oui de Chi-ca-go. On m’appelle M. Fritz, et M. Edward ici présent a fait sa tournée à « l’Exposition Universelle » de Paris, il a même serré la main du Président de la République en personne !

— Je suis M. Edward et en toute modestie, je réaffirme tout ce qu’a dit mon collègue ici présent !

— Vous perdez votre temps, messieurs de Chicago, nos bébés ne sont pas à vendre !

— Vendre, vendre ! Oh, oh, très vite les grands mots ! Allons mon garçon, mais qui a parlé de vente ici ?

— Vous vous trompez certainement. Nous sommes des gens comme il faut. Les petites bénéficieront des mêmes droits et privilèges que nous tous, elles auront une pièce spécialement aménagée pour elles et une nourrice pour s’occuper d’elles !

— Nous les mettrons dans des couveuses et elles auront du lait à leur disposition ! Renchérit l’un des forains.

— Inutile d’insister, vous n’aurez pas nos enfants !

Nullement démontés pour autant, les deux forains jettent un regard circulaire sur la maisonnée, ils voient une poutre ravagée par l’humidité, là un poêle noirci, sur le lit des draps usagés jetés pêle-mêle, mais surtout les cinq autres enfants, sautillant partout, le visage barbouillé, les vêtements des uns passant aux autres.

— Je ne vous cache pas qu’à la longue, il vous sera bien pénible de nourrir toute cette joyeuse petite troupe, M. Dionne : trois petits gaillards, deux autres petites demoiselles sans compter les bébés…

— Mon mari a toujours veillé à ce que nous ne manquions de rien, les enfants et moi ! dit Elzire, blessée dans sa fierté.

— Je ne dis pas le contraire chère madame, mais les enfants de nos jours coûtent de l’argent, que vous le vouliez ou non. Si les petites viennent avec nous, vous aurez bien des soucis en moins !

— Et puis, pensez à l’avenir, continue son comparse. Tous les avantages, elles pourront devenir célèbres et richissimes et vous verrez que vous n’aurez pas fait le mauvais choix !

— Oui richissimes et vous-mêmes vous ne serez pas en reste !

Oliva et sa femme, dépassés par le flot de paroles ininterrompues des deux forains, ont du mal à placer un mot. D’ailleurs voilà que M. Fritz sort déjà un bout de papier.

— Qu’est-ce que c’est ? Demande Oliva sur le qui-vive.

— Ceci est leur contrat, lisez un peu ce qui est écrit sur l’en-tête : « The Chicago Century of Progress Exposition », voyez que ce n’est pas que des paroles en l’air !

— Et c’est signé de la main du directeur de la foire lui-même !

— Il ne manque à présent que la vôtre !

— Les clauses sont de 70 dollars par mois et les biberons, vêtements, médicaments, logement sont à notre discrétion.

— Tournées à New York, Londres, Milan, Berlin, Amsterdam, Paris, messieurs, Pariiiis ! Ajoute M. Edward.

— Signez ici, M. Dionne et je vous promets que vous aurez fait la meilleure affaire de votre vie ! Je suppose que Madame à quelque chose à ajouter ?

Mais Elzire se contente de baisser la tête en essuyant une larme.

Oliva Dionne saisit le contrat rédigé en anglais, le lit avec attention. Les deux forains ont les yeux braqués sur lui.

— Nous sommes d’accord, déclare-t-il enfin. Les bébés devraient être prêts dans deux semaines, le temps qu’elles puissent prendre quelques forces avant d’entamer leur voyage jusqu’aux États-Unis.

Cela peut intriguer voire choquer le lecteur actuel mais exposer des bébés prématurés dans des foires était une pratique courante à cette époque, même si, comme les Dionne, beaucoup de parents rechignaient à le faire.

Les visiteurs payeraient des tickets d’entrée pour venir les observer dans leurs couveuses. L’argent récolté permettrait de nourrir et de vêtir les bébés et surtout les « préserver » jusqu’à ce qu’ils aient terminé leur période en couveuse. Mais il faut souligner aussi que certains directeurs de foires se livraient à des commerces éhontés d’enfants, vendus par la suite à des couples riches et parfois même à d’autres cirques.

Pour le couple Dionne, la nuit s’annonce longue. Après avoir mis au lit tous leurs enfants, ils se retrouvent en tête à tête, incapables de se regarder dans les yeux.

— Tu as signé sans réfléchir, c’est tout toi ça !

— Ah bon ! Et toi, tu n’étais pas d’accord ? T’aurais dû t’y opposer quand ces deux clowns étaient encore là !

— Parce que tu m’as laissé l’occasion de parler, peut-être ?

— Je n’ai pas remarqué tellement de résistance de ta part quand j’ai signé ce foutu contrat !

— Toi tu ne penses qu’à l’argent !

— Ah oui ?

La querelle continue, aboutissant finalement à un compromis : l’annulation du contrat en question.

L’affaire se conclut dès le lendemain. Le contrat annulé, les forains très remontés repartent sans jeter un regard sur Oliva Dionne. Ce dernier, le cœur plus léger, revient chez lui annoncer la bonne nouvelle à sa femme.

— Ça y est, ils sont partis ! J’ai déchiré ce foutu papier ! Les petites restent avec nous, il faut absolument fêter ça !

Mais la nouvelle de la supposée vente des bébés a vite fait d’arriver aux oreilles de tous les habitants de Corbeil. En effet, les deux forains, avant de prendre le bateau pour New York, ont pris soin de faire tellement grossir la rumeur qu’une matinée a suffi pour que tout le monde soit au courant.

— Quels gens sans cœur, et ça se dit parents en plus !

— Vendre ces pauvres bébés pour être exposés comme des jouets à des étrangers, quelle honte !

— Et cette femme, bonne qu’à pondre chaque année et même pas capable de s’occuper de ses enfants !

— Et que dire du mari, la cupidité personnifiée !

— Mon mari se tuerait plutôt que de donner l’un de nos enfants !

— Le mien pareil !

Les jours suivants, le sujet de la vente des bébés Dionne est sur toutes les lèvres. On spécule, on critique, on traîne dans la boue les parents.

Oliva est presque boudé par l’épicière qui ne lui adresse pas la parole quand il vient faire ses courses. Quand il va chez le forgeron pour ferrer son cheval, les hommes lui tourne le dos ; à la messe du dimanche, c’est encore le prêtre qui le méprise en lisant un beau discours sur la cupidité des gens aveuglés par l’argent, ultime péché pour un catholique.

Partout où il va, le couple Dionne est devenu indésirable, décrié, condamné.

À ce rythme, l’affaire arrive sans trop tarder au siège du gouvernement de la Province de l’Ontario qui, illico, envoie dans la ferme des Dionne une commission chargée d’enquêter sur les conditions de vie des cinq nouveau-nés.

Désastreuses ! Leur mère n’a pas assez de lait pour les nourrir, elles n’ont pas de vêtements chauds pour l’hiver, leurs autres frères et sœurs sont livrés à eux-mêmes comme des sauvageons, le père est un incapable, un bagarreur, un alcoolique et un violent… Ce n’est pas un environnement approprié pour élever des enfants, encore moins des petites filles !

Mitchell Hepburn, Premier ministre de la province, donne l’ordre de retirer la garde des bébés à leurs parents. En l’espace de quelques jours, sous fond d’un procès expéditif, Annette, Cécile, Emilie, Marie et Yvonne quittent dans leurs couffins la ferme familiale, direction la maison du docteur Allan Dafoe, celui qui les a mis au monde chez qui elles demeurent pendant un an.

Le Premier ministre en personne veille à ce qu’elles soient prises entièrement en charge par le fonds public. L’année suivante, elles sont confiées à un sanatorium où elles restent encore jusqu’à leurs deux ans.

Lorsqu’elles ont trois ans, elles sont déclarées pupilles de la Couronne, privilège qui devrait se poursuivre jusqu’à leur majorité. Une importante somme d’argent est versée pour la construction d’une nurserie spécialement conçue pour répondre à leurs besoins. Du personnel de maison et des infirmières sont également engagés pour s’occuper d’elles à plein temps. Les cinq petites filles n’ont néanmoins pas le droit de sortir dans la rue et leur seule promenade consiste à prendre l’air pendant dix petites minutes dans le parc de l’hôpital et toujours accompagnées par les infirmières.

Un nouveau terme pour désigner les cinq jumelles voit même le jour : quintuplés.

Attisant de plus en plus curiosité et étonnement, on fait construire un grand grillage sur les fenêtres de leurs pièces de vie afin de les rendre visibles aux passants et aux curieux depuis la rue principale. La vision de ces cinq petites bouilles entourées de boucles brunes identiques relève alors du domaine du fantastique, du mystique, de l’extraordinaire. Ce peut-il qu’elles existent vraiment ?

À mesure qu’elles grandissent, la curiosité grandit à leur égard. À présent, il n’est pas rare de voir des attroupements devant le grillage de l’Hôpital Dafoe à l’heure où elles sortent faire leur petite promenade intra-muros.

La province de l’Ontario commence alors à flairer la bonne affaire. Depuis qu’elles ont soufflé leur quatrième bougie, la popularité des quintuplées ne fait que s’accroître. Dans la rue, les femmes s’exclament de joie de les voir si grandes, en si bonne santé, tellement jolies et si bien entretenues. Beaucoup se mettent même à rêver d’en avoir aussi et se demandent s’il n’existe pas de remède miracle pour parvenir à avoir une grossesse multiple.

En parfait homme d’affaires, le Premier ministre Mitchell Hepburn décide de faire les choses en grand. Désormais, pour pouvoir voir les jumelles, il va falloir payer !

Étonnamment et contre toute attente, des tickets sont écoulés le jour même du début de la mise en œuvre de cette nouvelle règle. Bientôt, des guichets sont même mis en place pour pouvoir acheter son ticket, payer sa boisson et sa glace.

Les quintuplées sont montrées deux fois par jour depuis la fenêtre grillagée de leur chambre, une « sortie » le matin vers onze heures et une autre l’après-midi à seize heures. Le reste du temps, elles le consacrent à jouer, apprendre à lire et à écrire et faire des siestes. Elles n’ont aucun contact avec leurs parents biologiques qui, de leur côté, ignorent où elles sont et ce qu’elles deviennent. Les seuls et uniques « symboles » maternels qu’elles connaissent sont leurs nourrices et les infirmières de l’hôpital.

Du reste, les cinq petites filles sont traitées comme une seule et même entité, un petit lot qui fait tout collectivement : qui mange la même chose, porte la même chose, voit la même chose, joue avec les mêmes poupées ; une technique visant à « gommer » leurs personnalités certainement différentes et qui ne peuvent que porter préjudice à l’image préfabriquée et édulcorée que l’on veut renvoyer d’elles.

Annette Dionne racontera plus tard dans leur autobiographie : « Bien sûr, elles ont le même visage rond, les mêmes petites fossettes creusent leurs joues quand elles sourient et elles possèdent les mêmes cheveux bruns épais. Pourtant, mille petits détails les différencient les unes des autres ; il suffisait d’y faire attention, de s’y attarder plutôt que de les embrasser d’un seul regard. Ce que personne ne fait. Avant d’être Yvonne, Marie, Annette, Emilie ou Cécile, elles sont d’abord “les petites”, “les jumelles” ou “The Quints”. »

La popularité des quintuplées gagne le reste du territoire canadien et bientôt, des cars de touristes commencent à arriver en masse pour stationner devant l’Hôpital Dafoe, il est même permis de les prendre en photo de loin.

C’est le début de ce que sera dans quelques mois le parc d’attraction Quintland. Pas moins de six mille personnes défilent chaque jour, juste pour pouvoir observer quelques minutes Annette, Cécile, Marie, Emilie et Yvonne jouer avec leurs poupées sous l’œil aguerri de leurs nourrices. Bientôt, des produits dérivés et autres « merch » voient le jour, notamment des mouchoirs, des calendriers, des poupées, des savonnettes, des petits flacons d’eau de Cologne avec l’image des cinq sœurs collée dessus. Les affaires marchent tellement bien que la demande surpasse souvent l’offre.

Au début des années quarante, le parc de Quintland devient tellement populaire qu’il commence à faire de l’ombre aux autres attractions touristiques canadiennes, notamment les chutes du Niagara, et sa popularité dépasse de loin la célèbre foire américaine, The Chicago’s Fair.

Source : ledroit

À présent, ce ne sont plus six mille mais bien trois millions de personnes qui viennent chaque jour des quatre coins du pays et même de l’Angleterre et des États-Unis pour visiter l’endroit et avoir la chance d’apercevoir de loin les sœurs Dionne, si mignonnes dans leurs petites toilettes miniatures à la Scarlett O’Hara.

À Quintland, la folie n’a plus de limite. À l’entrée du parc, des stands de Fertility Stones, littéralement des « pierres de fertilité », sont vendues à 25 cents aux visiteuses.

Un système de sécurité digne de celui déployé pour les stars de rock actuelles est mis en place. Chaque jour, à peine le portail de Quintland ouvert, les visiteurs arrivent en courant puis sont guidés par des agents de l’ordre qui les acheminent comme des troupeaux aux différents points de visionnage derrière des baies vitrées. Là, ils retiennent leur souffle, attendant qu’Annette, Cécile, Marie, Emilie et Yvonne daignent bien se montrer accompagnées de leurs nounous.

À la demande du directeur du parc, on commence même à faire des « sorties thématiques » où ordre est donné aux fillettes d’apprendre par cœur une petite chorégraphie pour l’exécuter devant les touristes complétement tétanisés et bouche-bée derrière leurs baies vitrées.

Telles de petites marionnettes, les quintuplées lèvent les bras, font des pirouettes, se tiennent par la main et exécutent une petite danse avant de finalement saluer leurs admirateurs par une révérence. Souvent, pour ne pas les intimider, on a recours à un système qui fait qu’elles ne peuvent ni apercevoir ni entendre les gens pendant qu’elles sont en train de danser et de jouer.

Avec la demande qui s’accroît, une infrastructure gigantesque est déployée pour pouvoir accueillir tous les visiteurs, une vraie logistique est mise en œuvre afin de conduire les personnes depuis les ports et les gares ferroviaires jusqu’au parc. Des hôtels et des restaurants voient le jour et partout, l’image des quintuplées vêtues de leurs petites robes bleues, attendrit et fait pousser des cris de stupéfaction.

Ironie du sort, ces mêmes personnes qui décriaient encore il y a quelques années le comportement d’Oliva Dionne et sa femme parce qu’ils voulaient vendre leurs filles à un cirque sont les mêmes venues à présent les admirer et les photographier derrière les grilles de leur prison dorée.

Grâce à l’énorme succès de Quintland, la province de l’Ontario empoche chaque année près de cinquante millions de dollars canadiens, une somme gigantesque !

Mais loin de l’effervescence et de la célébrité, qu’en est-il de l’enfance des sœurs Dionne ?

Considérées un peu comme des miraculées car nées nombreuses et avant terme, la santé des petites filles devient le sujet de préoccupation de leurs nourrices et de Mitchell Hepburn, qui veille personnellement à ce qu’elles aient toujours tout ce qu’il leur faut à disposition. Il faut dire qu’elles sont devenues une marque labélisée extrêmement rentable qu’il faut ménager.

De tous les revenus engendrés par Quintland, les jumelles ne perçoivent rien. Par ailleurs, leur image est vendue encore et toujours à des marques alimentaires comme les célèbres porridges Quaker Oats, les céréales Kellogg’s, les bouteilles de bain moussant Avon, le fromage fondu Velveeta ou encore la mayonnaise Kraft. Toutes se les arrachent, toutes veulent en faire leur emblème, conscientes de l’immense atout marketing que cela représente.

La célébrité des sœurs Dionne est telle qu’à présent, même la petite coqueluche enfantine d’Hollywood, la célèbre Shirley Temple, commence à être détrônée au profit du quintuplé, ce qui n’est pas du goût des producteurs de la Metro-Goldwyn-Mayer ni de l’impresario de cette dernière.

Mais cela met la puce à l’oreille des grands magnats de Hollywood et puis pourquoi pas après tout ! Si elles ont un parc d’attraction à leur effigie à tout juste cinq ans, elles sont capables de tourner dans un long-métrage ! À présent, plus rien ne peut arrêter le directeur de Quintland : les quintuplées doivent absolument tracer leur chemin à Hollywood, montrer à tous ces puissants producteurs de cinéma qu’elles peuvent elles aussi tourner dans les studios de Los Angeles !

C’est accompagné de deux de leurs nourrices que les petites filles vont à la conquête du pays de l’Oncle Sam. Ayant toujours vécu dans une espèce de cocon protecteur loin des dangers du monde extérieur, elles sont littéralement projetées telles des actrices adultes dans cet univers de strass qu’est Hollywood, tellement clinquant mais aussi tellement cruel et sans pitié, où la concurrence féroce pour faire monter les uns et faire tomber les autres prédomine.

Les producteurs et les metteurs en scène de cette époque ne sont d’ailleurs connus ni pour leur sympathie ni pour leur humanité. Faisant peu cas de leur jeune âge, ces derniers les martyrisent, réprimandent, malmènent pendant le tournage. Désorientées, elles pleurent souvent sur les plateaux et expriment leur volonté de rentrer à la maison en Ontario.

Après de multiples efforts de patience, elles réussissent à tourner dans quatre opus hollywoodiens : The Country Doctor, Reunion, Five of a Kind ou encore Quintupland, des films toujours en accord avec leur histoire personnelle et leur univers enfantin. C’est le début de l’ère du cinéma parlant et du Technicolor.

Leurs expériences cinématographiques connaissent un franc succès et les fillettes gagnent le cœur des Américains, éclipsant au passage tous les autres enfants acteurs de cette période.

L’année 1943 marque un tournant dans la vie très mouvementée des cinq sœurs puisque leur père, Oliva Dionne, réussit au terme d’un long bras de fer avec la justice à récupérer leur garde exclusive. Le gouvernement de l’Ontario consent à lui accorder cette faveur, jugeant la chose bénéfique aussi bien pour les filles que pour les autres membres de leur vraie famille.

Les quintuplées, tout juste âgées de neuf ans, sont alors contraintes de dire adieu aux seules mamans qu’elles ont toujours connues : leurs nounous. Elles redoutent de rencontrer leurs vrais parents qu’elles considèrent comme un simple couple d’étrangers.

C’est la première fois que les fillettes vont devoir faire connaissance avec les autres membres de leur famille qu’elles ne connaissent pas encore. Elles quittent leur nurserie, direction un grand manoir de vingt pièces où elles s’installent avec leurs parents et leurs cinq autres frères et sœurs. Le manoir en question a été acheté avec leurs cachets, mais trop jeunes encore pour connaître la valeur de l’argent, on leur fait croire que c’est un cadeau que leur père leur a fait.

Le premier contact entre les quintuplées et leurs parents est loin d’être très chaleureux et le mur de glace ne sera pas rompu. Annette, Cécile, Emilie, Marie et Yvonne continuent à vivre comme elles le faisaient dans la nursery de l’hôpital où elles ont grandi, c’est-à-dire comme une entité à part. Avec leurs frères et sœurs, l’entente n’est pas au beau fixe et les disputes ne tardent pas à avoir lieu.

C’est avec leur mère surtout que le courant ne passe pas. Elzire Dionne, probablement sujette au baby blues à leur naissance et n’ayant certainement pas eu le temps nécessaire de nouer un lien avec elles, ne leur montre pas d’affection ou d’amour maternel. Au contraire, elle passe son temps à les punir, à les critiquer, à les rudoyer sans pitié et à leur confier des tâches ménagères qu’elles sont incapables d’entreprendre.

« Voyez-vous ces petites princesses ! À votre âge, j’aidais déjà ma mère dans la cuisine, je faisais tout dans la maison ! »

Avec Oliva Dionne, les choses sont encore pires. Plus tard, elles avoueront même qu’il leur a fait subir des attouchements sexuels pendant toute leur adolescence. Un traumatisme qu’elles vivent en secret et dont elles ne peuvent parler à personne par peur de représailles.

Yvonne dit à ce propos : « Dès qu’on entendait son pas dans le couloir, chacune de nous courait chercher sa poupée qu’elle serrait dans ses bras, comme pour se protéger. »

Les parents les accusent d’ailleurs d’avoir gâché leur vie, de leur avoir créé des problèmes avec la justice et la communauté, qu’à cause d’elles, plus personne ne voulaient leur adresser la parole au village de Corbeil. Leur mère ira jusqu’à dire qu’elle aurait préféré qu’elles soient mortes.

Pourtant le couple Dionne et leurs autres enfants ne refusent ni le confort du manoir, ni la voiture, ni les vêtements et la nourriture acquis grâce à l’argent de leurs filles. Au contraire, ils en profitent même avec un sentiment de parfaite légitimité. D’ailleurs Oliva Dionne est mandataire d’un compte en banque au nom des quintuplées, contenant un million de dollars dont il use et abuse à sa guise.

Source : journalmetro

Cécile raconte d’ailleurs à ce propos dans l’autobiographie écrite bien des années plus tard, Les secrets de famille des sœurs Dionne :

« Dans mon cœur et ma tête d’enfant de huit ans qui se sent déjà plus âgée, je laisse inconsciemment s’accumuler une certaine culpabilité et un mal de vivre qui m’étreint tant au niveau des sentiments que physiquement. J’essaie de comprendre pourquoi ma famille est si peu heureuse, c’est petit à petit que je réalise que tous ces traumatismes ont leur source dans ma naissance et celles de mes autres jumelles… »

Pour échapper au climat familial anxiogène, les filles ont heureusement le privilège d’aller dans des tournées promotionnelles en rapport avec leurs films et leur parc d’attraction. Mais à leur retour, c’est toujours le chaos et elles commencent à avoir de plus en plus peur de leur père. À dix-huit ans, d’un commun accord, elles décident de quitter le manoir familial pour effectuer leur véritable premier plongeon dans la vie adulte.

Elles entretiennent un lien très fort qui perdure durant toutes ces années difficiles. De même, elles continuent à s’habiller et à se coiffer de la même manière et louent ensemble un appartement à Callander.

Elles tentent pendant un premier temps de faire redémarrer leur carrière au cinéma mais désormais jugées trop vieilles, la magie de leurs premières années de Quintland ne tient plus, l’image idéale et édulcorée de petites filles modèles n’est plus d’actualité. La seule fois où elles réussissent à passer à la télé est durant un reportage de la télévision canadienne intitulé « There’ll Always Be an England » mais leur passage est carrément coupé au montage. La sauce « Quintland » ne prend plus.

Avec l’avènement des premiers téléviseurs et un changement drastique des habitudes et des divertissements, le souvenir des quintuplées tombe peu à peu dans les oubliettes, considéré désormais comme une image surannée d’un passé vintage et sirupeux qui n’intéresse plus vraiment personne.

Privées de leur fortune et de leur célébrité, abandonnées de tous, les cinq sœurs sont contraintes de travailler pour vivre. Atteintes de plusieurs troubles psychiques et souffrants d’épilepsie, elles vivent d’autant plus difficilement cette époque de transition, passées subitement de la lumière à l’ombre la plus noire.

À cause peut-être de leur manque d’expérience et de l’univers reclus dans lequel elles ont passé presque la moitié de leurs vies, les jeunes femmes font preuve d’une grande immaturité avec les personnes qu’elles côtoient. Elles sont naïves, crédules et très peu expérimentées en matière de relations humaines, notamment avec l’autre sexe. Pour se protéger, elles se retranchent dans leur petite bulle et développent un comportement presque sociopathe. Elles subissent plusieurs thérapies pour pouvoir se soigner.

Marie entame des études d’infirmière et épouse Florian Houle, un de ses collègues avec lequel elle a trois garçons. Le mariage s’avère chaotique et dysfonctionnel ce qui la plonge dans de longues dépressions. Elle décède 27 février 1970 à trente-six ans à Montréal, vraisemblablement à cause d’une hémorragie interne dans le cerveau.

Emilie, qui voulait à un moment devenir bonne sœur, entre au couvent de Sainte-Agathe-Des-Monts où elle meurt en 1954, tout juste âgée de vingt ans, suite à une crise d’épilepsie. Sa mort se déroule d’ailleurs de façon brutale : en pleine crise foudroyante, elle s’effondre par terre, le visage enfoui dans un oreiller. Incapable de se relever, elle meurt d’étouffement. Son cadavre est retrouvé le lendemain matin par les autres résidentes du couvent.

Annette, qui s’est mariée avec Germain Allard en 1956, connaît elle aussi de longs épisodes dépressifs et est diagnostiquée bipolaire. Elle sombre également dans l’alcoolisme pendant de longues années et subit plusieurs cures de désintoxication dans un centre spécialisé à Montréal.

Cécile se marie avec Philippe Langlois, un professeur d’histoire et donne naissance à cinq enfants, quatre garçons et une fille.

Yvonne, traumatisée par le souvenir des abus sexuels de leur père, développe une peur des garçons et des hommes en général. Elle prend la décision de ne jamais se marier et par s’installer avec Cécile quand cette dernière se marie.

Leurs parents ne chercheront jamais à avoir de leurs nouvelles, ni le reste de leur fratrie, et ce reniement ajoutera davantage à leur mal-être.

Pour rendre hommage à Emilie, leur jumelle décédée tragiquement et lever le voile sur leur histoire, Cécile, Annette, Marie et Yvonne publient une autobiographie en 1965 intitulée « Nous étions cinq ». Un témoignage sans langue de bois où elles dénoncent tout ce qu’elles ont vécu et la cupidité des gens qui les ont entourées, notamment le Docteur Allan Dafoe qu’elles accusent d’avoir fait fortune sur leur propre compte.

Le livre connait un franc succès dans la partie francophone du Canada. Un succès cependant au goût amer car pour les nostalgiques des années Quintland, l’histoire qui constitue un peu l’envers du décor vient rompre le charme et l’innocence de l’image façonnée et projetée par les quintuplées à cette époque-là.

Le père, Oliva Dionne, décède à l’âge de 76 ans en 1979. Durant ses obsèques, elles voient leur mère et le reste de leur fratrie pour la dernière fois. Les liens sont désormais rompus à jamais, même si ces derniers continuent de vivre de l’argent issu des produits dérivés en rapport avec Quintland.

En 1993, le producteur québécois Christian Duguay apprend leur histoire par le biais de vieilles coupures de journaux. Intrigué par leur vécu hors du commun, Il veut se renseigner sur leur existence, savoir si elles sont encore en vie et ce qu’elles sont devenues depuis. Son projet est de produire un film retraçant leur biographie depuis leur naissance dans la ferme de Corbeil jusqu’aux succès de Quintland et Hollywood.

Pour ce fait, Christian Duguay cherche inlassablement leur trace dans les annuaires téléphoniques. Il retrouve d’abord Annette, mais trop timide, elle ne lui accorde que quelques minutes au téléphone. Cependant, les trois autres sœurs survivantes sont également mises au courant du projet cinématographique. D’abord très réticentes, elles acceptent finalement de collaborer avec le producteur et son équipe de casting.

Pendant toute la durée du tournage de The Million Dollars Babies, elles se rendent presque tous les jours sur le plateau, discutent avec les acteurs et les actrices et donnent leur avis avec beaucoup de timidité et de réserve. Cela les replonge dans leurs vieux souvenirs dans les studios de Los Angeles où elles étaient encore des enfants stars.

« Contrairement à ce que pensaient les gens, elles détestaient être sous les feux des projecteurs mais elles n’avaient pas d’autre choix que de faire comme disaient les adultes. » raconte Christian Duguay à leur propos.

Le film sort en 1994 et est diffusé en première partie de soirée sur la chaîne québécoise CBS et sur la chaîne française France 2.

The Million Dollars Babies permet de donner un regain d’intérêt pour l’histoire oubliée des sœurs Dionne et à la faire connaître à la nouvelle génération. Le film recueille au passage des critiques positives.

Encouragées par l’éditeur Pierre Berton, les sœurs Dionne décident de s’attaquer à l’écriture d’une deuxième autobiographie intitulée Les secrets de famille des sœurs Dionne qui sort en 1995, un recueil qu’elles écrivent à plusieurs mains, puisant dans leurs souvenirs d’enfance et de jeunesse. Ce deuxième opus se concentre plus sur leur période post-Quintland, sur leur vie de femmes adultes et sur les difficultés auxquelles elles ont dû faire face. Le livre connaît encore une fois un franc succès et est même traduit en douze langues.

Source : tvanouvelles

Six ans après la sortie du livre, le gouvernement de la province de l’Ontario consent enfin à verser quatre millions de dollars de dommages et intérêts aux quatre sœurs survivantes en qualité de compensation de plusieurs années d’exploitation du parc d’attraction Quintland. Yvonne décède deux ans plus tard des suites d’un cancer du côlon à l’âge de 67 ans. Selon ses dernières volontés, son argent est versé au profit d’œuvres caritatives pour les enfants handicapés mentaux et la protection de l’enfance.

Leur maison natale de Corbeil a depuis été transformée en musée, meublée et décorée à la manière des années trente avec des photos des fillettes et des jouets qui leur ont appartenus. Une boutique de souvenirs vend également des objets à leur effigie, notamment des coques de téléphone, des porte-clés, des calendriers, des savonettes vintage et des boîtes de biscuits.

Longtemps privées d’amour, n’ayant jamais réussi à faire le deuil de leur enfance mouvementée, Annette et Cécile racontent l’impact que tous ces événements ont eu sur leur vie amoureuse, conjugale et familiale. Leur souhait est que les parents d’aujourd’hui prennent davantage conscience des dangers qui peuvent guetter leurs enfants, notamment les réseaux sociaux.

Cécile dit à ce sujet : « Dès que j’entends qu’une femme a accouché de triplés ou de quadruplés, je prends peur. Je me dis que le gouvernement va encore la couvrir de cadeaux et l’obliger par la suite à faire des choses insensées. C’est sûr qu’aujourd’hui, les gens ont bien plus de moyens de se défendre et de revendiquer leurs droits, ça n’a pas été le cas de nos parents qui étaient de simples fermiers… Ce dont a besoin un enfant c’est d’amour, d’attention, bien plus que tous les jouets et l’argent de la terre… »

Désormais uniques survivantes de ce lourd passé, Annette et Cécile Dionne ne se quittent plus. Toutes deux veuves depuis quelques années, elles partagent ensemble un appartement à Montréal où elles coulent des jours au calme. Le 28 mai 2020, elles ont soufflé ensemble leurs 86 bougies et, par la même occasion, celles de leurs trois autres sœurs décédées qu’elles disent encore vivantes autour d’elles.

« Nous étions cinq et le resterons toujours ! »

Le 28 mai 1934, dans une petite ferme du village de Corbeil dans le nord de l’Ontario, au Canada, Elzire Dionne a battu d’immenses chances de donner naissance à cinq filles identiques. Ce sont les premiers quintuplés enregistrés au monde à survivre à l’enfance. Les filles sont devenues des pupilles de l’État, logées dans une crèche qui s’est finalement transformée en Quintland, une attraction touristique pour les visiteurs du monde entier.

 

Les sources :

 


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Les Meurtres rituels de Toa Payoh

Les Meurtres rituels de Toa Payoh

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Quand on évoque Singapour, on pense directement à une puissance économique importante et prospère qui, en quelques années, à réussi le pari de transformer une nation au bord du chaos en un État démocratique, dont la population bénéficie de l’un des systèmes sociaux les meilleurs du monde, un pays où la criminalité et la délinquance sont proches de 0, étant donné qu’aucun problème social ou économique n’est à déplorer. Un havre de paix, direz-vous.

Et pourtant, bien avant d’être l’État idyllique donné en exemple à la face du monde, Singapour a également vécu ses périodes noires et difficiles. C’est notamment dans cette conjoncture qu’ont eu lieu, au début des années 80, les terribles crimes du district de Toa Payoh, au terme desquels deux jeunes enfants ont été kidnappés, torturés puis assassinés dans des conditions aussi sordides qu’horribles. Des crimes dont la nation singapourienne se souvient encore aujourd’hui, près de quarante ans après.

Avec cette affaire sinistre, dont les échos ne sont arrivés que tardivement aux oreilles du reste du monde, on rentre de plain pied dans un univers occulte et cruel, dominé par le paganisme, les sacrifices humains et la magie noire.

Comment se sont déroulés ces crimes ritualisés ? Quels en sont les responsables ? Qui les a poussé à tuer ? C’est ce que je vous propose de découvrir avec moi dans cette nouvelle affaire.

Pays modèle, ultra développé, multi-ethnique, pôle économique puissant à l’international qui, en un laps de temps restreint, est passé d’une ancienne colonie britannique au bord du chaos à un exemple socio-économique brillant, la discrète Singapour force l’admiration et le respect partout dans le monde. Pourtant, peut-être à cause de l’éloignement géographique et de son histoire, qui suscite peu d’intérêt hors de ses frontières, peu de gens s’intéressent à ce qu’elle ressemblait par le passé.

Dès le début du 20e siècle, la cité-État connaît une importante vague migratoire issue des pays et îlots voisins : Malais, Chinois, Indonésiens, Philippins, Laotiens, arrivent en masse sur l’archipel, fuyant guerres civiles, régimes dictatoriaux, famines et pauvreté.

Chacun de ces nouveaux migrants apporte avec lui son bagage culturel et spirituel. Ils sont de foi bouddhiste, hindouiste, musulmane, brahmane et sont persuadés que la jungle qui entoure Singapour est peuplée de démons et de forces surnaturelles, capables de changer la destinée d’un individu, en bien ou en mal.

À l’instar de la Chine, le nouveau gouvernement singapourien met en place un plan de planification urbain, prévu pour accueillir le maximum de personnes dans un espace restreint, tout en privilégiant confort et souci sanitaire. Désormais, pour faire des études supérieures et trouver un bon job, il faut impérativement vivre dans la métropole. Les zones rurales se dépeuplent peu à peu, alors que les villes se remplissent à vue d’œil.

Source : mapio

Les musulmans, bouddhistes et hindouistes vivent en parfaite harmonie, et temples et mosquées sont construits côte à côte. Les croyances païennes, qui faisaient encore légion il n’y a pas si longtemps, sont abandonnées au profit d’un mode de vie et de pensée en adéquation avec la modernisation du pays en marche. Au début des années 70, Singapour compte environ 2 413 945 habitants, dans laquelle les Chinois sont majoritaires et forment à eux seul près de la moitié de la population totale.

Néanmoins, à quelques kilomètres des zones urbaines, la jungle continue d’être un terrain fécond aux pratiques païennes. Ses forêts, denses et peu peuplées, constituent un terrain propice pour les sorciers et les chamans de tout acabit, derniers gardiens d’une civilisation dépassée, et appelés tang-kees et bohoms dans les dialectes locaux. Ces sorciers, guérisseurs, médiums et prophètes, sont d’ailleurs les derniers à perpétuer la tradition.

Outre cette renaissance socio-économique, qui bouleverse vie sociale et mode de pensée, le gouvernement singapourien est très soucieux de garantir la sécurité de ses citoyens. Des lois strictes, visant à réduire la criminalité, sont mises en place avec des punitions sévères à l’appui.

Les résultats ne se font pas attendre : les crimes et autres actes de délinquances chutent de façon vertigineuse. Le citoyen lambda peut désormais circuler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et laisser ses enfants jouer sans surveillance. Le pays est devenu tellement édulcoré et sans danger que des pénitenciers commencent même à fermer leurs portes, tant le nombre de prisonniers est ridiculement bas.

Les districts de Clementi et de Toa Payoh accueillent à eux seuls plus de la moitié de la population. L’individualisme, le train de vie à l’américaine, le timing serré et le stress ont eu raison d’une certaine tradition tribale et familiale, en vigueur jusqu’ici. Dans ces logements modernes, le voisinage, dans ce qu’il possède de convivial, est relégué aux oubliettes. Le capitalisme féroce a pris le pas.

En effet, l’habitat traditionnel, où cohabitaient jusqu’à trois générations d’une même famille, n’est plus à l’ordre du jour et pour chaque couple nouvellement marié, trouver une place dans cette fourmilière urbaine prend les aspects d’un parcours du combattant.

Outre le quartier des affaires et ses reluisants gratte-ciel, l’écrasante majorité des citoyens s’agglutine dans des blocs d’appartement, identiques et minimalistes, croulant sous la végétation luxuriante qui se déploie, même en pleine ville. Ici, pas de pauvres ni de riches, mais plutôt une classe moyenne émergente qui constitue un modèle social : le modèle de la réussite Made in Singapour, basé sur l’égalité des chances et l’amélioration du niveau de vie.

C’est dans un quartier paisible de Toa Payoh, Lorong, plus précisément au septième étage d’un de ces fameux « social flats », que vit un certain Adrian Lim, agent de recouvrement à la radio nationale et père de famille. Un homme discret et appliqué dans son travail, et dont les supérieurs ne disent que du bien. Ses deux enfants vont à l’école, sa femme s’occupe de la maison et la famille a un train de vie correct et aisé.

Pourtant, quelque chose semble manquer à Adrian Lim ; cette vie trop rangée et presque monotone ne lui convient plus, le modèle social parfait érigé par son pays l’ennuie presque « On se croirait en URSS avec la tension en moins ! » Se moque-il.

De plus, il a beau rester sur son balcon à des heures tardives de la nuit, il ne se passe jamais rien dans le quartier, pas un bruit de sirène, pas l’ombre d’un agent des forces de l’ordre, pas de vol, pas de crime, pas même de disputes chez les voisins. Rien !

Lim veut changer de vie et pour cela, il a un plan tout tracé, qu’il compte bien mettre en pratique.

Mais avant d’en dire davantage, faisons plus ample connaissance avec ce personnage. Adrian Lim est né le 6 janvier 1942 dans une zone rurale, et il est l’aîné d’une famille modeste. Élève peu brillant mais doté de beaucoup d’imagination, il veut quitter l’école pour commencer à travailler et gagner son propre argent, puisque son père refuse de lui en donner. C’est un adolescent turbulent au tempérament ombrageux et sanguin, qui cherche souvent la bagarre.

Avant même d’entamer le lycée, Lim arrête ses études et commence à faire différents petits boulots pour aider sa famille. Garçon borné mais appliqué à la tâche, il est embauché par la radio de Singapour « Rediffusion Singapore » en 1962, alors qu’il a seulement vingt ans. Son travail consiste alors à installer et réparer des câbles. Au bout de trois ans de bons et loyaux services, il est promu au poste d’agent de recouvrement, poste auquel seules les personnes diplômées peuvent habituellement prétendre.

Source : wikipedia

En 1967, Lim se marie avec sa petite amie de longue date. Pour ce faire, il embrasse la foi de sa femme et devient catholique. Le couple a deux enfants. La petite famille vit dans un logement social jusqu’en 1970, date à laquelle Lim acquiert un trois pièces-cuisine au septième étage du bloc 12, dans l’un des immeubles que compte le district de Toa Payoh Lorong. Le quartier est calme et sans histoires, et compte plusieurs familles de la classe moyenne, semblables à celle des Lim.

Mais sa vraie vocation, c’est le spiritisme, auquel il s’adonne de manière assidue dès 1973, après avoir eu une révélation. Ce « hobby » devient rapidement pour Adrian Lim une sorte de travail à mi-temps, et pour pouvoir recevoir ses clients en toute quiétude, loin des regards indiscrets, il loue une petite chambre dans le bloc d’appartements, mitoyen au sien.

Dans les premiers temps, les affaires ne marchent pas comme il l’aurait souhaité, mais grâce au bouche à oreille, il devient de plus en plus connu. Il faut dire que malgré la super modernisation du pays, la superstition et le pouvoir des divinités constituent toujours le socle fondateur de la société singapourienne.

Adrian Lim refuse de se faire de la publicité et compte plutôt sur ses clients pour lui en ramener d’autres. La majeure composante de ses clients est constituée de femmes, pour la plupart exerçant dans les métiers de la nuit : escort girls, gogo danseuses, prostituées. Elles sont pour la plupart d’origine philippine ou thaïlandaise, toutes ayant beaucoup de problèmes d’ordre personnel et financier, toutes ne voulant qu’une chose : s’élever socialement et trouver des maris riches, pour les entretenir jusqu’à la fin de leurs jours, et ne plus avoir à travailler dans les bars et à coucher avec tout le monde contre de l’argent.

Lim acquiesce : oui, il peut changer leur destinée, à condition qu’elles soient régulières dans leurs payements.

Il promet de mettre fin à leurs malheurs. Grâce à ses rituels sacrés, elles n’auront bientôt aucun mal à se dégoter le petit ami richissime tant convoité. À coups de filtres et de potions qu’il leur fait ingérer, et d’amulettes pour éloigner le mauvais œil, le charlatan leur assure qu’ainsi elle deviendront plus belles et attirantes, et qu’elles mettront toutes les chances de leur côté. Les filles, crédules et désespérées, ne demandent qu’à le croire et à chaque fois, lui payent tout ce qu’il leur demande.

Mais utiliser toujours les mêmes antidotes et les mêmes rituels de sorcellerie peut faire douter la plus fidèle des clientèles ; alors il innove, avec les moyens du bord. Lors de l’une de ses promenades dans les quartiers miteux situés de l’autre côté de la rive, il croise le chemin d’un bomoh, un chaman malais, qui lui apprend les rouages du « métier » et l’initie à différents rituels de sorcellerie et de magie noire. L’ancien agent de recouvrement apprend beaucoup de son mentor et le consulte souvent.

Ainsi, avec plus d’un tour dans son sac, Lim peut à chaque fois produire l’effet escompté, guérir et générer admiration et frissons. Afin de persuader ses clientes que quelqu’un les jalouse ou leur veut du mal, il procède à un rituel nommé « Tour des aiguilles et de l’œuf », un simulacre qui consiste à trouer l’extrémité d’un œuf cru et d’y introduire discrètement des aiguilles chauffées à blanc, puis le recouvrir avec du plâtre, de sorte à ce que la cliente ne devine pas la supercherie.

L’œuf magique est ainsi passé à plusieurs reprises au-dessus de sa tête avant d’être cassé devant elle. À la vue des aiguilles noircies, la cliente est tout de suite persuadée d’être dans la ligne de mire d’un ennemi ou d’une rivale et que c’est son mauvais œil qui vient de se matérialiser ainsi !

Les divinités auxquelles Adrian Lim fait souvent appel sont la déesse hindoue Kali et la divinité thaïlandaise Phragann, toutes les deux ayant un rapport étroit avec le monde de la féminité et de la fécondité.

Il faut dire que plus d’une fois, Lim a été attiré par une cliente, allant jusqu’à fantasmer sur elle, l’imaginant dans des postures suggestives et pornographiques, parfois retenue par des liens en qualité d’esclave, et plus elles sont jeunes, plus elles l’attirent.

De plus en plus incapable de gérer ses pulsions, obsédé par le sexe, Adrian Lim commence à avoir recours à d’autres moyens pour arriver à ses fins. Désormais, il impose à ses clientes des rituels sexuels pour guérir leurs maux. Des pratiques où le tactile l’emporte largement sur le spirituel.

Dans son curieux cabinet au décor kitsch et chargé d’odeurs d’encens, massages ayurvédiques et positions du Kâma-Sûtra sont désormais à l’honneur, auxquels il prend part, toujours en sa qualité de guérisseur, portant des talismans et des pendentifs représentant des divinités autour de son cou, et même sur ses parties génitales.

Sur ses clientes, Lim pratique des massages ayurvédiques inspirés de la médecine indienne ancestrale, des massages pendant lesquels la femme doit se mettre entièrement nue. L’ensemble du rituel se conclut généralement par un rapport sexuel consenti, censé la libérer des mauvais esprits qui la pourchassent.

Ses clientes, convaincues qu’il détient là de super pouvoirs, se plient sans hésiter à ses volontés, incapables de faire la différence entre moral et immoral.

Mais Adrian Lim, en homme d’affaires avisé, ne se contente pas uniquement de cela. Sa fidèle clientèle compte aussi des hommes et des femmes plus âgés. Pour ceux-là, il utilise des rituels plus ou moins semblables, tout en faisant l’impasse sur le côté pornographique. Rusé et cupide, il n’hésite pas à leur soutirer d’importantes sommes d’argent en échange de promesses de santé, de fortune et de longévité.

Avec ça, Adrian Lim a aussi recours à d’autres moyens extrêmes et un peu dépassés : la guérison par électrochocs, seuls capables de soulager, selon lui, les migraines récurrentes, les maux de tête, la perte de mémoire, voire même le diabète et le cancer !

La réputation du guérisseur de Toa Payoh ne tarde pas à faire le tour des boîtes de nuit et des maisons closes, dans lesquelles un bouche à oreille promotionnel et efficace permet de vanter ses mérites de médium, de sorcier et de guérisseur toutes options.

Catherine Tan Mui Choo, barmaid, entend pour la première fois parler de lui par le biais d’une amie qui n’arrête pas de chanter ses louanges. Tan Mui Choo, dont la vie n’est pas si rose que cela, décide d’aller à la rencontre de cet homme aussi fascinant que mystérieux, dans l’espoir de trouver une solution à ses problèmes.

Elle ne va pas bien, elle a énormément de problèmes familiaux. Avec ses parents, la guerre est déclarée depuis longtemps. Souvent en colère, en mal d’amour et d’attention, Tan se sent rejetée de tous et pense même à un moment à se suicider. Et puis un soir, elle pousse la porte de l’appartement 12, à Toa Payoh …

Avec Adrian Lim, le coup de foudre opère dès leur première entrevue ; Tan est complétement emportée et subjuguée par cet homme, pas spécialement beau mais qui réussit facilement à l’envoûter. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et deviennent rapidement amants.

Source : undertheangsanatree

Nous sommes alors en 1975, Adrian Lim travaille toujours à la radio, il est toujours marié à sa femme, il passe toutes les nuits à la maison, tout en menant en parallèle sa double vie en catimini. Catherine Tan Mui Choo et lui emménagent ensemble la même année, dans un petit appartement à deux blocs de celui où se trouve le cabinet.

Mais les histoires d’infidélité ne pouvant pas être tenues longtemps secrètes, madame Lim découvre que son mari la trompe. Elle le quitte instantanément avec leurs deux enfants et entame une procédure de divorce à l’amiable. Ils se séparent en juin 1977 et Adrian épouse Tan dans une petite chapelle catholique, en présence de deux témoins et sans la famille de la jeune femme.

Désormais libres de vivre leur amour au grand jour, les deux nouveaux mariés ne se quittent plus. Tan est aux petits soins pour son mari et lui prépare ses desserts préférés. Lim, débarrassé de sa famille, quitte son job d’agent de recouvrement à Radio Rediffusion Singapore afin de se consacrer entièrement à son métier de charlatan. Tan tombe rapidement sous son joug, manifestement manipulée en profondeur.

En 1978, les affaires deviennent de plus en plus prospères. Adrian Lim peut désormais toucher le double de son salaire rien qu’en baratinant des gens. Dire qu’il a passé des années à croupir sur une chaise de bureau, à réparer des câbles de radio, alors que sa vraie vocation était ailleurs ! Une fois même, un de ses fidèles clients lui verse la somme de 7000 $ pour avoir exorcisé et guéri sa mère définitivement.

Le business du couple Lim continue ainsi dans l’illégalité et l’impunité la plus totale et ils sont tous les deux contents d’empocher à chaque fin de mois les sommes pharamineuses versées par leurs fidèles clients. Mais comme « bien mal acquis ne profite jamais », mari et femme n’ont d’autre occupation que de dilapider leur argent dès qu’ils l’empochent : Adrian dans les casinos et à la roulette russe et Tan, en vêtements signés et en produits de beauté français, importés à prix d’or. Souvent à court de liquidités, ils accumulent les dettes auprès de leurs créanciers.

La vie de couple, si idyllique et passionnelle du début, s’assagit elle aussi avec le passage du temps. Mais l’influence de Lim sur Tan est vertigineux : il l’assujettit, la manipule et bientôt, se met aussi à la violenter et à la frapper, faisant fi des nouvelles lois en vigueur contre les violences domestiques. Tan ne se plaint jamais, ne le dénonce jamais, le craignant presque.

L’appétit de Lim pour l’argent devient aussi de plus en plus grand et pour le satisfaire, il oblige sa jeune épouse à se prostituer et à lui ramener ses gains, la pousse même à coucher avec de très jeunes garçons, afin de « préserver sa beauté éternelle ». Tan Mui, comme à son habitude, se plie à toutes ses volontés sans donner son avis.

Mais la mission de Tan ne se limite pas qu’à la prostitution, elle s’occupe aussi de faire la campagne marketing de son mari, allant jusqu’à recruter elle-même les futures clientes parmi ses amies, et même dans les nightclubs et les bordels des quartiers chauds de la capitale Singapore City, où pullulent les immigrées à peine débarquées des Philippines et du Laos.

Une fois même, et sur ordre de Lim, Tan lui « offre » même sa plus jeune sœur, pour qu’il couche avec elle afin de la « guérir » d’un soi-disant mauvais œil, qui ne cesse de la poursuivre.

Pour la récompenser de ses bons et loyaux services, Lim élève Catherine Tan Mui Choo au rang de « Sainte Épouse », un titre avoisinant celui d’une petite divinité.

Leur vie de couple, particulière et malsaine, continue ainsi jusqu’en 1979, où un troisième personnage fait son entrée dans leur univers.

Nous sommes donc en 1979, et madame Kah Hong, accompagnée de sa fille Lai Ho, vient consulter Adrian Lim pour se faire faire des amulettes de protection et attirer la bonne fortune sur son aînée, pour qu’elle puisse trouver un bon parti.

Les deux femmes sont rapidement subjuguées par le fameux tour « de l’œuf et des aiguilles », devenu un peu la marque de fabrique du guérisseur. Elles sont tellement impressionnées par ce qu’elles voient qu’elles décident d’y retourner une seconde fois, accompagnées de la sœur cadette, Hoe Kah Hong. Cette dernière souffre d’une dépression. Adrian Lim exerce aussi ses capacités surnaturelles sur elle pour la guérir.

Cette fragile jeune femme de vingt-quatre ans a tout pour flatter l’ego d’Adrian Lim. Il détecte rapidement chez elle un profond mal-être. Il a deviné juste : Hoe Kan Hong vient d’un milieu familial dysfonctionnel, où elle a beaucoup souffert.

Née en 1955, elle perd son père très jeune et est recueillie par sa grand-mère paternelle, qui la prend chez elle et l’élève comme sa propre fille. Hoe est très attachée à elle. Après le décès de son aïeule, elle est contrainte de retourner chez sa mère. Rapidement, on lui fait sentir qu’elle n’est pas la bienvenue, qu’elle dérange, qu’elle est presque indésirable. En effet, sa mère n’a d’yeux que pour sa fille aînée, Lai Ho.

Hoe souffre beaucoup de ce favoritisme et devient une adolescente rebelle et incontrôlable et ce, malgré les menaces de sa mère de la chasser de chez elle.

Pour fuir ce foyer dans lequel elle n’a pas sa place et où personne ne remarque son existence, la jeune fille épouse Benson Loh Ngak Hua, un marchand ambulant d’origine vietnamienne, avec lequel elle s’installe dans un petit logement social.

La situation financière du couple n’a rien de reluisant ; Benson Loh, en sa qualité d’itinérant, n’a pas de revenus extraordinaires. Néanmoins, il fait tout pour faire plaisir à sa jeune épouse, dont il est amoureux. Mais Hoe souffre d’épisodes dépressifs récurrents qui affectent sa vie quotidienne et l’empêchent de tomber enceinte.

Elle fait la paix pendant un moment avec sa mère, même si au fond, elle ne lui a jamais réellement pardonné. Sous son influence, Hoe Kan Hong commence à fréquenter de plus en plus l’appartement 12 de Toa Payoh, où Adrian Lim se dit capable de trouver une solution à tous ses problèmes.

Le charlatan la persuade de rester avec lui pour toujours. Pour cela, il ne recule devant rien pour la manipuler, la persuadant qu’elle est poursuivie par des forces démoniaques qui cherchent à lui nuire, joue devant elle le simulacre du tour des aiguilles et de l’œuf et la prend à part pour lui parler seul à seule :

« Tu vois ces aiguilles noires dans le jaune d’œuf ? Ce sont ta famille ! Ils ne t’aiment pas, ta mère te veut du mal, elle te tuerait volontiers si elle le pouvait ! Elle dégage de mauvaises ondes, je l’ai senti dès qu’elle a franchi le seuil de la porte ! Reste avec moi. Tan Mui Choo et moi nous occuperons bien de toi, tu ne manqueras de rien, tu auras même de l’argent, autant que tu le voudras ! Seulement, il faut que tu restes avec moi, je t’aime et je veux que tu deviennes ma femme, ma sainte femme.»

Hoe Kan Hong hésite : et Benson Loh ? Elle est déjà mariée, elle ne peut pas abandonner son mari, elle ne peut pas divorcer ! Mais Lim, avec toute sa force de persuasion, la rallie à son camp, lui ment, diabolise son mari :

« Que peux-tu attendre d’un marchand de durian ? Ce n’est qu’un plouc, un misérable illettré débarqué de sa jungle ! Tu veux savoir ce qu’il fait de tout son argent ? Tout cet argent dont il te prive, sous prétexte que les gens préfèrent maintenant la glace américaine au durian ? Eh bien, il entretient sa maîtresse. Oui, il a une maîtresse, et même plusieurs ! Veux-tu contracter la syphilis ou une autre saloperie de MST? Veux-tu continuer à vivre avec lui ? »

Hoe fait non de la tête. Elle ne peut plus rien dire, elle est même à moitié persuadée ; oui, en fin de compte, que peut-elle attendre d’un mari qui vit au jour le jour, qui peine à ramener un salaire digne de ce nom à la maison, qui accumule les retards de loyers et qui en plus, la trompe impunément ?

Lim lui sourit avec sollicitude, lui donne un talisman à cacher dans son soutien-gorge ; puis il lui conseille de rentrer chez elle et de faire comme si ne rient était. Toutefois, il lui ordonne de revenir pour une deuxième séance.

Hoe subit le rituel sexuel qu’Adrian Lim impose à la plupart des femmes jeunes venues lui demander de l’aide. Il lui ordonne d’enlever ses vêtements et de passer dans la chambre. Pendant toute la durée des ébats, Lim dit à Hoe que maintenant, il est réincarné en la déesse Kali. Il lui fait des massages sexuels et lui demande de faire de même sur lui.

Au bout de plusieurs de ces séances rapprochées, Hoe est élevée au rang de « Sainte Femme » lors d’une autre cérémonie à caractère sexuel. Elle finit par quitter son mari, couper les ponts avec sa famille et part rejoindre Lim et Tan Mui dans l’appartement 12.

Certains des rituels commencent à revêtir un caractère festif, comme cette fois où Adrian Lim, fort de son expérience de technicien en câbles électriques, crée toute un système pour faire croire que ce sont les mauvais esprits qui hantent une cliente en jouant de la musique. Et c’est presque tous les soirs comme ça.

Source : straitstimes

Les voisins immédiats sont incommodés jusqu’à des heures tardives par les cris des clientes en transe, ceux de Lim et par la musique. Ils lui adressent des avertissements sans succès et finissent par alerter la police. Mais cela n’arrête pas la cacophonie pour autant. Les choses continuent ainsi jusqu’au début de l’année 1980.

Tan Mui Choo qui adore les produits cosmétiques et consacre beaucoup de temps à son hygiène personnelle, récupère les catalogues de produits de beauté dans la boîte aux lettres à chaque fois, quand elle descend chercher le courrier. Un matin, elle croise une jeune femme habillée en rose, représentante d’une célèbre entreprise de cosmétiques.

Tan sympathise rapidement avec elle. La vendeuse se présente : elle s’appelle Lucy Lau Kok Huang et fait du porte à porte. Elle vante à Tan les mérites de la marque qu’elle représente et promet de revenir la voir la prochaine fois avec des échantillons de produits, afin qu’elle puisse tester avant d’acheter.

Lors de sa deuxième visite, Lucy Kok Huang, sa Samsonite rose à la main, vient sonner à l’appartement 12. C’est Adrian Lim qui lui ouvre. Sa femme n’est pas là, partie faire des courses, mais il offre de se rendre utile. Lucy Lau rentre. Alors qu’une discussion est entamée, Adrian Lim dit à la jeune femme qu’elle est sûrement sous l’emprise d’une force démoniaque qui cherche à se poser en obstacle à toute proposition de mariage pour elle. La jeune femme soupire : en effet, c’est le troisième petit ami qui vient de la quitter et sa famille ne cesse de lui mettre la pression pour qu’elle se trouve un conjoint, sans succès. Pourtant elle est jolie, Lucy Lau, et cela n’échappe pas à Adrian Lim qui déjà, mijote un plan diabolique de son imagination.

« Revenez me voir demain. Je ferai mon possible pour vous aider. »

Quand elle revient la deuxième fois, elle trouve Tan et Hoe également là. Tan présente Hoe en tant que sa petite sœur. Au préalable, Adrian Lim les a mises au courant de ce qu’il comptait faire avec la représentante en cosmétologie.

On donne à Lucy un verre de lait contenant une dose importante de sédatif et en quelques minutes, elle sombre dans un profond sommeil. Adrian Lim l’emporte dans la chambre à coucher et la viole immédiatement. Il répète ce manège à chacune de ses visites, jusqu’à ce que Lucy décide de ne plus revenir. Énervé par la tournure que prennent les choses, il la menace et se met à la suivre dans la rue. La jeune femme finit par le dénoncer à la police pour viol.

Arrêté et interrogé, Lim se dit innocent, dit que Lucy a inventé toute cette histoire afin d’éviter de lui rembourser une somme d’argent qu’il lui avait prêtée. Sans preuves à l’appui, il est libéré sous caution, tout en restant sous l’étroite surveillance des policiers. Il retourne le jour même à ses occupations habituelles, mais néanmoins avec un goût amer, et pour cause : c’est la première fois de sa vie qu’une femme ose porter plainte contre lui. Il n’a pas l’habitude.

De son côté, Lucy Lau refuse de retirer sa plainte et ordonne que le domicile de son agresseur soit perquisitionné. Lim et ses femmes sont convoqués une autre fois et subissent un interrogatoire plus serré que le premier. Tous les trois nient le chef d’accusation, mentant et produisant des alibis qui se contredisent.

Adrian Lim, furieux d’être malmené ainsi, décide alors de se venger de la plus atroce des manières. Pour sauver son business qui risque de couler si la rumeur du viol de Lucy Lau se propageait, et surtout pour détourner l’attention des policiers à son égard, il décide de tuer des enfants afin de les « occuper » avec une nouvelle enquête.

Mais ce ne seront pas des meurtres improvisés, oh non ! Afin d’écarter tout soupçon, il faudra que ceux-ci soient bien organisés.

Il s’en ouvre le soir-même à Tan Mui : « La déesse Kali réclame un enfant ayant encore le lait de sa mère entre les dents ! »

Nous sommes au début de janvier 1981. Le plan du meurtre est prévu pour les prochains jours. C’est Tan et Hoe qui sont chargées de trouver les victimes potentielles en toute discrétion. Pour ce faire, elle effectuent des promenades quotidiennes dans les parcs de jeux de leur district, observant derrière d’épaisses lunettes noires les allées et venues des enfants et des mamans, ceux qui sont accompagnés et ceux qui, au contraire, sont là tous seuls, roulant sur leurs petites bicyclettes.

Le 24 janvier, Agnès Ng Siew Hock, une petite fille de neuf ans, disparaît devant l’église de « The Risen Christ », située à quelques kilomètres de Toa Payoh Lorong. C’est Hoe qui l’accoste la première et lui propose de venir avec elle pour lui acheter une glace. La petite fille la suit jusqu’à l’appartement.

Pauline, la grande sœur d’Agnès, est la dernière à l’avoir vu vivante. Sa disparition est signalée aux autorités le jour-même.

Dans la nuit du 25 janvier, à Toa Payoh, un jeune charpentier de retour d’une séance tardive au cinéma, tombe sur un sac marron en PVC, posé devant l’ascenseur de son immeuble. Il tourne la tête à droite et à gauche. Quelqu’un a surement dû l’oublier ici.  Alors il attend un moment, espérant voir revenir le propriétaire du sac.

En vain. Le jeune homme, curieux, décide alors d’ouvrir le zipper. Il manque avoir une crise : la tête ensanglantée d’un enfant surgit la première comme celle d’une poupée dépareillée. L’homme tremble de tous ses membres : à l’intérieur du sac, il aperçoit le corps de la petite Agnès en position fœtale. Elle est morte. La police est immédiatement avertie.

Durant l’autopsie, les légistes remarquent que le corps de l’enfant a été brûlé par endroits avec des cigarettes. Il y a également des traces de coups, de strangulation et des traces de sperme au niveau de ses parties génitales et dans son rectum.

Les investigations commencent mais sont rapidement limitées par l’insuffisance de preuves et de pièces à conviction. Les policiers interrogent pas moins de deux cent cinquante personnes habitant dans la zone où le cadavre d’Agnès a été retrouvé. Mais au bout de plusieurs jours, aucun suspect n’est retenu et tous sont relâchés.

Une semaine après la découverte du cadavre, la mère de la victime reçoit un coup de fil anonyme, dans lequel une voix de femme la menace de faire subir le même sort à ses autres filles. La voix à l’autre bout du fil ajoute que leurs corps seront charcutés et jetés en pâture aux chiens errants.

Alors que toute la zone d’habitation de Toa Payoh est encore secouée par ce drame sans précédent, le 6 février 1981, soit deux semaines plus tard, une deuxième victime fait les frais du trio infernal.

Les célébrations du Nouvel An Chinois battent alors leur plein à Singapour. Partout, ce n’est que festivités, feux d’artifices, danses traditionnelles, stands de nourriture et de boissons, costumes colorés et visites, échangés entres familles et amis.

Le petit Ghazali Marzuki, âgé de dix ans, est invité chez sa grand-mère pour célébrer l’événement. Alors que ses tantes préparent le repas du soir, il descend avec ses cousins jouer dans le petit parc en face de l’immeuble, situé à Clementi, un quartier résidentiel de l’ouest de la capitale, Singapore City. Alors que ses cousins vont chercher des glaces, l’enfant reste seul pendant un instant, temps largement suffisant pour être discrètement approché par une femme inconnue :

– Salut toi ! Tu joues ?

– Oui, nous sommes en train de construire un temple !

– Un temple, c’est intéressant ! Mais tu sais, j’aurais besoin de toi pour m’aider, juste quelques minutes et on revient. Pas la peine d’avertir tes cousins ni de le dire à ta maman ! Tu es d’accord ?

L’enfant accepte sa proposition et c’est main dans la main qu’ils prennent un taxi ensemble.

Quand ses cousins reviennent les mains chargés de cornets, ils ne trouvent pas trace de Ghazali. Croyant à un tour de cache-cache improvisé, ils font le tour du terrain de jeu, inspectent les W.C publics, cherchent derrière les arbres. Au bout d’un moment, la panique commence à les gagner.

Ce n’est pas normal ! Ils hésitent à avertir les parents de peur de se faire rabrouer ou corriger et restent à l’attendre sur place, s’attendant à le voir surgir d’un moment à l’autre. Mais il commence déjà à faire nuit et leur grand-mère les appellent déjà du balcon pour monter dîner. Ghazali ne rentrera pas à la maison cette nuit-là.

À l’autre bout de la ville, assise à bord d’un taxi Hoe, qui tient Ghazali sur ses genoux, demande au chauffeur de les déposer juste devant cet immeuble. L’enfant est conduit rapidement à l’intérieur, où Tan le drogue avec un sédatif dilué dans un soda. Mais le comprimé n’agit pas suffisamment pour le rendre tout à fait inconscient.

Source : asiaone

Le petit Ghazali reprend rapidement ses esprits, mettant Adrian Lim, Tan Mui et Hoe dans l’embarras. Les trois criminels sont pris de panique, alors ils décident de le tuer tout de suite. Dans un premier temps, il est violé et étranglé par Lim, avant d’être saigné et noyé dans une baignoire par les deux femmes.

Tan et Hoe se badigeonnent la figure avec le sang du petit garçon et en mettent aussi sur des photos de divinités.

Pendant ce temps, la famille de Ghazali le cherche partout, dans chaque recoin du district, questionnant les passants et les voisins sans succès.

Les recherches continuent dans les temples et même dans les mosquées, où la famille du disparu, qui est musulmane, y connaît à peu près tout le monde.

Le soir, le cœur lourd, sans avoir retrouvé leur enfant, les parents rentrent chez eux, complétement abattus. La police est alors prévenue et ouvre une enquête sur-le-champ pour disparition inquiétante. Une enquête qui ne dure d’ailleurs pas très longtemps puisque le lendemain, le corps de Ghazali Marzuki est découvert au même endroit que celui d’Agnès, c’est-à-dire au bloc 12, à quelques mètres de l’appartement de ses assassins.

À la suite de son autopsie, le légiste conclut qu’il est mort par suffocation, due à une noyade. Par ailleurs, son cadavre comporte également des traces de strangulation, des brûlures de cigarette dans le dos et une trace de piqûre sur son avant-bras gauche, celle de la seringue contenant le sédatif.

Les enquêteurs suivent une traînée de sang qui les mène jusqu’à l’appartement de Lim, au 7e étage. L’enquêteur Menon Singh tombe alors nez à nez avec Adrian Lim qui, vêtu d’une chemise et d’un pantalon, semble vouloir prendre la fuite.

Les policiers demandent à perquisitionner l’appartement. Ce dernier, avec un grand naturel, leur libère le passage. Ils se mettent à fouiller de fond en comble et tombent sur un agenda téléphonique avec un reste de papier contenant les noms et patronymes des deux jeunes victimes.

Tan et Hoe sont également présentes. Aux policiers qui l’interrogent, Lim se défend, nie toute implication dans le meurtre, tandis que ses deux « saintes épouses » n’ont aucun mal à passer aux aveux : oui, ils ont tué les deux enfants parce que Lim le voulait. La raison ? Il souhaitait se venger de la police lors de l’affaire de Lucy Lau, un an plus tôt.

Les trois meurtriers sont aussitôt mis en état d’arrestation et conduits au poste de police, où commencent les interrogatoires.

Dans l’appartement, les enquêteurs retrouvent d’autres éléments : des vêtements ayant appartenu à la petite Agnès, des statues représentant des divinités de la mythologie indienne, dont la déesse « Kali La Noire », présente partout en miniature, en bibelot, en tableau et en statue grandeur nature. Ils trouvent également plusieurs godemichets, revues pornographiques (pourtant interdites par la loi), des tubes de lubrifiant, des fouets, des préservatifs et de l’éther.

Le sang du petit Ghazali Marzuki est retrouvé plus tard, sur des photos de la déesse Kali, ainsi que dans un récipient, conservé dans un réfrigérateur. Tan et Hoe voulaient le garder et s’en servir pour faire des masques de beauté et des filtres d’amour pour les clientes.

Lors des interrogatoires, Tan Mui raconte le déroulement des crimes dans leurs moindres détails. Ce que les policiers retiennent, c’est que le 24 janvier 1981, Hoe a été envoyée par Lim pour kidnapper la jeune Agnès. La petite fille a été ramenée à l’appartement, nourrie par les deux femmes, puis droguée avec un comprimé de Dalmadorm. Suite à quoi, Adrian Lim l’a violée puis l’a étouffée.

Tan ajoute qu’ils ont bu du sang de la victime tous les trois, avant de placer le cadavre dans un sac, que Hoe a déposé devant l’ascenseur de l’immeuble, où il a effectivement été retrouvé quelques heures plus tard par un voisin.

Lors de sa déposition, Lim assure avoir assassiné les deux enfants pour les offrir en sacrifice aux esprits bienfaiteurs dont il espérait la protection. En réalité, il voulait assassiner six enfants, mais ses plans ont échoué.

Dans la foulée, une autre affaire de meurtre est révélée par Hoe. Deux ans auparavant effet, son premier mari Benson Loh est venu la voir pour avoir des explications au sujet de son départ précipité. Lim l’avait alors électrocuté. Hoe a assisté à toute l’opération et cela l’avait profondément ébranlée, au point de souffrir de dépression et d’avoir des hallucinations les jours qui ont suivi.

Le corps de Benson Loh ne sera jamais retrouvé. Par la suite, Adrian Lim avoue avoir coulé le cadavre dans de l’acide. Pour expliquer son crime, il confie que c’est la jalousie qui l’a animé et motivé. Il était amoureux de Hoe et la voulait pour lui exclusivement. Éliminer son ex-mari était donc pour lui la seule solution pour s’en débarrasser définitivement.

La nouvelle de l’arrestation du trio diabolique fait immédiatement le tour de la cité-État de Singapour. Les gens sont sous le choc, horrifiés par tant de cruauté.

Le dossier est confié à la High Court of Singapore et plus de 100 témoins sont entendus. Les trois accusés sont présentés à un jury composés d’experts psychologues et de psychiatres, entrevue au terme de laquelle la thèse de la maladie mentale, avancée comme circonstance atténuante, est rejetée. Adrian Lim et ses deux épouses avaient parfaitement conscience de ce qu’ils faisaient et savaient faire la différence entre le bien et le mal.

L’avocat Glenn Knight, présent lors de l’enquête, raconte :

« Adrian Lim était parfaitement lucide. Il savait ce qu’il faisait. Il était patient dans sa façon d’établir ses plans. Tan Mui Choo était d’accord avec tout ce qu’il faisait tandis que Hoe Kah Hong était plutôt une sorte de suiveuse, manipulée par les deux autres. »

Le procès des trois meurtriers dure quarante et un jours. L’un des plus longs de l’histoire juridique singapourienne.

Le verdict est prononcé le 25 mai 1983. Dehors, devant la Cour de justice, une foule mécontente s’est rassemblée depuis tôt le matin pour attendre la sentence. À la mention de « peine capitale », des explosions de joie et des pleurs ont fusé de toute part. Les trois accusés sont condamnés à la pendaison.

Lim accepte la décision de justice à son encontre et ne réagit pas en entendant son verdict. De leur côté, Tan et Hoe se sont levées de leurs box en vociférant. Elles décident de faire appel, prétextant souffrir de maladie mentale, mais leur demande est rejetée par la magistrature. Leurs avocats ont alors recours au Comité judiciaire du Conseil Privé pour demander leur grâce au président de Singapour. Ce dernier refusa de la leur accorder.

Désormais dans les couloirs de la mort de la prison de Changi, les deux femmes passent leurs derniers jours de détention dans la prière et le recueillement. Elles jeûnent et ne dorment que quelques heures par nuit. Hoe dit être souvent visitée par l’esprit de son ancien mari, Benson Loh. Une nonne, la sœur Gérard Fernandez, leur rend presque quotidiennement visite pour entendre leurs confessions et leurs dernières volontés.

Une semaine avant son exécution, Adrian Lim se met aussi à prier frénétiquement, et demande même à rencontrer un aumônier pour se confesser avant sa mort. La direction de la prison lui accorde cette dernière faveur.

Le 25 novembre 1988, à six heures du matin, les trois criminels sont pendus dans la cour de la prison de Changi.

Ainsi prend fin cette horrifiante affaire de meurtre dont la notoriété est longtemps restée limitée à Singapour. Peu de personnes connaissent cette affaire et peu ont en entendu parler hors les frontières du pays pour des raisons que l’on ignore ; par honte, par pudeur peut-être, de la part d’un gouvernement singapourien qui croyait avoir réussi à créer le modèle de la société parfaite, sans criminels et sans psychopathes en liberté. Une thèse appuyée par Adrian Lim lui-même, qui a dit à ce sujet : « Quiconque pense que Singapour est ennuyeuse et aseptisée ignore l’existence de nos criminels qui font froid dans le dos, des crapules sans égal, la véritable incarnation du mal ! »

Après l’exécution des trois assassins, les familles des deux victimes ont reçu des indemnisations de l’état. En 2016, Daliah Marzuki, la mère du petit Ghazali, a accordé  une interview au journal « The Straits Times », où elle a raconté tout le mal-être qu’elle avait vécu, toutes les souffrances qu’elle a enduré depuis la disparition de son petit garçon. Même après toutes ces années, elle n’est jamais arrivée à comprendre ce qui avait motivé son fils à suivre Hoe dans la tanière de l’horreur, alors qu’elle avait toujours veillé à le mettre en garde contre les étrangers. Ghazali est décrit par sa mère comme un petit garçon gentil et obéissant.

D’autres histoires, contemporaines à celle de l’affaire des crimes de Toa Payoh, ont secoué Singapour pendant encore quelques années, avant de retomber dans l’oubli. Un système policier plus efficace, un changement drastique dans les mentalités et les traditions, une sécurité de plus en plus renforcée ont fini par dissuader d’autres potentiels malfaiteurs.

Au début des années 80, Singapour a vécu ses périodes les plus noires et les plus difficiles. C’est notamment dans cette conjoncture qu’ont eut lieu, les terribles crimes du district de Toa Payoh, au terme desquels deux jeunes enfants ont été kidnappés, torturés puis assassinés dans des conditions aussi sordides qu’horribles. Des crimes dont la nation Singapourienne se souvient encore aujourd’hui, près de quarante ans après.

 

Les sources :

 


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Leonarda Cianciulli, la cannibale italienne

Leonarda Cianciulli, la cannibale italienne

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Chaque pays, chaque peuple, chaque époque a ses zones d’ombre, ses serials killers mais aussi ses serial killeuses. Dans l’affaire d’aujourd’hui, je vous emmène en Italie, direction Naples, dans le sud de de la péninsule. Naples la turbulente, l’exubérante, l’indomptable, une ville à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale où règne le chômage, les superstitions et où la Camorra, la fameuse mafia locale, plane comme une ombre menaçante.

C’est dans cette conjoncture difficile qu’on eut lieu les terribles crimes de Leonarda Cianciulli, ménagère napolitaine que rien ne prédisposait à tuer.

Au-delà de la légende urbaine où elle a été reléguée, l’histoire de la savonnière de Correggio incarne toute une époque, une période sombre, tourmentée et dominée par la superstition et les croyances occultes, seules échappatoires d’une guerre qui menace de gronder à tout moment.

Source : curieuseshistoires

Je vous propose de me suivre dans les ruelles obscures et enclavées du village de Correggio pour connaître l’histoire singulière et terrible de Leonarda Cianciulli.

Nous sommes à Correggio, petite commune de la région d’Emilie-Romagne au nord de l’Italie. Physiquement, l’endroit n’a rien d’attrayant : quelques maisons, un bar-tabac, deux cafés, une épicerie et une église, voilà en tout à quoi se résume le paysage.

En cette fin d’après-midi de décembre 1939, la brume épaisse a envahi tout le paysage alentour. Depuis les cafés, les boutiques, et les cours d’habitations, on peut entendre les radios allumées d’où résonne la voix autoritaire du chef de la nation, Benito Mussolini. Il s’adresse aux Italiens, incitant les hommes jeunes et encore valides à s’enrôler au plus vite dans l’armée car une guerre se prépare et promet d’être longue.

Autour des postes de radio, les regards échangés entre parents et amis ne sont qu’inquiétude et questionnement. Que vont-ils devenir si le pays entre en guerre ?

Pendant ce temps, traversant la place principale du village, Faustina Setti, une femme de soixante-trois ans, a bien d’autres préoccupations. Elle s’apprête à quitter Correggio pour une nouvelle vie. Hormis le fait qu’il ne s’y passe rien, ce village n’est que cancans et ragots. Il faut dire que Faustina Setti est le sujet de médisance favori de la population avec ses airs de “dame de la haute”.

Vêtue d’un manteau dernier chic, à peine sortie de chez le coiffeur, Madame Setti traverse la rue principale étrangement déserte. Ardilia, sa jeune servante, lui emboîte le pas, ployant sous le poids de deux grosses valises.

Dans le village, il se murmure partout que la Veuve Setti a vendu tous ses biens et qu’elle a retiré tout ce qu’elle possède à la banque. Pour en faire quoi ? Cela donne libre cours aux spéculations et les langues se délient : on raconte qu’à son vénérable âge (soixante-trois ans, c’est âgé pour l’époque), elle compte se marier avec un riche veuf milanais.

D’autres affirment qu’elle compte plutôt aller s’installer chez sa famille à Venise. Toutefois, l’hypothèse du remariage reste celle qui délie le maximum de langues : pourquoi n’y a-t-elle pas pensé directement après son veuvage, quinze ans auparavant ?

Mis à part cette dernière rumeur qui fait beaucoup jaser, il se murmure tellement d’autres choses au sujet de Faustina Setti : elle Dans la pharmacie qui fait l’angle de la rue principale, on prétend autre chose : Madame Setti va émigrer en Amérique, s’acheter un hôtel particulier, ouvrir une boutique de vêtements et apprendre à ces Américains l’élégance et le savoir-faire italiens.

Une chose est sûre cependant, Faustina ne compte plus retourner à Correggio.

Avant de quitter les lieux, elle a fait une dernière fois le tour du propriétaire. Nostalgique, elle a touché les rampes d’escalier, s’est attardée devant un tableau, un bibelot, un meuble. Cette maison où elle a passé plus de la moitié de sa vie est la seule qui n’a pas été mise en vente, et pour cause, son défunt mari s’y est opposé dans son testament : c’est la maison où il est né, où leur fils Federico est né avant qu’il ne soit emporté lui aussi, happé par un accident de la route.

Faustina Setti est désormais seule au monde. Mais plus pour longtemps ! C’est une affaire de quelques heures. À cette seule pensée, ses dernières forces semblent la quitter. Maintenant que tout est réglé, ses valises bouclées, il lui reste à faire ses adieux à une dernière personne, une personne qui compte beaucoup pour elle.

Celle-ci habite à quelques mètres de chez elle, au numéro 11 de Via Cordelio, une femme méridionale, brune, robuste, directe dans le geste et la parole ; une Napolitaine à la voix forte, sans chichis, entière et très attachante : Leonarda Cianciulli.

Plantée sur son balcon, Leonarda a vu venir la Veuve Setti de loin, accompagnée de sa servante et leur a fait un signe de la main pour leur signifier de monter. Le portail en bois massif est toujours grand ouvert, habitude qu’elle a gardé de son Naples natal.

L’amitié de Faustina Setti pour Leonarda Cianciulli remonte à huit ans plus tôt. Survivante du tremblement de terre d’Irpinia, Madame Cianciulli est venue trouver refuge dans la région avec sa famille. Voisine au cœur simple, aux origines modestes et campagnardes, fraîchement débarquée de ce sud tellement archaïque, Faustina a vite fait de l’adopter.

Pourtant à la base, tout les sépare : le milieu social, éducatif, la région, le dialecte, le comportement, le caractère. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est finalement ces différences-là qui ont fini par les rapprocher : Faustina, la femme du monde et Leonarda, la femme du peuple.

Il faut savoir qu’à cette époque en Italie, une forte méfiance couplée à beaucoup de racisme subsiste encore contre les gens immigrés du sud du pays. Si le nord de l’Italie est ouvertement fasciste, sa partie méridionale est restée quant à elle profondément ancrée dans une monarchie fantoche.

Les paysans, majoritairement pauvres et analphabètes, sont poussés à émigrer pour chercher un toit et du travail. Sauf qu’à leur arrivée, ils sont dédaignés et méprisés par les Italiens du nord qui, de leur côté, se targuent d’être considérablement riches, industrialisés et raffinés et qui regardent de haut ces compatriotes aux traits arabisants, réputés pour être sales, voleurs, menteurs, calomnieux, mafieux et je ne sais quoi encore.

Vers 17 heures, Leonarda et Faustina se retrouvent dans le salon, assises côte à côte, main dans la main. La veuve Setti, ses deux malles placées à côté d’elle, observe le manège de Leonarda qui, tout en racontant des blagues, sort déjà la vaisselle fine de l’armoire. Elle veut toujours faire bonne impression devant son amie, lui montrer que même une paysanne comme elle sait recevoir les gens comme il faut.

Leonarda jette un coup d’œil à son amie : sa tenue est juste impeccable, sa mise en pli tellement parfaite, mais ce vernis est un peu trop rouge pour des doigts aussi flétris que les siens. Et puis ce rouge à lèvres, mon dieu, même les prostituées de Via Borghese n’oseraient pas en porter de pareil, sans compter qu’elle empeste le patchouli et la rose !

— Enfin, tout a été réglé, je pars ce soir, je quitte à jamais ce village rempli de jaloux et de cancaniers ! Si vous les aviez vu m’observant de leurs fenêtres, dissimulés derrière leurs rideaux comme des voleurs pour aller ensuite commenter tous mes faits et gestes à la taverne et au cercle de couture !

Leonarda, depuis sa cuisine, entend tout le monologue :

— 50 000 lires que j’ai pu tirer de tout cela, et ce banquier qui pose des questions, et les notaires qui me soupçonnent de vouloir détourner je ne sais plus quoi ! Ma chère Lenuccia, vous ne pouvez pas savoir le soulagement que j’éprouve en ce moment ! Et puis… ce matin, je suis allée sur la tombe de Federico…

Leonarda entend son amie froisser son mouchoir pour se tamponner les yeux. Elle préfère rester dans sa cuisine et l’écouter jacasser, elle a l’habitude des variations d’humeur de Faustina, sa tendance à changer de sujet à tout bout de champ.

— Dites, Leonarda, vous avez déjà pris la locomotive sans être accompagnée ? Je n’ai jamais pris la locomotive toute seule. Lenuccia, vous m’écoutez au moins ?

— Oui, je vous entends ma chère !

— Depuis ce matin, les domestiques ne parlent plus que du discours de Mussolini à la radio.

— Je préfère ne pas l’allumer, les mauvaises nouvelles me chagrinent…

— Et vous avez bien raison ! Croyez-vous que nous allons suivre l’exemple de l’Allemagne et nous engager dans ce stupide conflit ? J’ai tellement peur… Je pense que j’ai pris une sage décision : ce sac ne doit absolument pas me quitter, espérons qu’il n’y ait pas de voleurs dans l’express de nuit… L’argent perd de sa valeur en temps de guerre… Je devrais plutôt tout reconvertir en bijoux. Vous feriez quoi à ma place ?

— J’achèterais une villa face au Golfe du Vésuve et dirais bonjour à Naples tous les matins !

Faustina Setti la gratifia d’un sourire entendu. Ses dents sont tachées de rouge à lèvres. Leonarda lui sert le café, des confiseries aux fruits confits et un verre de liqueur, mais Faustina est beaucoup trop nerveuse pour manger quoi que ce soit. Elles bavardent encore pendant un moment quand soudain, Leonarda lui demande de l’attendre là, le temps d’aller chercher quelque chose dans la cour.

Restée seule dans le salon, Madame Setti avale son verre de liqueur d’une traite pour se donner un peu de courage. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit et à présent, l’anxiété la taraude. Elle sent qu’elle réalise son premier plongeon dans l’inconnu, elle, l’éternelle femme au foyer, “femme de”, femme entretenue, devient à partir de ce soir seule maîtresse de son destin et de son avenir. Elle sourit : peut-on prétendre de parler d’avenir à son âge ?

Encore une demi-heure et elle devra embrasser Leonarda pour lui dire au revoir et partir à la gare centrale. Elle a horreur des adieux, elle a déjà pleuré avec ses domestiques et elle sait qu’elle fera davantage encore avec son amie… Mais où donc est-elle passée ?

Dehors justement, dissimulée derrière la porte de la cour d’où personne ne peut la voir, Leonarda se tient là, le regard froid et fixe, le souffle court, le pouls battant, une énorme hache à la main.

« 50 000 lires, hein ? 50 000 lires pour toi toute seule, vieille garce ? Qu’as-tu donc de plus que moi ? En quoi serais-tu plus méritante pour être capable de remplir à ras bord ton sac de billets de banque tous neufs ? Grand dieu, ce n’est pas juste ! Pas juste du tout ! »

Source : onedio

À mesure qu’elle ressasse ces pensées, Leonarda sent la rage monter en elle. Dans sa main moite, la hache ne lui fait plus peur. Elle reprend ses esprits, dissimule l’arme derrière son dos, rentre à pas de loup dans la cuisine, traverse le hall et se retrouve en face de Faustina Setti souriante, les mains croisées sur son sac Fendi.

— Vous en avez mis du temps ! Je déteste parler toute seule et vous le savez ! Vous êtes drôlement silencieuse aujourd’hui ! Mais qu’est-ce que ?…

Mais Leonarda ne lui donne pas l’occasion de terminer, elle sort la hache et lui assène plusieurs coups. Faustina se débat, crie mais personne ne peut l’entendre, la secourir, elle est prise au piège ! Elle s’accroche de ses mains ensanglantées aux bras de sa tueuse qui, d’un coup de pied, l’envoie par terre. Mais elle ne s’arrête pas là : la voyant toujours respirer, elle s’empare d’un lourd bibelot et achève de lui fracasser le crâne.

Cette fois-ci, c’est fini. Dans une mare de sang gît l’héritière de Correggio et tous ses rêves avec elle. Un lourd silence s’abat sur la maison. Leonarda sursaute au son de l’horloge qui sonne dix-neuf heures, dehors il fait déjà nuit noire. C’est l’hiver. Leonarda traîne le corps jusqu’à la cave, ferme à double tour, cache la clé dans son corsage et remonte nettoyer la scène du crime. Elle s’empare du sac contenant 50 000 lires et cache les deux valises dans une remise.

Quand son fils Giuseppe rentre vers le coup de 21 heures, il la trouve dans sa cuisine en train d’élaborer un épais ragoût de tomate à l’huile d’olive très odorant, de ceux qu’on ne peut manger qu’à Naples. Mère et fils s’installent et dînent en tête à tête, les yeux dans les yeux. Pour ce beau garçon, pour ce fils qu’elle vénère, Leonarda serait prête à vendre son âme au diable ! Ils écoutent encore la radio avant d’aller se coucher.

Le lendemain, Leonarda sort se procurer de la soude caustique qu’on utilise d’habitude pour fabriquer du savon artisanal, puis retourne chez elle et redescend à la cave. Dans la pénombre, elle s’empare du cadavre de Faustina Setti, le démembre lentement en neuf pièces qu’elle jette dans un chaudron avec sept kilos de soude et de l’eau. Doucement, elle touille le tout jusqu’à ce que les morceaux de chair se dissolvent à l’intérieur du chaudron. Avant de terminer sa sale besogne, elle récupère le sang dans un bac et brûle les vêtements de la victime dans la chaudière.

Source : onedio

« Dans ma tête je n’entendais plus rien, comme une coquille d’œuf vide. Le corps de Faustina, je l’ai disséqué comme un jambon, j’ai sectionné une jambe, puis une autre, puis la tête, puis les mains, ainsi de suite… »

C’est à partir de ce moment que commence vraiment l’histoire criminelle de la savonnière de Correggio.

De sa vie antérieure à ces événements, que sait-on vraiment ? Tendez l’oreille un moment, entendez-vous ces accords de mandoline venant d’une fenêtre ? Vous voyez ce linge pendant des balcons ? Vous entendez ces vociférations de marchands dans un dialecte coloré et gouailleur ?

Nous sommes à Montella, dans la région de Naples, le 14 avril 1894.

C’est ici que naît Leonarda Cianciulli et sa vie commence déjà dans la difficulté et la honte. Pas de bonheur, pas de maman pleurant de joie pour l’accueillir dans ses bras, même la sage-femme jette à peine un regard sur elle. Durant tout le temps qu’a duré l’accouchement, Emilia, la maman, a tenu un crucifix dans sa main en récitant des prières, suppliant San Gennaro le patron des accouchées de lui venir en aide.

Le climat chargé de la maison et les mines sombres des personnes présentes dans la pièce voisine complètent le tableau. La raison ? La petite est issue d’un viol ; pour les bébés dans son cas, la démonstration de joie n’est pas de mise.

Quelques mois auparavant, Mariano Cianciulli, l’agresseur d’Emilia di Nolfi, a enfin consenti à l’épouser lors d’un matrimonio riparatore, littéralement un “mariage réparateur”. Ainsi, il s’est plié à une loi archaïque qui autorise le violeur à épouser sa victime pour “laver son honneur”. Mariano Cianciulli a accepté le compromis uniquement à cause des menaces de mort proférées par le père et les frères d’Emilia qui ont juré de lui faire sa peau si l’idée lui venait de refuser.

À Montella, on ne parle que de cela : “la batarde d’Emilia”, l’enfant de la honte, celle dont le père a honteusement déshonoré la mère, celle qu’il faut impérativement cacher.

Le bébé est baptisé Maria Leonarda Assunta Cianciulli et les choses commencent à se compliquer pour ses parents unis seulement par la haine et le ressentiment. Au bout d’un an de mariage, Mariano Cianciulli fini par quitter femme et enfant pour ne plus jamais réapparaître.

Emilia Di Nolfi se remarie deux ans plus tard avec un négociant en farine et s’installe avec lui dans une modeste masure non loin d’un moulin à Avellino. Elle donne naissance à trois autres enfants dont elle s’occupe à plein temps et dédaigne complètement sa fille aînée.

À cause peut-être de ce non-amour maternel, l’enfance de Leonarda se passe misérablement. Tôt déjà, elle développe une relation conflictuelle avec sa mère qui la maltraite, la frappe et l’insulte continuellement. Cela marque beaucoup la petite fille qui tente par deux fois de se suicider pour abréger son malheur.

« J’étais une enfant délicate et maladive, je souffrais d’épilepsie, mais personne ne faisait attention à moi ni ne songeait à m’emmener voir un spécialiste. Ma mère me haïssait car elle n’a pas voulu que je vienne au monde. J’étais une enfant malheureuse et je voulais mourir.

J’ai tenté deux fois de mettre fin à mes jours, les deux tentatives ont échoué parce qu’il y avait toujours quelqu’un pour m’en empêcher. Ils disent que c’est un péché, que j’irai directement en enfer ! Je me suis ouvert les veines, j’ai même avalé une fois des fragments de verre cassé, mais je crois que je suis destinée à vivre plus longtemps. Je suis sûre que ma mort aurait enchanté ma mère. »

Alors que Leonarda est âgée de seulement quatorze-ans, sa mère et son beau-père conspirent pour tenter de la marier avec un garçon de bonne famille mais l’adolescente s’obstine et refuse de l’épouser. Elle le juge trop vieux pour elle : il a déjà trente ans. A-t-elle seulement le droit de choisir ? Pour qui se prend-elle ? Furieuse, sa mère lui pose un ultimatum : soit elle se marie avec l’homme qu’on lui a choisi, soit elle la met à la porte mais l’adolescente s’obstine et fait de la résistance.

Elle veut un mariage d’amour avec l’homme de son choix et il s’appelle Raffaelle Pansardi. C’est un modeste employé dans un bureau d’enregistrement dont elle est tombée follement amoureuse. Terrorisée mais bravant l’autorité maternelle, Leonarda fugue avec Raffaelle à Irpinia où ils se marient en 1914 alors que débute la Première Guerre mondiale.

On raconte qu’en apprenant la nouvelle, sa mère est devenue comme folle, l’a traitée de tous les noms et leur a jeté une malédiction, à elle et son fiancé. Leonarda, bien que débarrassée de cette mère qui l’a tant tourmentée durant son enfance, vit désormais dans la crainte que cela puisse s’exaucer.

À la fin de la guerre, mari et femme déménagent à Lauria où ils s’installent en 1918. L’Italie est au bord du chaos comme bien d’autres pays. Le couple Pansardi connaît alors beaucoup de difficultés pécuniaires et Leonarda effectue même un séjour en prison pour fraude. À sa sortie et craignant les médisances, elle déménage une fois de plus avec son mari à Naples. Là, elle trouve un travail comme vendeuse dans une mercerie et lui comme commis chez un notaire.

Leonarda subit une série de fausses-couches successives et inexpliquées (dix-sept en tout !) qui lui valent à chaque fois de longs séjours prolongés à l’hôpital. Seuls quatre enfants lui survivent : trois garçons, Giuseppe, Biagio, Bernardo et une fille, Norma. Craignant de les perdre, Leonarda les couve et les aime excessivement, et les considère comme des miraculés, sans doute hantée par le souvenir de ses nombreuses et précédentes grossesses interrompues.

À côté de ce drame personnel, d’autres ennuis s’abattent encore, notamment le terrible tremblement de terre de 1930 qui réduit la moitié de la ville de Naples et fait 1425 morts. Lors de la catastrophe, Leonarda perd aussi son habitation et tous ses meubles. Elle est envoyée avec sa famille dans un camp de sinistrés implanté par la Croix Rouge. Elle vit très mal la situation et a recours à la voyance pour conjurer le sort. À cette période, elle consulte un nombre considérable de voyantes et autres diseuses de bonne aventure. Elle se souvient que lorsqu’elle était encore jeune fille, une tzigane lui avait prédit :

« Tu vas te marier, tu auras beaucoup d’enfants mais tous mourront ! Pas un seul ne te survivra. Dans ta main droite je vois une grille, peut-être la cellule d’une prison, dans ta main gauche je vois l’asile d’aliénés ! »

Cette prophétie l’a longtemps terrifiée.

Superstitieuse, croyant certainement que la malédiction de sa mère est en train de la poursuivre là où elle met les pieds, Leonarda commence à s’intéresser de plus en plus à la magie noire, aux rituels, lit des recueils sur le spiritisme et l’astrologie et commence elle-même à tirer les cartes pour arrondir les fins de mois difficiles.

Bénéficiant de l’indemnisation de l’État accordée aux sinistrés du séisme, le couple Pansardi et ses enfants décide de quitter Naples pour migrer vers le nord du pays, plus précisément à Reggio Emilia, à la recherche d’un travail et d’un toit.

Ils louent d’abord une petite maison à Correggio où Leonarda et son mari entament un petit business d’objets et de vêtements de seconde main. Leurs enfants obéissants et bien élevés fréquentent l’école : l’aîné Giuseppe est inscrit à l’université de Milan et songe à devenir instituteur tandis que Biagio et Bernardo fréquentent le gymnase et la petite Norma va au jardin d’enfants. Leur mère tient à ce qu’ils aient de bons métiers plus tard.

Les affaires commencent à prospérer doucement mais sûrement grâce au bon sens commercial de Leonarda qui s’y connaît en négoce. C’est une grande femme brune, robuste, avenante, chaleureuse, toujours vêtue de son tablier blanc et parlant avec tout le monde.

Dans la petite commune de Correggio, la présence de cette Napolitaine au dialecte coloré et grivois enchante les habitants. Pour ses voisins du Nord habitués à la polenta et aux plats de viande, Leonarda introduit aussi la cuisine de son terroir et leur fait goûter volontiers ragoûts de tomate à l’huile d’olive, pâtes fraiches, olives noires marinées et mozzarella de lait de bufflonne.

Avec son mari Raffaelle, ils parviennent à mettre assez d’argent de côté pour acheter une jolie petite maison située à Via Cordelio au numéro 11, avec une cour et deux balcons, quatre pièces et un sous-sol qui peut aussi servir pour faire sécher les saucissons et le jambon quand la saison d’abatage arrivera.

Leonarda a pour voisine une certaine Madame Faustina Setti, veuve d’un rentier et mère d’un fils unique, Federico. Faustina est issue de la bourgeoise provinciale mais vit la moitié de l’année à Turin, où elle a acquis un certain goût pour les belles choses. D’ailleurs tous ses vêtements et ses accessoires viennent de la métropole et pas question pour elle de faire du shopping à Correggio !

Détestée par ses voisins qui la trouve trop dédaigneuse et imbue de sa personne, Faustina Setti ne trouve un peu de réconfort qu’auprès de cette femme du peuple aux manières franches et d’une simplicité touchante. Elles se retrouvent souvent d’ailleurs pour boire le thé, le café, et renouvellent la chose si souvent qu’elles deviennent finalement de très bonnes amies, avec tout ce que ce mot comporte de sens.

Petit à petit, confidences et petits secrets familiaux sont échangés, Leonarda Cianciulli pleure en évoquant ses bébés perdus et Faustina Setti soupire en parlant de son veuvage et sa solitude qui lui pèsent terriblement. Dans la foulée, elle dévoile son projet de se remarier et se dit prête à tout laisser derrière elle pour commencer une nouvelle vie, idéalement en ville, à Bologne ou Milan mais certainement pas à la campagne qui l’ennuie à mourir et dont elle ne peut plus supporter les ragots. Leonarda lui promet de l’aider à chercher un prétendant et lui propose même de lui tirer le tarot.

« Je vois un homme riche… Je vois une ville immense avec plein de vitrines et de lumière. Oh mais c’est Milan ! Là, derrière cette épais brouillard, vous la voyez là ? »

Faustina Setti ne voit absolument rien mais y croit tout de même, convaincue des prétendus dons de voyance de Leonarda.

Et puis arrive l’année 1939 et son lot d’événements tragiques. Raffaelle Pansardi atteint de tuberculose est envoyé par sa femme à Naples pour bénéficier d’un climat méditerranéen plus clément pour sa convalescence. Leonarda s’inquiète pour lui, elle l’aime toujours : ils ont traversé tellement de choses ensemble, tellement d’obstacles, perdu tellement d’enfants, leur maison dans le tremblement de terre, leurs proches… Elle lui écrit quotidiennement pour prendre de ses nouvelles.

Heureusement que du côté de ses enfants, tout se passe bien : son fils aîné Giuseppe est devenu instituteur et travaille dans une école communale à Bologne, ses deux autres garçons ont intégré l’université, et sa fille, maintenant adolescente, va au lycée catholique pour jeunes filles. On peut dire que Leonarda est une maman comblée, fière de les voir tous instruits, elle qui n’a jamais pu pousser ses études plus loin que le primaire. Giuseppe, surtout, est sa raison de vivre ! C’est son aîné, son fils préféré, son figliolo. Sa première paie d’instituteur, il le lui a donnée intégralement. Leonarda a pleuré ce jour-là. Peut-on rêver d’avoir un fils aussi bon, aussi attentionné ?

Et voilà que le terrible Mussolini scande tous les jours à la radio que l’Italie et les Alliés devront bientôt entrer en guerre.

« Hommes et femmes de l’Italie, nous avons besoin de vous ! »

La pire crainte de Leonarda se confirme : Giuseppe est enrôlé dans l’armée pour aller combattre au front. Elle en est bouleversée, complétement déstabilisée. Elle consulte ses cartes, mais ne voit rien.

« J’ai perdu dix-sept enfants avant de les prendre dans mes bras, je ne supporterais d’en perdre un autre, je n’en ai pas la force, j’en mourrais si cela se produit ! » Pleure-t-elle.

Aussi étonnement que cela puisse paraître, c’est à partir de ce moment décisif que l’idée des sacrifices humains commence à lui venir à l’esprit. Elle lit dans un livre de magie noire que seule la mort d’un individu de sexe féminin peut conjurer le sort et protéger son Giuseppe quand il sera dans les tranchées. L’idée commence lentement à germer dans son esprit avant de devenir carrément une obsession. Tuer une femme, mais qui et comment ? Le procédé n’est pas une chose simple, elle le sait bien.

Et puis un soir, alors qu’elle est en train d’éplucher des pommes de terre, elle a comme une révélation, elle court consulter ses cartes, la réponse qu’elles lui donnent semble la satisfaire ! Elle sourit. Elle sait ce qu’il lui reste à faire !

— Ce monsieur de Pola, vous écrit-il toujours ?

— Oui et figurez-vous ma chère Lenuccia qu’il veut qu’on s’installe à Milan !

— Magnifique ! Vous voyez que j’avais raison !

— C’est grâce à vous que j’ai pu faire tout cela.

— Oh, ne me remerciez pas, nous sommes amies, et entre amies, il faut bien se rendre service !

Faustina Setti est ravie ! Grâce à Leonarda, elle a pu rencontrer un monsieur bien comme il faut qui consent à l’épouser dans les plus brefs délais. Il faut dire que les événements de ces derniers mois n’ont pas été faciles : son fils unique Federico est mort dans un accident de la route. Du jour au lendemain, elle s’est retrouvée dans cette grande maison vide qui lui fait à présent très peur.

Leonarda a alors joué les entremetteuses, elle connaît tellement de monde ! Faustina Setti promet de lui verser 10 000 lires pour ses bons et loyaux services de marieuse. Leonarda insiste pour s’acquitter de la tâche de l’échange épistolaire avec le fiancé, un veuf assez nanti qui, comme Faustina, a un besoin de compagnie pour ses vieux jours.

Chaque semaine, Leonarda remet une missive avec le timbre-poste de la commune de Pola à Madame Setti avant de lui en faire la lecture : décidément, ce fiancé s’impatiente, il veut la rencontrer au plus vite, les temps sont incertains, la guerre est aux portes, mieux vaut se décider tout de suite avant qu’il ne soit trop tard !

À mesure que le projet de mariage commence à se concrétiser, Faustina Setti est pressée par son prétendant de vendre tout ce qu’elle possède et venir le rejoindre à Milan. Ce qu’elle fait. Devant son banquier interloqué qui lui remet l’intégralité des recettes de son compte et de son coffre-fort, Madame Setti raconte qu’elle doit déménager à l’étranger dans les plus brefs délais pour des raisons familiales.

Vous vous doutez bien de ce qui est en train de se tramer ? Leonarda a tout simplement tendu un piège à son amie. Le fiancé de Milan n’est en réalité que fiction, les lettres envoyées depuis Pola portant le nom de l’émetteur, M. Marco Leali, n’est que le pur produit de son imagination machiavélique, et c’est elle qui s’est occupée de les rédiger et de les envoyer à cette pauvre Faustina Setti, complètement crédule qui n’y a vu que du feu !

Après lui avoir dressé le terrible guet-apens, l’avoir sauvagement assassinée et volée, Leonarda s’est enfermée dans sa cave pour couler les restes de Faustina Setti dans de la soude caustique. Avec la bouillie obtenue, elle fabrique des savonnettes de beauté en y ajoutant des essences de lavande et de citron. Elle en fait même cadeau à des commerçants et leur assure que s’ils sont satisfaits « du produit », elle veillera à les fournir régulièrement. Quant au sang de la victime, recueilli dans une bassine, il sert à fabriquer des gâteaux !

Source : onedio

« J’ai attendu que le sang coagule, je l’ai séché au four, mélangé à de la farine, du sucre, du chocolat, du lait et des œufs ainsi qu’un peu de margarine. En pétrissant tous les ingrédients ensemble, j’ai réussi à faire beaucoup de gâteaux croquants que j’ai servi avec du thé à des visiteuses. J’en ai goûté aussi. Délicieux ! »

Les 50 000 lires récupérées dans le sac de Faustina Setti sont versées à la banque et Leonarda en garde une partie qu’elle cache dans son armoire. Les vêtements et les chaussures rangés dans les deux valises sont vendus à des prix bon marché.

La disparition de Faustina Setti n’alerte personne. Pour les gens de Correggio, elle a dû partir quelque part avec sa fortune ! Les rares membres de sa famille éparpillés un peu partout en Italie ne prennent même pas la peine d’avoir de ses nouvelles. Quant à ses domestiques, elles pensent tout simplement qu’elle est à Venise.

Mais Leonarda Cianciulli ne s’arrête pas là. Elle jette rapidement son dévolu sur une deuxième victime, une autre femme du voisinage : Francesca Soavi.

Le cas de Francesca Soavi n’est pas très différent de celui de Faustina Setti : seule depuis la mort de sa mère, vieille célibataire en mal de mariage, elle veut trouver un emploi hors de Correggio et vient demander conseil à Madame Cianciulli dont la réputation irréprochable la précède. Leonarda promet de lui trouver un emploi. D’ailleurs, elle connaît très bien la directrice d’une école pour filles à Piacenza. Sans doute a-t-elle besoin d’une institutrice ou d’une aide administrative.

« Et puis, faites un effort, Francesca, vous êtes si mignonne ! Ce n’est pas en portant continuellement le deuil de votre mère que vous allez vous dégoter un fiancé ! ».

Leonarda établit encore un échange épistolaire entre la directrice de l’école et Francesca Soavi, et insiste beaucoup sur un point : elle ne doit en aucun cas parler de ses projets à quelqu’un. La pauvre mademoiselle Soavi acquiesce. En échange de ce service d’intermédiaire, Leonarda perçoit d’elle 3 000 lires.

Nous sommes le 5 septembre 1940, Francesca Soavi portant sa petite valise vient faire ses adieux à Leonarda, qui lui a si gentiment rendu service. Elle l’invite à rentrer, lui offre des petits gâteaux, du café et du vin préalablement mélangé à de l’arsenic. Alors que la pauvre fille est prise de terribles coliques, Leonarda, armée d’un couteau de boucher, la poignarde de plusieurs coups avant de traîner son corps sans vie jusqu’à la cave. Dans sa valise, elle récupère encore des affaires et la somme de 8 000 lires, soit toute l’épargne de Francesca.

La troisième victime de Leonarda Cianciulli est un peu différente des précédentes. Virginia Cacioppo est une ancienne cantatrice d’opéra en mal de succès. Agée d’une cinquantaine d’années, divorcée et sans enfants, c’est une beauté surannée contrainte de vivre dans l’ombre de sa gloire passée.

La longue période de vaches maigres qu’elle traverse depuis déjà un bon bout de temps s’est accentué davantage en ces temps de guerre, plus personne ne songe à se divertir. D’ailleurs les théâtres sont vides : les hommes sont au front, les femmes sont chez elles ou travaillent dans les usines d’armement.

Pour cette ancienne soprano qui prétend avoir déjà chanté à La Scala de Milan, c’est le coup de grâce. Que va-t-elle devenir à présent ?

Alors qu’elle est de passage à Correggio chez des parents, on lui conseille une certaine Madame Cianciulli qui a des relations partout et connaît beaucoup de monde. Elle a même des dons pour la cartomancie, ce qui peut toujours servir. Peut-être qu’elle peut lui trouver quelque chose, moyennant une petite rétribution ! Oh, elle ne demande pas beaucoup, Madame Cianciulli est une femme qui aime faire du bien, elle a connu des temps durs elle aussi et est bien placée pour connaître les difficultés que traverse une femme seule et sans ressources. Sans hésiter un instant, l’ancienne chanteuse d’opéra va toquer à sa porte.

Leonarda lui parle d’un impresario vivant à Florence qui pourrait l’aider à faire redémarrer sa carrière malgré les difficultés actuelles. Elle accepte d’établir la communication entre eux et si tout marche bien, Virginia pourra partir le rejoindre dans quelques semaines. L’ex-cantatrice est plus que satisfaite de la proposition, c’est inespéré, une chance à saisir, peut-être sa dernière. Leonarda lui conseille cependant de ne parler de ses projets à personne, surtout pas à ses parents de Correggio qui risqueraient d’entraver ses plans. Marché conclu.

Le 30 septembre 1940, Virginia Cacioppo se rend chez Leonarda Cianculli pour la rétribuer pour le service rendu. Tout ce qu’elle possède, tout ce qu’il lui reste : 5 000 lires en bons du Trésor ainsi qu’une chaîne et une gourmette en or.

Virginia Cacioppo ne prendra jamais ce train pour Florence. Elle est droguée, tuée à coups de hache et dépecée par Leonarda. Ses restes servent aussi à fabriquer du savon.

« Elle a fini dans le chaudron, comme les deux autres. Elle avait la chair grasse et blanche comme celle d’un nouveau-né. Quand j’ai tout dissout dans de la soude, j’ai fait bouillir lentement et j’ai ajouté un flacon d’eau de Cologne. Ça a donné des savonnettes crémeuses et parfumées. J’en ai offert à des voisines et à l’épicière. J’ai réservé le sang pour confectionner des biscuits, les meilleurs de tous ! Cette femme était vraiment charmante ! »

Rapidement pourtant, la disparition de Virginia Cacioppo met la puce à l’oreille de son entourage vivant à Correggio. Sa belle-sœur assure même l’avoir vu entrer chez Leonarda Cianciulli le jour de la disparition. Les autorités de Reggio Emilia sont immédiatement informées et une enquête est ouverte.

Une semaine plus tard, un caissier de la banque de la commune voisine de San Giorgio informe la police qu’il a reçu un bon du trésor d’une valeur de 5 000 lires d’un certain Monsieur Abelardo Spinarelli. Le bon est bien celui de Virginia Cacioppo. Pour sa défense, ce Spinarelli déclare avoir empoché le bon d’une ancienne cliente de sa boutique, une certaine Madame Cianciulli, afin de régler une dette.

Pour les policiers, les choses commencent à se clarifier.

L’enquête se poursuit rapidement. Le domicile de la Cianciulli est perquisitionné. Cette dernière, sans faire durer plus longtemps le suspens, avoue les trois homicides. Mais les policiers ne la croient pas : c’est une femme âgée, atteinte d’arthrose, elle serait tout bonnement incapable de commettre toute seule un tel carnage sans l’intervention d’un complice.

On soupçonne un certain temps ses autres fils, Biagio et Bernardo, mais leur mère les défend bec et ongles et pour appuyer ses dires, elle refait elle-même aux policiers la reconstitution de la scène de crime. C’est le plongeon dans l’horreur.

Dans la cave, Leonarda leur montre le chaudron à savon et dans une remise, elle sort la valise appartenant à Francesca Soavi. Toutes les autres affaires ont été vendues. Elle est arrêtée le jour même et conduite en réclusion provisoire dans l’attente de son procès. Cette période dure six ans. En temps de guerre, les affaires de crimes et autres jugements sont ajournés.

Le procès de la « Savonnière cannibale de Correggio » débute en novembre 1946, soit un an après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Avec des techniques de pointe pour cette époque qui ne connaît pas encore de police scientifique, le cadavre d’un vagabond est confié à une morgue pour y subir le même procédé de saponification que les victimes de Cianciulli. Il s’avère que toute l’opération ne dure qu’une douzaine de minutes, suffisant pour qu’un corps humain ne fonde complétement sous l’effet chimique de la soude caustique et de la chaleur.

Source : onedio

Pour sa défense, Leonarda Cianciulli dit : « Je suis une citoyenne exemplaire, j’ai versé de l’argent à l’hôpital des soldats de San Giorgio, j’ai offert des casseroles aux usines d’armement qui étaient à cours de métal en ces derniers jours de guerre. Je n’ai voulu que protéger mes enfants des aléas de la vie, moi qui ai tellement souffert ! »

Durant toute la durée de son procès, elle montre une attitude sereine, tripotant son chapelet, même si ses yeux brillent d’une étrange lueur sombre presque diabolique. Quand d’une voix calme, elle se met à relater le déroulement des assassinats, beaucoup de personnes présentes quittent la salle et certaines femmes sont prises de malaise.

À Naples, la vie de la « Sorcière de Correggio » a regagné la place de légende urbaine. Certains ont en tiré des chansons, d’autres des pièces de théâtre. Le réalisateur Marco Bolognini produit en 1977 le film Gran Bollito qui retrace le parcours criminel de Leonarda Cianciulli dans une version plus romancée. Le réalisateur français Guillaume Kozakiewez sort à son tour Leonarda en 2007, film-documentaire qui reprend le concept du film de 1977.

L’histoire singulière et terrifiante de Leonarda Cianciulli est restée longtemps dans la mémoire collective italienne. Tantôt représentée comme coupable, tantôt en victime, elle symbolise cette période noire d’une Italie fasciste et patriarcale où la femme n’a qu’un rôle de second plan, celui de procréer et d’obéir aux lois dictées par les hommes. Pourquoi a-t-elle tué ? Est-ce sa cupidité qui a effacé toute trace d’humanité en elle ou plutôt sa superstition et son bagage culturel qui en ont fait cette criminelle cannibale et sans scrupules ?

Au terme de son procès, Leonarda Cianciulli est reconnue coupable d’homicide volontaire avec prémédition, de recel, d’usage de faux et de crime immoral, en l’occurrence, d’anthropophagie.

Elle est condamnée à trente ans de réclusion criminelle dont trois ans dans un asile d’aliénés où elle décède le 15 octobre 1970. La condamnation rejoint ainsi la prédiction de la tzigane :

« Dans ta main droite je vois une grille, peut-être la cellule d’une prison, dans ta main gauche je vois l’asile d’aliénés ! »

Leonarda Cianciulli est née en 1893 et ​​décédée en 1970. Elle est largement considérée comme la savonnerie du Corrège. Au cas où vous ne la connaissez pas, laissez-moi vous dire qu’elle a tué trois femmes à Reggio Emilia. Ces incidents se sont produits de 1939 à 1940, et le pire, c’est qu’elle a transformé leurs cadavres en gâteaux et en savon.

 

Les sources :


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Le célèbre exorcisme d’Anneliese Michel

Le célèbre exorcisme d’Anneliese Michel

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Le 1er juillet 1976, Anneliese Michel, une jeune allemande de vingt-trois ans, décède dans des conditions mystérieuses : morte de malnutrition, de négligence médicale ou à cause des nombreux exorcismes qu’elle a subi à la chaîne ? Dans cette affaire où se côtoient culte catholique, paranormal et différentes pathologies, il est difficile de désigner un coupable.

Malgré de longs séjours dans différentes cliniques dès la fin des années soixante, Anneliese n’a jamais su de quoi elle souffrait vraiment et les traitements prescrits par ses différents médecins n’ont jamais amélioré sa condition.

Persuadés que leur fille est possédée, ses parents font appel à deux prêtres exorciseurs pour faire dégager l’éventuelle entité qui semble la hanter. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu : son état se dégrade à vue d’œil, sa métamorphose physique et vocale est effrayante et ses crises deviennent incontrôlables. Pour son entourage, c’est le diable en personne qui s’est emparé d’elle.

Source : mirror

Au terme de dix mois de souffrance continus, la jeune femme décède dans une condition physique épouvantable, rachitique, édentée, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ses parents ainsi que les prêtres qui l’ont exorcisée sont poursuivis par les hautes instances juridiques pour négligence et non-assistance à personne en danger. Sont-ils cependant les seuls responsables de sa mort ?

Je vous propose de découvrir avec moi cette sombre histoire, toujours et encore auréolée de mystères dont le bruit est arrivé jusqu’au Vatican et a inspiré Hollywood.

Nous avons tous vu au moins une fois dans notre vie le film « L’Exorciste », nous avons tous été horrifiés et traumatisés par ces scènes devenues cultes et qui font l’unanimité dans le cinéma d’épouvante. La preuve, le film fait encore parler de lui aujourd’hui et même la génération née au début des années 2000 le connaît.

Mais au-delà de la production hollywoodienne, des vrais cas d’exorcisme éparpillés un peu partout dans le monde sont arrivés jusqu’à nous grâce à des reportages télévisés et des enregistrements sonores archivés et conservés dans leurs états originaux. On peut citer notamment le cas tristement célèbre du québécois Maurice Thériault, une affaire couverte par le couple de parapsychologues qu’on ne présente plus : Ed et Lorraine Warren.

Le cas qui nous intéresse aujourd’hui nous vient d’Allemagne où l’affaire est retombée aux oubliettes à mesure que l’emprise de l’église catholique s’est amenuisée dans ce pays d’Europe du nord, où le sens pratique légendaire laisse rarement la place à l’imaginaire morbide et exacerbé. Et pourtant, la vie d’Anneliese Michel n’a rien d’un roman. Sa vie a été des plus normales et des plus communes avant que les événements qui vont suivre ne viennent la bouleverser de façon dramatique.

Tout commence à Leiblfing en Bavière où Anneliese Maria Teresa Michel est née le 21 septembre 1952. Ses parents, Jozef et Anna sont des catholiques, un couple bien comme il faut et surtout, extrêmement religieux. Anneliese est l’ainée d’une fratrie composée de trois autres filles : Klaudia, Gerta et Ann-Frid.

La famille Michel est une famille assez traditionnelle et typique du début des années soixante. Jozef, le papa, qui voulait être prêtre dans sa jeunesse et dont deux de ses sœurs sont nonnes capucines, travaille comme manœuvre dans une scierie et apporte tout ce qu’il gagne à la maison, n’en gardant qu’une infime partie sur un compte épargne.

Anna, la maman, femme au foyer, s’occupe de ses quatre filles, du ménage et de la cuisine. Tous les six vivent tranquillement dans un petit village de Würzburg à dominance catholique romane, entouré par l’idyllique et verdoyante compagne bavaroise, un endroit sain pour élever des enfants, loin du tumulte des grosses métropoles saturées comme Berlin et Munich, des tentations incitatrices et du péché originel qu’elles offrent à chaque coin de rue. C’est du moins ce que pensent Anna et Jozef.

Anneliese et ses sœurs grandissent donc au sein de ce foyer catholique où une ligne rouge séparant le bien du mal est strictement mise en place par leurs parents. Elles se rendent à la messe deux fois par semaine où elles expient régulièrement leurs « péchés » au confessionnal :

« Mon père, j’ai arraché les cheveux de la poupée de ma sœur ! »

« Mon père, j’ai mangé plus de gâteaux que maman m’en a permis ! »

« Mon père, j’ai oublié de dire mes prières avant de dormir hier soir ! »

Et ainsi de suite.

De son côté, la mère, Anna, qui est presque dévote, ne raterait pour rien au monde la messe de l’aube où elle se rend au premier son de l’Angélus alors qu’il fait encore noir dans les ruelles du village et que tout le monde dort encore. Il faut dire qu’elle éprouve le besoin de faire pénitence à cause d’un secret bien gardé dans la famille : avant même d’épouser son mari, elle est tombée enceinte et ils ont eu une première fille en 1948, décédée de maladie en bas-âge, cinq ans avant la naissance d’Anneliese.

La maman est restée persuadée que la mort de cette enfant illégitime, née hors des liens sacrés du mariage, n’est que le résultat de la redoutable colère divine qui s’est abattue sur elle. Pour ce fait, elle est devenue au fil du temps, une mère protectrice et possessive avec les quatre filles nées par la suite, craignant qu’il leur arrive malheur comme avec la première.

L’enfance d’Anneliese se déroule de manière tout à fait classique. C’est une petite fille gentille, réservée et une élève assez douée. Toutefois la maladie marque une bonne partie de cette enfance, et elle souffre de plusieurs pathologies : rougeole, scarlatine, typhoïde et angines pour lesquels elle subit une ablation des amygdales. Peu avant sa puberté, elle contracte encore une pneumonie, puis quelque chose qui ressemble à de la tuberculose, ce qui l’amène à intégrer le sanatorium de Mittelberg.

Cette longue série de maladies contraint la petite Anneliese à s’absenter longuement de l’école et à rester alitée pendant de longues périodes successives. D’ailleurs à cause de sa condition, elle ne parvient pas à nouer des amitiés longues durées et de s’entourer de copines. C’est une enfant solitaire et même ses sœurs lui tiennent rarement compagnie de peur d’attraper un microbe.

A l’adolescence, elle fait la connaissance d’un jeune garçon de sa classe, Peter, avec lequel elle sympathise d’abord avant d’en tomber amoureuse. Les relations affectives étant règlementées strictement par les parents de la jeune fille, elle ne peut voir son petit copain que dans le contexte familial et quand ils sortent ensemble au café et au cinéma, la mère d’Anneliese veille toujours à les accompagner en qualité de chaperon !

Voulant devenir professeur de littérature allemande, Anneliese projette d’entamer des études universitaires juste après l’obtention de son diplôme de secondaire. Son rêve : aller à Munich, la grande métropole pour entamer ses études, une idée qui n’enchante guère sa mère mais son père l’encourage quand même sur cette voie, allant jusqu’à lui promettre de lui louer sa propre petite chambre estudiantine au centre-ville, à condition qu’elle soit acceptée avec les honneurs lors de la sélection.

N’ayant plus que cette idée en tête, la jeune fille redouble d’efforts en classe, écume les bibliothèques, travaille dur pour être toujours classer parmi les premiers.

En septembre 1968, un événement sans précédent vient pourtant couper court à cette effervescence.

C’est pendant son cours de littérature comparée, qu’Anneliese est prise d’un étrange malaise. La douleur est tellement lancinante qu’elle en perd connaissance et tombe inconsciente au beau milieu de la salle de classe. Sa mère est mise au courant et vient immédiatement la chercher.

Anneliese ne se réveille que quelques heures plus tard en pyjama, allongée dans son lit et sans un souvenir de ce qui lui est arrivée. Pendant la nuit, les choses ne s’améliorent pas, alors qu’elle somnole dans ses draps, elle est prise d’une paralysie soudaine.

Pendant environ une vingtaine de minutes elle reste là, prostrée, incapable de bouger ou de crier, sa gorge lui fait terriblement mal, sa tête aussi. Elle ne retrouve un état normal qu’aux premières lueurs du jour mais cet événement, un premier du genre, la marque extrêmement et elle redoute d’avoir une autre crise.

Les jours puis les mois suivants se déroulent de façon normale, Anneliese regagne les bancs de son lycée, revoit avec plaisir Peter, continue d’aller à la messe deux fois par semaine, fait du vélo et aide ses sœurs à faire leurs devoirs.

Mais en Aout 1969, sa « crise » tant redoutée, revient sans prévenir. Anneliese revit alors le même épisode qu’un an plus tôt, avec les mêmes symptômes et la même frayeur. Le lendemain matin, elle relate tout à ses parents qui sont catastrophés.

Anna déclare qu’il est inutile d’attendre une troisième crise pour se prononcer et que l’intervention urgente d’un médecin s’avère nécessaire. Accompagnée de sa mère, l’adolescente est conduite dès le lendemain chez leur médecin généraliste. Ce dernier après l’avoir ausculter ne lui détecte rien d’anormal mais pour en avoir le cœur net, il lui conseille néanmoins de consulter un neurologue. Ce qu’elle fait.

Chez le confrère de son médecin de famille, un neurologue d’une clinique privée à Nuremberg, le Dr Van Hala, Anneliese subit un encéphalogramme. Après avoir longuement étudié les ondes émises par son cerveau, le Dr Van Hala, lui déclare que ses résultats sont bons : inutile de se faire du mauvais sang, tout semble tout à fait normal, elle ne souffre de rien du tout et peut dès maintenant rentrer à la maison.

Source : mentiras-evanglicas-e-outras

Mère et fille soupirent de soulagement. Toutefois, le médecin n’a pas fini : il prévient Anneliese que si les symptômes qu’elle a évoqué persistent ou récidivent, elle risque de développer une épilepsie à long terme. Il lui prescrit une ordonnance d’antidépresseurs et de somnifères pour l’aider à dormir et s’en tient là.

Dans un premier temps, le traitement la soulage quelque peu et ça se voit : elle dort relativement bien, mange bien, fait du vélo et aide même son père à réparer une clôture. Décidément, le docteur avait raison, tout finira par s’arranger. Forte de cette amélioration, Anneliese prend la dangereuse décision d’arrêter de prendre ses médicaments et ceci, sans prendre la peine d’aviser son neurologue. D’ailleurs, pourquoi s’inquiéter outre mesure ? Puisque son état s’améliore, à quoi bon continuer un traitement qui ne sert à rien ? Pur raisonnement des années soixante où les gens étaient en meilleure santé, probablement !

C’est dans cet état d’esprit qu’Anneliese retrouve avec plaisir le chemin du lycée, reprend en mains ses études et réussie même son bac avec mention. Seule ombre au tableau : elle doit abandonner ses projets d’inscription à l’université de Munich car elle n’a pas été retenue lors de la sélection.

Pour qu’elle ne désespère pas tout à fait, son père l’inscrit à l’Université de Leiblfing, géographiquement plus proche et lui fait même cadeau d’une machine à écrire pour la consoler. Elle adore écrire et ça l’occupe, d’ailleurs si elle ne devient pas professeur, elle sera écrivain !

Toujours empreinte de sa foi, Anneliese fait régulièrement pénitence pas seulement pour elle-même mais également pour les autres, comme cette fois où dans un sincère élan d’altruisme, elle passe la nuit à même la dalle nue pour expier les péchés des héroïnomanes qu’elle voit régulièrement endormis au milieu de leurs seringues usagées devant les stations de train et de métro. Ce rituel, Anneliese l’exécute régulièrement pendant trois ans, espérant que Dieu puisse ainsi pardonner les péchés des tous les toxicomanes qui vivent en Allemagne.

Mais alors qu’elle s’apprête à faire son entrée à l’université à la rentrée 1970, Anneliese a une troisième crise foudroyante qui la contraint à retourner une nouvelle fois à la clinique de Nuremberg. Là, elle subit de nouveaux examens plus approfondis au terme desquels on lui détecte des problèmes cardio-vasculaires. Elle reste hospitalisée pendant dix jours avant de retourner chez elle.

A partir de là, les « crises » vont s’enchaîner, plus lancinantes que jamais : la jeune fille perd épisodiquement l’usage de ses jambes ou d’un de ses bras qu’elle ne peut plus bouger et sa mère est obligée de l’aider pour s’habiller et pour se laver. En juin 1971, Anneliese est prise soudainement d’une paralysie générale. Le lendemain elle emmenée en urgence chez son neurologue qui lui fait un autre encéphalogramme et détecte finalement un début d’épilepsie.

Il lui prescrit un traitement pour cette maladie couplé à toute une ordonnance d’antidépresseurs à savoir du Pericyazine et du Tegretol avec ordre formel de se conformer à l’ordre chronologique de la prise de son traitement, insistant que ceci n’est pas un jeu et qu’il ne faut pas le prendre à la légère.

Adieu les études universitaires, adieu ses projets d’avenir, adieu son mariage futur avec Peter. Anneliese est au bord du gouffre ; « épi-lep-sie », ce mot sonne à ses oreilles comme une sentence, la fin de tout ce qu’elle espérait réaliser dans les années à venir.

Sa mère qui devient en quelque sorte son infirmière et son assistante, essaye de lui remonter le moral, l’aide pour sa toilette, lui prépare ses repas, prie chaque soir avec elle.

«  Ceci est la volonté de Dieu, ma chérie, ainsi soit-il. »

Et joignant le geste à la parole, elle lui met son chapelet dans ses mains, récite avec elle un Ave Maria, puis l’embrasse sur le font et sort en éteignant la lumière.

Dans le foyer des Michel, déjà très bouleversé par la récente maladie d’Anneliese, les choses ne seront plus jamais comme avant. Dès la fin de 1971, l’adolescente est aux prises avec une nouvelle épreuve sans précédent et complétement différente de toutes les choses vécues jusqu’à maintenant :

«  Je l’ai vu, maman ! Je l’ai vu, là sur le mur ! »

« Tu as vu quoi au juste ? »

«  Je l’ai vu ! Il est répugnant, affreux, il se moque de moi ! J’ai peur, n’éteins pas la lumière en t’en allant ! »

Des figures démoniaques, voilà de quoi parle Anneliese. Elle raconte qu’elle sont apparues sur le mur de sa chambre, des personnages à cornes et à queue fourchue tout droit sorties de l’enfer qui se moquent d’elle en lui tirant la langue et en lui faisant des grimaces effrayantes. La jeune fille leur donne même un surnom, les « Fratzen » !

Mais les choses ne s’arrêtent pas là, car Anneliese parle à présent de voix et de coups dans le mur, comme des coups de poings violents qu’on assène et qui la font sauter de son lit. Pourtant ni ses parents, ni ses sœurs ne semblent les étendre ces fameux bruits.

Pour en avoir le cœur net, Jozef Michel fait le tour de la maison, inspecte toutes les chambres, la tuyauterie de la chaudière, vérifie s’il n y a pas de souris dans le grenier, et quand il a tout passer au peigne fin, il descend annoncer qu’il n’ y absolument rien. Sa fille n’en est pas convaincue, il y’a bel et bien des bruits et les entend aussi clairement que quand il lui parle.

Pendant des semaines entières, Anneliese continue d’entendre ces coups, distinctement et pendant plusieurs nuits d’affilée. Simple fruit de son imagination ou phénomène de paralysie du sommeil ? On n’en sait rien.

Mais les choses ne font que commencer.

Car aux coups dans le mur, s’ajoutent bientôt d’autres phénomènes plus « physiques », plus inquiétants aussi. Anneliese commence à sentir des odeurs étranges et nauséabondes. Elle parle d’odeur de soufre, de charbon qui brule, de feu et de matières fécales. Des odeurs que les catholiques et la bible attribuent généralement à l’enfer.

Sa mère, paniquée, court chercher de l’eau bénite à l’église et en asperge toute la maison. Elle en met même dans les draps, les vêtements et le matelas de sa fille. Mais rien n’y fait, les odeurs sont toujours là et de plus en plus insoutenables pour Anneliese qui dit vouloir vomir continuellement à cause de cela.

Source : allthatsinteresting

En 1972, Anneliese visite encore une série de médecins auxquels elle parle de ses visions. Les différents praticiens, neurologues, psychologues et psychiatres, pensant qu’elle fait l’objet d’hallucinations à cause de son épilepsie et lui prescrivent pour ce fait différents traitements neurologiques, sensés la soulager mais qui ont l’effet l’inverse. Cependant, à ce stade, personne ne croit qu’elle est possédée par des forces démoniaques et ses parents mettent tous leurs espoirs dans le savoir médical, persuadés que tôt ou tard, leur fille finirait par guérir tout à fait de son mal.

Mais quelque chose laisse cependant les médecins perplexes : cette jeune fille, diagnostiquée épileptique et prenant un traitement adéquat ne semble pas guérir ou du moins ne montre aucun signe encourageant d’amélioration, cela est hors du commun.

Anneliese subit encore une batterie de radiographies du cerveau, d’analyses sanguines et à chaque fois, rien d’anormal n’est déceler. Certains de ses médecins avancent même l’hypothèse qu’elle pourrait avoir inventer tout cela, le fameux « Syndrome de Munchausen par procuration », où le patient se crée une ou plusieurs pathologies pour attiser la pitié générale et attirer l’attention sur lui. Pas dans le cas d’Anneliese en tout cas.

Alitée continuellement, ne sortant que pour aller chez le médecin, ne voyant plus son petit copain et ses amies, ses études mises en suspend, l’adolescente sombre graduellement dans une profonde dépression.

Entre mars et avril 1973, sans se faire attendre, les visions de « Fratzen » et les odeurs de feu et charbon font leur retour. La jeune fille est terrorisée à l’idée de rester seule dans sa chambre et sa mère est obligée de lui tenir la main chaque nuit pour qu’elle s’endorme, un sommeil d’ailleurs très agité et de courte durée, puisqu’elle se réveille jusqu’à dix fois par nuit !

Pour lui apporter un peu de réconfort, ses parents proposent de l’emmener faire un pèlerinage à San Damiano, à la frontière italienne. Mais les choses ne se passent pas comme prévue. En passant devant les statues de la Sainte Vierge, Anneliese se cache les yeux avec effroi et dégoût, pire, elle s’en prend même physiquement à l’une de leurs accompagnatrices qu’elle menace d’étrangler avec son chapelet, lui assène une gifle et la pousse violemment part terre sans raison évidente.

A cause de cet incident, le pèlerinage est interrompu plus tôt que prévu et les Michel rentrent au plus vite en Allemagne, très ébranlés par ce qu’ils viennent de vivre.

Après cet épisode désastreux, l’adolescente commence à perdre graduellement son indépendance physique : elle souffre de blocages articulaires, n’arrive plus à se mettre proprement débout sur ses deux jambes, doit être soutenue par Anna pour pouvoir marcher, sans compter qu’elle ne peut plus contrôler ses flux biologiques, urinant dans ses vêtements et mouillant son lit chaque soir.

Dans de telles conditions, le recours à la religion n’est que plus en plus urgent. Anna Michel, fait appel au prêtre de leur paroisse, le Père Kristian Fassbinder afin de venir voir sa fille le plus rapidement possible. Anneliese, quelque peu apaisée par sa présence, lui confie :

«  Mon père, aidez-moi, je crois que je nage en plein milieu de l’enfer ! Aidez-moi à m’en sortir, je vous en supplie ! ».

Il lui récite alors un chapelet, l’a béni et s’en va en promettant de revenir aussi souvent que cela sera nécessaire. L’adolescente dort un peu mieux cette nuit-là. Mais l’apaisement n’est que de courte durée.

Au cours d’un dîner qu’elle juge suffisamment apte à prendre avec sa famille, Anneliese fait l’objet d’une nouvelle « manifestation » : ses mains se mettent à gonfler de façon anormale, elle est tellement terrorisée parce qu’elle voit qu’elle en tombe de sa chaise, occasionnant la panique autour de la table. Elle se met à crier hystériquement :

« Mes mains ! Mes mains ! Elles sont toutes noires ! Que m’arrive-t-il, Oh Jésus ! » « Seigneur, ayez pitié de moi, les Fratzen sont de retour ! Ils ont sept couronnes et sept queues fourchues ! »

Au même moment elle croit apercevoir les horribles images démoniaques l’entourer de toute part. Ses parents et ses sœurs, épouvantés, courent vérifier les murs de la salle à manger, ne remarquent rien dessus, retournent auprès d’elle, l’entourent et tentent de l’apaiser mais Anneliese perd connaissance instantanément.

A partir de cette funeste soirée, l’idée qu’Anneliese serait possédée commence à tarauder sa famille. Ses parents ne ferment plus l’œil de la nuit, la présence du Père Fassbinder à la maison devient une nécessité quasi-quotidienne. De quoi souffre réellement Anneliese ? Qu’arrive-t-il à notre enfant? Pourquoi son traitement d’épilepsie ne semble pas améliorer sa condition ? Ses questions, Anna et Jozef Michel passent leur temps à les ressasser sans trouver de réponse. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Comme la famille est assez catholique, l’intrusion du diable dans l’âme de la jeune fille devient une probabilité. Oui et pourquoi pas après tout ?

Rapidement, le voisinage et les amis de la famille sont mis au courant de l’état d’Anneliese, il se murmure qu’elle serait possédée par une force démoniaque particulièrement harcelante et féroce, alors, on organise chaque soir des cercles de prière pour apaiser son âme tourmentée, on récite des Pater Noster, on pratique des génuflexions auxquelles même la concernée est obligée de participer pour faire pénitence.

Accompagnée de sa mère et des gens du cercle de prière, elle s’agenouille et se relève en cadence pendant quarante minutes voire une heure entière ! Sauf que cela occasionne encore un autre problème puisqu’Anneliese se rampe les ligaments des jambes à force de faire des génuflexions effrénées !

De la simple rumeur, la piste surnaturelle devient alors une certitude. Exit la science, les médecins et leurs traitements couteux et qui ne servent à rien, seule la foi est en mesure de sauver la pauvre enfant ! Sous la pression de la communauté, Anna et Jozef ne peuvent que s’incliner. Et si, en fin de compte, les gens avaient raison ?

Rapidement, la chose tant redoutée par les parents prend forme et appuie toutes les rumeurs: Anneliese devient très hostile envers les objets religieux : elle a arraché son médaillon de baptême et l’a balancé par la fenêtre, renversé l’eau d’un bénitier, devant les portraits représentant les saints, le Christ et la Vierge Marie, elle reste longtemps silencieuse, les fixant avec des yeux dilatés, entièrement noirs et sans pupilles. Ce regard, sa mère l’attribue à celui du démon en personne.

Jozef et sa femme, désespérés, déposent auprès de l’autorité épiscopale de leur paroisse plusieurs demandes pour que leur fille subisse un exorcisme, mais leurs demandes sont toutes rejetées. En 1975, grâce à l’amie d’Anna Michel, cette dernière fait la connaissance d’un prêtre de Würzburg, un homme encore jeune et plein de sollicitude : le Père Ernest Alt.

Ce dernier apprend le cas d’Anneliese et en est chagriné. Sans hésiter un moment, il propose à la mère de venir rendre visite à sa fille le plus rapidement possible. Anna Michel perçoit alors une petite lumière au bout du tunnel, peut-être la fin proche de tous leurs soucis.

Anneliese noue rapidement une relation très amicale avec le Père Alt et cela est réciproque. Au fil de ses visites, la jeune fille commence à s’ouvrir à lui, à lui parler de ses malheurs, à lui confier ses secrets, notamment son histoire d’amour avortée avec son petit ami Peter. Le prêtre, du compte tenu de sa vocation, l’écoute patiemment sans la juger et lui prodigue même des conseils comportementaux. Il est vrai que c’est un homme compatissant qui sait écouter.

La jeune femme se sent bien à son contact. Lui à ce moment-là, appuie la thèse de la possession démoniaque car certains indices ne trompent pas : Anneliese à l’haleine fétide, ses yeux sont dilatés, les aliments salés lui donnent la nausée, le contact de l’eau la répugne.

Au fil de ses visites, le Père Alt remarque les changements qui s’opèrent dans le comportement de la jeune fille, et ils ne présagent rien de bon. A part le fait qu’elle refuse à présent s’alimenter tout à fait, elle commence aussi à pousser des cris étranges avec une voix gutturale quand ce n’est pas carrément des râles effrayants.

La nuit, elle se sent parfois projeter dans les airs hors de son lit, elle ne compte plus les fois où elle sent qu’on lui retire sa couverture dans son sommeil ou qu’on lui chatouille la plante des pieds. L’automutilation devient aussi une de ses activités favorites ; sa mère lui coupe ses ongles courts pour l’empêcher de se lacérer le visage et les bras, alors pour diverger, elle se met à mordre tout, ses bras, ses mains, ses oreillers qu’elle vide de leurs plumes.

Au paroxysme de ses crises, elle commence aussi à se projeter la tête contre les murs et à la cogner tellement fort jusqu’à ce qu’elle se mette à saigner, elle dit entendre des voix qui lui vocifèrent dans les oreilles. Elle urine sous les tables, commence à hurler comme un loup pendant la nuit et ricane de façon bizarre. Aucune de ses sœurs n’osent l’approcher de peur de se faire attaquer par elle.

Devenue ainsi agressive et incontrôlable, sa mère n’a d’autre choix que de l’attacher à son lit pour éviter qu’elle ne se blesse ou ne fasse du mal à quelqu’un.

Mais l’horreur ne fait que de commencer.

Nous sommes en 1975 et l’étrange mal dont souffre Anneliese n’a pas encore été guéri. L’exorcisme revient encore sur la table mais il faut savoir que cette pratique n’est pas une chose qui se décide à la légère, il faut en général l’approbation d’une autorité religieuse supérieure et des raisons valables pour pouvoir procéder.

Les parents d’Anneliese renouvellent encore leur demande mais tous les prêtres auxquels ils s’adressent refusent net d’y participer, n’arrivant pas à comprendre le fait qu’une fille qui a été baptisée à la naissance puisse être possédée par le diable ou par une force maléfique.

Le Père Alt conseille alors au couple d’attendre un peu et de voir l’évolution des choses, mais justement, les choses ne s’améliorent pas, elles empirent même ! Ayant conscience qu’il est désormais le seul à pouvoir faire quelque chose pour cette famille qui s’accroche désespérément à lui, il décide de consulter l’archevêque de Würzburg, Monseigneur Jozef Stangl, et le supplie presque de trouver une solution à cette malheureuse avant qu’il ne soit trop tard pour agir.

Finalement, ce dernier lui donne le feu vert pour effectuer un exorcisme et lui propose même un « assistant » dans cette entreprise qui n’est pas des plus simples à réaliser. Un simple courrier et Le Père Arnold Renz, originaire de Berlin et exerçant depuis peu à Würzburg, devrait venir le rejoindre dans quelques jours.

Source : aminoapps

La première séance d’exorcisme se déroule le 24 septembre 1975. Dès que le Père Alt sort son crucifix, Anneliese sauta sur lui pour le lui arracher et le jeter par terre, le prêtre conclu que c’est un agissement typique d’une personne possédée par le démon. Le lendemain soir, accompagné de son assistant le Père Renz, ils pratiquent sur Anneliese le rituel d’exorcisme romain, rapidement, la jeune fille est prise de convulsions et commence à leur parler d’une voix étrangère à celle qu’elle a d’habitude. Les deux prêtres, se tenant à une distance de sécurité, lui demande :

«  Qui es-tu ? »

«  Je suis Caïn, je suis Néron, je suis Adolf Hitler, je suis Lucifer…. »

Anna Michel, présente lors de la séance, tente de retranscrire les paroles de sa fille dans un calepin, mais celle-ci parle avec tel débit qu’elle est incapable de la suivre.

Le lendemain, même topo, Anneliese déclare être Valentin Fleischmann, un moine franciscain mort sur le bûcher au 16ème siècle pour apostasie. Cette révélation choque énormément les deux prêtres qui assurent que seuls les gens de l’église sont aptes à connaître l’histoire dramatique et tenue secrète de ce moine.

Au cours des semaines suivantes, l’adolescente subit deux exorcismes par semaine avec à chaque fois un ajout supplémentaire de rituels sans que cela ne parvienne à la soulager. Pire, ses symptômes s’aggravent tout à fait, et son aspect physique commence lui aussi à se décharner, son visage s’émacie, son teint vire à une pâleur effroyable, elle n’a plus que la peau sur les os et des cicatrices de morsures partout sur les avant-bras, morsures qu’elle s’inflige elle-même et souvent jusqu’au sang.

Pour le reste, elle refuse de prendre son bain, de changer de pyjama, urine un peu partout dans sa chambre et défèque même une fois dans la salle à manger. Elle refuse aussi de s’alimenter et à la place, elle se met à manger des insectes, avec une préférence accrue pour les mouches et les araignées.

Sa mère, qui ne la quitte pas d’une semelle afin d’éviter toute éventuelle catastrophe, tente même une fois de lui lire des passages de la bible mais cela fait tellement enrager Anneliese qu’elle lui arracha le livre des mains pour le balancer de l’autre côté de la pièce.

Au cours d’un de ses exorcismes, mené de front par le Père Renz, la jeune fille après avoir poussé une série effroyables de râles, déclare :

«  Il n y’a pas de paix ici-bas ! »

Pour pouvoir garder des preuves, la famille commence à enregistrer les séances sur des bandes audio. Elle enregistre ainsi pas moins de quarante cassettes avec date et durée à l’appui afin de constituer une preuve de la réelle présence des forces du mal.

Durant cette période, Anneliese déjà très affaiblie physiquement, contracte une pneumonie. Elle est souvent tremblante de fièvre mais les deux prêtres ne lui laissent aucun répit, il leur faut en venir à bout du ou des différentes entités qui se sont emparées de son âme. Chaque exorcisme peut durer une à deux heures et à son échéance, Anneliese se retrouve souvent inconsciente et perd l’usage de sa voix pendant les jours suivants.

Durant les séances qui se succèdent, elle déclare être une nouvelle fois, Judas. Parfois, il lui arrive aussi d’être pourvue d’une force physique tellement spectaculaire, de se débattre avec une telle frénésie qu’il lui faut trois ou quatre hommes pour la maintenir tranquille ! Souvent les deux prêtres reçoivent des gifles, des morsures quand ils ne sont pas carrément projetés par terre ou contre un meuble.

Pour éviter toute éventuelle blessure, on pris soin de dégager le maximum de meubles hors de la pièce, ne gardant que le tapis, deux sièges et le lit sur lequel dort Anneliese. Ce dernier aussi ne connaît pas de répit puisque Anneliese qui se débat souvent, le secoue tellement fort qu’elle en laisse des trous béants dans le plancher.

Au début du mois de juin 1976, soit dix mois après son premier exorcisme, Anneliese est à bout de force. Sa pneumonie ne guérie pas, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a arrêté depuis longtemps tout traitement médical, même celui pour l’épilepsie. Ses rituels d’exorcisme l’affaiblissent davantage, l’une des séances qu’elle a subit a même duré huit heures d’affilée, huit heures de torture non-stop, même les deux prêtres sont tombés d’épuisement à la fin !

Mais Annelise est réfractaire à toute forme de prière. Elle manifeste beaucoup d’agressivité à l’égard de tout le monde et plus particulièrement devant les objets religieux qui la mettent dans une rage noire.

Physiquement, elle reste souvent pieds et mains liés dans son lit, respirant avec difficulté, hagarde, les yeux noirs de cernes violacées, le teint blafard, la bouche ouverte et commence même à perdre ses dents et ses cheveux. En dix mois, elle a pris l’aspect d’une vieille femme. Malgré son état plus qu’épouvantable, les Pères Alt et Renz ne veulent rien lâcher et veulent encore tenter le tout pour le tout.

le 30 juin 1976 a lieu le dernier exorcisme d’Anneliese Michel, une séance qui dure près de cinq heures et qui est particulièrement éprouvante, encore plus que toutes les autres. Dès que le Père Renz commence à prononcer la prière d’usage, l’adolescente pousse un cri effroyable. Les deux hommes, mains jointes, continuent cependant à réciter en latin, tout en essayant de manipuler le déroulement de la « conversation » avec l’entité qui hante Anneliese.

Dans la pièce où la lumière a été tamisée et tous les rideaux tirés, les grognements et les cris d’animaux poussés par Anneliese, font grincer des dents. Elle couvre les prières de sons obscènes, simulant un orgasme, elle crache au visage du Père Renz à plusieurs reprises, tente de mordre le Père Alt avant de pousser des éclats de rire diaboliques. Très démontés, les deux exorciseurs continuent pourtant à prier de plus en plus fort afin couvrir les grognements d’Anneliese.

Ceci un extrait de l’enregistrement de cette séance.

« – Que ton âme exalte le Seigneur ….

–        Foutez moi l’camp ! Je suis maudit !

–        Qui êtes-vous ? Judas ? Demande le Père Alt.

–        Non …

–        Alors, Fleishmann ?

–        Oui …Et je dois partir maintenant …

–        Où ca, en enfer ?

–        Oui…

–        Tu sais ce qu’il te reste à dire ?

–        Oui ….

Anneliese, de sa voix la plus gutturale, pousse encore un long râle effrayant.

–        Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, je vous ordonne de sortir à jamais du corps de la dénommée Anneliese Maria Teresa ….

–        J’ai dis, foutez-moi l’camp !

–        Sortez de ce corps, maintenant !

–        Santé, santé, santé ….Sainte ….Maria ….

–        Oui, l’encourage le prêtre, Maria, je vous salue,

–        Je vous salue …Répète Anneliese d’une toute petite voix.

–        Pleine de grâce,

–        Pleine de grâce ….

–        Que votre volonté soit faite, dit le prêtre en détachant ses mots.

–        Que votre volonté soit…Faite …Amen …Le Seigneur est mon maitre…

–        A présent, rendez-lui son propre corps au nom du Dieu Trinitaire !

–        Non ! Non ! Non ! Non !

–        Je vous ordonne de partir ! Partez maintenant et ne revenez plus jamais !

–        Je vous salue Marie plein de grâce … Que votre volonté soit faite.

Et puis le silence tombe sur toute la pièce. Au terme de ce dernier échange, Anneliese semble pour la première fois retrouver un peu d’apaisement et surtout une voix tout à fait normale. Avant de prononcer la prière rituelle qui clôture tout exorcisme, le Père Alt commence à lui poser lui demander si elle va bien, si elle se sent heureuse et en paix, l’adolescente répond par l’affirmatif «  Oui, je me sens heureuse, tellement libre, totalement libre, comme jamais je ne l’ai été de ma vie ! » Sa mère à côté, éclate en sanglots et tombe à genoux devant les deux prêtres tous pâles et encore tremblants d’émotion et de frayeur.

Le lendemain, 1er Juillet, Anneliese est retrouvée morte dans son lit. Rapidement la nouvelle arrive aux oreilles du procureur de la République qui décide d’ouvrir une enquête. Auparavant, aucun des médecins qui ont traité Anneliese n’ont voulu lui renouveler d’ordonnance sous prétexte qu’aucun médicament ne peut venir à bout d’une prétendue possédée.

Le rapport d’autopsie déclare qu’Anneliese est décédée à cause d’une sévère déshydratation et de malnutrition, raisons pour lesquelles elle a perdu la moitié de sa dentition et plus de quarante kilos ! Son calvaire aurait duré dix mois, dix mois durant lesquels elle aurait subit pas moins de soixante-sept séances d’exorcisme !

Aussitôt un mandat d’arrêt est lancé contre les parents d’Anneliese, Anna et Jozef Michel ainsi que les deux prêtres, Ernest Alt et Arnold Renz pour les chefs d’inculpation d’homicide, de négligence et de non-assistance à personne en danger.

Le procès qui s’ouvre en septembre 1976, est suivi aussi bien en Allemagne, qu’en Italie, en France, en Espagne et dans tous les pays européens à dominance catholique. Dans le box des accusés, les quatre inculpés plaident non coupables.

Pour leur défense, les deux prêtres font entendre quelques cassettes enregistrées lors des séances d’exorcisme, récupérées entretemps par l’Eglise et « prêtées » uniquement pour le procès. Au cours de l’écoute, les pères Renz et Alt insistent sur le fait que la voix du diable est bien distincte de celle d’Anneliese, que cette dernière aurait été habitait par plus de dix entités démoniaques et que son haleine exhalait une odeur de soufre dès qu’elle ouvrait la bouche pour parler.

Le rapport d’une orthophoniste vient même appuyer leurs propos puisqu’il s’avère que les vocalises d’Anneliese lors de ses exorcismes, étaient bien supérieures aux capacités vocales pouvant être atteintes par une personne de sexe féminin. Pourtant, et malgré ces allégations, le procureur de la République rejeta catégoriquement les preuves avancées par les deux hommes d’église.

Au terme de deux semaines procès, le couple Michel ainsi que les deux prêtres sont finalement condamnés à six mois de prison avec sursis. Ernest Alt et Arnold Renz, bénéficiant de leur immunité religieuse, ne passent finalement que deux semaines en prison avant d’être libérés puis complétement blanchis.

Les parents d’Anneliese, de leur côté, payent une caution et ne passent pas un seul jour derrière les barreaux. Un mois à peine après l’enterrement de leur fille, ils ordonnent que son cercueil soit déterré afin de lui offrir un autre de meilleure qualité. Cet épisode est d’ailleurs immortalisé par les caméras de la chaine nationale allemande, ZDF.

Ernest Alt et Arnold Renz ont continué d’exercer au sein de leurs paroisses respectives et ont même fait partie de délégations qui ont régulièrement visité le Vatican lors des cérémonies officielles. Le Père Alt a été ordonné évêque en 2003.

Les quarante bandes audio enregistrées par Madame Michel ont pour leur part regagné les archives secrètes de l’Eglise. Seule la bande enregistré lors de la dernière séance d’exorcisme a « fuité » et a fait depuis l’objet de copies rendues publiques et banalisées avec l’avènement d’internet. Attention cependant à ceux qui souhaitent toutefois les écouter, leur contenu est fortement déconseillé aux personnes sensibles et aux enfants.

Source : dailyrecord

Après les événements, Anna et Jozef Michel sont restés dans leur village de Würzburg. Interviewés occasionnellement par la télévision allemande, ils disent ne pas avoir regretté le choix d’avoir fait subir un exorcisme à leur fille et sont persuadés qu’à présent elle dort en paix. Anna Michel soutient cependant que l’une des entités est toujours présente dans sa maison et qu’elle l’entend parfois cogner à l’intérieur des murs.

En 2013, la maison familiale des Michel a été ravagée par un incendie qui l’a entièrement consumée. On ignore toujours l’origine du feu qui s’y est déclaré, certains avancent la piste criminelle, d’autres la piste paranormale, la police a préférée s’en tenir à la thèse accidentelle.

Le réalisateur américain Scott Derrickson a réalisé en 2005 « L’exorcisme d’Emily Rose », fidèlement inspiré de l’histoire et du calvaire vécu par Anneliese Michel. Le film qui a connu un franc succès Outre-Atlantique, a encouragé les gens à en savoir plus sur l’histoire de la « vraie Emily Rose ».

L’année suivante, le film allemand « Requiem » sorti en 2006 et réalisé par Hans-Christian Shmidt, a repris lui aussi l’histoire d’Anneliese Michel avec des couleurs locales mais son succès est resté mitigé.

Jusqu’à aujourd’hui, les thèses divergent sur le cas Anneliese Michel, certains disent qu’elle est morte des suites de sa pneumonie mal soignée, d’autres de négligence ou d’autres encore, que son âme a été emportée par le diable en personne. Son cas rappelle celui de Maurice Thériault.

Dans les années 80, le québécois Maurice Thériault, meurt tragiquement après plusieurs séances d’exorcisme. Sa métamorphose physique, filmée lors de séances vidéos, est aussi effrayante que spectaculaire. On peut d’ailleurs remarquer sur la vidéo que son regard change lentement de couleur, passant de quelque chose d’humain à quelque chose de vide, de monstrueux et de démoniaque.

Son corps sans vie a finalement été retrouvé dans sa salle de bains, couvert de stigmates et de messages indéchiffrables inscrits sur sa peau en lettres de sang. L’affaire Thériault reste l’un des dossiers les plus épineux du couple Warren, spécialisés depuis des années dans le domaine du paranormal aux États-Unis.

Pour les scientifiques, Anneliese Michel était certainement schizophrène ou sujette à un dédoublement de la personnalité et les mélanges mal dosés des médicaments qu’on lui administré n’ont fait qu’aggraver son cas.

Son histoire, qui a été racontée au-delà des frontières allemandes, a intrigué et effrayé un peu partout dans le monde, renforçant ainsi la véracité probable de la possession démoniaque.

Annaliese Michel, est une jeune allemande de vingt-trois ans qui a passé de longs séjours dans différentes cliniques dès la fin des années soixante. Et Anneliese n’a jamais su de quoi elle souffrait vraiment !

Persuadés que leur fille est possédée, ses parents font appel à deux prêtres exorciseurs pour faire dégager l’éventuelle entité qui semble l’a hantée. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu : son état se dégrade à vue d’œil, sa métamorphose physique et vocale est effrayante et ses crises deviennent incontrôlables. Pour son entourage, c’est le diable en personne qui s’est emparé d’elle.

 

Les sources :

 


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L’affaire Alexia Daval

L’affaire Alexia Daval

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Au matin du samedi 28 octobre 2017 à Gray-La-ville, dans le département de la Haute-Saône, Alexia Daval, jeune femme de 29 ans, disparaît mystérieusement en allant faire son jogging. Son mari Jonathan Daval, ne la voyant pas revenir de la journée, signale sa disparition aux gendarmes avant de partir lui-même à sa recherche, rasant tout le périmètre où elle fait d’habitude son footing.

Les recherches ne durent pas longtemps puisque le 30 octobre 2017, le corps à moitié calciné d’Alexia est finalement retrouvé par les gendarmes de la Saône, soit deux jours après sa disparition.

Dans le petit village de Gray où tout le monde connaît tout le monde, cela provoque un véritable choc et une très vive émotion, sans compter le vent de panique qui s’installe : on s’attaque à présent aux sportifs et aux randonneurs, donc plus personne n’est à l’abri d’être la prochaine victime du mystérieux tueur.

Source : leparisien

Jonathan Daval est effondré, incapable de gérer son émotion et son chagrin. Devant les caméras de télévision, c’est un homme profondément bouleversé que l’on voit, terrassé par le chagrin, incapable de s’exprimer ; lui et Alexia formait un couple aimant et soudé, mariés depuis dix ans, ayant beaucoup d’affinités et partageant une multitude de choses en commun. Du côté de sa belle-famille, Jonathan est le gendre parfait, celui que souhaiterait chaque parent pour sa fille.

Mais aussi étrange que cela puisse paraître, les soupçons vont commencer à peser sur ce mari si fragile et éploré, mettant la lumière sur les zones d’ombre et révélant l’un des problèmes majeurs qui rongeait ce jeune couple d’apparence si idyllique : l’incapacité d’avoir des enfants et la stérilité supposée du mari.

Quand Jonathan Daval, au bout de plusieurs jours de silence et de négation, finit lui-même par avouer le meurtre de son épouse, de nouvelles révélations choc viennent tout remettre en question. Pourquoi avoir tué sa femme puisqu’il en était follement amoureux ? Pourquoi avoir si cruellement menti à sa belle-famille et berné tout le monde pendant des semaines, aussi bien la presse que les gendarmes ?

Je vous propose de revenir ensemble sur cette affaire encore récente et toujours d’actualité afin d’en découvrir les protagonistes et en comprendre le déroulement.

Nous sommes le samedi 28 octobre 2017 à Gray, paisible petit village de 5 000 habitants situé dans la Saône.

Comme tous les matins, Alexia Daval, vingt-neuf ans, part faire ses quarante minutes de jogging quotidien. Elle adore la course à pied, cela lui permet de déstresser et de se libérer des tensions accumulées durant la semaine.

C’est une jeune femme blonde, radieuse, équilibrée, pétillante et à Gray, tout le monde la connaît et l’apprécie. Ses parents, Isabelle et Jean-Pierre Fouillot, sont respectivement conseillère municipale et propriétaire d’un bar PMU qui, comme chacun le sait, est le centre névralgique des villages de Province. Alexia est la fille cadette du couple Fouillot ; sa sœur aînée, Stéphanie Gay, vit aussi dans les environs avec son mari Grégory.

Alexia quant à elle partage sa vie avec Jonathan Daval, un jeune informaticien qui travaille dans une entreprise d’ordinateurs et de matériel bureautique. Ils forment tous les deux un couple idyllique et très amoureux et font tout ensemble : sorties, voyages mais aussi et surtout énormément d’activités sportives : randonnée, course à pieds, ski, escalade et natation.

Très attachée à son bien-être et sa santé, la jeune femme fait très attention à son hygiène de vie, veille à avoir une alimentation saine et diététique et surveille constamment son poids. Côté professionnel, elle passe pour être une employée modèle, très appréciée de ses collègues et de son supérieur. Elle travaille comme responsable de produit dans une agence bancaire du Crédit Mutuel.

Durant cette même matinée du samedi, Jonathan Daval, de son côté, prend le chemin de la maison après plusieurs courses et arrêts effectués chez son patron puis chez la famille. A son retour, il ne trouve pas sa femme. Étrange, Alexia fait habituellement quarante minutes de course et rentre directement. Alors, pour en avoir le cœur net, il lui envoie des textos. Un premier, puis un deuxième, puis un troisième qui restent sans réponse.

Sur le coup de 11 heures et demie, ne la voyant toujours pas revenir, il prend sa voiture et se rend chez ses beaux-parents pour vérifier si elle y est.

La maman d’Alexia, sa fille Stéphanie et Grégory, le mari de cette dernière, sont assis autour d’un café. Isabelle Fouillot monte se préparer pour aller rejoindre son mari au bar-PMU, lorsqu’elle entend sonner à la porte. C’est Jonathan.

— Mais voyons, Jonathan, qu’est ce qui se passe ?

— Alexia est là ? Je ne l’ai pas trouvée à la maison !

— Non, elle vient juste d’envoyer un texto à Stéphanie pour lui dire qu’elle arrive dans quelques instants prendre le café avec elle et Grégory. Mais enfin, pourquoi…

En guise de réponse, le jeune homme éclate en sanglots, tremble de tous ses membres, complétement paniqué. Sa belle-mère le fait rentrer, essaye tant bien que mal de le calmer, lui dit qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter davantage, qu’Alexia va finir par arriver, elle a dû être retardée par une connaissance avec laquelle elle est restée à papoter ou qu’elle s’est arrêtée en chemin pour faire une course à la superette du coin.

Mais Jonathan est pâle, se sent mal, ne veut rien entendre, quelque chose de grave lui est arrivé, il le sent. Les paroles rassurantes de sa belle-mère jointes à celles de sa belle-sœur, n’ont pas l’effet escompté.

— Il faut aller signaler sa disparition aux gendarmes, il n’y a pas une minute à perdre ! Isabelle, accompagnez-moi je vous prie, leur dit-il.

Et c’est ce qu’ils font. Les gendarmes recueillent la signalisation d’Alexia : jeune femme blonde, 1,70 m, coupe au carré, mince, portant un short rose et des baskets fluo.

Face au gendarme qui tape sur sa machine, Jonathan Daval fait sa déposition : « Nous avons pris notre petit-déjeuner ensemble et nous avons regardé la série “Grinder” à la télé, puis Alexia est montée se changer pour son jogging, et elle est sortie ; moi je suis allé vaquer à mes occupations. »

Et il raconte plus en détail ses occupations : quand sa femme a quitté la maison vers neuf heures, lui de son côté a effectué plusieurs trajets dans la matinée. Il s’est d’abord rendu à l’entreprise d’informatique où il travaille pour récupérer une imprimante commandée par son voisin, ensuite il est descendu dans le village de Velet où habite sa mère, Martine ; après cela il est rentré à Gray et s’est rendu au PMU de ses beaux-parents.

Il a discuté un moment avec son beau-père qui lui a offert un café avant de rentrer à la maison. Sur place, il a envoyé un texto à sa femme pour lui demander : « Toujours en train de courir ? Je vais vider les cadavres des bouteilles que tu bois, LOL. À toute ! Je t’aime. » Mais Alexia n’a répondu à aucun de ses messages, c’est ce qu’il l’a fait paniquer.

De retour de la gendarmerie, la journée de samedi se passe dans la morosité et la panique commence à ronger à leur tour les parents de la jeune femme. Jonathan avait raison de prendre ainsi de l’avance et signaler sa disparition à temps au poste !

Puis la nuit arrive et toujours pas de nouvelles d’Alexia. L’espoir de la retrouver saine et sauve s’amenuise à mesure que l’heure avance. L’attente devient insoutenable.

Dans toute la commune, c’est la psychose. Le bruit court partout qu’une joggeuse vient de disparaître mystérieusement dans le Bois des Moulins. Qui a bien pu s’en prendre à elle ? Sans compter que le Bois des Moulins où elle court habituellement est toujours densément fréquenté par les joggeurs dès les premières lueurs du jour, comment se fait-il que personne n’ait remarqué quelque chose ?

Du côté des Fouillot, c’est l’angoissante attente. Depuis maintenant 24 heures, les parents de la disparue vivent dans la peur, appréhendant le moindre coup de fil, la moindre sonnerie à la porte. Leur gendre Jonathan Daval ne les quitte pas d’une semelle. Affalé sur le canapé, il tient sa tête de ses deux mains et sanglote sans discontinuer.

Les habitants du village de Gray, très impliqués dans le drame cette famille, se mobilisent pour organiser des battues dans tout le Bois des Moulins. Près de quatre-cents personnes se portent volontaires lors de ces recherches. Des groupes se relayent pour effectuer le ratissage des lieux.

Les fouilles durent pendant deux jours, deux longs jours durant lesquels les voisins n’abandonnent pas, où ils ratissent partout, continuant les recherches jusqu’à des heures avancées de la nuit. Malheureusement, tard dans la nuit du dimanche, ils sont contraints d’abandonner sans avoir réussi à trouver aucun indice. Aucune trace d’Alexia, comme si elle s’était évaporée !

Le lundi 30 octobre 2017, des patrouilles de gendarmes sont envoyées à leur tour pour ratisser l’endroit. Ils font et refont le même parcours des voisins la veille et sont presque contraints d’abandonner lorsque, quelques heures plus tard, un jeune stagiaire gendarme appelle ses collègues. Il vient d’apercevoir quelque chose par terre au milieu d’un taillis, une sorte de forme blanche, bien dissimulée entre deux troncs d’arbres. Ils s’y rendent sans plus attendre.

Et là, ils comprennent qu’ils sont face à un cadavre. Le jeune stagiaire a vu juste. Ils repêchent le corps, enroulé dans un drap blanc et caché sous un monticule de branchages et de feuilles. Il est à moitié carbonisé. Mais ce n’est pas tout, l’un des pieds a été découpé et la victime présente des traces de lésions et de coups. Pour l’instant, il est encore difficile de l’identifier. Les renforts sont appelés et le corps est acheminé à la morgue pour l’autopsie.

Quelques heures plus tard, le procureur de la Haute-Saône, Emmanuel Dupic, se charge d’annoncer la découverte aux journalistes lors d’une conférence de presse improvisée. « C’est le corps d’un individu homme ou femme encore jeune qui est fortement dégradé. » déclare-t-il, la mine figée.

La nuit même, le verdict du légiste tombe : il s’agit bien d’Alexia Daval, les prélèvements ADN ont parlé. Les gendarmes préviennent alors immédiatement la famille Fouillot.

Le lendemain, malgré l’annonce encore récente et leur douleur, Isabelle et Jean-Pierre Fouillot, accompagnés de leur gendre Jonathan Daval, convient à leur tour la presse à la mairie de Gray où Isabelle est conseillère.

Les parents, très dignes malgré la perte d’Alexia, adressent un message de remerciements à toutes les personnes qui se sont mobilisées pour retrouver leur fille. Assis au milieu de ses beaux-parents, le veuf Jonathan Daval est la douleur incarnée. Son visage fait énormément de peine à tout le monde, il a du mal à ravaler ses larmes et dissimuler son chagrin devant le parterre de journalistes.

A l’issue de ce rassemblement, il est décidé de l’organisation d’une marche blanche en mémoire de la défunte, pour le dimanche suivant, 5 novembre 2017.

La procession où prennent part plus de huit mille personnes s’organise sur plusieurs centaines de mètres. Hormis les habitants de Gray, des personnes sont arrivées depuis d’autres départements, n’hésitant pas à faire une ou deux heures de trajet pour arriver à destination. C’est dire si la mort tragique et cruelle de cette jeune femme a bouleversé tout le monde.

Après la marche commémorative, les participants prennent place dans une tribune dressée expressément pour l’occasion, où les parents et le mari d’Alexia montent lire leurs hommages. En présence des caméras de télévision et toute l’assistance, Jonathan Daval craque encore une fois, à tel point qu’il est obligé d’être soutenu par son beau-père Jean-Pierre qui le pousse presque vers le micro et lui tient fermement le bras tandis qu’il lit son discours.

Jonathan Daval arrive à articuler d’une voix tremblante et faible :

« Alexia aimait nager et courir, passions qui nous réunissaient tant dans l’effort que dans l’épanouissement. De notre couple, elle était ma première supportrice, mon oxygène, la force qui me poussait à me surpasser. »

Son discours n’est pas salué par des applaudissements mais plutôt par un long silence solidaire.

Et cela ne se limite pas qu’au niveau régional ; dans la France entière, les gens commencent à s’identifier à la victime, surtout les femmes joggeuses qui courent en solitaire et qui comprennent les risques que cela pourrait entraîner. Dans le JT, dans la presse, sur les réseaux sociaux, le visage mutin et jovial d’Alexia est partout et crée une vive et sincère émotion. En un rien de temps, elle devient un peu un symbole, la fille, la sœur, l’épouse, l’amie, la collègue que l’on pourrait perdre dans des circonstances similaires.

Et puis derrière, il y a aussi ce mari, trop jeune pour être veuf, avec sa bouille d’adolescent, sa fragilité, sa voix à peine perceptible, accroché aux parents d’Alexia comme on s’accrocherait à une bouée de sauvetage.

Mais justement, qui est ce Jonathan Daval et dans quelles circonstances Alexia et lui se sont-ils rencontrés ?

Jonathan Daval est né le 16 janvier 1984 dans la région de Gray. Il vient d’un milieu ouvrier. Son père décède brutalement quand il a douze ans, les laissant presque sans ressources. Pour pouvoir élever sa nombreuse famille, Martine Henry, la mère, est contrainte de prendre un travail de nuit pour faire des ménages.

La fratrie est composée de huit frères et sœurs. Martine Henry se remarie une seconde fois et donne naissance à son neuvième enfant. Hormis les trois aînés qui sont déjà partis, Jonathan et le reste de sa fratrie ainsi que sa mère et le mari de cette dernière partagent un modeste HLM à Besançon.

Plus qu’une famille, les Daval sont d’abord une espèce de clan qui se serre les coudes à cause des nombreuses difficultés financières auxquelles ils doivent faire face. Les enfants ont été éduqués à la dure, dans des valeurs comme l’honnêteté, le travail et l’épargne.

Mais dans ce milieu ouvrier, le petit Jonathan étouffe et a du mal à trouver sa place. C’est un enfant timide, fragile, complexé par un problème lombaire qui lui vaut de porter pendant un temps un corset orthopédique avec lequel il est contraint d’aller à l’école.

Il est continuellement moqué par les autres garçons, qui le considèrent comme pas assez viril et toujours dans les jupes de sa mère. Il est craintif, fragile et a du mal à riposter et à se défendre. Sa scolarité se déroule normalement, il n’est ni brillant élève ni médiocre. La volonté de s’élever socialement le taraude depuis qu’il est petit car la pauvreté de sa famille lui fait un peu honte.

Et puis en 2005, lors de vacances au ski, il fait la rencontre qui marque un tournant dans sa vie de jeune homme : elle a seize ans, elle est blonde et pétillante et se prénomme Alexia Fouillot. Contrairement à lui, Alexia vient d’un milieu aisé. Avec sa sœur aînée Stéphanie, elles ont toujours été bien entourées par leurs parents, des gens honnêtes, propriétaires d’un PMU, lieu de rencontre conviviale de tous les habitants du village de Gray.

Les deux jeunes gens tombent rapidement très amoureux l’un de l’autre, malgré leurs caractères complétement différents : lui est très timide, un peu introverti, tandis qu’elle est une vraie boute-en-train, une jeune fille vive et pleine d’énergie communicative. Jonathan est impressionné par ce petit bout de femme qui n’a peur de rien et qui aime relever des défis. Ensemble, ils pratiquent la course à pied et Alexia, qui est aussi une excellente nageuse, initie son amoureux à ce sport noble.

Bientôt, la jeune femme présente son amoureux à ses parents qui « l’adoptent » presque instantanément. Jonathan se sent tout de suite à son aise dans cette famille bourgeoise, soignée et chaleureuse, habituée à vivre dans un confort matériel qu’il n’a jamais connu. Les parents l’acceptent tel qu’il est sans le juger, car Jean-Pierre et Isabelle Fouillot sont des gens ouverts qui ne cherchent que le bonheur de leurs deux filles adorées, peu importe la voie qu’elles ont choisies.

Jonathan est totalement subjugué par l’aisance matérielle de sa future belle-famille : ils possèdent une belle maison, Jean-Pierre Fouillot conduit une Porsche, la table de Madame Fouillot est de qualité comme dans les restaurants étoilés, et du cellier surgissent toujours les meilleurs crus pour arroser chaque dîner de famille.

De leur côté, les Fouillot lui ouvrent à chaque fois leurs bras, leur cœur et leur porte, toujours avec une générosité sincère et désintéressée. Lui qui a toujours rêvé de s’élever socialement se fait rapidement à ce standard de vie, s’y habitue avant de l’adopter complétement. Ça sera désormais ça, sa vie.

Après dix ans de vie de couple, les deux amoureux se marient le 10 juillet 2015 à la mairie de Gray. La cérémonie est une réussite, Alexia est rayonnante de beauté et de simplicité dans sa robe blanche, Jonathan porte un costume de velours noir. L’union civile est célébrée par Isabelle Fouillot elle-même, car elle est conseillère municipale. Juste après les célébrations, les deux tourtereaux s’envolent pour les Îles du Pacifique, cadeau de noces du papa d’Alexia.

Source : marieclaire

A leur retour, bronzés et heureux, ils décident de se mettre en quête d’un appartement. Mais la famille de la jeune femme, toujours dans le souci permanent de les épauler dans leurs débuts, leur offre un pavillon ayant appartenu aux grands-parents et que personne n’utilise plus. Ainsi, ils n’auront pas à s’acquitter des charges d’un loyer cher.

Le couple Daval est enchanté ! Le souci du logement résolu, Alexia et son mari s’attellent à la tâche de rénover leur nouveau nid, effectuent eux-mêmes les travaux de peinture, installent chauffage et tuyauterie et meublent tout avec goût. Dès les premières semaines de leur installation dans leur nouvelle maison, le projet de fonder une famille est évoqué par Alexia qui rêve d’avoir un petit bébé. Jonathan se dit enchanté de cette initiative, lui aussi a hâte de devenir papa.

Voilà un aperçu de ce qu’était la vie du couple Daval avant le drame, mais revenons si vous le voulez bien en 2017 pour connaître la suite des événements.

Après les obsèques d’Alexia, célébrées le 8 novembre, contre toute attente et quelques jours seulement après son enterrement, Jonathan reprend le travail dans son entreprise d’informatique. Il continue aussi d’aller dîner chez sa belle-famille presque chaque soir, toujours aussi chagriné et attisant la pitié de tous les gens qui le croise.

Trois mois s’écoulent encore et là, exit le masque de douleur, Jonathan Daval reprend son existence en main sous l’adage de « la vie continue ». Et c’est ainsi qu’il retourne volontiers à ses activités sportives favorites et s’inscrit même à un marathon nocturne organisé dans les montagnes du Jura en pleine saison hivernale. Il passe encore une fois la soirée du nouvel an chez ses beaux-parents qui sollicitent quotidiennement sa présence à leurs côtés, tentant tant bien que mal de combler le vide laissé par leur fille.

C’est que les Fouillot l’aiment tant ce garçon et ont tellement besoin de lui. D’ailleurs, Jean-Pierre déclare même une fois à ses clients du PMU : « Je souhaite à tout le monde d’avoir un gendre comme l’est Jonathan Daval. »

Mais passées les premières douleurs et alors que le village de Gray se remet à peine de cette tempête médiatique créée par ce drame sans précédent, une rumeur commence graduellement à grossir au sujet de Jonathan Daval. Et si, au final, c’était lui, l’assassin de sa femme ?

La rumeur continue ainsi à se propager, gagnant par la même occasion les réseaux sociaux où toutes les théories et hypothèses possibles et inimaginables sont évoquées et débattues. Ébranlés par ce nouveau coup de massue, le couple Fouillot continue d’entourer, de couver son gendre, faisant fi de tous ces racontars.

Isabelle et Jean-Pierre font tout leur possible pour rassurer Jonathan sur le fait qu’ils ne croient pas un mot des rumeurs qui circulent à son sujet et font presque bloc autour de lui pour le protéger du monde extérieur. C’est qu’il semble tellement fragile ce jeune homme ! Hormis le décès tragique de sa tendre épouse, le voilà contraint à faire face à une sordide rumeur, rien ne lui est épargné apparemment !

Mais qui a bien pu lancer une rumeur pareille ? Tout le monde sait que les conjoints sont toujours les premiers en tête de liste des suspects quand un drame de cet acabit a lieu, c’est une chose tout à fait usuelle lors des enquêtes préliminaires, même si beaucoup se voient innocenter au terme de la première garde à vue. Jonathan Daval ne devrait même pas figurer sur cette liste !

Pour les parents d’Alexia, Jonathan est plus qu’un gendre, c’est carrément un fils, LE fils qu’ils n’ont pas eu et c’est ainsi qu’ils l’ont toujours traité depuis qu’il est arrivé la toute première fois chez eux, il y a dix ans de cela.

Mais la rumeur ne se calme pas et devient rapidement une probabilité. C’est ainsi que dès le 29 janvier 2018, moins de quatre mois après la découverte du corps d’Alexia, Jonathan est interpellé par les gendarmes. Son domicile est perquisitionné et le quartier se réveille aux sons des sirènes des voitures de la gendarmerie. Et toujours, la famille d’Alexia est là pour le soutenir au bon moment, d’autant plus qu’il est toujours présumé innocent.

Mais ils ignorent que Jonathan est dans la ligne de mire des enquêteurs depuis le début de l’affaire. Son comportement a été observé par des psychothérapeutes spécialisés dans le langage physique mais aussi par les gendarmes qui ne l’ont pas perdu de vue, et ce, aussi bien lors de la conférence de presse organisée par les parents d’Alexia que lors de la marche blanche et des obsèques. Il semblait toujours sur le point de perdre connaissance, tripotant nerveusement sa mâchoire et s’accrochant désespérément au bras de son beau-père comme pour y chercher du secours.

Source : lexpress

Pour les gendarmes, Jonathan est le suspect numéro un de l’affaire. L’idée selon laquelle Alexia a été assassinée en faisant son jogging est alors écartée ; pour eux, elle a été assassinée bien avant, probablement la veille au soir, dans la nuit du vendredi 27 octobre 2017.

Et ils ne sont pas les seuls à penser cela ! Du côté de la famille, Grégory Gay, l’époux de la sœur aînée Stéphanie, commence lui aussi à douter sérieusement de l’innocence de son beau-frère. La raison ? Il se souvient que durant les premiers jours suivant la mort d’Alexia, Jonathan s’est comporté de façon bizarre ; d’abord en portant l’alliance de sa femme en pendentif autour du cou, ensuite en s’adressant à Isabelle Fouillot en l’appelant « maman ». Certes sa belle-mère n’y voit rien de vraiment méchant mais Grégory soupçonne quelque chose au-delà du simple choc émotionnel qui pourrait marquer un tel tournant dans l’attitude du jeune veuf.

Plus inquiétant, Jonathan qui a dit lors de sa première déposition s’être endormi à minuit la veille du drame aurait menti. L’un de leurs voisins a entendu sa voiture entrer dans le garage vers une heure du matin cette nuit-là. Mais encore, ce véhicule de fonction fourni par le patron de Jonathan pour effectuer ses déplacements professionnels, est en fait équipé d’un traqueur, sorte d’outil de traçage qui enregistre tous les déplacements avec heure et localisation à l’appui.

Il s’avère alors que la voiture n’a pas seulement bougé à une heure du matin mais aussi sept heures plus tard, moment durant lequel Jonathan aurait pu charger le cadavre de sa femme dans le coffre pour l’emmener au Bois des Moulins. Et effectivement, le traqueur de la camionnette blanche signale que Jonathan s’est bien rendu dans le bois en question sur les coups de huit heures et demie du matin.

Un élément de plus : l’un des pneus avant de la voiture contient un défaut de fabrication, défaut qui a bien été retrouvé sur les empreintes laissées par la roue sur la terre. Une autre preuve irréfutable a été révélée au grand jour : le drap blanc dans lequel a été enroulé le corps d’Alexia faisait partie d’un lot de linge qu’elle avait acheté un an auparavant. Sa mère, Isabelle, n’a aucun mal à l’identifier.

À partir de ce moment et avec toutes ces preuves à l’appui, l’étau commence à se resserrer autour Jonathan Daval qui continue pourtant à nier les faits avec énergie : non, ce n’est pas lui l’assassin d’Alexia, il l’aimait beaucoup trop pour cela, il n’aurait jamais pu lui faire du mal, à toucher à un seul de ses cheveux ! Mais les gendarmes ne le croient pas, ne le croient plus. Trop de preuves accablantes et concrètes pèsent à présent sur lui pour qu’il prétende le contraire. Les enquêteurs veulent en savoir plus, et cherchent à connaître un peu mieux la vie que menait ce couple si ordinaire.

Le 30 janvier 2018, dans les locaux de la gendarmerie de la Saône, Jonathan est en garde à vue depuis trente heures déjà, et demande à voir la personne qui l’a interrogé. Il a des aveux à lui faire.

Les gendarmes sentent à ce moment qu’ils ne se sont pas trompés, voilà que le suspect demande lui-même à parler, signe qu’il souhaite probablement libérer sa conscience.

Sans le presser, le gendarme laisse au suspect tout son temps pour prendre sa respiration. Doucement, d’une voix chevrotante, presque atone, Jonathan Daval déclare :

« Je crois que c’est moi qui ai fait ça… Mais ce n’était pas volontaire de ma part, c’était un accident ! »

Il marque une pause, le gendarme ne le perd pas du regard. Il reprend son souffle et raconte la suite des événements :

« Je lui ai mis ses vêtements de sport, ses baskets rose fluo qu’elle a l’habitude de porter pour aller courir, je lui ai mis ses lunettes de soleil, puis je l’ai enroulée dans le drap et j’ai chargé son corps dans le coffre de ma camionnette de fonction… »

On lui donne un verre d’eau, il le boit d’un trait et continue son récit :

« Je ne savais plus du tout quoi faire, j’ai attendu longtemps à bord de mon véhicule, j’étais complétement paniqué, perdu… Vers huit heures du matin, j’ai enfin pris la route, j’ai roulé pendant une heure sans savoir ce que je faisais ni où j’allais, j’étais comme hors de mon corps et de ma conscience, dans un état second… Finalement, j’ai décidé de prendre le chemin du Bois des Moulins. »

Pour la suite, Jonathan crée un scénario de toutes pièces pour faire croire que sa femme a été assassinée par un rôdeur qui passait par là pendant qu’elle faisait son jogging. C’est pour cela qu’il l’a habillée de ses vêtements de sport, qu’il lui a mis ses lunettes de soleil.

Il a cherché longtemps un lieu propice pour la cacher, au fond du bois, où il a placé son cadavre entre deux bûches en le dissimulant tant bien que mal avec des branchages et des feuilles. Puis il a récupéré le portable d’Alexia, a jeté un dernier regard circulaire avant de monter dans sa voiture et rouler dans le sens inverse.

La matinée du samedi 28 octobre, il l’a passée à se déplacer à gauche à droite, repoussant l’heure de rentrer chez lui. Il se rend chez son patron récupérer une imprimante commandée par un voisin, il rend visite à sa mère dans le village voisin, il fait ensuite une halte chez son beau-père qui le trouve bien jovial et souriant, lui offre un café et fait un brin de causette avec lui. Et durant toute la matinée, avec le téléphone d‘Alexia, il envoie des textos. D’abord à Stéphanie Gay, sa belle-sœur, puis à sa belle-mère, Isabelle Fouillot. Des textos où c’est « Alexia » qui parle sur un ton habituel, anodin et jovial :

« Coucou les filles, je passe à la maison tout à l’heure ! Bisous ! »

Ces textos ont bien été reçus par les parentes de la jeune femme qui n’y ont vu que du feu. Donc elles sont restées à l’attendre, même si elle avait un peu de retard ; de toute façon, elle n’est pas à quarante minutes de jogging près.

Et là, Jonathan s’arrête, mais les gendarmes veulent en savoir plus. Maintenant qu’il a lâché le morceau, quel a été le motif pour tuer sa femme ? Reprenant lentement ses esprits, l’assassin fait une révélation des plus inattendues qui jette immédiatement un froid dans la salle d’interrogatoire :

« C’était une hystérique, elle me battait, elle m’a même brisé une côte une fois, c’est qu’elle était sportive, musclée et me dépassait d’une bonne tête… Je ne savais pas comment l’arrêter quand ça la prenait… Il lui arrivait d’avoir des crises terribles et elle pouvait tout fracasser sur son passage… Pour la maintenir, je me jetais souvent sur elle et l’entourais de mes bras jusqu’à ce qu’elle se calme et c’est ce qui est arrivé cette nuit-là, mais sans me rendre compte, je l’ai étouffée ; elle était à plat ventre sur le lit. Elle ne s’est pas réveillée… »

Un mari battu ! L’ultime révélation, le tabou absolu !

Source : letelegramme

Jonathan dresse alors un portrait d’une autre Alexia, bien loin de la jolie blonde équilibrée et facile à vivre que tout le monde connaît. Il se positionne en victime, victime de violences domestiques qu’il n’a jamais osé avouer à personne de peur de moqueries et de représailles. Il la décrit comme une schizophrène, une sorte de docteur Jekyll et de Mr Hyde refoulée : d’un côté calme et normale, d’un côté violente verbalement et physiquement. Daval, en pleurs, raconte que les crises de sa femme surgissaient subitement, sans signe avant-coureur.

D’ailleurs, son avocat, Maître Randall Schwerdorffer, reprend fidèlement ses propos à son tour devant la presse et les caméras, venues en grand nombre devant le poste de gendarmerie le lendemain des aveux choc de Jonathan Daval. Le bâtonnier annonce que son client a été continuellement violenté, rabaissé, humilié par sa femme, sujette à des crises d’hystérie vertigineuses et incontrôlables. Face à une telle furie, Jonathan ne pouvait pas se défendre.

Les propos de Maître Schwerdorffer ne sont pas bien accueillis et génèrent tout de suite beaucoup de malaise parmi les journalistes. En gros, Alexia a été responsable de sa mort en quelque sorte, elle n’avait qu’à ne pas s’en prendre à son mari, c’est un peu ça l’idée générale.

La nouvelle fait l’effet d’une bombe dans le paisible village de Gray, déjà très ébranlé par toute cette affaire et ça ne se limite pas seulement au niveau régional. Les déclarations de Daval jointes à celles rendues publiques par son avocat choquent la France entière et font sortir de leurs gonds les féministes et les associations type SOS Femmes battues.

Même Marlène Schiappa, la Ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, ne reste pas insensible à ces propos, et dès le lendemain, au cours d’une assemblée de la Chambre des Députés, elle fait part de son dégoût et sa colère face à ce qu’elle a entendu la veille dans les médias.

Dans la Saône, les gendarmes sont devant un dilemme : et si Jonathan Daval disait vrai ? Et s’il y avait retournement de situation, lui en victime repentante et sa femme en bourreau ?

Au fur et à mesure des interrogatoires avec le suspect, ils découvrent le revers de la médaille. Vraisemblablement, tout n’était pas si rose dans cette union qui commençait à battre de l’aile depuis quelques années déjà et pour un motif qui a toute son importance : l’absence d’enfant.

Depuis le début de leur mariage, Alexia fait comprendre à son mari qu’elle veut des enfants rapidement, elle se sent prête et ils ont l’environnement adéquat pour concrétiser ce projet de maternité : ils sont jeunes, possèdent une jolie maison, sont en couple depuis longtemps, se connaissent parfaitement bien l’un et l’autre, ont célébré leur mariage, ont de bons salaires, alors il manque le petit plus pour sceller leur union : un bébé. Alexia sait qu’elle souffre du syndrome des ovaires polykystiques qui peuvent faire barrage à une éventuelle grossesse, mais elle décide de tenter le tout pour le tout.

Alors ils essayent, d’abord naturellement, mais en vain. Ils attendent un an, deux ans, trois ans, et Alexia ne tombe pas enceinte. Elle décide alors, d’un commun accord avec son conjoint, d’avoir recours à la science et de suivre un programme médical, voire même d’opter pour la fécondation in-vitro en dernier lieu si rien ne marche. Jonathan accepte contre son gré, mais il veut tellement lui faire plaisir.

Alexia est alors mise sous traitement hormonal. C’est un traitement lourd, composé d’une longue liste de cachets qu’elle doit prendre tout au long de la journée à des heures bien précises sans compter les injections deux fois par semaine. Jonathan de son côté ne comprend pas cette idée pressante d’avoir un enfant à tout prix.

Mais les résultats se font attendre, on demande à Alexia de patienter, que c’est toujours comme ça dans les processus de fertilisation artificielle, mais elle perd espoir.

Graduellement, la situation tourne à l’obsession, Alexia ne supporte plus de voir des femmes enceintes ou accompagnées de leurs bébés, elle se sent terriblement en manque, et commence à reprocher cette situation à Jonathan qui ne fait rien pour l’aider.

C’est à partir de ce moment que les choses tournent véritablement au vinaigre. À cause peut-être des effets secondaires de son traitement hormonal qui la rend irritable, à cause peut-être de Jonathan qui se montre de plus en plus insensible et détaché de la situation, Alexia devient irascible, frustrée, violente, d’abord verbalement puis physiquement.

Il ne se passe plus un soir, plus une journée sans que mari et femme n’aient un accrochage. La jeune femme, au bord du désespoir et très remontée contre l’homme qui partage sa vie, l’accuse d’être le responsable numéro un de leur infertilité, qu’il n’est qu’un moins que rien, un impuissant, incapable d’avoir une éjaculation comme tout homme qui se respecte.

Face aux insultes et aux reproches blessants, Jonathan riposte toujours avec du silence où, quand la situation dégénère, il maintient fortement Alexia dans ses bras pour tenter de la calmer. Mais les choses ne s’arrangent pas ; pire, le malaise gronde et s’intensifie, le ressentiment avec.

Source : francetvinfo

Et cela ne s’arrête pas là ! Quand il n’est pas à « sa portée », Alexia lui envoie plusieurs messages et textos, plus d’une vingtaine par jour, où elle l’insulte, le dédaigne, lui dit qu’il est un incapable. Un harcèlement psychologique quasi-quotidien que le mari tente tant bien que mal d’encaisser et de mettre sur le compte du traitement hormonal qu’elle prend. Mais il a déjà l’impression de la perdre, que leur couple commence à couler petit à petit.

Pour donner écho à ces nouvelles révélations choc, Maitre Randal Schwerdorffer, l’avocat de Daval, choisit la presse pour relayer la vie intime et les problèmes de couple vécus par son client. Une chose est sûre, il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Ne mâchant pas ses mots et sans égard pour la famille de la défunte, l’avocat dresse le portrait d’une épouse castratrice, harcelante et dominante :

« Alexia et Jonathan n’étaient pas fait pour être ensemble ; cette fille, vu son âge et ses attentes, avait besoin d’un vrai mec, un mec qui assurait sexuellement et elle le reprochait à Jonathan : t’es un impuissant, tu bandes pas, t’es qu’une merde ! En gros, soit t’es au niveau, soit tu dégages ! » raconte-t-il.

Nous avons donc là un couple qui se déchire à cause d’un problème d’enfants, une épouse qui ne décolère pas face à ce mari qu’elle ne juge pas à la hauteur, et celui-ci, dans un accès de colère qu’il ne parvient plus à contrôler, la tue pour se débarrasser d’elle et du problème qui empoisonne leur vie. C’est là la thèse du meurtre qu’avance Jonathan Daval aux gendarmes, c’est LUI la véritable victime de cette histoire, pas Alexia !

Les parents de la défunte, déjà au bout du gouffre depuis les aveux de ce gendre qui leur a menti sur toute la ligne, qui a abusé de leur confiance, profité de leurs largesses, et qui a surtout si bien joué cette macabre comédie devant tout le monde pendant des semaines, décident de contre-attaquer, horrifiés et bouleversés à l’idée que le souvenir de leur fille soit ainsi publiquement souillé.

Devant les caméras de France 2, la famille Fouillot apparaît digne, sans colère et sans ressentiment. Pour eux, Alexia n’a jamais été violente, elle avait son caractère mais était incapable de tomber dans une telle spirale de haine ! Grégory Gay, le beau-frère de la victime, appuie ces déclarations en disant que Jonathan Daval était toujours prévenant, gentil et aux petits soins avec sa femme et qu’il ne semblait pas craintif d’elle, bien au contraire. Son indulgence était le signe d’un attachement amoureux authentique et sans hypocrisie.

L’image renvoyée par ce papa et cette maman meurtris mais dignes, souriants et gentils malgré leur intense douleur, émeut instantanément la France entière.

La thèse de la mort accidentelle devient alors plus que discutable, presque mensongère et heureusement, la médecine et les légistes sont là pour le prouver. Durant l’autopsie, ils découvrent que le corps d’Alexia a été martyrisé de façon violente. L’étouffement accidentel dont parle Jonathan est balayé : d’un point de vue clinique, on ne peut tout simplement pas étrangler quelqu’un allongé à plat ventre sur un lit, c’est un processus long et douloureux qui dure plusieurs minutes avant que la victime ne rende son dernier souffle.

Au final, le rapport des légistes est accablant et fait froid dans le dos : lésions multiples, traces de strangulation sur le cou, traces de coups violents, asphyxie par voie nasale. En d’autres termes, Alexia a tout simplement été étranglée, rouée de coups, blessée et même amputée d’un pied par son mari.

Suite à ses aveux, Jonathan Daval est envoyé en réclusion provisoire en attendant que de nouvelles pièces viennent s’ajouter à son dossier.

Le 7 décembre 2018, à la demande de l’avocat des parents d’Alexia, Jonathan Daval fait l’objet d’une confrontation avec la famille Fouillot. Elle dure vingt heures et se solde par de nouvelles révélations de l’accusé qui craque devant sa belle-mère et avoue avoir volontairement tué Alexia. Il avoue par la même occasion que la thèse de la mort accidentelle est fausse. Toutefois, il nie avoir brûlé sa femme dont le corps a été retrouvé par les gendarmes à moitié calciné. Mais alors, qui l’a brûlé ? Un complice ? Quelqu’un autre que Daval ?

La réponse à cette question intervient lors d’une dernière reconstitution organisée le 17 juin 2019 dans le Bois des Moulins, à l’aube. Jonathan Daval, menotté et guidé par la police, éclate encore une fois en sanglots et avoue avoir lui-même mis le feu au cadavre d’Alexia, après lui avoir assené plusieurs coups de poing au visage, l’avoir étranglé et lui avoir sectionné le pied gauche avec une hache. Ses propos sont reportés immédiatement après la fin de la reconstitution par le procureur de Vesoul, Emmanuel Dupic, devant les caméras des chaînes nationales.

Pour les parents de la victime, la boucle est bouclée, le soulagement de connaître enfin la vérité après plusieurs mois de calvaire, de mensonges et de comédie.

Le 8 juin 2020, Isabelle et Jean-Pierre Fouillot accompagnés de leur fille Stéphanie Gay ont été les invités de l’émission « Ça commence aujourd’hui » durant laquelle ils ont livré leur propre vision de ce drame qui a brisé leur vie.

En France, entre le mois d’octobre et novembre 2020, l’affaire Daval est revenue sur les devants de la scène médiatique, jusqu’ici saturée par l’actualité Covid et c’est ce qui a permis aux personnes qui ne connaissent pas ou peu l’affaire de pouvoir enfin la découvrir.

Après plusieurs audiences reportées à cause de la pandémie de la COVID-19, le procès de Jonathan Daval, poursuivi pour homicide volontaire, s’est finalement ouvert le 16 novembre 2020 aux assises de la Haute-Saône. Après cinq jours, cinq jours éprouvants de face à face entre tous les protagonistes de cette affaire, le verdict final est tombé le 21 novembre 2020 : Jonathan Daval a été condamné à vingt-cinq ans de réclusion criminelle.

Malgré leurs rares sorties médiatiques depuis la découverte du corps de leur fille, le 30 octobre 2017, le couple Fouillot a su gagner l’estime de tout un chacun par leur approche pacifiste et leur attitude digne malgré une immense douleur. Ils tentent aujourd’hui de mener une vie presque normale malgré les nombreux chocs subis et assurent que le processus de pardon à l’égard de Jonathan Daval, qu’ils ont sincèrement aimé par le passé, sera long et demandera beaucoup de concessions.

Alexia Daval, jeune femme de 29 ans, disparaît mystérieusement en allant faire son jogging. Son mari Jonathann Daval, ne la voyant pas revenir de la journée, signale sa disparition aux gendarmes. Deux jours après, le corps à moitié calciné d’Alexia est finalement retrouvé par les gendarmes de la Saône.

Mais aussi étrange que cela puisse paraître, les soupçons vont commencer à peser sur ce mari si fragile et éploré, mettant la lumière sur les zones d’ombre et révélant l’un des problèmes majeurs qui rongeait ce jeune couple d’apparence si idyllique !

 

Les sources :


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