Fritz haarmann, le vampire de Hanovre

Fritz haarmann, le vampire de Hanovre

Nous sommes à la fin mai 1924, lorsque des enfants qui se baignent dans la Leine, une rivière qui traverse la ville d’Hanovre, font une macabre découverte. Ils tombent sur des morceaux de crânes et des ossements par dizaines. Sans plus tarder, les enquêteurs s’intéressent à une trentaine d’individus, dont un certain Fritz Haarmann. Ces individus sont connus par les services de police en tant qu’homosexuels susceptibles d’avoir commis ces atroces meurtres. Qui a donc commis ses crimes . . .

Le reste de ce contenu est réservé aux abonnés. Pour voir le player et écouter l'épisode en entier, vous devez vous inscrire et choisir un niveau d'abonnement.

Ne vous inquiétez pas, vous avez une période d'essai de 7 jours pendant laquelle vous pouvez même écouter tous les podcasts précédents.

Pour le faire, cliquez ici : https://lecoinducrime.com/connexion/

 

Les sorcières de Salem: entre mythe et réalité

Les sorcières de Salem: entre mythe et réalité

Cliquez ici pour en savoir plus

Depuis toujours nous avons entendu parler de sorcières, que ce soit à travers des livres, des films, des contes ou des dessins animés, et dans l’imaginaire populaire, c’est toujours cette méchante vieille femme biscornue avec une grosse verrue sur le nez, ayant un chat noir, un chaudron et se déplaçant sur un balai. Pourtant, l’histoire que nous allons vous raconter aujourd’hui parle de sorcières d’un tout autre genre.

En 1692, dans le tout jeune État du Massachusetts, Abigail Williams et sa cousine Betty Parris, deux jeunes filles appartenant à la très rigoriste communauté puritaine de Salem, commencent à montrer des signes inquiétants de possession démoniaque. Très vite, d’autres filles vont se joindre à elles prétextant avoir les mêmes symptômes.

Pour leur communauté en proie aux superstitions, tout ceci n’a qu’une seule explication : elles ont été ensorcelées, quelqu’un leur a jeté un sort, mais qui et pourquoi ?

Commence alors l’un des procès de sorcellerie les plus longs, les plus notoires et les plus retentissants de l’histoire des États-Unis où pas moins d’une centaine de personnes seront arrêtées et accusées de commerce avec le diable tandis que quarante autres seront condamnées à la potence.

podcast sorcières de salem

Source : wellingtonwea

Mais alors comment toute cette mystérieuse affaire a commencé ? Dans quel contexte historique tout cela s’est déroulé ? Et si Abigail Williams, Betty Parris et les autres avaient tout inventé pour se venger ?

C’est ce que je vous invite à découvrir avec moi dans notre affaire criminelle d’aujourd’hui qui nous mène tout droit dans l’ambiance des premières colonies américaines, alors sous le joug de l’obscurantisme puritain.

La Barbade, Caraïbes, septembre 1680.

Assis dans son fauteuil en rotin, Samuel Parris se félicite d’avoir fait une si bonne affaire. Son achat, il l’a payé trois fois rien ce matin, un prix bradé car la propriétaire, Suzana Endicott, voulait se débarrasser de son « fardeau » le plus vite possible.

L’achat en question est un jeune couple d’esclaves : John l’Amérindien et Tituba la Haïtienne. Auparavant, le couple vivait encore chez Suzana Endicott qui les avait achetés séparément. Alors que John est entré très jeune à son service, Tituba l’a rejoint que deux années plus tôt et ils ont fini par s’amouracher sous son toit.

Craignant le scandale qui en découlerait si un bâtard mulâtre venait à naître, Madame Endicott, en bonne chrétienne craignant l’Église, a vite fait de les marier.

Mais depuis que Tituba est entré à son service, des choses étranges ont commencé à se produire comme cette fois où un coq noir est entré dans le salon, ou encore cette fois où le sucrier a fait tout seul une pirouette avant de s’échouer sur le plancher !

Plus d’une fois, Suzana Endicott a surpris le jeune couple s’échangeant des regards malicieux et entendus quand des choses pareilles se produisaient, plus d’une fois elle les a entendus ricaner dans son dos : il est clair qu’ils conspiraient pour lui faire peur et l’assassiner dans son sommeil afin de mettre la main sur ses biens. Elle soupçonne surtout Tituba d’être à l’origine de ces « phénomènes surnaturels », sachant que tous les esclaves venus d’Haïti pratiquent la magie vaudoue, employée aussi bien pour guérir que pour nuire.

Les continuels maux de tête de Suzana Endicott, ses douleurs à l’estomac, ses boutons sur la nuque et sous les aisselles ne pouvaient trouver leur origine que dans un pantin confectionné à son effigie par la redoutable épouse de John.

Non, décidément, elle ne pouvait plus en supporter davantage. Le moment était donc venu pour qu’elle se débarrasse une bonne fois pour toutes de l’homme et de la femme.

La veille de leur « vente », elle leur dit :

« Ramassez vos affaires, demain vous irez au marché d’esclaves ! »

L’Amérindien John, d’habitude si silencieux et orgueilleux, a alors perdu toute contenance et s’est jeté à ses pieds pour la supplier de ne pas le séparer de sa femme.

« Imbécile ! Je demanderai à ce qu’ils vous prennent ensemble  ! »

Samuel Parris a repéré le couple sur la place principale de Bridgetown, l’Indien a les cheveux lâchés sur les épaules et la femme africaine est vêtue d’une toilette rouge criarde, sûrement héritée de quelque prostituée de passage. À cause du soleil écrasant, mari et femme ont la tête couverte de pauvres chapeaux de pailles et le peu d’affaires qu’ils possèdent tiennent dans deux baluchons posés à leurs pieds.

Autour d’eux, des voix masculines s’élèvent pour proposer les enchères. Plus loin, leur ancienne propriétaire est assise dans une calèche, la tête protégée avec une ombrelle, guettant la progression de la vente et attendant un signe du marchand d’esclaves, une fois les négociations terminées.

Samuel Parris s’est approché de plus près pour inspecter la physionomie du couple, vérifier s’ils ne souffrent pas de quelque infection de peau ou tout autre type de maladie. Il tâte les muscles de John, inspecte les dents de Tituba, renifle leur haleine à tous les deux avant de trancher. Ils ont l’air en parfaite santé, le garçon peut abattre la tâche de deux hommes, la fille paraît un peu effrontée mais tout de même assez solide aussi, il est clair qu’ils pourront travailler les quarante prochaines années sans problèmes et leurs futurs enfants prendront la relève en temps voulu.

John a cette mine renfrognée et fermée propre aux Amérindiens tandis que les yeux noirs et étincelants de Tituba jettent des éclairs en direction de Samuel Parris alors qu’il remet les trois pièces d’or à Suzana Endicott. Celle-ci, aussitôt l’argent glissé dans sa bourse, disparaît à bord de sa calèche sans leur jeter un regard.

Le soir même, le couple s’attelle déjà à la tâche dans la maison de leur nouveau maître, Tituba s’affairant dans la cuisine et John montant la garde dans le jardin de bananiers, une machette accrochée à sa ceinture.

Né à Londres en 1653, Samuel Parris est le deuxième fils d’un négociant en tissu, propriétaire de plusieurs terres dédiées à la production du tabac dans les Antilles, alors colonie anglaise outre-mer. Il passe ses premières années en Angleterre avant de rejoindre son père avec le reste de la famille à la Barbade. Seulement, à la mort de ce dernier, Samuel Parris voit l’essentiel de son héritage raflé par son frère aîné comme il est alors de coutume à cette époque. À lui, il ne reste plus qu’un lopin de terre tout juste suffisant pour y planter des tubercules.

En décembre 1680, il met en vente son terrain et, accompagné de John et Tituba, il embarque pour Boston aux États-Unis dans l’espoir de faire fructifier le petit capital qu’il lui reste. L’une de ses sœurs cadettes y vit déjà avec son époux.

Il ne se passe pas beaucoup de temps avant que Samuel Parris n’épouse Elizabeth Eldridge, fille d’un pasteur originaire de Newcastle. Le couple s’installe à Salem Village dans une modeste maison en bois.

Il est bon de rappeler que les premières communautés installées au nord-est des États-Unis, plus précisément dans le Maine et le Massachussetts, sont des communautés puritaines venues essentiellement d’Angleterre et des Pays-Bas. Les Parris ne dérogent pas à la règle, d’ailleurs Samuel projette de devenir pasteur de Salem Village, titre qu’il obtient sans grande peine.

podcast fr sorcières de Salem

Source : letemps

À présent, laissez-moi vous donner un aperçu sur la vie quotidienne dans ces colonies pendant la deuxième moitié du xviie siècle afin de mieux vous imprégner de l’atmosphère du récit.

Tout commence lorsque, marginalisée et mise au ban de la société en Angleterre où elle fait continuellement l’objet de poursuites, la communauté puritaine décide d’embarquer pour le Nouveau Monde en 1620. Pour ces religieux très rigoristes, le but est de trouver une terre vierge dépourvue de péchés, une terre où leur communauté pourrait enfin vivre sans craindre les persécutions de l’Église anglicane. Les dogmes puritains sont extrêmement stricts, le mode de vie très austère, la pureté est l’un des socles fondateurs de la morale et la pratique du jeûne est très courante, toujours dans cet esprit de purification du corps et de l’esprit.

Avec cela, il y a l’angoisse permanente de déplaire au créateur, de ne pas être suffisamment à la hauteur, alors il faut redoubler d’efforts et s’infliger toutes sortes de privations. Les familles abattent quotidiennement des tâches en fonction de leur âge et de leur sexe : les hommes et les petits garçons tirent la charrue dans les champs et cultivent l’orge et le maïs pour subvenir aux besoins de la famille tandis que les femmes et les fillettes travaillent d’arrache-pied dans la cuisine, tissent, cousent, vont puiser l’eau à la rivière, élèvent les enfants.

Les puritains veillent toujours à rester sur le droit chemin, à avoir une vie saine et la plus éloignée possible des tentations et des dépenses. Ils ont alors l’intime conviction qu’en se privant de nourriture, de divertissements et de tout autre plaisir, ils accèderont au titre « d’élus ».

Les fêtes de Noël et de Pâques ne sont pas célébrées, la consommation d’alcool et de tabac strictement interdite, toute manifestation de joie est d’ailleurs désapprouvée et remplacée par la prière, les repentances et parfois même l’auto-flagellation et l’automutilation, des pratiques vivement encouragées même chez les enfants.

Quand la prière et le jeune ne suffisent plus pour éradiquer les fléaux de la sécheresse, de la grêle ou des sauterelles, ils ont recours à d’autres moyens : les rituels d’exclusion censés « nettoyer » la communauté d’éventuels « parasites », autrement dit ceux dont la piété est jugée pas suffisamment profonde et qui pourraient porter préjudice à l’équilibre de tous, et les condamner à l’enfer. Ces exclus sont alors chassés sans ménagement avec interdiction de faire demi-tour, quitte à ce qu’ils meurent de faim ou de froid en chemin.

L’habillement constitue aussi un signe distinctif de leur appartenance : larges chapeaux hauts et capes noires pour les hommes, coiffes blanches couvrant les cheveux et chasubles de laine amples pour les femmes. Les bijoux, les coiffures extravagantes, les parfums, les couleurs vives et les étoffes coûteuses sont prohibées ; l’essentiel est de paraître modeste et de faire disparaître toutes les parties de l’anatomie susceptibles d’inciter au péché, surtout chez les femmes éduquées comme étant les gardiennes de la morale et les seules en mesure de ne pas inciter les hommes à sortir du droit chemin.

« Les communautés puritaines étaient en perpétuelle recherche des traces du diable car pour elles, il pouvait prendre différentes incarnations. Le crime le plus réprouvé est celui de la bestialité, à savoir des rapports sexuels consentis entre un homme et une femme non mariés. » raconte l’historien Jean-Claude Le Glaunec.

Salem est fondée en 1626 et Boston en 1630. D’autres villages voient également le jour. Tous sont construits autour d’une église, souvent entourés d’une espèce de forteresse servant à protéger les habitants des perpétuelles menaces locales : les attaques d’animaux sauvages et les invasions des tribus amérindiennes dont la violence génère une peur quasi-quotidienne parmi les villageois.

Les tribus amérindiennes des Wampanoag et des Powhatans qui assistent chaque jour au rapt de leurs terres par ces nouveaux venus de l’ancien continent n’ont d’autre choix que d’avoir recours à la technique du scalp pour se venger. Plusieurs villageoises parties puiser de l’eau à la rivière sont d’ailleurs retrouvées éventrées et le cuir chevelu arraché.

Pour arrêter les massacres, le gouvernement royal décide d’une solution à l’amiable durant laquelle le chef des Wampanoag accepte de signer un contrat d’entraide avec les colons, sorte de feuille de route qui stipule des relations plus cordiales, basées essentiellement sur le négoce et le troc de biens communs comme le tabac, les peaux d’ours, les pommes de terre, le maïs, le coton et les armes.

Société recluse, machiste, codifiée, entourée d’interdits, vivant dans la peur permanente d’éventuels châtiments divins, les puritains commencent peu à peu à s’isoler et à se “ghettoïser” derrière les murs de leurs forteresses en bois. Cette isolation volontaire est d’ailleurs l’une des principales causes des tragiques événements à venir et dont Salem Village constituera le décor de fond.

Depuis qu’il s’est installé dans sa nouvelle patrie américaine, Samuel Parris est entré dans les fonctions de ministre de l’Église du village. Dans cette contrée sauvage et au climat rigoureux de Nouvelle-Angleterre, il se sent plus proche de Dieu, plus apte à servir sa parole et plus éloigné des tentations de la chair, comme c’était le cas quand il vivait encore aux Antilles.

Plusieurs années se sont écoulées depuis qu’il a embarqué dans cette caravelle à destination des États-Unis en compagnie de John et Tituba. À présent, il est devenu notable et à la tête d’une famille nombreuse. Sa femme Elizabeth a donné naissance à trois enfants : Thomas, Elizabeth dite « Betty » et un troisième garçon baptisé Caleb. Depuis quelques mois, un quatrième enfant est venue rejoindre la famille, une petite fille prénommée Abigail Williams, la nièce de Samuel dont les parents viennent de mourir d’une épidémie de rougeole.

Abigail, âgée de dix ans, a été recueillie par son oncle dans un élan de charité chrétienne mais dans le sens où sa présence devra aussi être utile à Madame Parris. Elle devra l’aider dans tous les travaux ménagers, la cuisine et l’éducation du bébé Caleb. Autrement, la nourrir, la vêtir et la loger serait considéré comme une folle dépense. C’est aussi cela, la moralité puritaine.

Quoi qu’il en soit, la fillette se lie rapidement avec sa cousine Betty âgée de huit ans, pour laquelle elle devient une sorte de mentor et une compagne de jeu.

Abigail Williams est une enfant éveillée et souvent entêtée et la petite Betty cherche à la copier dans tous ses faits et gestes, comme il est d’usage chez les petites filles à cet âge. Quand elles n’aident pas l’esclave Tituba et Madame Parris dans les travaux ménagers, les deux cousines passent le plus clair de leur temps dans le grenier de la maison à se raconter des histoires qui font peur. Parfois, le révérend Parris les emmènent avec lui en calèche dans d’autres villages pour vendre ou échanger des marchandises. Ces sorties, bien que rares, constituent la seule fenêtre sur le monde à l’extérieur du village de Salem.

Quand l’Amérindien John part à la chasse en compagnie de Tom, l’aîné des enfants, les petites filles se faufilent derrière eux et les suivent jusque dans les bois alentour où, cachées derrière un arbre, elles observent tout le rituel de la capture d’animaux destinés à l’abattage. Quand John plante son couteau dans la gorge d’un élan, Abigail et Betty répriment un cri sans pour autant quitter la scène des yeux. La vue du sang giclant de l’animal exerce sur elles une grande fascination morbide.

Pendant les longues nuits d’hiver, Tituba raconte aux fillettes des légendes et des histoires sur la magie vaudoue dans laquelle elle a baigné durant son enfance sur l’île d’Haïti. Elle leur fait le récit fantastique de tortues marines, de poupées épinglées et accrochées à des arbres et de prophétesses capables de déclencher des éruptions de volcans. Chaque nuit, ces histoires au parfum tellement étrange et exotique tiennent les petites filles en haleine, les effrayant et les fascinant en même temps.

Au début de l’année 1691, Salem Village est devenu le refuge de plusieurs rescapés venus d’autres villages de la Nouvelle-Angleterre pour fuir les persécutions des tribus indiennes qui ont mis le feu à leurs habitations. La communauté puritaine vit alors l’une des périodes les plus noires de son histoire où elle se sent continuellement traquée et menacée.

village de Salem

Source : encyclopedia2

Les survivants racontent comment des jeunes bergers partis avec leur bétail dans les bois n’en sont plus jamais revenus. Leurs scalps ont été ramenés à leurs parents par les Indiens qu’une semaine plus tard.

Certains évoquent plutôt le mystérieux « homme en noir » sans parvenir à lui attribuer une identité précise : est-ce un fantassin français, ennemi des troupes anglaises, un Indien de la tribu des Narragansetts dont la légende raconte qu’ils sont des géants mangeurs de chair humaine ou une autre entité plus dangereuse encore ?!

Durant le service religieux du dimanche, le révérend Parris appelle ses paroissiens à entamer un jeûne de trois jours pour éradiquer le mal. Les trois jours de privation alimentaire s’écoulent sans apporter aucune amélioration ni aucun réconfort.

L’année 1691 marque aussi l’un des hivers les plus redoutables avec des températures frôlant dangereusement les -30 degrés. Dans les maisons, le bois pour les cheminées commence sérieusement à manquer, beaucoup meurent de froid pendant cette période. Après l’épisode hivernal, c’est au tour des champs d’être envahis au printemps par l’ergot de seigle, contraignant les fermiers à brûler plus de la moitié des récoltes. Le spectre de la famine commence à menacer.

C’est tout naturellement que l’ensemble des villageois se tournent vers le révérend Parris à la recherche de réconfort spirituel. Pour toute solution, ce dernier propose à ses paroissiens de chanter des psaumes et de jeûner encore et encore pour calmer la colère divine qui s’est abattue sur eux. La nuit, beaucoup ont du mal à trouver le sommeil : se peut-il qu’il y ait un pécheur parmi eux ?

« Regardez à l’intérieur de vous et vous trouverez le péché dont vous ne vous êtes pas repenti ! » leur ordonne Samuel Parris lors du service religieux.

La vie des puritains est ainsi faite d’éternelle introspection, sans aucune possibilité d’extérioriser son ressenti, de soulager sa conscience et de s’épancher. Beaucoup en souffrent mais savent qu’en parler serait aussi condamnable que s’ils péchaient. Beaucoup gardent aussi à l’intérieur de leurs âmes des passions refoulées et des pulsions honteuses. Le sexe est l’un des plus grands tabous du puritanisme et sa fonction se limite uniquement à assurer une descendance à un homme, autrement cela serait considéré comme de la luxure et de la débauche.

Dissimuler, camoufler incessamment ses sentiments mais à quel prix et jusqu’à quel point ?

Pour les puritains, les malheurs ne surviennent jamais sans raison : si l’ire divine est devenue tellement impitoyable ces derniers temps, il faut impérativement tenter de l’étancher en redoublant d’efforts et en faisant pénitence. Il est clair que dans cet univers austère régi par la religion 24 h/24 h, le moindre changement climatique, le moindre souci quotidien trouve sa réponse dans la punition divine. Sinon, il peut y avoir une autre explication, celle redoutée par tous : Satan.

Et comment Satan peut-il s’introduire dans des maisons aussi pures où seule la Bible est tolérée en tant que lecture ? La réponse se trouve peut-être au sein même du foyer des Parris où, depuis quelque temps déjà Abigail, Betty et Tituba commencent à se livrer à de drôles de rituels. À l’approche de l’adolescence, et bien que vivant dans un cocon protecteur loin de toute forme de tentation, les deux cousines commencent d’ores et déjà à songer à l’autre sexe.

— Le marquis m’a rendu visite hier soir ! » dit malicieusement Abigail à l’oreille de Betty.

— Quel marquis des marquis ? À Salem il n’y a que des forgerons et des vachers !

— Idiote, je te parle de mon marquis, tu sais, le liquide rouge au fond de mes jupons…

— Oh, tais-toi ! Mère pourrait nous entendre !

La première manifestation de la féminité d’Abigail la rend très fière, elle sait qu’elle est en train de subir d’importantes transformations physiques depuis que Madame Parris a décidé de faire coudre une bande de tissu supplémentaire sur son corsage pour dissimuler la naissance de sa poitrine. À présent, elle est devenue un objet de convoitise, un objet de honte susceptible de donner de mauvaises pensées à n’importe quel homme.

Quand Elizabeth Parris apprend que l’adolescente a eu ses premières règles, elle lui ordonne de ne jamais en parler devant son oncle et de cacher les bandelettes de tissu au fond de son armoire, de sorte qu’aucun des garçons de la maisonnée ne sache à quoi elles servent. Seule l’esclave Tituba semble encline à lever le mystère sur le phénomène physiologique avec elle. Abigail découvre par son biais énormément de secrets féminins qu’elle n’aurait jamais osé aborder avec sa tante.

À cette époque en Nouvelle-Angleterre, beaucoup de filles en âge de se marier commencent à fabriquer ce qu’on appelle « le verre de Vénus », sorte de fiole ou de récipient rempli d’eau dans lequel elles mettent un blanc d’œuf à la surface. « Le verre » est alors conservé pendant quelques jours et à mesure que le blanc d’œuf commence à se détériorer, il laisse apparaître des formes dans l’eau, des formes que chacune interprète selon sa fantaisie et toujours en rapport avec son avenir amoureux et conjugal.

Chez les Parris aussi, les filles ont fabriqué leur « verre de Vénus » sous les directives de Tituba et dans le plus absolu des secrets. Chaque soir, avant d’aller se coucher, Abigail et Betty scrutent longuement le liquide pour savoir à quoi ressemblera l’homme qu’elles vont épouser un jour. Elles ont pleinement conscience que ce qu’elles sont en train de faire ressemble à de la magie et que si quelqu’un venait à l’apprendre, elles risquent de grands ennuis.

Tituba a découvert la religion et ses interdits que tardivement chez ses maîtres blancs, elle ne s’en formalise pas tant que cela. Elle accepte volontiers de livrer quelques aspects de sa vie conjugale avec l’Amérindien John, que les deux cousines écoutent, partagées entre la honte, le choc et la curiosité.

vraies sorcières de salem

Source : trickortreat0

Au printemps 1692, il est tard dans la nuit lorsque la maison des Parris est secouée par un remue-ménage des moins habituels. Dans la chambre que Betty et Abigail partagent en dessous du grenier, un grand fracas a vite fait de réveiller le révérend, sa femme et les autres enfants.

— Mais enfin que se passe-t-il ici ?

Étendue sur le plancher, Abigail Williams, échevelée, les cheveux en bataille, est en train de pousser des cris épouvantables. Son oncle et sa femme tentent de la calmer sans succès.

— Dieu est en colère et Satan va venir pour nous exterminer ! crie-t-elle en se lacérant le visage et en se roulant par terre.

Soudain, c’est au tour de Betty de se mettre à crier de façon hystérique et effrayante :

— Là sur le mur, regardez là !

Effrayés, Samuel et Elizabeth Parris suivent du regard les indications de leur fille sans voir quoi que ce soit :

— Mais enfin, Elizabeth, il n’y a absolument rien sur les murs !

Le révérend Parris s’empare alors de sa Bible et se met à lire frénétiquement mais cela n’a aucun effet antalgique sur les filles, bien au contraire : leurs hurlements redoublent de plus belle.

C’est à partir de cette date fatidique que les choses ne seront plus jamais comme avant.

Les jours suivants, le pasteur constate avec soulagement que sa fille et sa nièce ne font plus de crises pendant la nuit. Il ignore cependant que pendant la journée, au lieu de vaquer à leurs occupations, elles traînent pendant des heures dans les bois alentours et parlent dans une langue inconnue, un nouveau jargon apparemment compris uniquement par elles et par l’esclave Tituba.

Et puis, durant une nuit de pleine lune, les crises reprennent de manière plus terrible que la première fois. Inquiets et désespérés, le révérend Parris et son épouse font immédiatement venir le médecin du village afin d’ausculter les fillettes et diagnostiquer une quelconque pathologie. Ce dernier les examine sous toutes les coutures sans parvenir à comprendre de quoi elles souffrent vraiment.

L’aspect occulte tellement redouté par cette population commence alors à les obséder : si Betty et Abigail ne sont pas malades comme dit le praticien, seule une entité démoniaque est en mesure de les faire agir de la sorte !

Quel être abominable a conspiré pour faire introduire le Malin dans des âmes aussi pures ? Très tourmentés, Samuel et Elizabeth Parris pressent leur fille et nièce de donner des noms, d’accuser quelqu’un. Sans hésiter, Abigail en donne trois :

— Mon oncle, j’accuse notre négresse Tituba, notre voisine Sarah Osbourne ainsi que Sarah Goode la vagabonde de livrer commerce avec les forces du mal et d’être les responsables de notre déchéance !

À Salem, la révélation de l’adolescente provoque instantanément le plus grand effroi. C’est donc pour cela que Dieu s’est acharné sur leur contrée depuis plus d’une année maintenant, réduisant à néant les récoltes de blé et de maïs, infligeant des hivers mortels et incitant les « Peaux rouges » à trousser d’innocentes familles de pèlerins pour les scalper dans les bois !

La fureur populaire est d’abord dirigée contre Tituba. Beaucoup de villageoises racontent l’avoir aperçue en train de danser toute nue dans la forêt le soir de pleine lune. Pour seule réponse, l’esclave baissa la tête.

Étant la seule femme de couleur dans cette communauté anglaise, on peut expliquer le caractère raciste de cette accusation. Elle est longuement interrogée par son propriétaire qui la frappe à plusieurs reprises pour l’inciter à avouer son « crime ». Tituba avoue finalement avoir aidé à confectionner un verre de Vénus pour amuser les filles mais rien de plus. Elle ignore que cette révélation est suffisante pour la faire accuser de sorcellerie.

Le 1er mars 1692, Tituba, la voisine Sarah Osbourne ainsi que la mendiante Sarah Goode sont accusées de sorcellerie et de rituels sataniques. Elles subissent un interrogatoire devant tout le village avant d’être jetées en prison. Mais cela ne s’arrête pas là, les choses ne font que commencer !

Rapidement, Abigail et Betty donnent d’autres noms, accusent d’autres personnes, toujours des femmes. Celle-là m’a regardé de travers et mon seau d’eau s’est déversé par terre, celle-là m’a piquée avec une épingle en serrant ma main…

La liste des accusées s’allonge, toutes issues du voisinage immédiat des Parris : Sarah Buckley, Sarah Cloyce, Mary Easty, Elizabeth Proctor, Martha Corey, Bridget Bishop, Martha Emerson pour ne citer qu’elles. Cela va à un tel train qu’en juin 1692, elles sont bien une soixantaine à être entassées dans les geôles de Salem.

Au village, c’est l’ébullition. La communauté puritaine a oublié toute contenance, toute forme de pitié chrétienne et ne jure à présent que par l’inquisition, le bûcher et la potence. Pour tenter de calmer les esprits échauffés, le révérend Parris organise chaque jour des assemblées de prière collective et ordonne un jeûne d’une semaine pour éradiquer le mal. Piètre tentative.

Bientôt, d’autres filles de Salem comme Sarah Bieber, Mercy Lewis, Ann Putnam ou encore Mary Walcott disent souffrir des mêmes symptômes que Betty et Abigail. Psychose collective ou véritable pathologie, on ne le sait pas encore !

En février 1692, après les femmes, commencent les mandats d’arrêt contre les hommes que les adolescentes accusent de sorcellerie. John Proctor, John Alden, George Burroughs, Philip English, John Flood, Edward Bishop, William Hobbs et George Jacob rejoignent à leur tour les geôles locales.

Le nombre croissant des prisonniers et des prisonnières commence à présenter une nouvelle problématique : sans la présence d’un gouvernement apte à les faire juger, il est impossible de les faire condamner. Mais alors, que faire ?

Pendant ce temps au village, ni les jeûnes épisodiques, ni les cercles de prières n’ont l’effet escompté sur le déroulement des événements. Salem bascule crescendo dans une espèce d’hystérie collective, un jeu macabre et cruel à la manière d’une épée de Damoclès risquant de frapper chacun à tout moment.

De vieilles rancœurs entre voisins, de vieilles histoires qu’on pensait enterrées et oubliées, de vieilles brouilles deviennent un motif suffisant pour s’accuser mutuellement. Un potager sain où pourrissent à présent des légumes, une vache qui tombe soudainement malade et ne donne plus de lait, un cheval qui refuse de faire deux pas et immédiatement, les accusations pleuvent contre untel et unetelle.

Terrorisés par la tournure des événements, beaucoup de villageois choisissent de plier bagages et de partir en laissant tous leurs biens derrière eux par crainte d’être à leur tour envoyés en prison.

Cela prend des tournures tellement dramatiques qu’en dehors de Salem, le bruit court à présent qu’une inquisition a lieu dans l’un des villages de Nouvelle-Angleterre réputé jusqu’ici sans problèmes et qui, maintenant, est devenu un terrain propice pour l’exercice de la magie noire.

La rumeur parvient jusqu’aux oreilles du gouverneur royal, Sir William Phips qui décide d’envoyer illico deux émissaires afin de vérifier ce qui se passe réellement à Salem. Le compte-rendu qu’ils lui font fait état d’un village au bord de l’apocalypse : la moitié des habitants sont en prison et le reste, en proie à des crises d’hystérie. Pour William Phips, c’est le moment d’agir !

Le gouverneur royal ordonne la création d’une cour spéciale composée de cinq magistrats afin de juger les accusés en question.

Dès son arrivée sur les lieux, le jury chargé de la lourde tâche de conduire le déroulement des procès, élit domicile dans la maison des Parris. Il est composé du lieutenant-gouverneur William Stoughton, des juges assesseurs John Hathorne, Samuel Sewall, Nathaniel Saltonstall ainsi que du clerc Stephen Sewall. Pour ces magistrats habitués à juger des affaires d’ordre civil, l’affaire des sorcières est une première du genre et leur nervosité n’en est que plus palpable. Un pasteur néerlandais du nom de Bertrand Van Ruymbeke est dépêché depuis Boston pour rejoindre le jury.

Fin mai 1692, les premières audiences commencent dans une ambiance échauffée et terrifiante. L’église paroissiale transformée entre-temps en salle de tribunal devrait abriter l’ensemble des habitants de Salem Village et les autres visiteurs venus des quatre coins de la Nouvelle-Angleterre pour assister au jugement des sorcières.

Assises côte à côte sur le banc des plaignantes, Abigail Williams et Elizabeth Parris, la tête couverte de leurs fichus blancs, sont presque intimidées par la foule agglutinée qui sur les bancs, qui debout, qui accrochée aux balustrades.

Sur l’ordre du lieutenant-gouverneur, on leur amène une Bible sur laquelle elles jurent de dire toute la vérité, rien que la vérité… En tant que premières « victimes » des manifestations démoniaques, elles sont les premières à être entendues, leur témoignage revêt toute son importance.

— Plaignante, levez-vous !

Tortillant ses mains de nervosité, Abigail commence à faire les récits des événements qui se sont déroulés cette nuit de début de printemps. Dans la salle, un silence de mort règne. Face à la jeune fille, les visages pâles rehaussés de perruques grises des magistrats la fixent sans sourciller.

Puis c’est au tour de la petite Elizabeth Parris de passer devant les juges. Tête baissée, elle répète mot pour mot les paroles de sa cousine. Assis dans la rangée des hommes, Samuel Parris retient son souffle, cherchant sa fille du regard et essayant de lui envoyer des signes d’encouragement.

Craignant d’évoquer l’histoire du « verre de Vénus » qui pourrait les rendre à leur tour condamnables dans une cour puritaine, Abigail et Betty dénoncent l’esclave Tituba, qu’elles accusent à l’unisson de les avoir incités au péché originel en les introduisant à ce genre de pratique. Elles racontent comment, une nuit, cette dernière a invoqué les esprits du mal pour lui venir en aide, elles racontent qu’une fois encore, elle a égorgé un coq noir et en a bu le sang encore frais.

Des « Oh » dégoûtés montent de l’assemblée. Le lieutenant-gouverneur William Stoughton s’empare de son maillet qu’il frappe contre la paroi de la table pour faire revenir le silence. Le révérend Parris déglutit péniblement : il a du mal à croire que de telles choses se sont déroulées au sein même de son foyer sans qu’il n’en sache rien !

Serrées dans un box, les accusées amaigries et terrorisées sont incapables de prononcer un mot pour leur défense, elles n’ont même pas d’avocat pour s’exprimer à leur place puisque tout est basé sur le face à face avec l’autre partie.

Le jury a cependant pris la décision de gracier celles qui sont enceintes et celles susceptibles de dénoncer d’autres personnes présentes dans l’assemblée, l’occasion rêvée pour échapper à la potence !

Source : cbsnews

En sa qualité de membre du clergé de Boston, Bertrand Van Ruymbeke est chargé de recueillir les aveux en aparté et incite ainsi bien des innocentes à avouer des choses qu’elles n’ont jamais faites. Ses aveux obtenus sous la contrainte conduisent bientôt d’autres femmes au box des accusés.

Mis à part les aveux spontanés, il y a aussi les marques de la sorcellerie, appelés communément « le téton de la sorcière ».

Sautant de son siège, Bethsheba Pope, l’une des plaignantes se dirige vers la table où sont assis les magistrats, elle dégrafe son corsage au niveau de l’épaule et leur montre une sorte de cicatrice violacée :

« Voilà ce que m’a fait John Proctor une nuit qu’il est atterri de je ne sais où dans mon lit ! Je vous rappelle que je suis vierge et que la femme de Proctor dormait dans sa maison cette nuit-là quand il m’a infligé cette morsure à l’épaule et dans une autre partie que je n’ose pas vous montrer ! » s’écrie-t-elle.

Un murmure réprobateur monte de l’assemblée.

D’autres l’imitent, oubliant toute pudeur et tout diktat, exhibant qui un bout de sein mordu, qui le haut d’une cuisse égratignée, qui un dos lacéré de traces de coups encore vives et rouges.

« La recherche de cette signature satanique donne lieu à des scènes pour le moins embarrassantes à nos yeux : le corps dénudé de l’accusée est examiné par les magistrats devant la communauté villageoise rassemblée dans l’église. » raconte dans ses mémoires le pasteur Van Ruymbeke.

Les autres preuves que la personne est bel et bien sous la possession est l’incapacité à chanter des cantiques religieux ou réciter une prière. Comme pour une récitation, le lieutenant-gouverneur ordonne à chacune de se lever pour réciter la prière « Pater Noster ». Selon lui, celles qui sont sous l’emprise du Mal en seront incapables.

Abigail Williams s’avance et bredouille :

— Notre père qui est aux cieux… euh… Que votre nom soit sanctifié… que votre règne vienne sur la terre… Donnez-moi, euh non, donnez-nous notre pain de cette nuit, non, non de ce jour et… et… Lieutenant-gouverneur, croyez-bien que j’en suis incapable !

— Mais enfin, voyez par vous-même ! Nul ne peut prier s’il est possédé par le diable ! s’écrie Samuel Parris en sortant de sa réserve naturelle et en balayant toute l’assemblée d’un regard inquisiteur.

— Silence dans la salle ! Plaignante Williams, continuez !

Ravalant ses sanglots, Abigail continua :

— … Pardonnez-nous nos offenses comme nous… Comme nous… pardonnons à ceux qui nous ont offensé, et… ne nous, ne nous laissez pas succomber à la tentation mais délivrez-nous du mal…

— C’est assez, veuillez regagner votre place, dit le lieutenant-gouverneur.

Parmi les accusées, seule l’esclave Tituba avoue s’adonner à des pratiques de magie noire, quant aux autres, elles n’en démordent pas : elles sont innocentes et elles le prouveront. Ces petites pestes des filles de Parris et les autres ont tout inventé !

Pendant tout l’été 1692, les audiences se poursuivent, aboutissant à chaque fois à une nouvelle condamnation. Entre juin et septembre 1692, suivant les témoignages des différentes plaignantes, vingt personnes sont condamnées et dix-neuf sont envoyées à la potence pour être pendues. On donnera à cela un nom : « The Witches’ Hill », littéralement la colline des sorcières.

Celles dont la grossesse a été diagnostiquée lors de leur incarcération sont acquittées, comme c’est le cas de Sarah Goode et Elizabeth Proctor, l’épouse de John, accusé lui aussi de sorcellerie et d’actes immoraux avec des animaux (zoophilie).

La mendiante Sarah Goode accouche d’un enfant prématuré dans sa cellule. Quand le pasteur Van Ruymbeke lui rend visite pour recueillir son aveu tardif, elle lui dit cette phrase terrible : « Vous êtes un menteur, je ne suis pas plus une sorcière que vous n’êtes un sorcier. Si vous me tuez, dieu vous donnera du sang à boire ! »

Les accusations menées de front par les filles de la famille Parris ne vont pourtant pas faiblir et certains commencent même à les soupçonner d’agir dans un esprit de vengeance. En effet, les deux cousines auraient accusé le couple Nurse, habitant Salem Village, de se livrer à des actes de sorcellerie. Or il se trouve que cette famille avait un jour retiré un lopin de terre au révérend Parris pour se l’approprier. Sa fille et sa nièce auraient probablement cherché à le venger en agissant ainsi.

Après six mois de chasse infatigable contre les sorcières, le village de Salem est au bord du gouffre.

Vingt-cinq autres personnes ont été exécutées et un tiers croupit encore derrière les barreaux. Beaucoup de familles s’entre-déchirent, c’est à qui dénoncera l’autre, la suspicion devient le maître mot.

À cause de tout le bouleversement causé par ces événements, tout labeur, toute tâche ont été ajournés et les résultats catastrophiques s’en font ressentir : les champs n’ont pas été labourés, les bêtes livrées à elles-mêmes ont péri les unes après les autres dans les étables. Salem Village est en déclin aussi bien économique que spirituel. Désormais, rien ne sera jamais plus comme avant.

À la fin de l’année 1692, des critiques commencent à s’élever dans tous les rangs de la société, on commence à s’inquiéter de la tournure que prennent ces procès en série. Cela est allé loin, beaucoup trop loin et si les bourreaux continuent à faire tomber des têtes, à ce rythme il n’y aura plus âme qui vive à Salem !

L’un des premiers à critiquer ouvertement la mise est en place de ces procès est un marchand de Boston, un certain Thomas Brattle. Pour lui, cette affaire a assez duré et fait de dommages comme ça.

Homme de sciences et mathématicien avant d’être commerçant, Brattle dénonce l’hystérie collective qui s’est emparé des habitants de Salem au point de leur en faire oublier le sens commun. Il réfute les preuves retenues lors des procès, basées essentiellement sur le témoignage oral des supposées « possédées ».

Le 14 janvier 1693, le gouverneur royal, Sir William Phips, ordonne la dissolution de la cour spéciale où ont lieu l’ensemble des procès et interdit également tout nouveau procès de sorcières dans la colonie du Massachusetts. Il prend la décision de disculper et libérer les derniers condamnés et réhabiliter les victimes.

L’esclave Tituba fait partie des dernières amnistiées.

Incapable de retourner auprès de son mari John ni de reprendre du service chez les Parris, elle rentre à la Barbade où elle mènera une vie de débauche et où elle se remariera deux fois. Accusée d’avoir organisé une révolte contre le gouvernement de l’île avec l’un de ses amants, elle est finalement condamnée à être pendue. Sa date de décès n’est pas connue. Il se raconte que, depuis sa mort, elle a rejoint le monde des invisibles et entreprend d’aider tous les autres esclaves contre la cruauté de leurs maîtres.

Abigail Williams a quitté Salem à la fin des procès de sorcellerie, probablement dans un souci d’éloignement. Ceci étant, son oncle Samuel Parris ne voulait plus entendre parler d’elle. Depuis, sa trace a été perdue et on ignore où elle a vécu par la suite et si elle a fondé une famille. Un ouvrage sorti en 1697 révèle pourtant qu’elle serait morte de la variole à l’âge de dix-sept ans à Boston alors qu’elle travaillait en tant que servante chez une famille de notables.

Sa cousine Elizabeth, âgée de neuf ans à l’époque des faits, a pour sa part eu une vie beaucoup plus longue. Elle est décédée à l’âge de soixante-dix-sept ans dans la ville de Sudbury. Auparavant, elle a été mariée à un marchand et a eu deux enfants et cinq petits-enfants.

L’affaire des procès des sorcières de Salem reste à ce jour l’un des pires épisodes de l’histoire puritaine américaine, celui qui a aussi précipité leur chute et leur a collé cette étiquette de communauté religieuse austère, hystérique et vindicative. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle sera par la suite représentée dans de nombreux ouvrages littéraires et cinématographiques et dans la pop culture.

Au total, l’affaire aura fait une quarantaine de morts des deux sexes, tous accusés sans preuves, en se basant uniquement sur les témoignages oraux des supposées possédées.

La ville de Salem, rebaptisée depuis Danvers, continue aujourd’hui encore d’alimenter le mystère. Beaucoup de touristes s’y rendent en « pèlerinage », surtout pendant les fêtes d’Halloween le 31 octobre de chaque année. La ville de Salem a également profité de sa réputation d’ancien chef-lieu de sorcières pour orienter son activité touristique dans ce sens : plusieurs boutiques de souvenirs vendent des balais, des boules de cristal, des lotions magiques, des chats noirs en peluche et du savon de soufre, suivant une vieille recette de Tituba.

L’histoire des procès de Salem ont inspiré plusieurs films et séries télévisées. Je pourrais citer notamment « The Crucible », sorti en 1996, où l’actrice Winona Ryder campe le rôle d’Abigail Williams et l’acteur Daniel Day-Lewis celui de John Proctor. Dans cette fiction romancée mais tout même proche des faits réels, Abigail Williams se venge de son amant John Proctor après que ce dernier a refusé de l’épouser. En réalité, Abigail Williams n’avait que onze ans à l’époque des procès et John Proctor en avait déjà quarante et était déjà grand-père.

Plus récemment en 2015, le film « The Witch : a New England Tale » a montré une facette beaucoup plus réaliste de la vie des premières communautés puritaines de Nouvelle-Angleterre et leur perpétuelle lutte contre les forces du mal.

Source : screendaily

Le film raconte l’histoire d’une famille exilée par sa communauté et qui va tomber petit à petit dans la psychose collective et l’horreur absolue. Les costumes, les dialogues, l’ambiance oppressante, la musique, les teintes sombres et l’omniprésence de la religion offrent au téléspectateur un portrait très prenant et effrayant de la vie de ce village à cette époque tourmentée des États-Unis

En 1692, Abigail Williams et sa cousine Betty Parris, deux jeunes filles appartenant à la très rigoriste communauté puritaine de Salem, commencent à montrer des signes inquiétants de possession démoniaque. Très vite, d’autres filles vont se joindre à elles prétextant avoir les mêmes symptômes. Pour leur communauté, tout ceci n’a qu’une seule explication : elles ont été ensorcelées, quelqu’un leur a jeté un sort, mais qui et pourquoi ?

 

Les sources :

Les sorcières de Salem: entre mythe et réalité

Les sorcières de Salem: entre mythe et réalité

En 1692, Abigail Williams et sa cousine Betty Parris, deux jeunes filles appartenant à la très rigoriste communauté puritaine de Salem, commencent à montrer des signes inquiétants de possession démoniaque. Très vite, d’autres filles vont se joindre à elles prétextant avoir les mêmes symptômes. Pour leur communauté, tout ceci n’a qu’une seule explication : elles ont été ensorcelées, quelqu’un leur a jeté un sort, mais qui et pourquoi ?

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Lee Choon-jae, celui qui inspira Memories of Murder

Lee Choon-jae, celui qui inspira Memories of Murder

Cliquez ici pour en savoir plus

Entre le 15 septembre 1986 et le 3 avril 1991, Hwaseong, petite localité rurale de la province de Gyeonggi, connaît l’un des épisodes les plus noirs et effrayants de meurtres en série comme jamais la Corée du Sud n’en avait connu jusqu’ici.

Au total, pas moins d’une dizaine de victimes vont être dénombrées, toutes de sexe féminin, âgées entre 13 et 70 ans et portant au moins un vêtement rouge. Pour la police locale, c’est une véritable course contre la montre qui s’engage pour pister le tueur. Mais par où commencer et comment procéder à une époque où ni le traçage téléphonique ni l’exploitation des données ADN n’existe encore !?

Et puis arrive une arrestation : un dénommé Yoon Seong-Yeo est inculpé en 1988. Aux yeux des enquêteurs et de la justice, pas de doute, c’est lui le coupable !

Mais alors que la bataille semble être gagnée du côté des autorités, les meurtres, eux, vont continuer en suivant le même cheminement que les premiers, générant davantage de frayeur et de psychose. Pour la police, c’est le début du cauchemar, un cauchemar qui va s’inscrire dans la durée, pendant près de trente ans. Parviendront-ils à démasquer le vrai meurtrier ?

Je vous invite à visiter ou revisiter avec moi cette affaire digne des plus noirs polars dans cette Corée du Sud des années quatre-vingts, encore tiraillée par son passé mouvementé et sa course effrénée vers le développement.

Nous sommes à Hwaseong, petite localité du sud de Séoul pendant l’été 1986.

Si la métropole peut se targuer aujourd’hui d’avoir ses propres gratte-ciels, son réseau de transport rutilant et ses nombreuses entreprises, Hwaseong est de son côté l’archétype même de la petite ville périphérique où il ne se passe jamais rien.

D’ailleurs, on se croirait presque à la campagne à la vue de ces vastes rizières verdoyantes et gorgées d’eau. Un panorama rapidement gâché dès qu’on aperçoit les obscures barres d’immeubles

En somme, l’endroit, bien que n’étant pas visuellement très attrayant, reste un lieu tranquille où tout le monde connaît tout le monde, où l’on se dit bonjour chaque matin et où les voisins vont boire un coup ensemble lors des longues soirées d’été. Au début des années quatre-vingts, environ 226 000 personnes vivent dans cette région du sud de la capitale, se partageant des deux-pièces au confort spartiate, dans lesquels cohabitent jusqu’à trois générations suivant cette tradition ancestrale héritée de la campagne.

Du reste, Hwaseong comprend de nombreux autres villages où la culture la plus étendue est celle du riz. Riziculteurs ou ouvriers sont les métiers exercés par la plupart des habitants de ce secteur, souvent sans instruction et ne connaissant uniquement que le travail de la terre.

Source : locationscout

Pourtant, personne ne se plaint, les pères de famille sont bien trop contents de ramener une paye régulière à la maison et les ménagères sont ravies d’avoir toujours quelque chose pour nourrir leur famille au quotidien.

Malgré la pauvreté évidente de la population, aucun acte de violence ou de délinquance n’a jamais été déploré, et ce, malgré les ruelles obscures et le manque d’éclairage qui se manifeste dès la tombée de la nuit. La carence évidente en matière de réverbères est d’ailleurs l’un des soucis majeurs de Hwaseong. Le gouverneur fait des promesses mais rien ne bouge et la population se résigne, fidèle à sa vieille habitude.

Il est environ 14 h ce 15 septembre 1986 quand Park, un riziculteur du coin, s’en va préparer les parcelles et procéder à leur ensemencement. Le soleil est dressé haut dans le ciel, répandant cette chaleur étouffante et humide caractéristique de cette partie de l’Asie où l’hiver rappelle celui de la Sibérie et l’été celui du désert.

Coiffé de son large chapeau de paille qui le protège des redoutables rayons, Park jette un regard alentour sur les plateaux de rizières irriguées d’eau. Ici, le processus depuis la semence jusqu’à la moisson se passe de manière traditionnelle, c’est-à-dire

comme il y a cinquante ans, manuellement et à grand renfort de charrues tirées par des bœufs.

Park se pose un moment pour admirer tout le travail abattu jusqu’ici pendant toute la saison estivale sans aucun moment de répit. Du dos de sa main, il écrase un moustique venu se coller directement sur son nez. Les moustiques sont d’ailleurs le fléau de ces rizières, ils sont omniprésents et, en toute saison, attirés par l’humidité des lieux et les vapeurs macérées qui émanent de la terre.

En se penchant pour sortir ses outils, Park aperçoit soudain quelque chose en contrebas, quelque chose qui ressemble étrangement à un… pied !

Le paysan se frotte les yeux, craignant d’avoir mal vu alors il s’approche, traînant ses pieds chaussés de bottes en plastique dans la mare d’amidon, le cœur battant la chamade, redoutant le spectacle qui l’attend. Au milieu des jeunes pousses de riz flotte le corps d’une femme trapue, un corps décharné de femme âgée aux jambes arquées vêtue seulement d’un pantalon. L’agriculteur tend une main tremblante pour essayer de la remuer. Elle ne bouge pas. Elle est morte.

— Au secours ! À l’aide ! Allez chercher de l’aide !

Il faut moins d’une heure pour que la nouvelle fasse le tour du village. Un cadavre dans une rizière, un cadavre de femme non identifiée, à moitié nu et étranglé avec une chaussette. Tout porte à croire qu’elle a été assassinée : son cou, gonflé et bleu, porte les traces du nœud serré qui l’a étouffée.

Les autorités locales sont rapidement avisées. Deux policiers arrivent pour effectuer les premiers constats. Ils posent des questions au riziculteur encore en état de choc, entouré par les autres habitants, intimidés par la présence des uniformes et incapables d’articuler la moindre phrase.

Dans la foulée, une ambulance arrive pour acheminer le cadavre jusqu’à l’hôpital de la province en vue d’une autopsie.

— Mais c’est Lee Wan-im ! S’écrie une femme qui a réussi à entrevoir le visage de la défunte avant d’être violemment repoussée par les patrouilles.

— Dégagez-moi ces gens de là ! Retournez à vos besognes ! Tonne l’adjudant en chef de la police.

Lee Wan-im était une habitante de Hwaseong, une retraitée de soixante et onze ans. Certains la connaissaient de vue, d’autres plus intimement. Elle passait ses journées à cultiver son potager et revendait ses légumes sur l’un des marchés populaires de Gyeonggi. Lee Wan-im passait beaucoup de temps chez sa fille qui habite Séoul et ne rentrait chez elle qu’à la fin de la semaine. Mais qui pouvait en vouloir à cette femme d’âge vénérable, quasiment une aïeule, pour lui infliger une telle fin ?!

Les légistes, une fois le corps examiné, déclarent que la victime a été violée et battue avant d’être étranglée à l’aide d’une chaussette puis jetée dans la rizière. Elle a probablement été assassinée quatre jours auparavant, compte tenu de l’état de décomposition avancée dans lequel elle a été découverte par le riziculteur.

Suite à cette annonce, la police décide de perquisitionner les lieux dans l’espoir de trouver un indice. Pendant plus d’une semaine, les recherches quotidiennes tiennent en alerte l’ensemble de la localité. Chaque jour, les habitants affluent en foule pour observer de loin le travail des enquêteurs, des enquêteurs aux méthodes archaïques du reste. Il est vrai que c’est la toute première fois qu’ils sont amenés à mener un travail d’investigation de cette importance, beaucoup ne sont pas habitués et ignorent pas où commencer.

Au bout de dix jours, sans aucun nouvel élément à l’appui, la police locale, dépassée par les événements, finit par déclarer forfait et abandonne les recherches, au grand dam de la fille de la victime qui s’arrache les cheveux.

La justice classe l’affaire sans suite.

Et puis, comme il est d’usage dans ce genre de situation, la vie quotidienne finit par reprendre son cours ordinaire une fois les policiers repartis. Park et les autres agriculteurs reprennent le chemin des rizières et tout se calme pendant un moment.

Pendant un moment seulement.

Dans la soirée du 20 octobre 1986, Park Hyun-sook, une jeune ouvrière de vingt-cinq ans, prend toute seule le bus de retour pour rentrer chez elle. Assise au fond du véhicule, elle feuillette un magazine de mode qu’elle vient de sortir de son sac. Ses yeux s’attardent longtemps sur une paire de bottes en cuir à talons aiguilles.

Le prix certes est loin de correspondre à ses modestes revenus mais si elle parvient à faire des économies, disons dans un mois, elle pourra se les procurer. Park Hyun-sook se met à sourire toute seule, s’imaginant déjà avec ses nouvelles chaussures aux pieds.

Elle descend. Il est 21 h, la station est déserte, la rue obscure, seule la lumière blafarde d’un lampadaire permet d’y voir un peu clair. Quand est-ce que ce village pourra enfin bénéficier d’un éclairage digne de ce nom ?!

Hyun-sook range le magazine dans son sac et hâte le pas. Son immeuble est encore à deux kilomètres de marche. Pour arriver plus rapidement, elle décide d’emprunter un raccourci en longeant un chemin forestier qu’elle connaît comme sa poche depuis toute petite.

Mais avant cela, elle doit traverser une canalisation d’eau géante dont les travaux ont commencé il y a une vingtaine d’années avant d’être suspendus, faute de financement gouvernemental. De ce projet avorté, reste cette énorme bouche d’égoût humide, sombre, rebutante et suffisamment large pour qu’une dizaine de personnes s’y introduisent en même temps ; elle sert désormais de passage souterrain.

Hyun-sook se rappelle comment, durant son enfance, avec ses petites camarades, elles se lançaient le défi de rester à l’intérieur le plus longtemps possible. Généralement, elles finissaient par fuir en courant au bout de cinq minutes.

Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé. La jeune femme, redoutant de tomber sur un rat, fonce tête baissée et presque en courant dans le tunnel. Une fois dehors, libérée, elle respire un bon coup et reprend un rythme de marche normale.

Ça y est, elle n’est plus très loin, plus que quelques mètres la séparent à présent de son habitation. Alors qu’elle ouvre son sac pour sortir ses clés, la jeune femme sent qu’une main vient de se refermer sur sa bouche tandis qu’une autre lui inflige un violent coup de poing dans les côtes. Hyun-sook se cabre de douleur, elle essaye de crier, se débat comme une folle, tente de se dégager de l’emprise de son agresseur dont elle ne parvient pas à voir le visage, mais la poigne est ferme, puissante et impitoyable. Un autre coup sur le crâne et elle perd connaissance. Son corps est traîné au fond d’un bosquet.

Trois jours plus tard, la macabre découverte du corps de Park Hyun-sook plongé dans un canal déclenche une nouvelle fois la frayeur. Le souvenir du corps gonflé de la grand-mère de 71 ans, flottant dans la rizière, est encore récent.

Tout comme la précédente victime, Park Hyun-sook est retrouvé à moitié nue et en état de décomposition avancée. Elle a été étranglée avec la culotte qu’elle portait. L’autopsie démontre que, tout comme Lee Wan-im, la jeune ouvrière a subi des sévices sexuels violents.

La police locale de Gyeonggi qui pensait en avoir déjà fini avec cette affaire reprend le cours de l’enquête. Les forces de l’ordre ratissent les lieux de la découverte du corps et constatent cette fois encore que l’assassin n’a laissé aucun indice derrière lui, pas un bout de vêtement, pas une mèche de cheveux, rien qui pourrait les mener sur un début de piste sérieuse.

Pendant ce temps, la psychose, elle, commence à prendre du terrain et à se propager. Elle sème le doute et la frayeur chez celles qui, comme Hyun-sook, rentrent tard de leur travail à l’usine le soir. Comment vont-elles faire à présent pour se déplacer sans craindre pour leur vie, sachant qu’à cette époque, peu de ménages possèdent des voitures et encore moins des familles d’ouvriers ?!

Pour calmer les esprits échauffés, la police décide de placer des patrouilles à l’entrée et à la sortie de la localité. L’initiative permet ainsi à toutes celles qui doivent rentrer à pied le soir de se sentir plus au moins protégées.

Mais cela ne dure pas.

Car deux mois après ces premiers événements, une troisième victime vient s’ajouter aux précédentes. Son nom est Kwon Jung-bon, âgée de vingt-quatre ans, femme au foyer de son état et disparue non loin de sa maison en allant faire quelques emplettes.

Non, il ne peut plus s’agir de coïncidence ! Quelqu’un est forcément derrière tout ceci ! Les choses commencent à ressembler à une hécatombe, à prendre des allures de massacre en série.

Le choc, après l’annonce de la découverte du dernier cadavre dans le même périmètre où le corps de Hyun-sook a été retrouvé, commence à persuader la population qu’il s’agit là des faits d’un prédateur sexuel dangereux, un maniaque qui connaît certainement l’emploi du temps des victimes, qui observe leurs faits et gestes longtemps avant de passer à l’acte afin d’être sûr de tomber sur elles « au moment opportun ».

Depuis le premier meurtre survenu en septembre 1986, la police locale comprend à présent que les trois meurtres ne peuvent être que l’œuvre d’une seule et même personne.

De cette police locale justement, parlons-en. Elle est à des années-lumière des méthodes américaines généralisées chez les enquêteurs de Séoul, formés pour la plupart aux États-Unis ou ayant fait au moins un stage là-bas.

Les policiers de Gyeonggi sont l’archétype même des justiciers de province, rarement sollicités, et dont le plus clair du travail se résume à coller des amendes aux tavernes qui vendent de l’alcool de riz sans licence ou à disperser les ivrognes à la sortie. En somme, une police gentillette qui connaît chaque habitant et l’interpelle par son nom, et qui à présent se trouve face à un problème beaucoup trop grand pour ses capacités.

Il est bon de rappeler aussi qu’à cette époque, les caméras de surveillance ne sont pas légion, les téléphones portables n’existent pas encore et les traces d’ADN ne sont pas encore exploitées, rendant la tâche longue et éprouvante.

De ce fait, rapidement dépassée par les événements et par le dernier meurtre en date, la police de Gyeonggi décide de faire appel à des enquêteurs d’une ville voisine en renfort. Dans tout le pays, ceux qu’on appelle désormais « Les meurtres de Hwaseong » commencent à connaître une notoriété nationale.

À Séoul même, l’affaire fait la une de tous les quotidiens pendant plusieurs semaines, et le terme « serial killer », encore inconnu en Corée du Sud, commence à être employé pour la toute première fois. Il renforce cette image de tueur solitaire et itinérant comme le pays n’en a jamais connu de pareil jusqu’à présent.

Pendant ce temps dans la province de Gyeonggi, la peur atteint des sommets. De Songtan en passant par Pyeongtaek et Hwaseong, plus aucune femme n’ose s’aventurer dehors à la nuit tombée.

Pour rassurer la gent féminine, les hommes commencent eux-mêmes à patrouiller à la tombée de la nuit, armés de bâtons et de gourdins de fortune, se divisant en petits groupes pour monter la garde depuis que les patrouilles de police ont battu en retraite. Du côté des femmes, toute sortie jugée « inutile » est remise au lendemain en plein jour afin d’éviter toute rencontre fatale. Celles qui sont mariées se font raccompagner par leur mari venu les attendre à la sortie de l’usine, celles encore célibataires se font raccompagner par leurs frères ou leurs voisins.

« À cette époque, il n’y avait pas d’éclairage public et il faisait très sombre dans les rues » raconte une ancienne résidente de Hwaseong.

« Je travaillais à l’usine et je rentrais le soir. Quand je croisais un homme, j’étais morte de frayeur. On m’a conseillé de ne pas porter de vêtements rouges. » raconte une autre.

Les fameux vêtements rouges !

Oui car durant toute l’enquête préliminaire, un point en commun a été partagé par les victimes : elles portaient toutes les trois une pièce de vêtement d’étoffe rouge, un pull, une jupe, un manteau…

L’enquête va se focaliser encore davantage sur cet élément quand le meurtrier de l’ombre frappe pour la quatrième fois le 21 décembre 1986, faisant cette fois-ci pour victime la jeune Lee Kye-sook dont le corps est retrouvé en bordure d’une rizière dans un état épouvantable : elle a été violée à l’aide d’un parapluie, avant d’être étranglée avec une ceinture. Du reste, tout son corps présente des ecchymoses et ses ongles cassés démontrent qu’elle s’est longtemps battue avec son agresseur avant de succomber à son emprise.

Les enquêteurs trouvent sur son visage de profondes lésions mais également des traces de sperme dans ses parties génitales. Un premier prélèvement génétique est effectué. La Corée du Sud ne disposant pas encore de laboratoires spécialisés pour effectuer l’analyse de la trace génétique, l’échantillon de sperme est envoyé au Japon mais les résultats ne donnent rien. Cette ultime preuve finie par être abandonnée.

Les massacres vont se poursuivre durant l’année suivante, souvent espacés de deux ou trois mois. C’est dans cette conjoncture que le corps de Hong Jin-young, une lycéenne de quinze ans, est découvert encore une fois au fond d’une rizière le 11 janvier 1987. Comme les précédentes victimes, elle est retrouvée les mains jointes, étranglée avec un bas et agressée sexuellement. Comme les autres elle portait un vêtement rouge, un blaser en laine tricoté que sa mère n’a eu aucun mal à identifier puisque c’est elle qui le lui avait confectionné.

Cela ne fait que renforcer la rumeur locale qui plaide désormais pour un prédateur sexuel, incapable de freiner ses pulsions, faisant peu cas de l’âge variable de ses victimes. Un fétichiste attiré par la couleur rouge, probablement pour son côté « sanguinaire », mais c’est également un tueur peu ou pas vraiment organisé, souvent sans « matériel » sous la main puisqu’il étouffe ses victimes avec leurs propres effets. Reste à savoir à présent s’ils sont un, deux ou plusieurs.

Jusqu’à maintenant, tous les crimes ont été perpétrés dans un rayon de six kilomètres. La police se sépare par groupe de deux, multipliant les bourdes et les tentatives pour parvenir à piéger le redoutable prédateur. Entre la police de Gyeonggy et celle venue en renfort pour la dépanner, c’est la guerre déclarée, l’une ne croyant qu’à l’enquête classique et linéaire, l’autre privilégiant les nouvelles méthodes employées à Séoul.

Certaines policières, convaincues par la théorie des vêtements rouges susceptibles d’attirer le meurtrier, se mettent à porter du rouge dans l’espoir qu’il tombe dans leurs filets mais rien ne se passe.

Un sixième homicide se produit en mai 1987, au nez et à la barbe des policiers, faisant pour victime une ménagère d’une trentaine d’années, Park Eun-joo, dont le corps est retrouvé sur une colline à la sortie du village, elle aussi a été étranglée et violée. La dernière personne à l’avoir vue est son mari alors qu’ils se sont quittés à la station d’autobus par une journée pluvieuse. Park Eun-joo, ayant oublié son parapluie à la maison, est repartie le chercher et c’est chemin faisant qu’elle est tombée nez à nez avec son meurtrier.

L’affaire commence désormais à prendre des proportions bien trop sérieuses et dangereuses pour rester cantonnée au niveau de la province. Le gouvernement sud-coréen ordonne alors la création d’un escadron de police spécialement dédié à la traque du tueur de l’ombre, une unité constituée de deux millions d’hommes, une première dans le pays.

L’idée est de remuer ciel et terre pour le retrouver, quitte à y consacrer les dix prochaines années. On ne lésine pas non plus sur les moyens : armes directement acquises aux États-Unis, gilets pare-balles dernier cri, brigade canine à peine sortie des chenils de la police judiciaire et tout un arsenal de voitures tous terrains sont déployés.

Dans la foulée, des dénonciations commencent à pleuvoir de supposées victimes échappées par miracle aux griffes du tueur. Certaines le décrivent comme bedonnant et chauve, d’autres avec le nez proéminent et les cheveux fins, d’autres encore affirment qu’il portait des lunettes ou une cagoule… Des portraits robots sont réalisés en se basant sur ces indications mais les résultats sont approximatifs ou ne correspondent pas du tout.

Lors de ce déploiement de force, on recense pas moins de 21 280 suspects interrogés et 570 échantillons d’ADN prélevés. Cependant, malgré tout ce travail titanesque, les résultats tardent à venir et le tueur, lui, continue toujours à courir en toute impunité faisant à l’occasion une septième victime le 8 septembre 1987. C’est celle de trop, celle qui réduit en fumée tout le travail effectué par les enquêteurs et le nouvel escadron spécial.

Cette septième victime, Ahn Gi-Soon, quadragénaire et femme au foyer, avait disparu en descendant dans la station de bus de Paltan-Myeon, toujours dans la région de Hwaseong. Elle est retrouvée bâillonnée, étranglée et violée, comme les autres. Du sperme, des traces de sang et des cheveux sont prélevés mais ces deux preuves après analyses ne correspondent à aucune trace génétique de la liste à rallonge des suspects. Reste la preuve capillaire qui, de son côté, a été envoyée dans un autre laboratoire pour expertise. Mais là non plus, aucun résultat probant.

Résulte alors un grand sentiment d’impuissance et de frustration parmi toutes les forces de l’ordre. Comment arrive-t-il toujours à leur échapper ? Comment se fait-il que, malgré tous leurs efforts, ils ne soient pas encore parvenus à le coffrer ?

Fin septembre 1987, alors que l’enquête sur le meurtre de Ahn Gi-soon est toujours en cours, un premier témoignage vient défrayer la chronique, un témoignage capital d’un certain Kang, chauffeur de bus de son état, qui dit avoir aperçu un homme qu’il n’a jamais vu auparavant, debout devant la station de bus la nuit où Ahn Gi-Soon a été assassinée.

Le chauffeur de bus dresse un portrait saisissant : un individu menu, vêtu d’une veste noire et d’un pantalon en toile grise, avec des cheveux coiffés en brosse, un nez pointu et une carrure svelte, il serait âgé entre vingt et vingt-cinq ans. Lorsque Kang a arrêté son bus devant la station, l’homme est même monté pour lui réclamer une cigarette avant de redescendre la fumer, après quoi il a disparu, comme volatilisé.

Suivant ces nouvelles descriptions, un énième portait robot est réalisé aboutissant à quelque chose d’à peu près ressemblant. Mais les recherches dans ce sens ne donnent encore rien.

La vie à Hwaseong n’est plus la même depuis le début des meurtres inexpliqués et certains habitants songent déjà à vendre leurs logements pour aller s’établir ailleurs afin de fuir le climat de terreur qui règne désormais dans toute la contrée.

Chaque femme, peu importe son âge, redoute à présent d’être la prochaine sur la liste du tueur. Les vêtements rouges du reste ont été éliminés de toutes les garde-robes. Il faut absolument rester discrètes, dans l’espoir de ne pas trop attirer ainsi l’attention de l’abominable assassin.

Ce que les habitants de Hwaseong ne savent pas encore, c’est que le meurtrier ne se contente plus de suivre ses victimes dans les chemins de traverse et les stations de bus.

En automne 1988, soit deux ans après le premier meurtre, Park Sang-hee, une jeune collégienne de quatorze ans, rentre chez elle après les cours. La soirée se passe le plus normalement du monde, la jeune fille dîne avec sa mère et sa grand-mère avant d’aller prendre une douche et se coucher.

Le lendemain matin, son corps sans vie, mutilé et étranglé, est retrouvé par sa mère. La police ne tarde pas à remarquer que le procédé utilisé par le tueur cette fois-ci est complétement différent des crimes précédents, ce qui l’amène à conclure qu’il ne peut s’agir là que d’un simple imitateur, un amateur fanatique du vrai tueur. Sinon pourquoi aurait-il décidé de changer aussi subitement de procédé ?

Après le meurtre de la jeune Park Sang-hee, la police commence à enquêter auprès du voisinage immédiat de sa famille. Ses soupçons ne tardent d’ailleurs pas à peser sur un certain Yoon Seong-Yeo.

Source : twitter

Yoon Seong-Yeo, âgé de vingt-deux ans, travaille dans un atelier de transformation de cuir dans la province de Chuncheong. Ses collègues le décrivent comme un jeune homme timide et peu ouvert. Au moment des faits, Yoon est encore célibataire, il n’a jamais connu de femme, car bien trop complexé par sa polio qui l’a rendu boiteux depuis son enfance.

Orphelin, sans grande instruction, Yoon Seong-Yeo a commencé son parcours professionnel à seize ans en tant que manœuvre dans une ferme, il avait alors pour ambition de devenir technicien spécialisé mais n’a jamais pu réaliser ce rêve.

Pour la police, c’est le candidat idéal. Tous le soupçonnent de s’être introduit en douce dans la chambre de Park Sang-hee pendant la nuit pour la contraindre à avoir des relations sexuelles avec lui, mais Yoon assure qu’il n’aurait jamais osé l’approcher physiquement, encore moins la tuer :

« Je n’ai jamais essayé de parler aux filles ni réussi à nouer une quelconque relation avec elles, je me disais : quelle femme voudrait d’un handicapé comme moi ? »

Il est finalement arrêté le 27 juillet 1989 alors qu’il est chez lui en train de dîner. Quand Yoon, complétement interloqué, demande aux policiers ce qu’ils font là, ces derniers répondent : « Cela ne prendra pas longtemps ! »

Au poste de police, Yoon est interrogé pendant trois jours d’affilée, trois jours d’interrogatoires serrés et musclés, où les coups pleuvent sur lui. Au terme du quatrième jour, les policiers obtiennent finalement de lui un aveu.

Battu par les policiers, affaibli par le manque de sommeil, Yoon relate le déroulement de la soirée qui a précédé le meurtre de la jeune femme :

« Je suis sorti me promener après le dîner pour prendre l’air, j’ai fumé une cigarette en marchant, je devais à chaque fois m’arrêter pour reposer ma jambe estropiée, puis j’ai encore parcouru quelques mètres quand j’ai aperçu une lumière dans la pièce d’une maison… Je ne sais pas ce qui m’a pris à cet instant, j’ai eu une comme une pulsion sexuelle soudaine, une envie de viol. Une petite voix intérieure me dictait ce qu’il fallait faire : m’introduire à l’intérieur de cette chambre, immobiliser cette fille et l’agresser contre son gré. Cela m’excitait à tel point que j’en tremblais… Et c’est ce que j’ai fait… »

Après avoir étranglé la jeune fille, Yoon a emporté ses vêtements qu’il a brûlés avant de rentrer chez lui pour dormir. Le lendemain, il s’est rendu à son travail comme tous les jours.

Pour le viol et le meurtre de la collégienne, la justice condamne Yoon Seong-Yeo à la réclusion criminelle à perpétuité. Pour les policiers et les enquêteurs, le meurtrier a eu recours à ce qu’on appelle « le crime d’imitation ». Autrement dit, il s’est inspiré du mode opératoire du « vrai » tueur. Aucun des crimes précédents ne lui sera cependant attribué.

Après l’arrestation de Yoon qui a généré beaucoup de bruit au niveau national, les meurtres s’arrêtent pendant une durée de deux ans, deux ans de répit pour les habitants et surtout les habitantes de Hwaseong et ses environs.

Ce semblant de sécurité retrouvée encourage d’ailleurs plusieurs d’entre elles à baisser la garde, à se montrer moins concernées. C’est alors que le drame frappe une nouvelle fois, le 15 novembre 1990. Une neuvième victime est retrouvée, il s’agit d’une collégienne de quatorze ans du nom de Kim Mi-jung.

Non, décidément, c’est loin d’être fini !

Le cauchemar reprend de plus belle et la psychose avec. Pour les enquêteurs, le meurtrier a choisi délibérément de faire « une pause » afin de persuader la population que le cycle mortel était terminé, pour mieux les surprendre par la suite. Une technique aussi sadique qu’inattendue.

Kim Mi-jung a été kidnappée, violée puis assassinée alors qu’elle était sur le chemin de retour de l’école. Son cadavre est retrouvé le 16 novembre 1990, soit au lendemain de son assassinat. Comme les huit premières victimes, l’adolescente a été étranglée avec son soutien-gorge et son corps jeté dans un champ. Comble du sadisme, le tueur lui a infligé près de trente-huit lacérations sur tout le corps avec un rasoir.

La dixième et dernière victime en date s’appelle Kwon Soon-sang, une retraitée de soixante-neuf ans, assassinée à Bansong-ri alors qu’elle était assise à la station de bus dans la soirée du 3 avril 1991. Son cadavre retrouvé dans une colline boisée présente des marques de violence. La police prélève cette fois une empreinte de chaussure (inexploitable) mais aussi des traces de sperme correspondant au groupe sanguin « B ».

Cependant, même avec l’ADN et le groupe sanguin du meurtrier sous la main, la police se sent impuissante. Rappelons-le, nous sommes au tout début des années quatre-vingt-dix et l’étude des données génétiques n’en est encore qu’à ses balbutiements. Alors quoi faire ? Attendre une onzième victime pour agir ? Les enquêteurs se sentent emmêlés dans un terrible cercle vicieux où le meurtrier éprouve un malin plaisir à jouer avec leurs nerfs.

L’ancien détective Park Doo-man, aujourd’hui âgé de soixante-dix ans, raconte cette horrible période :

« Après des années passées à traquer l’assassin dans les rizières et les champs, je peux vous dire que notre haine envers lui dépassait l’imagination. »

L’une des anecdotes les plus troublantes sur le sujet est sans doute celle qui affirme que le serial killer avait pour habitude de tuer pendant les soirs de pluie, idéalement en automne et au printemps, juste après le passage d’une chanson à la radio qu’il aurait réclamée.

En effet, en effectuant l’enquête dans les locaux de la chaîne de radio, la police est stupéfaite de constater la chanson est toujours jouée sur les ondes avant l’un des dix meurtres survenus dans la période allant de 1986 à 1991. L’identité du mystérieux auditeur n’a jamais été révélée ou connue du grand public, mais a continué à alimenter la légende urbaine. Certains diront que la chanson lui rappelait probablement de douloureux souvenirs d’enfance, d’autres, que c’était un rituel qu’il s’était attribué afin d’affirmer « sa marque de fabrique ».

Mais étonnement et sans raison claire, les crimes s’arrêtent subitement pendant plusieurs années de suite.

Beaucoup de psychanalystes sont sollicités pour dresser le portrait psychologique du tueur, ces derniers affirment qu’un serial killer ne s’arrête jamais de tuer. Peu importe les raisons et les circonstances, il trouve toujours le moyen de poursuivre sa traque infatigable. Mais alors, pourquoi cet arrêt soudain des meurtres ?

À Hwaseong comme à Séoul, les débats sur le sujet mobilisent pendant longtemps l’attention générale. Les habitants pensent que quelque chose de grave est arrivé au tueur : une maladie incurable qui l’a contraint à l’immobilité, un internement dans un hôpital psychiatrique, une peine de prison pour d’autres motifs, un déménagement à l’étranger, voire qu’il est carrément décédé.

Au début des années 2000, toujours sans nouvel élément à l’appui permettant la poursuite des investigations, l’enquête qui a duré près de quinze ans est finalement classée sans suite et le dossier clôturé. Car il faut savoir qu’en Corée du Sud, tous les crimes ont un délai de prescription de quinze ans, s’ils restent non élucidés. L’assassin ne risque plus aucune poursuite judiciaire et ce, quel que soit le degré de gravité du délit. Or, il se trouve que le délai de prescription du dernier crime a expiré justement en 2009, réduisant tout espoir à néant.

Il est important de préciser à ce point de notre récit que la Corée du Sud, à l’époque des premiers crimes, est totalement différentes de celle d’aujourd’hui. Les localités rurales comme Hwaseong ont depuis intégré l’espace urbain, beaucoup de champs et de rizières ont cédé la place à de nouvelles installations plus performantes, permettant une exploitation plus rapide du terrain.

Sans oublier un progrès considérable dans le domaine de la médecine pénale et l’exploitation des données ADN, toutes précieusement conservées dans une banque de données génétiques, des données comme celles prélevées sur les scènes de crime à Hwaseong plusieurs années auparavant. Malgré cela, l’affaire n’intéresse plus grand monde, malgré le tapage médiatique qu’elle a suscité ; au demeurant, beaucoup de jeunes n’en ont jamais entendu parler.

Il va falloir attendre la sortie d’un film pour que l’opinion publique manifeste à nouveau de l’intérêt pour l’affaire.

En effet, en 2003, le réalisateur Bong Joon-hoo sort Memories of Murder. Le film relate l’histoire des crimes de Hwaseong et brosse le portrait d’un serial killer insaisissable et cruel, obsédé par le sexe et la violence. Dès sa sortie, le film connaît un franc succès en Corée du Sud et reçoit une critique positive de la part des médias locaux et internationaux. Nous ne disons pas cependant que c’est grâce à la sortie du film que l’affaire va finalement être résolue, mais du moins, son importante médiatisation a encouragé les enquêteurs à rouvrir le dossier.

Source : dramabeans

Ce n’est qu’en septembre 2019 que de nouvelles révélations viennent bouleverser le cours de l’histoire. Elles vont faire la lumière sur l’affaire que beaucoup croyait éternellement non élucidée.

Lors d’une conférence de presse, Ban Gi-Soo, surintendant général de la police provinciale de Gyeonggi Nambu, fait une annonce qui surprend toute la population : il révèle que les preuves ADN conservées par la police depuis trente ans ont enfin parlé. En effet, ce sont bien trois empreintes génétiques similaires qui ont été signalées sur trois des cadavres retrouvés à Hwaseong. Grâce aux progrès de la science, un nom sort également du lot : Lee Choon-jae.

La police repère sa dernière adresse, un modeste appartement qu’il partage avec son épouse dans un village de Gyeonggi. Mais l’appartement est abandonné depuis des années et les voisins n’ont plus aucune nouvelle.

En réalité, Lee Choo-jae se trouve actuellement derrière les barreaux, purgeant une peine de prison à perpétuité pour le viol et le meurtre de sa belle-sœur, survenu en 1994.

Né en 1966 à Hwaseong, il y a passé les trente premières années de sa vie, c’est le deuxième enfant d’une famille de paysans reconvertis en prolétaires. Pendant son enfance, il assiste impuissant à la noyade de sa petite sœur dans un étang, un épisode qui l’a longtemps traumatisé. Alors qu’il est âgé de onze ans, il est victime d’attouchements sexuels infligés par son frère aîné, il n’osera jamais en parler à personne de peur de représailles.

En 1983, après l’obtention de son diplôme d’études secondes, Lee Choon-jae s’enrôle dans l’armée pour effectuer son service militaire. Durant trois années de suite, il occupe le poste de pilote de char. Il retourne à la vie civile en 1986 pour travailler en tant qu’ouvrier dans une usine de pièces automobiles. En 1992, il épouse une femme qu’il a connue dans son usine. L’idylle est de courte durée – à peine un an – au terme de laquelle sa femme finit par le quitter définitivement. Cette rupture, selon la mère de Choon, l’a rendu fou de chagrin et de colère à l’époque.

Source : straitstimes

Par la suite, il tend un guet-apens à sa belle-sœur âgée de dix-huit ans afin de l’attirer dans son appartement dans l’objectif de la violer et la tuer. C’est justement pour ce crime qu’il a été condamné, d’abord à la peine capitale par le parquet de Pusan avant qu’elle ne soit commuée en réclusion criminelle à perpétuité.

Dans un premier temps, Lee Choon-jae nie tout en bloc avant de se rétracter, et finalement, commencer une longue série d’aveux au compte-goutte.

Questionné par les policiers sur les motifs qui l’a incité à violer et à tuer des femmes, Choon donne une réponse évasive : je l’ai décidé un beau jour en me levant le matin, il me fallait assassiner des femmes…

Il avoue d’abord deux meurtres, se donne une trêve d’un mois avant de confesser encore les dix autres survenus à Hwasong, et encore deux autres que la police n’a pas réussi à identifier. Il faut au total neuf interrogatoires pour pouvoir enfin rétablir la vérité. Mais Lee Choon-jae ne cache-t-il pas d’autres choses encore ?

La nouvelle des aveux du meurtrier plonge l’ensemble des Coréens dans la stupeur et l’horreur la plus totale ! Le serial killer qui a réussi à passer entre les mailles du filet pendant plus de trois décennies, qui a mené en bateau un puissant escadron d’unités spéciales, composé de 2 millions d’hommes, qui a semé la terreur et la psychose partout où il passait, a finalement parlé ! En plus de cela, il ne paye pas de mine, décharné comme il est et s’exprimant presque à voix basse. C’est donc lui ce serial killer tant redouté ?

Dans les locaux de la police judiciaire de Seoul, c’est l’ébullition, beaucoup n’arrivent pas à croire que le mystérieux tueur est enfin sous les verrous et qu’il est même prêt à collaborer sans pression.

Lee Choon-jae, cinquante-trois ans, est un petit homme maigrichon au visage pointu et pâle, aux cheveux noirs et luisants ressemblant à du pelage de chat. Assis sur une chaise, il relate tranquillement et dans les moindres détails les circonstances, le mode opératoire, l’emploi du temps, les raccourcis qu’il prenait pour traquer ses victimes, leur terrible agonie sous la pression du nœud pressé autour de leur cou.

 

Les policiers sont à la fois écœurés et scandalisés par tant de sadisme. La froideur de Lee, le ton détaché qu’il emploie pour parler de tout ceci est déstabilisant, glaçant.

Mais Lee Choo-jae ne se contente pas seulement de récits oraux. Muni d’un bout de papier et d’un feutre noir, il trace des plans, dessine des schémas détaillés, donne des informations sur telle ou telle victime : celle-ci avait des pellicules, celle-là portait des dessous en dentelle, les adolescentes avaient de petites poitrines fermes tandis que les plus âgées avaient la chair molle et flasque et prenaient davantage de temps pour rendre leur dernier soupir, il ajoute que la première victime (Lee Wan-im) avait les mains calleuses car c’était une paysanne de l’ancienne génération.

Aucun détail ne lui a échappé.

Interrogé à propos de la couleur rouge censée l’avoir attiré, Lee Choon-jae dit que ce n’était là qu’un détail parmi d’autres. Cela l’a d’ailleurs fort amusé quand il l’a lu à l’époque dans les journaux.

En tout, Lee Choon-jae avoue quatorze homicides dont les dix perpétrés à Hwaseong entre 1986 et 1991, plus quatre autres commis durant la même période mais dans un autre village. L’identité de ces quatre autres femmes est restée inconnue bien qu’une nouvelle enquête ait été ouverte sur le sujet.

Le 2 novembre 2020, Lee Choon-jae passe devant la cour de justice de Séoul où, pour la deuxième fois, il fait l’aveu des quatorze homicides, dont les dix de Hwaseong, sans compter au moins une trentaine d’agressions sexuelles sur des mineurs des deux sexes. À l’heure qu’il est, il purge toujours sa peine dans une prison de haute sécurité de Pusan.

C’est ainsi que prend fin l’histoire de l’insaisissable meurtrier de Hwaseong surnommé depuis « Le tueur du zodiac de Corée du Sud ». Pourquoi a-t-il tué toutes ces femmes ? Difficile d’y répondre. Selon les policiers et les spécialistes de la médecine pénale, Choon est certainement un psychopathe, quelqu’un qui aime faire du mal gratuitement et qui agresse d’abord à des fins sexuelles, ensuite pour tuer. Nul doute qu’il est aussi voyeur, collectionneur et nécrophile.

Suivant un seul et unique mode opératoire, privilégiant les soirs de pluie et les rues mal éclairées pour pouvoir isoler et attaquer aisément ses victimes, Choon n’a jamais eu recours à aucun complice. La végétation luxuriante, les vastes rizières et les collines boisées constituaient également un terrain propice pour ses activités, des lieux suffisamment vallonnés pour dissimuler les corps une fois le méfait accompli. Pendant toute la période qu’ont duré ses crimes, jamais aucun témoin n’a été présent sur les lieux, jamais personne ne l’a surpris en flagrant délit.

Yoon Seong-yeo, le premier suspect arrêté, a été libéré sur parole en 2009. En tout, il a passé dix-neuf ans derrière les barreaux. En proie à la dépression pendant ses longues années d’incarcération, Yoon en est ressorti affaibli physiquement et psychologiquement. Il a dit plus tard aux médias coréens qu’il avait avoué le crime de la jeune Park Sang-Hee survenu en septembre 1988, uniquement pour que les policiers cessent de le torturer et le frapper.

Source : unilad

« C’était une époque où les aveux sans preuves suffisaient pour faire condamner quelqu’un. Quand on n’a pas dormi pendant trois jours, on ne peut plus raisonner correctement et de façon cohérente, Yoon a certainement lâché cet aveu pour que les policiers le laisse enfin tranquille. » raconte un journaliste d’investigation.

Il a depuis porté plainte contre sept policiers (aujourd’hui à la retraite) pour abus de pouvoir et mauvais traitements mais aucun n’a été poursuivi ni condamné.

« Même si la justice a prouvé mon innocence, je veux effacer ma fausse accusation et retrouver mon honneur perdu car c’est tout ce qui me reste. » a déclaré Yoon Seong-yeo lors d’un reportage télévisé de la chaîne Arirang TV en 2019.

Pour celles et ceux que souhaitent en savoir davantage sur le sujet, je ne peux que vous conseiller l’excellent opus coréen « Memories of Murder », un film réussi aussi bien au niveau de la trame qu’au niveau du choix du casting et de la musique. La réalisation a su capter l’essence de la Corée du Sud des années quatre-vingts. Un mélange de polar et de réalisme exacerbé qui a tout pour plaire aux passionnés des affaires criminelles.

Entre le 15 septembre 1986 et le 3 avril 1991, pas moins d’une dizaine de victimes vont être dénombrées dans une province en Corée du Sud, toutes de sexe féminin, âgées entre 13 et 70 ans et portant au moins un vêtement rouge. Comment trouver le criminel à une époque où ni le traçage téléphonique ni l’exploitation des données ADN n’existe encore !?

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Marlène Chalfoun, accusée de « complot sexuel »

Marlène Chalfoun, accusée de « complot sexuel »

Marlène Chalfoun, un employé de prison fait face à des accusations de complot sexuel, en vue de commettre une agression sexuelle grave avec Colalillo, un prévenu en attente d'un procès pour meurtre, tentative de meurtre et agression sexuelle, et Nick Paccione, un délinquant dangereux enfermé à Port-Cartier . . .

Le reste de ce contenu est réservé aux abonnés. Pour voir le player et écouter l'épisode en entier, vous devez vous inscrire et choisir un niveau d'abonnement.

Ne vous inquiétez pas, vous avez une période d'essai de 7 jours pendant laquelle vous pouvez même écouter tous les podcasts précédents.

Pour le faire, cliquez ici : https://lecoinducrime.com/connexion/