Le sadique de Romont, des pulsions sexuelles obscures…au crime

Le sadique de Romont, des pulsions sexuelles obscures…au crime

Cliquez ici pour en savoir plus

L’affaire d’aujourd’hui nous a été proposée par Kassandra de Giuli. Et on commence.

Entre 1981 et 1987, la Suisse, pays tranquille et modèle, est pour la première fois aux prises avec un assassin de l’ombre qui frappe avant de disparaître. Tout ce que l’on sait sur lui, c’est qu’il trie ses victimes sur le volet : des garçons adolescents faisant de l’auto-stop la nuit pour rentrer chez eux et qu’il prend à bord de son véhicule avant de les bâillonner, les violer et les brûler vifs.

Pour la police des cantons du Valais et du Tessin, impossible de signaler et de mettre la main sur ce maniaque sexuel qui réussit toujours à s’en tirer sans jamais laisser la moindre trace.

Mais alors qu’ils s’y attendent le moins, une victime va finalement lever le voile sur celui qui a fait de la mobilité son mode opératoire, un meurtrier aux pulsions sexuelles débridées, torturé par une homosexualité refoulée et une volonté de faire du mal. Son nom : Michel Peiry. Pour la Suisse, il sera l’abominable Sadique de Romont.

À travers l’enfance et la jeunesse tortueuse de Michel Peiry, nous allons tenter de comprendre l’engrenage des serials killers et ce qui peut se passer dans la tête de quelqu’un qui a fait de la volonté de tuer son leitmotiv.

Source : crimes-et-enquetes

Retour sur l’une des affaires les plus controversées des années 80 qui a bouleversé et choqué toute la Suisse.

Nous sommes le 7 mai 1986 à Niouc, petit village en Suisse Romande. Il est minuit passé. Dans le domicile de la famille Antille, c’est la panique : Cédric, leur fils âgé de treize ans, n’est toujours pas rentré.

Une heure auparavant, son père a pris sa voiture pour descendre jusqu’à Sierre où il a fait le tour de tous les pâtés de maisons sans réussir à le retrouver. Cédric qui était sorti avec des copains avait dit aux parents qu’il allait rentrer aux environs de 21 h 30. Ce n’est pas dans ses habitudes de tarder comme cela.

Le lendemain, toujours sans nouvelles de leur fils, le couple Antille décide d’alerter la police du canton. Les policiers se veulent rassurants, disent aux parents catastrophés qu’il ne peut s’agir que d’une fugue et que le garçon va tôt ou tard finir par rentrer. Inutile de s’inquiéter davantage, c’est cela les adolescents.

Et puis les jours se passent sans nouvelles et surtout sans que Cédric donne le moindre signe de vie. La police accepte d’établir une fiche pour disparition inquiétante mais ne va pas plus loin que cela.

Livrés à leur sort, les parents du disparu ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Accompagnés de parents, d’amis, de leurs voisins et de guides de montagne, ils quadrillent tout le canton pendant des jours entiers et même pendant la nuit, mais aucune trace de Cédric. Le désespoir, l’attente, l’inquiétude montent crescendo à mesure que les jours passent, sans nouvelles de lui.

Tout ce que l’on sait, c’est que des habitants de Sierre l’ont vu pour la dernière fois prendre la route cantonale aux environs de 21 h 15. Où est-il allé par la suite, difficile de le savoir.

À Niouc, le couple Antille, des gens pourtant bien sous tout rapport, doivent alors affronter les reproches et les plus méchantes rumeurs : pourquoi vous n’êtes pas allé à la recherche de votre fils le soir même quand il n’est pas revenu ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Et cela ne s’arrête pas là, la vie privée du couple est traînée dans la boue : le mari est traité d’alcoolique tandis que sa femme est accusée de consommer des stupéfiants. Et dans ce petit village qui ne compte qu’une centaine d’habitants, il se murmure même que mari et femme battaient souvent leur fils, ce qui l’a incité à fuguer. Pour les parents du disparu qui s’attendaient à plus de solidarité de la part de leur voisinage, c’est le point de non-retour.

Pendant ce temps, l’attente, elle, est insoutenable et dure quarante-trois jours. Au terme du quarante-quatrième jour, le silence de la maison est rompu par un appel de la police qui annonce une terrible nouvelle, celle que les parents du jeune Cédric ont redouté pendant tout ce temps : un berger a retrouvé le cadavre de leur fils dans le Haut-Valais, entièrement calciné et à 1600 mètres d’altitude.

L’enquête ne dure pas longtemps en l’absence de preuves et d’éléments concrets à l’appui. Pour le juge, aucun doute là-dessus, l’adolescent s’est suicidé. Un coup supplémentaire pour le couple Antille qui doit faire face à un nouveau lot de rumeurs sordides : parents d’un enfant déséquilibré et suicidaire qui est finalement passé à l’acte par désespoir.

Devant cette avalanche de ragots et d’accusations sourdes, mari et femme restent étroitement soudés, convaincus que leur fils de treize ans, d’habitude si joyeux et si tranquille, n’aurait jamais pu mettre fin à ses jours, de surcroît au sommet d’une montagne qu’il ne connaissait même pas.

Mais que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?

Trois mois plus tard, le rapport d’autopsie tombe comme un verdict final : « mort accidentelle ». Selon les légistes, le jeune garçon a fait un feu pour se réchauffer et ses vêtements ont accidentellement pris les flammes. Voilà !

Désormais, pour la justice, l’affaire Cédric Antille est un dossier à classer aux archives, ses parents peuvent de leur côté commencer leur deuil.

Mais il serait bien facile de s’arrêter là, car ceci n’est que le commencement d’une avalanche de crimes inexpliqués qui vont secouer toute la Suisse Romande.

À présent, transportons-nous une année plus tard dans la même région du Valais, dans une froide nuit de mars 1987.

Alors qu’ils sont sur le trajet de retour, un couple fait une découverte macabre au bord de la route : un corps nu, partiellement brûlé et jeté sur une grille. La police est immédiatement alertée. La victime est identifiée comme étant Vincent Puippe, un habitant du village. Le mobile du crime est déclaré à caractère sexuel.

Comme Cédric Antille, Vincent était un garçon sans problèmes, issu d’un foyer aimant, il avait une petite sœur et ses parents étaient agriculteurs, issus de la paysannerie nantie. La veille de son agression, il a été vu pour la dernière fois dans une taverne de Martigny où il prenait une bière avant de quitter les lieux vers 22 h 30. Des témoins racontent l’avoir aperçu à 23 h 00 en train de faire du stop sur le bord de la route.

Dans le canton du Valais, l’émotion est à son apogée. Qui a bien faire une chose pareille au petit des Puippe ?

« Cela paraissait comme un acte de violence gratuit, sans fondements, donc il y a eu automatiquement un élan de solidarité vis-à-vis de la famille de Vincent Puippe mais aussi une psychose qui s’est instaurée. » raconte un journaliste.

La nouvelle de l’assassinat de Vincent Puippe ne manque pas d’arriver jusqu’aux parents de Cédric Antille. Sans preuves à l’appui, ils ne peuvent pourtant pas s’empêcher de prendre contact avec les parents de la victime. Une chose est sûre, ils ont fait tout de suite le rapprochement avec ce qui est arrivé à leur fils et ont l’intime conviction qu’un seul et même individu s’est attaqué sauvagement aux garçons, dans le but de les agresser sexuellement avant de les tuer.

Nous sommes le vendredi 24 avril 1987 à Lausanne. Le carnaval bat son plein, la bière coule à flots, toute la ville est prise d’assaut par une foule bigarrée, peinturlurée et très éméchée. Parmi les jeunes, nous avons Thomas, un adolescent de seize ans qui lui aussi participe aux réjouissances.

Vers minuit, il décide de rentrer chez ses parents qui habitent un petit village de la campagne vaudoise. Mais Thomas n’a pas de voiture et ses amis sont bien trop ivres pour conduire. Il décide alors de marcher le long de la route, espérant croiser un véhicule qui accepterait de l’emmener à destination.

Il fait nuit et froid, Thomas avance, la tête rentrée dans son col, les mains dans les poches de son blouson en cuir. Sur son visage, les traces de maquillage mélangées à la sueur, vestiges de la soirée qu’il vient de quitter. Il se retourne plusieurs fois, guettant des phares de voiture au loin ; il lève la main, une Peugeot beige s’arrête au bord du chemin, Thomas y va sans trop se poser de questions. Nous sommes dans les années 80, les jeunes étaient encore très confiants à cette époque.

Thomas assis sur le siège passager tente de commencer une conversation d’usage mais à côté, le conducteur est étrangement silencieux, le regard fixé sur la route. Thomas a comme une boule à la gorge et sent son estomac un peu douloureux. Il songe alors à toute la bière ingérée lors de la soirée, il demande à ouvrir un peu la fenêtre car il a chaud.

Le conducteur, toujours sans piper mot, appuie sur le bouton demandé et active l’ouverture automatique des fenêtres. Ils roulent ainsi pendant près d’une demi-heure et finissent par arriver à l’entrée du village. L’adolescent pousse presque un soupir de soulagement quand il voit apparaître les maisons. Mais alors qu’il veut descendre, les choses dégénèrent soudainement :

— Où tu vas comme ça ?

— Je rentre chez moi, je vous remercie de m’avoir déposé et…

Le conducteur sort une arme qu’il pointe sur lui, l’obligeant à remonter illico dans le véhicule. Thomas en proie à la panique choisit pourtant d’obéir et remonte sur le siège passager sans résistance. C’est le début de la fin.

Pendant plus d’une heure, ils roulent sur la route d’Echallens puis en direction de Moudon. Le conducteur qui, jusqu’ici, était très silencieux est à présent dans tous ses états, fébrile et très nerveux. Il parle, essuie la sueur qui lui dégouline le long de sa tempe, raconte au jeune Thomas qu’il est un prisonnier en cavale et que toutes les polices du pays sont sur ses trousses en ce moment même. L’adolescent sent que quelque chose de dangereux est en train de se passer là maintenant, alors il essaye de sauter du véhicule en marche avant de constater que la portière passager est bloquée.

Cette tentative de s’échapper met le conducteur hors de lui, il saisit la tête de l’adolescent et la projette violement contre la vitre. Les choses s’accélèrent. Ils s’arrêtent aux abords d’une forêt où Thomas est encore battu et menotté, puis traîné à l’intérieur des bois par son agresseur qui le viole.

Thomas se débat, hurle, tente de repousser l’homme qui s’est remis à le frapper. Après une lutte acharnée, l’adolescent parvient à casser ses menottes, son agresseur se saisit d’un marteau et il lui assène dix coups sur la tête avant de le traîner par les pieds jusqu’à la berge d’une rivière.

La torture continue : l’agresseur lui enfonce la tête sous l’eau à plusieurs reprises, lui laissant à peine le temps de reprendre son souffle pour recommencer encore et encore. Thomas n’a d’autre solution que de faire le mort et cela lui sauve la vie, car son agresseur finit par l’abandonner là.

Couvert de sang, les membres douloureux, le jeune garçon parvient quand même à se relever. Il marche pendant plus d’une heure jusqu’au village de Sottens situé à deux kilomètres du talus dans lequel il a été agressé. Un villageois alerte instantanément les secours et téléphone à ses parents. À l’hôpital, ses plaies au crâne nécessiteront plus d’une quarantaine de points de suture.

Thomas est un miraculé, un échappé de la mort. Malgré le choc et ses blessures graves, il est d’une grande aide aux policiers. Son témoignage est déterminant.

Selon le journaliste Jean Bonnard : « La police va être impressionnée par le courage de l’adolescent et la précision avec laquelle il a narré tous les faits, il a réussi à donner des éléments importants sur son agresseur. »

Thomas a en effet mémorisé beaucoup de choses : le tableau de bord, la voiture Peugeot 504 beige claire automatique à bord de laquelle sa mésaventure a commencé. Il a encore l’image de son assaillant devant ses yeux, couvert de sueur, le souffle court et les yeux brillants d’une lueur perverse et mauvaise. Il décrit un homme d’environ trente ans aux cheveux châtains et frisés, mal rasé et portant un sparadrap au coin de la mâchoire.

Un portrait-robot est immédiatement élaboré et diffusé à toutes les polices du pays. Le visage de celui qui est désormais surnommé « Le sadique de Sottens » fait alors la une de tous les journaux et bouleverse le pays entier. L’irréprochable Suisse en proie aux maniaques sexuels, une première du genre !

Source : pages

Dans la foulée, beaucoup de jeunes commencent à abandonner l’habitude de faire du stop, préférant écourter leurs soirées pour rentrer en transport en commun.

L’enquête débute dans un climat de psychose généralisée où la population demande constamment à être rassurée : alors, l’avez-vous trouvé ? Court-il toujours ?

La réponse ne se fait pas attendre bien longtemps.

Les jours suivants, dans un quartier populaire de la périphérie de Romont, un jeune garçon parvient à reconnaître les traits de son frère dans le portrait réalisé par la police. Il s’appelle Michel Peiry, un homme qui jusqu’ici n’a encore jamais attiré l’attention sur lui, n’a jamais enfreint la loi, qui a un travail et une vie familiale et sociale tout ce qu’il y a de plus normale.

Pour le moment, sa famille n’ose pas encore se prononcer : comment dénoncer leur propre fils ? ! Pourtant le doute n’est plus possible, il s’agit bien de Michel Peiry, le fils discret toujours un peu en retrait qu’ils ont toujours connu. Actuellement, il est au service militaire dans une base de campagne à Berne et ses supérieurs n’en disent que du bien. Cela ne correspond pas, mais pas du tout !

Finalement c’est son frère qui prend la décision d’aller le dénoncer à la police.

La maison des parents de Michel Peiry fait immédiatement l’objet d’une perquisition. L’homme vivait encore avec eux avant son service militaire, partageant les deux-pièces cuisine de ce modeste HLM bien trop étroit pour abriter cinq personnes.

Dans sa chambre, la police fait une découverte : des cordelettes, des bâillons, des rouleaux d’adhésif, des menottes, qu’ils emportent en tant que pièces à conviction. Dans le parking, il remarque que Michel Peiry possède deux voitures : une Citroën CX verte et une Peugeot 504 beige, soit l’un des modèles décrits par la victime.

Les policiers commence l’examen des deux véhicules dans les moindres détails et ils vont de surprise en surprise : dans le coffre de la Peugeot, ils trouvent trois bidons contenant de l’essence, des cordages, une paire de menottes et un marteau, l’arme qui a servi à assommer le jeune Thomas.

À partir de ce moment, la police n’a plus aucun doute : l’agresseur de Thomas et l’assassin de Vincent Puippe et Cédric Antille sont une seule et même personne.

Source : tueursenserie

Dans le pays, la nouvelle provoque un choc sans précédent, jamais on n’a eu affaire à des crimes de cette envergure, des crimes commis par un même individu, avec le même mode opératoire, avec la même technique de « repérage » pour piéger ses victimes. Cela a tout du début de série où l’individu mobile bouge dans les cantons pour traquer et trouver des proies potentielles.

Une course contre la montre commence pour les policiers qui cherchent à tout prix à empêcher le meurtrier de faire plus de dégâts.

Pour mener à bien l’arrestation, la police lance une opération conjointe avec l’armée dans la discrétion la plus totale. La trace de Michel Peiry est localisée dans la campagne de Berne où son arrestation a lieu le 1er mai 1987. Ce jour-là, Peiry est de garde avec une arme chargée à l’épaule. Les policiers et les militaires ont donc attendu patiemment qu’il revienne dans son local et qu’il s’endorme pour pouvoir l’arrêter. Le militaire ne proteste pas quand ils lui mettent les menottes.

Dans sa musette de militaire, les policiers trouvent deux pistolets Winchester calibre 22. Assis sur un tabouret, les yeux baissés, Michel Peiry passe rapidement aux aveux en fumant une cigarette : oui, il a assassiné Thomas, Vincent Puippe et Cédric Antille. Au moment de ses aveux, il ignore encore que Thomas a survécu à ses blessures et a même aidé les policiers pour le portrait-robot. Ils le lui disent, il en paraît presque soulagé.

« Si vous ne m’aviez pas arrêté, j’aurais recommencé ! » dit-il avec aplomb aux policiers.

Cela sonne presque comme une menace, un avertissement. Les enquêteurs ont face à eux ce militaire d’apparence irréprochable, tout raide dans son uniforme qui vient de leur avouer avec une facilité déconcertante les crimes qu’il a commis dans les moindres détails. Et justement, qui se cache réellement derrière le regard fébrile et fixe de ce Michel Peiry ?

Dans la caserne de Berne où il est en ce moment, tous les autres soldats s’accordent à dire qu’il est très apprécié de tous. Même écho au niveau de son cercle amical qui ne dit de lui que du bien. Quand il n’est pas à la caserne, Michel Peiry partage son temps entre la natation et l’escalade alpine, il participe d’ailleurs activement à la vie sociale de sa région. Avant son arrestation, il faisait encore partie du club de spéléologie des Alpes fribourgeoises.

Michel Peiry a tout du bon camarade engagé et c’est un homme intéressant qui inspire la confiance de ses pairs. Au sein de son club, il est sur tous les fronts : il organise les sorties, s’occupe du matériel, organise des récoltes de fonds… en somme, un homme intègre et droit sur lequel on peut aisément compter.

Des retours et des témoignages positifs qui ont pour effet d’accentuer davantage le choc de l’annonce de son arrestation pour des faits aussi horripilants.

Joseph, l’un de ses amis du club, dit d’ailleurs à ce sujet :

« Là, c’est le seau de glace qui m’était tombé dessus ! Pas lui, pas le Michel que je connais ! C’est quoi qui l’a fait déraper ? »

Pour comprendre comment ce militaire engagé, ce sportif de haut niveau apprécié de tous, est devenu un maniaque sexuel violent et débridé, les psychiatres ont recours à cette nouvelle méthode en vogue aux États-Unis : le profiling, où comment revenir aux sources et aux origines de l’individu pour tenter de comprendre les raisons qui l’ont amené à devenir un criminel.

Justement, de sa vie d’avant, que sait-on exactement ?

Michel Peiry est né à Neuchâtel le 28 février 1959, le jour que ses parents ont choisi également pour légitimer leur union civile car la maman est tombée enceinte bien avant d’avoir la bague au doigt, un acte très mal vu dans ce canton catholique de Fribourg où tout le monde passe par l’Église avant de penser à avoir des enfants. Le couple Peiry donne naissance à un autre garçon quatre ans plus tard avant de finalement se résoudre à faire chambre à part.

Dès son plus jeune âge, le petit Michel éprouve un amour total et exclusif pour sa mère, il l’adule, cherche en permanence son affection et son attention. Mais cet amour qui frise l’idolâtrie n’est qu’à sens unique car madame Peiry est une femme peu démonstrative et froide, qui peine à manifester les sentiments maternels tant réclamés par son fils.

Avec son père, c’est une autre paire de manches : Michel le déteste, le méprise, le dénigre ouvertement, une haine réciproque que son père n’essaye même pas de dissimuler de son côté. Ce dernier est un alcoolique et un violent qui frappe constamment sa femme devant leurs enfants. Précédemment, il a fait l’objet de plusieurs plaintes pour avoir commis des sévices sexuels sur des petites filles. Il ne sera jamais arrêté pour ce motif, probablement protégé par le tabou qui entoure la pédophilie au début des années soixante et que la police préfère tout bonnement ignorer.

Devant le policier qui prend note de ces informations, Michel Peiry explose :

« Je haïssais mon père encore plus dans ces moments-là et j’ai eu souvent l’envie de le tuer pour qu’il cesse de faire du mal à ma mère, pour qu’il cesse une bonne fois pour toute de nous torturer ! »

La famille Peiry est l’exemple classique de la famille dysfonctionnelle : un couple qui se déteste et qui se bat en permanence et des enfants torturés et complétement négligés. Auprès de ce père tyrannique et de cette mère indifférente et froide, le jeune Michel se sent constamment rabaissé et humilié. Un jour, en guise de punition, sa mère l’envoie à l’école vêtu de collants féminins. Pour le jeune garçon, c’est une épreuve épouvantable, et pour cause : dès qu’il franchit le seuil de sa classe, tout le monde s’esclaffe, se moque de lui tandis que la maîtresse le rabroue sans ménagements, le traitant de malpropre, de sauvageon et d’immoral.

« Ce jour-là, j’ai voulu disparaître de la surface de la Terre. Quand je voyais ces gamins grimaçants prendre autant de plaisir à se moquer de moi, je voulais les faire pleurer à leur tour, leur faire du mal, les faire souffrir comme moi je souffrais. »

Ce terrible épisode le marque à long terme et constitue à lui seul l’élément déclencheur de son comportement à venir. Dès lors, le petit garçon fragile et constamment en recherche d’affection ne supporte plus de voir des gens de son âge heureux autour de lui, ne supporte plus le regard méprisant des institutrices et des nonnes qui le prennent de haut et l’ignorent pendant tout le cours. Il souhaite les voir tous crever dans la plus grande des douleurs. Son parcours scolaire du reste est un échec.

À ce désir vindicatif qui s’accentue année après année s’ajoute aussi une sexualité trouble et précocement débridée. Alors qu’il a tout juste douze ans, le jeune Michel Peiry est subjugué par une scène sadomasochiste aperçue dans l’une des revues pornographiques de son père. Fasciné par ce qu’il vient de voir, le garçon veut en découvrir plus.

Il se fait lui-même la représentation idéale de la sexualité qu’il commence à associer d’emblée avec beaucoup de violence. Il passe toute la période de la pré-adolescence à se laisser aller à des fantasmes de sévices sur ses petits copains de classe. La nuit venue, il s’adonne à la masturbation avec la crainte constante d’être surpris par sa mère.

À l’âge de treize ans, Michel Peiry découvre, bouleversé, qu’il est attiré par les garçons. Il vit cela mal, très mal. Incapable d’en parler à quelqu’un, il garde tout pour lui et culpabilise énormément. Cette homosexualité réprimée le torture encore plus que ses besoins de vengeance et il redoute que ses parents ne découvrent son orientation et son penchant pour les individus de son sexe.

À cette époque cruciale, il perd beaucoup de poids, ne mange presque plus et travaille de plus en plus mal à l’école. Les psychologues scolaires à cette époque n’existent pas et un enfant distrait ou trop rêveur ne fait l’objet que de réprimandes.

Pour cerner cet environnement, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, c’est-à-dire au début des années soixante-dix, dans un canton catholique où les habitants sont très pratiquants et où l’homosexualité est un sujet tabou, stigmatisé dont personne n’ose jamais parler.

Dans un contexte pareil, l’adolescent n’a personne à qui se confier, pas un parent, pas un professeur, pas un ami. Il prend alors une décision pour soulager sa conscience : aller à confesse pour expier ses péchés. Derrière le grillage du confessionnal, Michel Peiry ne sait pas par où commencer mais le curé le rassure, lui dit que c’est quelque chose de normal et qu’il n’y a pas lieu de s’en inquiéter. À la fin de cette entrevue, il ressort avec le cœur étrangement plus léger.

Le curé de son côté a des plans derrière la tête. Les jours suivants, il l’invite dans sa chambre, l’incite à coucher avec lui avant de lui donner cinquante francs.

Michel Peiry est en proie à des sentiments contradictoires : d’un côté, les relations sexuelles avec le prêtre ne lui déplaisent pas tant que cela et de l’autre, il est totalement terrorisé. Une chose est sûre, il y a quelque chose de grave qui s’est produit dans sa tête, bouleversant tout son mécanisme psychologique.

« Personne n’a compris qu’à ce moment-là, je quittais la société normale pour m’enfermer dans un mythe, un monde à part, le mien. » tape le policier sur sa machine à écrire.

À l’âge adulte, Michel Peiry découvre sa vocation de militaire en même temps qu’il découvre les bars gays de Lausanne et Genève, des endroits propices pour des rencontres masculines en toute discrétion. Le fait de se faire draguer par d’autres gars lui plaît et renforce son estime de soi.

À partir de ce moment, le futur sadique de Romont va inverser les rôles : de l’enfant martyrisé et abusé, il devient celui qui assujetti, celui qui domine, celui qui rabaisse et surtout celui qui viole et qui tue. Pourtant il se défend de ne pas être pédophile bien que ses victimes soient pour la plupart des garçons adolescents ou pré-adolescents.

Source : rtl

En septembre 1981, Michel Peiry prend une année sabbatique, souscrit un prêt à la banque et part en voyage aux États-Unis, il est alors âgé de vingt-deux ans. En Floride, il fait la connaissance d’un Canadien du nom de Sylvestre. Ils deviennent rapidement amants avant que le jeune homme ne disparaisse mystérieusement.

De retour en Suisse, Michel Peiry intègre l’armée de terre dans une base bernoise. Son désir de tuer atteint son apogée. Il veille cependant à laisser une trêve entre ses crimes, parfois d’une année, de deux, parfois plus brièvement, juste l’espace de quelques mois ou semaines.

C’est ainsi que le 4 févier 1984 à Annecy, il assassine le jeune Fréderic, un campeur français qu’il prend en stop avant de l’agresser sexuellement, le ligoter et le brûler.

Un soir de mars 1987, en voyant arriver le jeune, robuste et gentil Vincent Puippe, qui se penche tout souriant à travers la vitre pour lui demander « M’sieur, vous allez sur Sottens ? Vous pouvez me déposer ? », Michel Peiry a instantanément du mal à réguler ses pulsions d’abord sexuelles puis meurtrières.

Michel Peiry, comme bon nombre d’assassins itinérants de sa trempe, bouge beaucoup et souvent pour chercher ses victimes potentielles. En matière de véhicules, il emploie deux voitures, une Citroën vert olive et une Peugeot beige clair.

Son périple le conduit dans des endroits et des pays encore difficiles d’accès pour le citoyen lambda européen : les Pays Baltes, la Yougoslavie ou encore la Pologne où il se rend à bord de sa voiture, traversant les postes frontières et soudoyant les douaniers à coup de francs suisses qui valent de l’or dans ces nations communistes.

En Italie, dans la région de Côme à Belizone, Michel Peiry fait une nouvelle victime, le jeune Fabio Vanetti, âgé de dix-huit ans et disparu depuis le 14 août 1986. Pendant neuf mois, les carabiniers et les enquêteurs vont abattre un travail de Titan sans réussir à repérer le mystérieux tueur.

L’inspecteur Giorgio Galusero qui s’est occupé de l’affaire depuis le début raconte :

« Fabio est allé à la station ferroviaire mais il est arrivé trop tard et a manqué le dernier train pour Vobbarno où habitent ses parents. Il est donc sorti et a marché sur la route cantonale. Depuis, sa trace a été perdue. »

Nous sommes en mai 1987, l’arrestation en Suisse de Michel Peiry a fait les gros titres, même hors des frontières, ce qui n’a pas manqué d’alerter l’inspecteur italien qui y voit comme un lien avec la disparition du jeune Fabio Vanetti. Cela ne peut s’agir d’une simple coïncidence : Michel Peiry s’attaque toujours à des auto-stoppeurs, la veille de vacances ou de jours fériés. Or, c’était aussi le cas de Fabio Vanetti, disparu la veille d’un jour férié en Italie après avoir raté son train de retour.

Préalablement, Michel Peiry passait ses vacances d’été en Yougoslavie où il est apparemment resté jusqu’au 11 août, il est donc probable qu’il soit arrivé en Italie par le biais de la ville de Trieste et qu’il ait atterri dans la région de Côme, tout au nord, aux environs du 13 août.

Alors qu’en Suisse l’enquête semble être déjà bouclée, l’Italie demande à interroger Michel Peiry. Il y est donc transféré.

Les enquêteurs italiens commencent à lui poser des questions sur ses déplacements récents et soudains. Sans aucune pression de leur part, Michel Peiry leur fait des aveux sur ce qui s’est passé cette nuit du 14 août. Il raconte qu’il a pris en stop Fabio Vanetti, qu’ils ont roulé ensemble jusqu’à la sortie du village avant de se rendre dans un bois en retrait. Là, il l’a agressé sexuellement avant de l’étrangler et de mettre le feu à son corps.

Grâce aux indications précises du criminel, les carabiniers n’ont aucun mal à trouver les restes calcinés du jeune homme au bord d’une rivière traversant le petit village de Biasca.

L’inspecteur Giorgio Galusero se rappelle : « Pendant que mes collègues étaient en train d’encercler le lieu du crime, lui (Michel Peiry) était debout là, très calme. Il racontait en détail ce qu’il a fait subir à ce pauvre Vanetti avant de le tuer. Il est vrai qu’en tant que policiers, nous sommes habitués à entendre ce genre de choses, mais je dois vous avouer que nous étions sur le point de craquer. »

Michel Peiry utilise le terme « partir en chasse », qui consiste selon lui à un rituel qu’il s’est établi pour tuer, n’hésitant pas à prendre la route à des heures tardives, sillonnant les chemins, les aires de repos, les stations de bus, à la recherche permanente de potentielles victimes, idéalement des garçons jeunes, seuls et vulnérables qui font du stop.

Parfois, sans qu’ils ne lui demandent rien, il leur proposait lui-même de les déposer quelque part, parfois il leur donnait même de l’argent ; certains acceptaient, d’autres refusaient en battant en retraite tout en le traitant de maniaque.

Il faut dire que son apparence jouait beaucoup en sa faveur : son look de monsieur tout le monde et son air engageant et sympathique ont largement contribué à mettre rapidement en confiance les jeunes hommes qui venaient lui, ignorant à ce moment qu’ils entraient de plein pied dans la gueule du loup.

Pourtant, Michel Peiry précise que, parfois, ces « sorties » pouvaient être passagères car il veillait généralement à laisser une trêve entre chacune de ses agressions. Parfois, l’inverse se produisait et son besoin de tuer et de violenter revenait au galop, aussi urgent que dévastateur, tel une addiction qu’il fallait soulager tout de suite.

« Pendant que j’avais ces gars à ma merci, je me sentais vengé de toutes ces frustrations que j’avais endurées. Et j’aimais tellement cette sensation de dominer que j’y ai pris goût… que pour moi, c’était comme une drogue. »

À partir de ce moment, le profil de Michel Peiry commence à devenir clair pour les policiers suisses comme italiens, sans le moindre doute. Il est le prototype même du prédateur sexuel hors du commun, charmeur, incitateur et à double-face, qui se sent supérieur à sa victime puisqu’il la domine et la rabaisse. Il s’en dégage alors pour lui comme un sentiment de plénitude et de réalisation de soi.

Toutes les disparitions non élucidées qui ont lieu en Suisse Romande sont dès lors réexaminées. C’est à ce moment clé que l’affaire du jeune Cédric Antille resurgit de l’ombre. Souvenez-vous, ce jeune adolescent originaire du Valais s’était, selon la version officielle, immolé accidentellement au sommet d’une montagne même si ses parents ont toujours réfuté cette thèse.

Michel Peiry réitère ses aveux concernant l’homicide de Cédric Antille, aux policiers italiens, bouche-bée.

Pour le couple Antille, cet aveu somme presque comme un soulagement, de savoir enfin ce qu’il s’est réellement passé et de faire taire les mauvaises langues qui ne leur ont pas laissé de répit pendant toute la durée des investigations.

Peu de temps après avoir confessé le meurtre de Cédric Antille, Michel Peiry avoue un sixième crime. Les journaux ne perdent pas une miette de ces révélations constamment mises à jour. Le « sadique de Romont » donne force détails sur le déroulement de tous ses meurtres, les gazettes en réclament encore et encore, les lecteurs aussi.

Comme à chacune des révélations du « Sadique de Romont », la Suisse accuse le coup, profondément humiliée dans son intégrité et sa réputation de nation neutre et sans défauts que cette affaire a terni. Pour beaucoup de citoyens, il est difficile d’expliquer qu’un petit canton comme Fribourg ait pu abriter pendant tout ce temps un prédateur de cette envergure, sans jamais faire état du moindre incident, du moindre scandale de mœurs !? Bizarre…

Avec ces nombreux crimes avoués, Michel Peiry intègre la liste des tueurs en série notoires et potentiellement violents et dangereux.

Mais il est bon de rappeler qu’à cette époque, le terme tueur en série ne fait pas encore partie des mœurs et des mentalités de nombreux pays européens. De surcroît, Michel Peiry n’est pas un tueur qui reste dans son périmètre, c’est un individu mobile, qui a l’habitude de bouger fréquemment en voiture, qui voyage aussi énormément dans des pays pas toujours faciles d’accès pour tout le monde à cette époque, notamment la Yougoslavie, la Pologne, la Hongrie et les États-Unis. Potentiellement, dans tous ces endroits où il est passé, Michel Peiry a pu faire d’autres victimes restées cachées.

En parlant de Yougoslavie, Peiry y a passé des vacances pendant l’été 1986. Il a séjourné au Club Med d’une station balnéaire croate où il a fait la rencontre d’autres touristes suisses.

Un jour, ces derniers l’ont aperçu dans un état physique épouvantable : ses jambes étaient gravement brûlées à tel point que la chair était à vif. Pour arrêter le flot de questions indiscrètes à ce sujet, Michel Peiry avait haussé les épaules en riant, oh ça ? C’est juste un très fort coup de soleil, j’ai une peau de roux que je tiens de ma mère. Vraiment, un coup de soleil ?

Pour les enquêteurs italiens qui ont à présent le monopole de toute cette sordide affaire, Michel Peiry est un menteur, ces brûlures ont sans aucun doute un lien présumé avec un crime qu’il aurait commis là-bas, un crime qu’il a fini d’ailleurs par avouer, encore une fois à la suite de plusieurs interrogatoires musclés.

Sa victime s’appelait Silvio, un jeune Italien originaire de Trieste qu’il avait pris en stop dans la région de Rijeka en Croatie (à l’époque encore en Yougoslavie). Les Italiens de Trieste avaient pour habitude de passer leurs vacances estivales en Yougoslavie à cette époque, car cela revenait beaucoup moins cher que des vacances en Sardaigne.

Michel Peiry dit aux policiers qu’il avait menti et que les brûlures au niveau des jambes sont dues à des éclaboussures d’essence dont il a aspergé Silvio avant de mettre le feu à son cadavre.

Comme pour le cas de Fabio Vanetti, Michel Peiry fournit des éléments extrêmement détaillés sur le déroulement du crime. Suite à ce nouvel aveu, l’inspecteur Galusero décide de se rendre lui-même en Yougoslavie pour tirer cette affaire au clair.

Sur place et avec l’aide de la police croate, il ratisse les environs de Rijeka et tout endroit où le sadique de Romont aurait été susceptible de passer. Pourtant, malgré la collaboration de la police locale, l’inspecteur italien ne trouve rien du tout, pas un seul indice, pas une seule preuve mais il a l’intime conviction que le meurtrier a dit encore une fois la vérité. Galusero ne sait plus vraiment à quoi s’attendre et redoute désormais le pire, que d’autres victimes ne sortent du placard.

Après une année de détention, Michel Peiry avoue en tout onze homicides étalés sur une période allant de 1981 à 1987. Ses aveux, il les fait au gré de sa fantaisie, parfois il parle avec une spontanéité déconcertante, parfois les policiers doivent carrément « lui arracher les vers du nez ».

Du côté des victimes, à part celles qui ont été identifiées, nombreuses sont celles qui sont restées dans l’anonymat et n’ont jamais pu être identifiées, faute de corps et de preuves.

Pourtant, des victimes anonymes, il y en a eu d’autres par le passé. Notamment Sylvestre, l’amant d’une nuit que Michel Peiry a rencontré lors d’un voyage en Floride, ou encore Frédéric, un jeune adolescent assassiné à Grenoble, ou Joël, un Français qu’il a pris en stop. Une liste qui n’en finit plus, au point que les enquêteurs ne savent plus vraiment à quoi s’attendre.

Parmi ces victimes, il y a aussi Anne-Laure une jeune campeuse française que Peiry a assassiné en Camargue et l’unique femmes parmi les victimes. Michel Peiry raconte qu’elle avait les cheveux plats et une peau bien trop flasque pour une jeune de son âge (19 ans) ; il n’a d’ailleurs pas couché avec elle.

Pour la police italienne qui le garde sous surveillance, Michel Peiry dissimule encore bien des choses, et sans doute que les meurtres sont bien au-delà de onze comme il le laisse bien croire.

— Parlez-nous de votre vie sentimentale, avec qui vous la partagiez auparavant ? Quel genre de femme c’était ? demande le policier en tapant sur sa machine.

— Ma femme, oui, oui, ma femme en effet.

Michel Peiry n’a jamais connu de femme mais il a connu Romain, l’homme qui a partagé sa vie pendant un moment. Une histoire d’amour qui le fait encore sourire aujourd’hui.

On fait appeler l’ancien compagnon pour être interrogé. Ce dernier a appris la nouvelle par le biais des journaux et de la télé. Il est sous le choc.

Il donne une version du « sadique de Romont » en totale opposition avec ce qu’ils viennent de voir et d’entendre à son sujet. Romain, l’ancien compagnon, le décrit comme quelqu’un de sociable, d’attentionné, aux antipodes du prédateur nocturne qui sillonne les routes de campagne à la recherche de jeunes garçons à agresser. Bien que n’ayant jamais eu de doute sur lui, Romain ajoute que Michel Peiry était quelqu’un de profondément malheureux.

Source : pages

« Michel me donnait parfois l’impression d’être un orphelin, de quelqu’un qui a grandi sans famille et sans attaches. » raconte-t-il.

Les policiers souhaitent en savoir plus sur leur vie commune avant le début de l’affaire, Romain raconte comment lui et Michel Peiry se sont rencontrés en 1985 dans un bar de Fribourg. À cette époque, Peiry faisait son service militaire tandis que lui travaillait en tant que coiffeur dans un salon réputé de Lausanne. Entre les deux, ça a été le coup de foudre instantané.

« Pour moi il n’avait aucun défaut, il était parfait, c’était l’homme de ma vie. » dit-il aux policiers.

Pourtant il y a une ombre au tableau : les mensonges répétitifs de Michel Peiry, une mythomanie latente que son compagnon préfère ignorer dans un premier temps, même si elle a tendance à prendre parfois des proportions importantes et met en jeu la pérennité de leur couple. Michel Peiry ment sur son parcours, sur sa famille, il se dit haut gradé dans l’armée alors qu’il ne l’est pas.

Leur relation commence à être compromise. Fatigué par les mensonges et les histoires répétitives de son compagnon, Romain finit par le quitter après un an de relation amoureuse. Michel Peiry a du mal à supporter la rupture et continue de harceler Romain par téléphone ou en allant stationner pendant toute une nuit sous sa fenêtre.

Après plusieurs semaines de lutte acharnée, Peiry abandonne enfin ses tentatives désespérées pour se remettre avec lui. D’un commun accord, les deux anciens amoureux finissent par se réconcilier mais ne se remettront plus jamais ensemble, une initiative que Peiry accepte à contre cœur.

C’est dans cet état d’esprit que l’ancien amant découvre le passé meurtrier et la face cachée de celui qu’il idéalisait. Le choc cède la place à l’effroi : « Quand je pense qu’il aurait pu facilement venir chez moi et me tuer et il avait une bonne raison pour cela : notre rupture. »

Il se souvient alors que Michel Peiry avait en permanence deux bidons d’essence cachés dans le coffre de sa Peugeot. Oh c’est pour quand j’aurais une panne de carburant en plein campagne. Les cordages, les lampes torches ? Oh, c’est pour les sorties en montagne quand je fais de l’alpinisme. Il avait réponse à tout, et lui, ne cherchait pas à en savoir davantage.

Pourtant, bien des choses auraient pu l’alerter, comme cette fameuse soirée où Michel Peiry était venu le retrouver dans son appartement vers 21 h 00, tout pâle, échevelé, silencieux et tremblant de tous ses membres. Il a prétexté avoir attrapé un mauvais rhume alors qu’en réalité, il venait de tuer quelqu’un ce soir-là.

« Quand, par la suite, j’ai appris toutes les horreurs qu’il a faites, je n’ai même pas eu envie d’aller lui rendre visite en prison. Il a brisé tellement de vies, tellement de familles, qu’aller le voir serait un préjudice vis-à-vis d’elles. » dit aujourd’hui l’ancien compagnon de Michel Peiry.

Au terme d’un long bras de fer avec la police judiciaire, Michel Peiry alias le « sadique de Romont » finit par avouer onze meurtres perpétrés dans différents endroits et pays. S’agit-il vraiment du nombre exact ? Les policiers suisses et italiens n’ont aucun doute sur ce point, Peiry a sûrement fait bien plus de victimes, qu’ils estiment d’ailleurs au nombre de trente.

Son procès aboutit finalement à une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité, un verdict qu’il n’aura de cesse de critiquer.

Le parcours criminel de Michel Peiry, chronométré et organisé, a pourtant fini par lui jouer de très mauvais tours. Comme beaucoup de serial killers, le sadique de Romont avait cette tendance à sélectionner des victimes qui se ressemblaient, toujours en veillant à étudier, organiser et planifier leur rapt tout en protégeant jalousement la double vie qu’il menait, celle d’un militaire et d’un sportif le jour, transformé en prédateur la nuit.

En faisant souffrir ses victimes, il cherchait peut-être aussi à exorciser ses souvenirs d’enfance où il était l’éternel souffre-douleur, une thèse que beaucoup de psychanalystes ont expliqué par la suite, sachant que cela n’excuse en aucun cas ses crimes commis de sang froid avec une cruauté étudiée et volontaire.

En France, son parcours a été longtemps associé à celui de Pierre Chanal, un autre militaire sans reproches, tombé dans la criminalité et les agressions sexuelles visant des jeunes hommes.

En 2002 et 2009, Michel Peiry a fait une demande de remise en liberté provisoire qui lui a été refusée. À l’heure qu’il est, il est toujours derrière les barreaux.

Michel Peiry, ou « Le sadique de Romont », est un tueur en série suisse dont les crimes sont commis entre 1981 et 1987. Tout ce que l’on sait sur lui, c’est qu’il trie ses victimes sur le volet : des garçons adolescents faisant de l’auto-stop la nuit pour rentrer chez eux et qu’il prend à bord de son véhicule avant de les bâillonner, les violer et les brûler vifs.

 

Les sources :

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

L’affaire Denise Morelle

L’affaire Denise Morelle

Cliquez ici pour en savoir plus

Le 18 juillet 1984, Denise Morelle, célèbre comédienne québécoise, est retrouvée violée et sauvagement assassinée dans l’appartement qu’elle comptait louer dans le centre de Montréal.

Pour sa famille, ses amis de la scène et ses fans, la mort de celle que tout le monde surnommait affectueusement « Dame Plume » provoque une profonde consternation et un terrible choc. Car qui pouvait en vouloir à ce point à cette femme simple, respectueuse, joviale et généreuse, adulée des grands comme des petits, pour lui faire subir autant de sévices et la tuer avec une telle barbarie ?!

Source : journaldemontreal

L’enquête qui s’en suit est finalement abandonnée pour manque de preuves et pendant près de vingt-trois ans, le crime est classé comme non élucidé. Mais alors que l’affaire est tombée dans les oubliettes, un véritable revirement de situation se produit en 2007 grâce à un prélèvement ADN exploité sur le tard, peut-être l’unique chance de démasquer enfin l’assassin de Dame Plume et mettre fin à l’énigme.

Dans notre dossier d’aujourd’hui, il sera aussi question d’une affaire similaire, celle de la comédienne France Lachapelle dont le meurtre est survenu en 1980 au Québec, à peu près dans les mêmes circonstances.

Place à leur histoire.

— Allo le 911, j’appelle pour signaler la disparition de ma colocataire Denise Morelle. Tout le monde la cherche partout…

— Vous dites être son colocataire ?

— Exactement.

— Quel est votre nom ?

— Jocelyn Cossette.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Avant-hier, elle comptait aller visiter un appartement pour le louer, c’est d’ailleurs le propriétaire qui m’a appelé pour me dire qu’elle n’a plus donné suite à sa demande.

— Vous avez l’adresse de l’appartement ?

— Oui, une minute je pense que je l’ai ici… Alors c’est le 1689, Rue Sanguinet.

— Nous allons vérifier cela.

Il est à peu près 16 h 00 cet après-midi du mercredi 18 juillet 1984 quand les policiers se rendent à l’adresse indiquée dans le quartier très controversé de Maisonneuve. C’est un endroit mal famé du vieux Montréal qui rappelle ces sombres ruelles newyorkaises où s’entassent des malheureux sans toit et où les seringues usagées jonchent le sol.

Les deux policiers repèrent l’appartement de la Rue Sanguinet et frappent à la porte. Pas de réponse. Une affiche avec la mention « appartement à louer » est placardée sur une fenêtre. La porte n’est pas verrouillée, alors ils tournent la poignée et pénètrent à l’intérieur.

« Police. Y a quelqu’un ? »

L’appartement est désert. Les deux agents commencent leur inspection des lieux. Ils font le tour de toutes les pièces. Sur le sol, ils remarquent la présence de débris de verre et du papier gras taché de ketchup et de mayonnaise. L’endroit a l’air vétuste et négligé, comme si les derniers résidents n’avaient même pas pris le temps de faire un peu de ménage avant de quitter les lieux.

Ils continuent leur progression.

« Police. Y a quelqu’un ? » Répètent-ils encore une fois à l’unisson.

Pas de réponse. Finalement, peut-être sont-ils sur une fausse piste. L’homme qui les a contactés ce matin a dû se tromper, peut-être que Madame Morelle n’est jamais venue ici ou qu’elle est partie bien avant qu’ils n’arrivent.

Mais alors qu’ils sont déjà prêts à abandonner les recherches, l’un d’eux remarque une porte, probablement celle de la cave.

— Tiens, allons voir encore ici.

Ils descendent l’escalier qui grince sous leurs pas, ils appuient sur l’interrupteur mais il n’y a pas de lumière. Ils allument leurs lampes-torches. Dans la pénombre, ils distinguent une veille machine à laver et un sèche-linge, dans un autre coin de la pièce, plusieurs cartons contenant des objets hétéroclites et puis…

Un corps. Un corps de femme ensanglanté gisant dans un recoin et caché avec quelques morceaux de papier journal. Les policiers se précipitent, tâtent le pouls de la femme. Elle est morte.

—  Non ce n’est pas possible !

— Il faut prévenir les secours !

L’annonce de l’assassinat de Denise Morelle est faite le soir même à la télévision, une annonce qui ébranle toute la population mais également le milieu de la télévision et du théâtre dans lequel elle travaillait. Partout, c’est l’incompréhension, beaucoup n’arrivent pas à croire qu’elle soit morte. Pas elle, pas Dame Plume qui a tellement fait rire tout le monde dans les années 70.

L’autopsie fait état d’un véritable acharnement. Elle a été violement battue, brûlée, violée puis étranglée. Un vrai carnage.

Au théâtre de Sainte-Adèle où elle se produisait encore il y a une semaine, toutes les représentations de la pièce théâtrale « Les Lurons font l’occasion » ont été annulées dès l’annonce de la terrible nouvelle. Dans les coulisses et les loges, metteurs en scène, producteurs, acteurs, techniciens du son et maquilleurs n’arrivent pas encore à croire ce qu’ils viennent d’entendre. Non ce n’est pas possible, ça doit être un mauvais rêve.

Parmi eux, l’acteur René Gagnon qui donne la réplique à Denise et la fréquente tous les jours au travail, ainsi que lorsqu’ils font le trajet ensemble pour rentrer à Montréal chaque fin de semaine.

René Gagnon et la victime se sont vus il y a peine deux jours de cela. Il se souvient que Denise semblait heureuse et sereine, elle cherchait un nouvel appartement plus grand pour s’installer et quitter la collocation qu’elle avait auparavant car elle ne lui convenait plus. Elle avait des projets plein la tête, dont le tournage d’une nouvelle série sur la chaîne de télévision Super Ecran, sans compter qu’elle jouait tout l’été au théâtre de Sainte-Adèle.

Alors comment expliquer ce meurtre survenu à ce moment clé de sa carrière alors que tout allait si bien ? Une mauvaise rencontre ? se trouvait-elle au mauvais endroit, au mauvais moment ? Probablement.

La police commence à entreprendre son premier recueil de témoignages. Tous les collègues et amis de la victime sont unanimes : Denise était une femme tranquille et sans problèmes, jamais dans les excès, discrète et les pieds sur terre, pas le genre à se fourrer dans des aventures amoureuses sans lendemains, pas le genre à traîner avec n’importe qui et n’importe où, elle choisissait d’ailleurs soigneusement ses fréquentations, se livrait peu ou difficilement.

Âgée de près de soixante ans au moment des faits, Denise n’a jamais été mariée et n’a jamais eu d’enfants mais vivait assez bien ce célibat volontaire. Elle aimait d’ailleurs beaucoup trop sa liberté et sa vie d’artiste pour la troquer contre celle d’une vie familiale classique pleine de contraintes. Elle l’a déjà fait savoir plus d’une fois à ses amies quand elles l’ont taquiné sur sa volonté de « se caser » un jour.

Elle n’avait pour seule famille que ses frères et sœurs, notamment sa sœur aînée Pierrette Gauthier dont elle a toujours été très proche. Du reste, le théâtre était toute sa vie et ses collègues constituaient une sorte de famille de substitution quand elle était en tournée.

Sa vie sentimentale aussi est un grand mystère, personne parmi le casting ne l’a jamais vu aux bras de quelqu’un et elle était bien trop timide pour s’afficher avec un amoureux.

René Gagnon, qui avait pour habitude de passer beaucoup plus de temps avec elle, est interrogé plus longuement que les autres :

— Denise a grandi dans un milieu conservateur, catholique, je pense que cela a beaucoup influencé son tempérament, raconte le jeune homme aux policiers quand ils le questionnent à propos d’une relation supposée avec la défunte. Nous nous aimions et nous nous respections, mais seulement en tant qu’amis et collègues, il n’y a jamais eu autre chose, ajoute-t-il préférant faire abstraction de leur grande différence d’âge.

Bien avant d’en venir aux faits et poursuivre l’enquête qui vient de débuter pour trouver l’assassin de la comédienne, quelques informations sur elle s’imposent.

Denise Morelle est née le 3 décembre 1925 à Montréal, cinq ans après le mariage de ses parents. Elle est la troisième d’une fratrie qui comptera en tout sept enfants, quatre garçons et trois filles. Les Morelle sont une famille soudée et artistique ; Marie-Huguette, la maman, joue tous les soirs du piano et ses enfants l’accompagnent volontiers, sorte de petit chœur improvisé. Comme dans toutes les familles nombreuses et catholiques de cette époque au Québec, les enfants sont exposés très tôt à la religion, fréquentent assidûment l’église avec leurs parents et font leur communion.

Alors qu’elle est âgée de seulement sept ans, la petite Denise découvre sa vocation. Elle aime danser, chanter des cantiques et imiter tout son entourage. Ses parents encouragent d’ailleurs très tôt ce talent en herbe. Après ses études secondaires, elle s’inscrit au conservatoire pour prendre des cours de violoncelle et de flûte, mais également des cours d’élocution et de théâtre.

À dix-huit ans, elle continue sa formation à l’École des Compagnons de Saint-Laurent, l’institut qui a formé la plupart des gens de la scène et du petit-écran québécois. Elle monte pour la première fois sur les planches en 1952 pour jouer dans la pièce « Noces de Sang », puis quatre ans plus tard dans la pièce « Le grand départ ». C’est à cette époque qu’elle commence vraiment à se faire connaître du grand public.

Sa carrière à la télévision ne démarre réellement qu’à la fin des années soixante quand elle incarne le personnage de « Dame Plume » dans l’émission pour enfants « La Ribouldingue ». C’est une véritable consécration. Le programme est diffusé sur la chaîne Radio Canada dès le 17 octobre 1967 et rencontre un franc succès auprès du jeune public.

Source : imdb

Denise Morelle, alors âgée de quarante-deux ans, incarne le personnage loufoque et  haut en couleurs de Dame Plume. Affublée d’une perruque rouge, maquillée comme un Pierrot lunaire, elle campe à merveille ce personnage tout droit sorti de la Commedia dell’arte, plein de farces et de réparties langagières.

Il faut dire que Denise est taillée sur mesure pour le rôle : brune, petite, les yeux expressifs et joyeux, un gros nez, une démarche claudicante, elle a tout d’un Charlie Chaplin au féminin, située à des années-lumière du prototype de beauté de l’époque qui privilégie les grandes blondes longilignes.

Pour les producteurs, l’actrice n’est pas ce qu’on appelle communément une « jolie femme » mais cela ne l’empêche pas d’être polyvalente aux multiples facettes, se distinguant aussi bien dans le registre comique que dramatique. Elle est d’ailleurs tour à tour mime, danseuse, chanteuse, imitatrice, pouvant prendre aisément la tonalité vocale d’une petite fille ou, au contraire, celle d’une très vieille dame.

Ses innombrables qualités comblent d’ailleurs ses attributs physiques peu en harmonie avec les critères de beauté exigées par les grosses productions : elle est intelligente, vive, drôle, généreuse mais également quelqu’un de très modeste et d’accessible dont la célébrité ne lui est jamais montée un seul moment à la tête.

Avec le succès de « La Ribouldingue », Denise est propulsée au-devant de la scène. Des propositions pour jouer dans des productions « plus sérieuses » commencent à pleuvoir : elle quitte un moment son costume bigarré de Dame Plume pour celui plus sobre d’une institutrice dans le téléfilm « Fréderic », ou encore elle campe celui d’une mère de famille paysanne dans la série « Les Fils de la liberté ».

Mais son amour premier est et demeure toujours le théâtre, auquel elle finit toujours par revenir. Elle retourne d’ailleurs rapidement sur les planches l’année suivante. À cette occasion, elle détient la tête d’affiche de la pièce « Mademoiselle Roberge boit un peu » où elle incarne une noble désargentée qui rêve de devenir actrice.

Comme attendu, la pièce connaît un franc succès dans toute la province et dans le reste du pays. Denise fait d’ailleurs partie de l’équipe qui part en tournée à Vancouver, en Ontario, à Ottawa, à Calgary… La tournée se conclut en beauté au Grand Théâtre de Québec et au Centre Culturel de Sherbrooke.

Son ascension continue l’année suivante au théâtre du Rideau Vert et, plus généralement, lors de ce qu’on appelle au Québec les théâtres d’été qui peuvent parfois être joués en plein air comme les spectacles de marionnettes.

Elle incarne ses personnages avec un mélange d’autorité et de fragilité, de naïveté et de total don de soi. Pourtant, pour ses collègues comme pour son public qui la trouve attachante, Denise Morelle reste une grande énigme, une femme discrète et jalouse de son intimité. Si, sur scène, elle est volontiers exubérante, bruyante, farceuse et provocante, dans sa vie de tous les jours, elle est décrite comme très secrète, peu loquace sur sa vie sentimentale ; d’ailleurs elle n’a jamais donné une seule interview de toute sa carrière, bien que très sollicitée par les journalistes.

Après la tournée à grand succès de « Mademoiselle Roberge boit un peu », Denise Morelle s’installe dans le quartier de la Rivière-des-Prairies en 1982. C’est un petit quartier résidentiel sans prétention où elle sort toute seule pour effectuer ses courses, généralement à pied, même si, sans son exubérant maquillage, les gens n’ont aucun mal à la reconnaître. D’ailleurs, beaucoup s’exclament en la voyant : « Oh ben ! C’est-y pas Dame Plume dans le rayon des breuvages ! »

Elle est souvent sollicitée par des enfants ou leurs parents pour signer un autographe tandis que d’autres, la voyant encombrée de ses sacs de courses, lui proposent carrément de la déposer quelque part en voiture. Car oui, autre trait caractéristique de la comédienne, elle ne conduit pas, ne possède pas de voiture et n’a jamais passé le permis de conduire de sa vie.

En janvier 1984, Denise Morelle qui a presque soixante ans est retenue pour jouer le rôle d’une quinquagénaire allumeuse dans la pièce « Les Lurons font l’occasion ». Malgré le début d’une arthrose, elle accepte la proposition du producteur.

La pièce est jouée successivement pendant cinq jours du mardi au samedi dans le théâtre Sainte-Adèle dans les Laurentides. C’est là qu’elle fait la rencontre de celui qui lui donnera la réplique et deviendra son ami intime, l’acteur René Gagnon.

Âgé de trente-cinq ans, grand, blond, sensible, plein d’égards et d’affection, René Gagnon incarne cette nouvelle génération d’acteurs de théâtre québécois qui rêve de faire carrière plus tard dans le cinéma. Denise lui est de bon conseil ; en tant que pionnière, elle lui enseigne les rouages du métier sans jamais se départir de sa modestie et sa bienveillance.

René Gagnon apprécie beaucoup sa compagnie et ils deviennent rapidement inséparables, aussi bien sur scène que dans la vie de tous les jours, tel un couple qui s’entend à merveille sans que la dimension amoureuse ne soit incluse.

Chaque soir après la représentation, ils se retrouvent pour dîner ensemble ou boire un verre. Parfois ils sont accompagnés par d’autres personnes du casting, parfois en tête à tête. L’ambiance à Sainte-Adèle est bon enfant, conviviale et sans chichis, loin du stress de la métropole et son anonymat. Denise s’y plaît beaucoup.

Source : mubi

Chaque lundi et dimanche, jours de leurs repos, le couple d’amis fait le trajet ensemble pour rentrer à Montréal en voiture et se partage les frais de carburant. René dépose Denise devant chez elle avant de partir chez lui. Ils conviennent de faire ainsi jusqu’à la fin de la représentation prévue pour fin septembre, la première devant avoir lieu au mois d’octobre. Denise Morelle doit aussi réfléchir à une proposition qu’on vient de lui faire.

Il y a deux jours de cela, le producteur Jean Daigle est venu la voir dans sa loge pour lui proposer de travailler avec lui dans la série « Les Girouettes ». Elle doit passer devant un jury fin juillet pour faire les premiers essais. Denise Morelle n’a pas d’imprésario ni d’assistante et fait tout toute seule : elle s’occupe des contrats, répond aux coups de fil, accepte ou décline les propositions, toujours avec cette envie permanente de sauvegarder sa vie privée et de ne pas l’étaler. Jean Daigle lui rappelle que le rôle proposé est fait pour elle sur mesure.

Mais Denise a bien d’autres problèmes d’ordre pratique à gérer pour le moment et à leur tête, un déménagement. On a beau être comédienne, participer à des tournées, rencontrer des producteurs de cinéma, le train-train quotidien avec sa réalité bien concrète finit toujours par vous rattraper.

L’une des raisons pour lesquelles elle veut quitter son appartement de Rivière-des-Prairies est d’abord pour se rapprocher du centre-ville. La deuxième est que sa maison actuelle ne lui convient plus avec son loyer excessivement cher. Car si on paye généralement bien à la télévision, il y a aussi les périodes de vache maigre que Denise a expérimenté plus d’une fois.

Pour réaliser des économies, elle a eu l’idée de prendre un colocataire, le jeune Jocelyn Cossette. Mais partager la vie de quelqu’un (même d’un colocataire) n’est pas chose facile pour la femme qu’elle est, qui depuis des années d’une vie solitaire bien rangée, s’est instaurée des habitudes, des manies, des horaires et une liste de « choses à faire et ne pas faire ».

Jocelyn Cossette, de son côté, travaille comme disquaire dans un magasin de musique. Il vient de Montréal, il a la trentaine, il est célibataire et adore faire de la moto. Cohabiter avec Dame Plume est d’autant plus facile pour lui qu’elle n’est presque jamais sur place, toujours dans le tourbillon incessant de ses tournées théâtrales et ses répétitions, ce qui fait qu’il a l’appartement rien que pour lui cinq jours sur sept, parfois plus longtemps quand elle se trouve à l’autre bout du pays. Pourtant, dès son retour à la maison le dimanche soir, elle ne peut s’empêcher de lui faire la leçon :

« — Jocelyn, tu as oublié de sortir les poubelles !

— Jocelyn, tu as oublié de vider le lave-vaisselle !

— Jocelyn, tu as laissé des vêtements humides dans la machine à laver et maintenant il y a une odeur épouvantable ! »

Et ainsi de suite.

Le jeune homme a l’impression de vivre avec de sa mère.

— M’dame Morelle, laissez, je vais m’occuper de ça quand j’aurais fini !

Et il ne le fait jamais, trouvant toujours un bon prétexte pour filer sur sa moto pour aller rejoindre ses amis à la taverne.

— J’ai l’impression de vivre avec un enfant en bas-âge, confie-t-elle à René Gagnon quand ils se retrouvent le mardi matin pour aller ensemble à Sainte-Adèle.

— Vire-le, qu’est-ce que tu attends ? Et prends-en un autre, moi par exemple !

— Tu n’es pas drôle, René. Peut-être que c’est moi qui suis devenue trop grincheuse et acariâtre. Non, en fin de compte c’est moi qui vais partir, prendre un petit appartement toute seule au centre, proche de tout.

— Oui, c’est une idée.

Denise Morelle passe la semaine à éplucher les petites annonces dans les journaux à la recherche du précieux sésame. Elle découvre avec désolation que les prix des loyers ont doublé sinon triplé en comparaison avec les années précédentes. Décidément, vivre à Montréal nécessite à présent d’être millionnaire, à part si on veut se retrouver dans un deux-pièces sous les planchers. Contrariée, elle abandonne le journal et va s’apprêter pour monter sur scène.

Nous sommes début juillet 1984, le printemps québécois d’habitude si froid a cédé la place à des températures estivales nettement bien au-dessus de la moyenne. Denise Morelle, qui n’a pas encore réussi à trouver un nouvel appartement, continue ses recherches dans les journaux. Malgré les tuyaux donnés par ses amis, elle préfère s’occuper de la chose toute seule.

Les représentations quasi-quotidiennes, les longs trajets en voiture entre les Laurentides et Montréal commencent aussi à la fatiguer. Le weekend du 10 juillet 1984, elle laisse partir seul René Gagnon tandis qu’elle s’installe dans sa loge de Sainte-Adèle pour y passer ses deux jours de repos.

Le dimanche du 15 juillet 1984, elle est de retour à Montréal sans son ami qu’elle appelle pour le prévenir qu’elle est revenue plus tôt afin de continuer ses recherches d’appartement.

Elle a d’ailleurs d’ores et déjà fait ses cartons, prévenant Jocelyn Cossette de se trouver un nouveau colocataire dans les plus brefs délais.

En feuilletant les pages d’annonces, Denise Morelle pense avoir enfin trouvé la perle rare.

« Appartement à Henri-Julien. Trois pièces cuisine et salle de bain, balcon, bien aéré. Loyer à négocier. Veuillez contacter Monsieur Untel pour plus de renseignements. »

Denise compose le numéro. La voix joviale d’un homme lui répond à l’autre bout du fil : Ah non désolée Madame, cet appartement n’est plus disponible, une autre personne vous a précédée, oui mais j’ai peut-être autre chose qui pourrait vous intéresser, où ça ? Rue Sanguinet. Mais c’est en plein centre-ville, c’est parfait !

« Je veux juste vous avertir que la porte n’est pas verrouillée, les anciens locataires sont partis avec les clés, vous vous rendez compte, cette ville est devenue une véritable jungle !

Quoi qu’il en soit, vous semblez être une personne de bonne foi et de ce fait, vous pouvez aller visiter à votre guise et nous en parlerons demain. », lui suggère le propriétaire de l’appartement, qui s’excuse encore une fois de n’être pas disponible pour le jour-même.

Le mardi 17 juillet 1984 vers 10 h 00 du matin, Denise Morelle se rend à la banque Laurentienne situé à Saint-Laurent. La journée s’annonce belle. Elle se sent bien, soulagée en partie à l’idée de déménager bientôt. Elle a hâte d’annoncer la bonne nouvelle à son ami René Gagnon quand elle le verra ce soir avant de partir pour Sainte-Adèle.

À la caisse de la banque, Denise fait un retrait de deux cents dollars puis se rend à pied jusqu’à la rue Sanguinet pour visiter le deuxième appartement comme convenu au téléphone avec le propriétaire.

La rue Sanguinet est petite, étroite, et parallèle avec celle de Saint-Denis dans le quartier de Maisonneuve, réputé pour être malfamé et fréquenté par les sans-abris de jour comme de nuit. L’ensemble ne paye pas de mine en effet, Denise remarque que des poubelles débordent dans une longue allée sans déranger personne et que des détritus jonchent le trottoir sur lequel elle est en train de marcher. Bonjour la négligence ! Du jamais vu dans son ancien quartier de Rivière-des-Prairies. Commencerait-elle déjà à regretter sa décision ? Pas pour le moment en tout cas.

Elle continue à avancer jusqu’à arriver devant l’adresse indiquée. Elle constate qu’en effet, la porte n’a pas été verrouillée. Avec beaucoup de précaution, Denise la pousse doucement et pénètre à l’intérieur. Quand elle pose le doigt sur l’interrupteur, elle s’étonne qu’il n’y ait pas de courant. Du reste, une odeur pestilentielle règne dans tout l’appartement. Une chose est sûre, les précédents locataires (qui sont partis avec les clés) n’étaient pas de grands amateurs de ménage.

À ce moment précis, Dame Plume ne sait pas encore qu’un effroyable danger la guette, tapis dans l’ombre, en train d’observer tous ses faits et gestes…

Il est 18 h 30. Accoudé sur la portière de sa voiture, René Gagnon guette l’arrivée de de son amie. Ils se sont donné rendez-vous précédemment au même endroit habituel près de Mont-Royal. Ce soir, ils vont jouer une énième représentation des « Larrons font l’occasion ». Mais pourquoi Denise est-elle en retard aujourd’hui ? S’étonne René Gagnon.

18 h 45, 18 h 50, 19 h 10, 19 h 15, elle n’apparait toujours pas !

Le jeune homme commence à s’impatienter sérieusement, l’inquiétude aussi commence à le guetter : connaissant la ponctualité de Denise, il sait qu’il lui serait impossible de le laisser planté là pendant plus d’une demi-heure sans donner de ses nouvelles. Mais alors, qu’est-ce qui a bien pu la retarder comme ça ?! La visite de son nouvel appartement ? C’était le matin déjà. Alors quoi ?

René jette un dernier coup d’œil à son cadran : 19 h 30 ! À peine le temps d’arriver au théâtre et se préparer pour monter sur scène. Tant pis pour Denise !

Dépité, il remonte dans sa voiture et démarre à toute allure.

« Espérons qu’elle soit déjà sur place ! »

Arrivé à Saint-Adèle, René Gagnon est immédiatement intercepté par le metteur en scène. Denise n’est pas là ? Ben, non ! Vous ne deviez pas venir ensemble ?

C’est la consternation générale. Il est trop tard pour trouver une remplaçante, trop tard pour lui faire répéter son script. Le producteur n’a d’autre choix que d’annuler la représentation de ce soir : Dame Plume incarne le rôle principal et porte toute la pièce sur ses épaules, impossible de faire autrement.

Pendant ce temps, René Gagnon de plus en plus inquiet tente de joindre l’appartement de Denise. Le téléphone sonne, sonne, sans réponse. À la quatrième tentative, quelqu’un décroche enfin, l’acteur pousse un soupir de soulagement.

— Ouais ?

— Denise ?

— Non, c’est Jocelyn, qui est à l’appareil ?

— Je suis René Gagnon, son ami et collègue, Denise n’est pas à la maison ?

— Euh non, elle devait visiter son nouvel appartement ce matin.

— Oui, oui, je sais, s’impatiente René, vous n’avez pas une idée sur l’endroit où elle pourrait être, elle ne vous a rien dit en partant ?

— Bah si, que mon contrat de location va être suspendu et que…

— Bon, merci !

René Gagnon passe une bonne partie de la nuit à passer des coups de fil à gauche et à droite, il contacte les hôpitaux de Montréal, les stations-service, les centres d’accueil, le service des urgences, mais Denise ne semble être nulle part. En dernier recours, il compose le 911, celui de la police.

Le lendemain, Jocelyn Cossette est contacté à son tour par le propriétaire du nouvel appartement. Lui aussi est resté sans nouvelles de Madame Morelle depuis la veille, il a attendu son retour au sujet de sa visite, en vain.

C’est à ce moment que Jocelyn Cossette prend la bonne décision de contacter la police pour leur fournir l’adresse de la Rue Sanguinet.

Au théâtre de Sainte-Adèle, c’est l’ébullition. Si Denise a choisi d’arrêter, il fallait au moins qu’elle prévienne. Dans la foulée, une jeune débutante, Louise Rémy, est choisie pour assurer la relève et la remplacer lors des représentations suivantes. Il est environ 18 h 00 quand René Gagnon arrive tout pâle et en sanglots dans le bureau de la régie :

« Denise… Denise… a été retrouvée morte. »

Le cadavre est retrouvé aux environs de 16 h 00 dans la cave par les deux policiers envoyés sur place. Les secours arrivent pour faire l’état des lieux. Chaque pièce de l’appartement est fouillée et toutes les empreintes sont prélevées.

Le lieutenant Laurent Gavreau de la Sûreté du Québec arrive à son tour sur le lieu du crime. Il remarque que le corps de Madame Morelle présente des traces de violence inouïe : elle a été préalablement battue, violée puis brûlée. Le meurtrier s’est acharné sur elle, l’a frappée avec un objet contondant au visage et sur les bras avant de l’étrangler à mains nues puis avec une corde, retrouvée là sur le sol.

Le mobile du crime est pour le moment le grand inconnu. Les policiers n’arrivent pas à comprendre autant de sadisme et d’acharnement.

Entretemps, le propriétaire de l’appartement, alerté par la police, arrive à son tour sur les lieux pour faire la macabre découverte. Les policiers lui posent quelques questions d’usage avant de l’envoyer au commissariat pour y être interrogé plus longuement.

 

Les enquêteurs s’occupent d’emporter toutes les pièces à conviction, à savoir un carton d’allumettes qui a servi à chauffer l’objet contondant, une corde, un bout de fer et une empreinte de pied taché de sang. Ils prélèvent également des poils pubiens de la victime et des traces de sperme.

Sur le sol, le sac de Denise Morelle et tout son contenu a été éparpillé. L’assassin a également emporté avec lui les deux cents dollars qu’elle avait retirés à la banque peu avant cela.

Le médecin légiste qui entreprend l’autopsie du cadavre de Denise Morelle conclut que « Les premiers coups portés ont été faits avec les poings. Par la suite, un objet a été utilisé pour réaliser les blessures, un objet chauffé à blanc avant d’être appliqué sur les différentes parties de l’anatomie de la défunte. Par la suite, la défunte a été étranglée par voie manuelle suivie d’une strangulation réalisée à l’aide d’une corde. Ses parties génitales montrent qu’elle a été violée à deux reprises et son vagin présente des traces de brûlures, faites avec le même objet contondant préalablement chauffé. »

Le lendemain, l’ensemble des Québécois apprennent, ébranlés, la terrible nouvelle de l’assassinat de Dame Plume. Les détails de sa sordide agonie sont relatés dans tous les journaux, sans état d’âme, elle qui, toute sa vie, a toujours veillé à préserver sa vie privée loin des feux des projecteurs.

Durant l’enquête, trois hypothèses sont retenues :

D’abord, nous avons celle du vol qui a abouti au crime. Selon les enquêteurs, le voleur aurait suivi Denise Morelle dès qu’elle est sortie de la banque avant de s’introduire en douce dans l’appartement dans l’espoir de la voler, pensant probablement qu’il y avait une forte somme d’argent dans son sac.

Cette dernière aurait paniqué ou tenté de s’enfuir et les choses se sont précipitées. Le contenu du sac retrouvé éparpillé par terre avec les deux cents dollars manquants serait la preuve que l’agresseur n’avait pas pour objectif premier de tuer Denise Morelle mais bien plus de la voler.

Cette hypothèse, bien que très probable, finit par être rapidement écartée des investigations. Selon le lieutenant Gavreau, un voleur expérimenté n’aurait pas tué sauvagement Madame Morelle dans le but de lui soutirer la somme de deux cents dollars.

Mais alors que l’enquête continue son avancée, voici qu’une deuxième hypothèse vient défrayer la chronique. En effet, un témoignage important retient l’attention des policiers et voici ce qu’il affirme :

Le mardi 17 juillet 1984, un livreur de la rôtisserie « Au poulet doré » raconte qu’il a stationné son mini-van dans la rue Sanguinet pour effectuer une livraison. À son retour, il a aperçu un étrange individu sortir de la ruelle Saint-Denis, il semblait hagard comme sous l’effet de stupéfiants, il marchait d’ailleurs d’une façon irrégulière, titubant et trébuchant à chaque pas ; ses cheveux étaient bruns et frisés et il portait un pantalon blanc taché de sang. Le livreur ajoute qu’il l’a aperçu entre 16 h 30 et 17 h 30, ce qui coïncide avec l’heure où la victime a été retrouvée par les policiers.

L’individu venait-il tout juste de fuir la scène du crime ?

Néanmoins, le livreur fournit une description assez réaliste qui permet aux policiers de réaliser un portrait-robot approximatif, celui d’un homme de race blanche, portant les cheveux bruns et bouclés, ayant entre 25 et 35 ans, sans signe particulier hormis peut-être des yeux caves de quelqu’un qui a l’habitude de consommer régulièrement des drogues fortes comme le crack ou l’héroïne.

Selon le lieutenant Gauvreau, « Cet appartement dont la porte n’était pas fermée à clé est le lieu propice pour les sans-abris mais aussi ceux qui souhaitent venir y consommer de la drogue sans crainte d’être aperçus. »

Un squat, en d’autres termes, où toutes sortes de zonards viennent trouver refuge à la nuit tombée, y compris pendant la journée pour se piquer discrètement à l’abri des regards.

Avec le témoignage du livreur de la rôtisserie à l’appui et le portrait-robot, des patrouilles commencent à faire des tournées régulières dans le quartier, interrogeant les habitants et toutes les personnes suspectées d’être des junkies notoires. Mais ils ne trouvent aucune trace du mystérieux individu aux cheveux frisés.

Quelques jours plus tard, Claude David, un habitant de Mont-Royal, vient faire sa déposition au poste de police. Il raconte que le jour précédant la mort de Denise Morelle, il a lui-même été envoyé par le propriétaire de l’appartement pour le visiter car lui aussi souhaitait le louer. Claude David raconte que quelque chose a alerté ses sens dès qu’il a poussé la porte du logement.

Il a ressenti comme une présence étrange qui le guettait durant toute la durée de sa visite de l’appartement, une présence invisible mais menaçante qu’il l’a incité à écourter sa visite et quitter les lieux sans se retourner. Claude David dit qu’il a probablement évité le pire ce jour-là et que si ça se trouve, cette personne qui était tapie dans l’ombre l’aurait probablement tué lui aussi s’il n’avait pas eu ce mauvais pressentiment qui lui a sauvé la vie. La police décide de garder son témoignage en réserve en attendant la progression de l’enquête.

La troisième hypothèse avancée par les enquêteurs et certainement la plus probable est celle que l’actrice était probablement accompagnée le jour de sa mort. Jocelyn Cossette, son ancien colocataire, entre à ce moment dans le collimateur des policiers. Il est le premier à avoir guidé les policiers sur la piste de l’appartement, le premier à les avoir avertis après le coup de fil du propriétaire, un mode opératoire parfois utilisé par certains assassins quand ils souhaitent prendre de l’avance en brouillant les pistes.

René Gagnon raconte d’ailleurs qu’entre Denise et son colocataire, les relations n’étaient plus au beau fixe depuis qu’elle avait décidé de suspendre son contrat de location. Une vengeance ?

Mais Jocelyn Cossette a un solide alibi : dans l’après-midi du mardi 17 juillet 1984, il a travaillé dans son magasin de musique, des clients peuvent d’ailleurs en témoigner ; il n’a quitté son travail qu’à la fermeture du centre commercial, c’est-à-dire à 22 h 00 et il ne s’est pas absenté longtemps pendant sa pause.

Comme preuve, il présente un ticket de caisse d’une donuterie dans laquelle il a pris un beignet et un café à emporter à 18 h 00. Au terme de l’enquête auprès de l’employeur du jeune homme et des clients du magasin de disques, Jocelyn Cossette est finalement écarté de la liste des suspects potentiels.

Selon Pierrette Gauthier, sœur aînée de Denise, « Connaissant ma sœur, je sais qu’elle n’aurait jamais songé à visiter toute seule un appartement inhabité qu’elle ne connaissait pas, elle était bien trop prudente pour cela. »

Une idée appuyée fermement par l’acteur René Gagnon qui ajoute que « Denise ne serait jamais entrée toute seule dans cet appartement. La connaissant et connaissant le quartier, je ne pense pas qu’elle y serait allée toute seule sans se faire accompagner par quelqu’un auquel elle faisait entièrement confiance. »

Alors qui a bien pu accompagner Denise Morelle ce jour-là ?

Fouiller la vie intime de la victime est d’autant plus difficile pour les enquêteurs qu’elle n’a jamais eu l’habitude d’en parler de son vivant. Denise Morelle avait une personnalité secrète qui a ajouté une couche à la part d’ombre qui entoure son meurtre inexpliqué.

Ni sa famille, ni ses amis, ni ses collègues ne lui connaissent un amoureux ou du moins une liaison, à croire qu’elle était complétement chaste, mais était-ce vraiment le cas ?! Pierrette Gauthier se demande d’ailleurs si sa sœur n’était pas menacée par quelqu’un, n’avait pas peur de quelqu’un en particulier, ne craignait pas pour sa vie ces derniers temps.

La piste d’un amoureux secret éconduit qui a décidé de se venger en dernier recours ?

La police épluche tout l’agenda téléphonique de Denise à la recherche de quelque numéro de téléphone suspect, une adresse, un nom étranger à ceux qui se trouvent d’habitude dans son carnet, mais ils ne trouvent rien.

Source : facebook

Les obsèques de Dame Plume ont lieu le lundi 23 juillet 1984 à l’église Saint-Clément, en présence de toute sa fratrie mais aussi de tous ses collègues du théâtre, ses collaborateurs et des personnalités du petit écran québécois. Sa mort inexpliquée et barbare a bouleversé toute la communauté francophone du Canada.

La pièce de théâtre « Les Lurons font l’occasion » a été interrompue peu de temps après et certains des acteurs, par égard pour leur amie disparue, ont préféré ne pas continuer l’aventure sans elle. À leur tête René Gagnon mais également les acteurs Gaëtan Labrèche et Michel Tremblay. Ce dernier raconte à ce propos :

« Pendant une partie de l’été suivant cette horrible tragédie, on s’est demandé si on allait pouvoir faire la pièce suivante intitulée “Albertine” dont les répétitions étaient prévues pour fin août et où Denise devait jouer l’un des personnages principaux… Tout le monde était ébranlé dans l’équipe, nous l’aimions tous profondément… »

Pendant plus de vingt ans, le dossier Morelle est resté sans suite. Hormis les pièces à conviction prélevées par la police sur le lieu du crime, aucun nouvel élément n’est venu donner un rebond à l’affaire et permettre d’explorer de nouvelles pistes.

Pourtant, en 2005, une lueur d’espoir apparaît quand la police de Montréal pense avoir enfin trouvé l’assassin potentiel de Denise Morelle en se basant sur un profil génétique comparé avec les données trouvées sur le lieu du crime et conservées depuis dans la Banque des données génétiques canadiennes. Mais les résultats se révèlent négatifs.

Il a fallu attendre l’année 2007 et une nouvelle avancée en matière d’expertise d’ADN pour que le dossier bénéficie à nouveau d’un regain d’intérêt. L’émission d’investigation intitulée « Qui a tué ? », diffusée sur la chaîne TVA et consacré au cas de Denise Morelle, a permis quant à elle la réouverture de l’enquête dans sa globalité et remettre l’affaire sous les feux des projecteurs.

À nouveau, les données génétiques prélevées vingt ans plus tôt (dont des poils pubiens appartenant à la victime et des traces de sperme de son assaillant) sont soumis à la banque génétique où plus de 50 000 profils ont été recueillis sur des scènes de crime depuis la fin des années soixante-dix. Parmi ces profils, un seul sort du lot, il appartient à un malfrat appartenant au milieu de la haute délinquance montréalaise, connu notamment pour plusieurs vols avec effraction et responsable de plusieurs agressions sexuelles. Son nom : Gaëtan Bissonnette.

Âgé de vingt-six-ans au moment de l’assassinat de Denise Morelle, Gaëtan Bissonnette a depuis fait plusieurs allers retours en prison pour différents délits : vente de drogue, trafic d’armes, viols et agressions sexuelles sur mineures… Ironie du sort, c’est son dernier délit en date, un vol à main armée dans un supermarché en 2006, qui a permis à la police de l’écrouer.

Gaëtan Bissonnette passe rapidement aux aveux : il dit avoir frappé, violé et tué Denise Morelle dans l’appartement de la Rue Sanguinet, le 17 juillet 1984, avant de prendre la fuite pendant la nuit. Il raconte qu’il squattait dans l’appartement vide de ses propriétaires parce qu’il venait de sortir de prison et n’avait nulle part où aller. À cette époque, il consommait quotidiennement de l’héroïne, était à court d’argent et en manque. Il avoue avoir volé les deux cents dollars retirés à la banque par la victime.

Le meurtrier raconte que l’arrivée impromptue de l’actrice a bouleversé le cours des événements. Ils se sont retrouvés nez à nez dans le couloir. Au début, il voulait juste lui prendre son argent pour se procurer sa dose mais les choses ont dégénéré. Denise a paniqué et s’est mise à crier et à courir dans tout l’appartement, alors il l’a tuée pour « qu’elle se taise » comme il dira.

Gaëtan Bissonnette se rétractera par la suite en disant qu’il n’a jamais voulu tuer Denise Morelle, que c’était purement accidentel, espérant ainsi réduire la lourde peine de prison qui se profile déjà à son encontre. Le juge du palais de justice de Montréal rejettera pour sa part cet aveu créé de toutes pièces.

Son procès s’ouvre le 16 novembre 2007 au terme duquel Gaëtan Bissonnette est condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de vingt ans.

Pour l’entourage familial et professionnel de la comédienne, cette sentence, bien qu’arrivée tardivement, a permis de rendre justice à titre posthume à la personne formidable et généreuse qu’elle était.

Aujourd’hui, le quartier mal famé de Maisonneuve où a eu lieu le crime a fait peau neuve. Peuplé dans les années 70-80 par des junkies et des sans-abris, il regroupe à présent des logements étudiants, des lofts, des cafés branchés et des boutiques de hipsters très sophistiquées.

Cette nouvelle génération ignore tout de l’assassinat de Denise Morelle ainsi que des circonstances dans lesquels il s’est déroulé. D’ailleurs, un habitant de l’autre rive du Saint-Laurent a même failli acheter l’appartement dans lequel a eu lieu le crime, ignorant complétement son passé tourmenté.

À l’instar de l’affaire Morelle, une autre affaire criminelle similaire a eu lieu le 22 octobre 1980, faisant pour victime une jeune comédienne du nom de France Lachapelle, retrouvée poignardée de plusieurs coups de couteau dans son appartement de Rue de la Tourelle à Québec.

Comme Denise Morelle quatre ans plus tard, France Lachapelle jouait dans plusieurs pièces de théâtre et était au sommet de sa carrière au moment des faits. Elle avait vingt-deux ans lorsque son assassin s’est introduit chez elle pendant la nuit, l’a violée, l’a poignardée avant de mettre le feu à l’appartement.

Ironie du sort, l’un des principaux suspects sera Robert Lepage, célèbre metteur en scène avec lequel a travaillé Denise Morelle en personne. Il sera par la suite blanchi et écarté de la liste des suspects.

Le meurtre de France Lachapelle a depuis été classé comme non élucidé, rejoignant de ce fait le triste palmarès des féminicides survenus dans l’ensemble de la province de Québec entre les années 80 et 90. L’écrivain Jacques Côté lui consacrera un livre, « France Lachapelle : Autopsie d’un crime imparfait. »

Avec l’avancée en la matière de la médecine médico-légale et l’expertise génétique, beaucoup de crimes restés irrésolus pendant de longues années ont finalement trouvé une réponse.

Au Canada, pays démocratique, égalitaire et réputé pour sa sécurité et son faible taux de criminalité, il est difficile d’imaginer que des meurtres ayant pour principales victimes des femmes soit encore aujourd’hui au sommet de l’affiche. Entre 1997 et 2005, un climat de peur et de paranoïa a régné dans toute la Province de Québec, où pas moins de 600 femmes ont été assassinées dans des circonstances troubles et mystérieuses.

Pour l’écrivaine et militante féministe Christine Brouillet, le souvenir de l’assassinat sordide de France Lachapelle et Denise Morelle ébranle encore aujourd’hui la société civile. Elle conclut sur ce propos : « Ce qui frappait tout le monde, c’est que ça s’était passé tout près. Cela montrait que ce genre de meurtre pouvait survenir non seulement dans une grande ville comme New York ou Paris, mais également au Québec. »

Le 18 juillet 1984, Denise Morelle, célèbre comédienne québécoise, est retrouvée violée et sauvagement assassinée dans un appartement. Pour sa famille, ses amis de la scène et ses fans, la mort de « Dame Plume » provoque une profonde consternation. Car qui pouvait en vouloir à ce point à cette femme simple, respectueuse pour lui faire subir autant de sévices et la tuer avec une telle barbarie ?

 

Les sources :

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

La mystérieuse disparition en mer du Mary Céleste

La mystérieuse disparition en mer du Mary Céleste

Cliquez ici pour en savoir plus

Le 7 novembre 1872, le brigantin Mary Celeste quitte le port de Staten Island à New York pour un voyage vers l’Europe. À son bord, le capitaine Benjamin Briggs, son épouse Sarah, leur petite fille Matilda ainsi qu’un équipage composé de plusieurs marins chevronnés.

Mais l’improbable se produit quand, le 4 décembre 1872, l’équipage du Dei Gratia repère le Mary Celeste zigzagant tout seul aux larges des Açores. On lui fait des signaux, pas de réponse ; on monte à son bord, il est désert, une table de dîner est encore dressée, tout est à sa place et donne l’impression que les occupants ont quitté précipitamment les lieux !

Source : ligurianautica

À partir de ce moment, toutes les spéculations et les hypothèses vont être permises : l’équipage du Mary Celeste s’est entretué, l’eau a attaqué les cales, la cargaison d’alcool a libéré des gaz toxiques, ou encore une pieuvre géante les aurait tous englouti et emporté dans les profondeurs…

Je vous invite à découvrir ou à redécouvrir avec moi l’histoire du Mary Celeste qui, entre réalité et fiction, continue d’alimenter la légende des bateaux fantômes.

Avec l’expansion du commerce extérieur engagé par l’avènement de la révolution industrielle en Angleterre, la deuxième partie du XIXe siècle marque un véritable tournant dans les échanges entra-maritimes.

Dans l’océan Atlantique mais aussi en Méditerranée, la Grande-Bretagne et les États-Unis se taillent la part belle puisque les deux nations n’ont cessé de réaliser de grandes avancées dans le domaine. De nouveaux navires plus rapides, plus solides et plus performants voient le jour, générant une compétition féroce entre les deux nations qui dominent à présent les deux tiers des mers du globe.

Mis à part l’aspect mercantile, une nouvelle façon de voyager commence aussi à voir le jour, facilitée par la diversité de la nouvelle flotte. Les voyageurs se déplacent de plus en plus par le biais des vapeurs, des paquebots ou encore des goélettes et des Baltimore Clipper, sorte de voiliers très répandu aux États-Unis et dans le littoral des Caraïbes.

Les traversées entre le continent européen et le Nouveau Monde n’ont jamais été aussi rapides. Une traversée classique, qui prend d’habitude un mois ou deux, se retrouve ainsi réduite à deux semaines parfois même moins quand les conditions du vent sont adéquates.

Pourtant, malgré l’avancée, le domaine maritime n’est pas encore exempt de ses vieux démons : une maladie contagieuse qui se déclare soudain à bord, une tempête incontrôlable, une mutinerie et tout un projet est réduit à néant, des mois et des mois de travail partis en fumée.

Mais parfois, il ne suffit pas d’une épidémie, d’une bagarre ou d’un naufrage pour anéantir une traversée. Parfois, des choses bien plus étranges peuvent également se produire. Les marins du monde entier ont d’ailleurs tous leur lot d’anecdotes effrayantes sur le sujet.

Dans la colonie britannique de Gibraltar, les habitants se souviennent encore d’une retentissante affaire survenue entre l’année 1872 et 1873, quand le capitaine David Morehouse et son second Olivier Deveau, tous deux aux commandes du brigantin Dei Gratia, ont été transféré devant la justice pour une mystérieuse affaire d’équipage disparu en mer. L’affaire a tenu en haleine pendant des mois les Anglais, les Américains et les Italiens des deux côtés de l’océan.

L’équipage disparu était celui d’un autre brigantin, voyageant pendant la même période que le Dei Gratia : le Mary Celeste. Un capitaine, quatre officiers, quatre stewards et tout autant de marins, sans oublier l’enfant et la femme du capitaine, tous comme volatilisés. Tous disparus sans laisser de trace.

Pourtant, bien avant d’atterrir dans les dossiers du tribunal maritime, l’histoire du Mary Celeste a commencé sous les meilleures auspices un 7 novembre 1872.

Ma chère mère,

Nous nous apprêtons à quitter le port de Staten Island. Comme vous le devez savoir sûrement, Sarah et Matilda sont arrivées de Boston et sont enchantées tout autant que moi de prendre la mer. L’équipage est quant à lui composé d’hommes solides et pacifistes, bien sous tous rapports dont beaucoup m’ont été recommandés par John Winchester lui-même. J’ai donc la conscience sereine à ce propos.

À présent, notre vaisseau est en parfaite condition et j’espère que nous aurons une belle traversée. Dans l’attente de vous revoir.

Votre fils qui vous aime,

Capitaine Benjamin Briggs

Le 6 novembre 1872.

Assis dans son bureau, le capitaine Briggs relit à haute voix sa lettre avant de la plier et la cacheter avec de la cire brûlante. Cet échange épistolaire avec sa mère revêt à présent toute son importance puisqu’il va s’absenter pour un long moment. La prochaine missive, il la lui enverra depuis l’Italie, dernière étape de son voyage.

À l’étage, l’épouse du capitaine est en train de faire l’inventaire des dernières choses qu’elle devra emporter avec elle. Par moment, elle jette un regard plein de tendresse à sa petite Sophia Matilda, endormie comme un ange dans son petit couffin. Pourvu que son bébé ne souffre pas du mal de mer, supplie intérieurement Sarah Briggs en joignant ses mains.

L’autre enfant du couple, Arthur, n’est pas du voyage car il est en pension. Le capitaine Briggs, étant intransigeant sur l’éducation, juge qu’une absence trop prolongée lui fasse prendre du retard sur ses cours.

« Heureusement que je vais pouvoir emporter le piano ! » Dit tout haut Sarah Briggs, oubliant les heures de négociation que cela lui a coûté pour convaincre son obstiné de mari d’emporter avec eux l’instrument qui trône dans le salon. Il a fini par donner son accord car elle avait déjà commencé à verser quelques larmes.

Dans cette famille protestante et rigoriste, la coquetterie et les dépenses folles pour des choses jugées inutiles ne sont pas permises. Le piano a été offert à Sarah Briggs par l’une de ses grands-mères en guise de cadeau de noces, une futilité que son mari n’aurait jamais songé à acheter.

Pour les vêtements, c’est une autre paire de manche : le capitaine a horreur des femmes artificielles et constamment devant leur miroir. Faire une traversée de près de trois semaines en plein Atlantique, c’est autre chose que d’aller au bal, alors Sarah Briggs a été tenue de se limiter à quatre toilettes de rechange, un coupe-vent, de grosses écharpes en laine ainsi que de simples chapeaux. Elle aura tout le temps de se faire belle à leur retour.

À 19 h 00, le couple Briggs et le second capitaine Albert G. Richardon (également du voyage) s’installent tous les trois pour dîner. Le repas se passe dans la légèreté d’esprit qui précède chaque voyage à l’étranger. À la fin du dîner, Sarah Briggs, en bonne maîtresse de maison, montre ses talents de musicienne en jouant une partition de Beethoven.

— Bravo, Madame Briggs, quel talent !

— Je m’entraîne sur l’orgue de l’église depuis déjà toute petite !

— Vous êtes épatante !

Mais tous les trois ne pensent plus qu’au départ du lendemain matin. Il faut dire qu’après des semaines interminables d’attente, tout le monde se languissait presque, tous redoutaient que le voyage ne soit annulé à la dernière minute. Madame Briggs a même prié avec ferveur pour que la météo soit estivale en plein automne newyorkais.

Son mari, qui a des préoccupations beaucoup plus pratiques, a davantage craint que certains des membres de l’équipage (qu’il avait si soigneusement trié sur le volet) ne finissent par jeter l’éponge avant le début de l’aventure.

Il faut se rendre à l’évidence, par les temps qui courent, trouver de bons marins qui ne se saoulent pas, ne se bagarrent pas et ne chapardent pas n’est pas une mince affaire. Briggs en a choisi huit sur une liste de quarante. Certains lui ont été recommandés par d’autres capitaines de navires, les stewards par le biais de lettres de recommandation truffées de toutes leurs compétences et leur expérience en matière de navigation.

Le départ du Mary Celeste, prévu normalement deux semaines auparavant, a été retardé à cause de conditions climatiques peu clémentes qui empêchaient toute sortie en mer.

Le capitaine Briggs a quitté Boston en premier le 20 octobre 1872, il a préféré venir lui-même à New York pour superviser la cargaison qui lui a été confiée pour être acheminée jusqu’au port de Gênes en Italie : 1 701 tonneaux d’alcool pur qui devront être arrimés dans les cales du bateau et transportés pour le compte de la compagnie Meissner Ackermann and Corporation.

Une cargaison qui vaut de l’or, d’autant plus précieuse que tout le monde sait que le transport d’alcool peut parfois être dangereux à cause des vapeurs volatiles susceptibles de s’échapper à tout moment, lorsqu’on sait qu’à cette époque, il n’existe pas encore de système de réfrigération ou de climatisation.

Pendant le chargement de sa précieuse cargaison, le capitaine a assisté à toute l’opération de A à Z. Mais pendant le chargement des cales, l’un des canots de sauvetage s’est détaché accidentellement du cordage pour venir s’échouer sur une caisse contenant plusieurs bouteilles. Le capitaine Briggs, bien que rationnel, a tressailli : si d’habitude il est rationnel, il est tout d’abord marin et sait qu’un canot brisé est signe de mauvais augure.

Pas le temps de le remplacer cependant, tant pis.

De l’autre côté du port, Briggs, encore un peu ébranlé par l’incident, remarque qu’un autre vaisseau est au mouillage. Il s’agit du brigantin canadien Dei Gratia qui prend la mer juste après le sien. Le Dei Gratia, est lui aussi chargé d’une importante cargaison tout aussi coûteuse : des tonneaux d’huile de baleine, de rhum, de whisky et des peaux de phoques attendus dans plusieurs ports méditerranéens.

Le capitaine du Dei Gratia, l’Écossais David Morehouse et son second, le Québécois Olivier Deveau, viennent tous les deux à la rencontre du capitaine Briggs. Il apprend que le Dei Gratia lèvera l’ancre le 11 novembre pour se rendre à Gibraltar pour ensuite continuer son voyage dans les ports de Marseille, de la Sicile et enfin à Malte.

Agé de trente-sept ans, originaire du Massachussetts, le capitaine Briggs est tout d’abord un marin chevronné et respectable, avec pas moins de dix années de navigation intensive à son actif. Il a sillonné presque tous les littoraux du monde, de l’Europe à l’Asie, de l’Afrique au Groenland, de la Mer du Japon jusqu’en Australie.

Lui-même fils d’officier de la marine marchande, il a décidé de prolonger la tradition familiale, espérant que son fils aîné Arthur reprenne le flambeau une fois le moment venu. En bon pratiquant rigoriste, le capitaine Briggs ne boit jamais et ne joue jamais au poker, jeu pourtant très prisé parmi les hommes de son milieu. Il est décrit par tous ceux qui l’ont rencontré à cette époque comme un homme portant une barbe à la « Abraham Lincoln », au tempérament un peu rude, strict mais également juste et équitable.

Source : historycollection

Cette traversée de l’Atlantique revêt une certaine importance pour lui. Le bateau racheté il y a quatre ans de cela par la firme d’armurerie Winchester a plusieurs fois changé de propriétaires et de noms. À présent, James Winchester et Benjamin Briggs sont devenus associés, le capitaine possédant un tiers des actions du navire ; c’est donc la première fois qu’il conduit quelque chose qu’il lui appartient au sens propre.

Au terme d’une longue conversation, les capitaines Briggs et Morehouse se mettent d’accord pour se retrouver au littoral des Açores afin de faire la route ensemble jusqu’à Gibraltar, cette partie étant principalement connue pour ses courants d’eau particulièrement forts et imprévisibles et une aide extérieure est toujours la bienvenue.

Le 5 novembre, le Mary Celeste, quitte le quai de Staten Island pour s’avancer dans le port de New York. Mais les conditions météorologiques, toujours peu clémentes, retardent le voyage de deux jours et font encore pousser des soupirs d’impatience à Sarah Briggs et aux membres de l’équipage.

Le capitaine est un homme expérimenté et prudent ; il déclare à ce propos qu’il vaut mieux perdre du temps et partir dans de bonnes conditions plutôt que laisser l’inverse se produire. Le second Richardson approuve cette décision. Les deux hommes se connaissent à peine depuis quelques semaines mais savent d’emblée que leur bonne entente et leur complémentarité seront inscrites dans la durée. Le capitaine et son second, le plus important binôme d’une traversée réussie.

Finalement, dans la matinée du 7 novembre 1872, un soleil peu habituel pour la saison se dresse dans un ciel tout bleu, signe que c’est le moment ou jamais. Apparemment, les prières de Madame Briggs ont été entendues.

« Larguez les amarres, on met les voiles ! » Déclare le second, Albert G. Richardon, tout raide et fier dans son uniforme noir orné de galons.

Une petite foule s’est amassée dans le port pour assister au départ du Mary Celeste, c’est toujours un événement grandiose le départ d’un bateau. Des femmes endimanchées agitent des mouchoirs aux membres de l’équipage tandis que des hommes agitent leurs chapeaux en direction de Madame Briggs et son bébé. Pour ces Américains qui n’ont encore jamais quitté leur pays, le Vieux Continent revêt plus les attraits d’une terre lointaine et inconnue plutôt qu’une terre d’appartenance.

De New York, le capitaine Briggs met le cap vers l’Est. Le brigantin s’avance lentement mais sûrement dans l’eau puis s’éloigne jusqu’à n’être plus qu’un tout petit point noir sur l’horizon.

L’aventure peut alors commencer !

À bord, les choses commencent à s’organiser pour le bon déroulement du voyage. Debout sur le pont principal, le capitaine Briggs et Albert Richardson supervisent les opérations. Outre les deux hommes, il y a là aussi l’adjoint-chef, Andrew Gilling, âgé d’une vingtaine d’années, le steward Edward William Head, à peine marié et qui vient de quitter sa jeune épouse à regret.

Du côté des marins, la sélection est exclusivement étrangère, ils constituent ce qu’on appelle dans le jargon de la marine américaine de cette époque les « Dutchmen ». Il y a les frères suédois Volkert et Boz Lorenzen et les Allemands Arian Martens et Gottlieb Goodschaad, tous les quatre forts de plusieurs années d’expérience dans la Mer du Nord et décrits comme des marins pacifistes, solides et de première classe.

Sarah Briggs, unique femme du voyage, s’est installée avec son bébé dans sa cabine. Son piano en bois de rose a réussi à entrer dans l’espace exigu de l’habitacle. Elle commence à défaire ses malles et à ranger ses affaires. Le soir venu, elle joue encore un air de Beethoven et un cantique religieux.

Les premiers jours de la traversée se passent sans problèmes, grâce notamment à des conditions climatiques idéales et peu habituelles pour la saison. Chaque membre de l’équipage effectue sa tâche avec beaucoup de rigueur. Le capitaine n’est jamais loin, toujours derrière tout le monde et jamais avare de ses bons conseils. La frénésie de l’activité journalière laisse place chaque soir à la musique jouée par Sarah, présente pour égayer l’atmosphère.

Avant d’aller se coucher, généralement vers 23 h 00, le capitaine prend soin de consigner ses notes dans son journal de bord où il fait état du déroulement de la journée, des conditions climatiques, des difficultés rencontrées. Rien ne doit manquer jusqu’au moindre détail. Dans son carnet, il écrit :

Deux des

Les choses commencent à se compliquer au bout du dixième jour du voyage, quand le Mary Celeste est frappé de plein fouet par une violente tempête. Une lutte acharnée commence alors contre les forces de la nature et l’équipage. Le bateau est malmené par les vents pendant dix jours d’affilée, sans laisser aucune trêve aux marins qui se démènent au-delà de leurs forces pour lui faire garder le cap.

Durant tout ce temps, Sarah Briggs n’a pas quitté sa cabine, en proie à un terrible mal de mer. Depuis plusieurs nuits déjà, elle fait toujours le même rêve étrange : l’eau envahit les cabines et emporte tout sur son passage.

Rêve prémonitoire ou simple hallucination ? Elle a d’ailleurs lu dans un ouvrage que les sentiments des gens changent quand ils sont en plein océan, des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de craindre deviennent une obsession, même la vue est parfois altérée, ce n’est donc pas étonnant que cet Ulysse ait entendu le chant des sirènes alors qu’il approchait des côtes grecques !

Le temps finit quand même par se stabiliser au onzième jour de la traversée et avec lui les esprits de plus en plus échauffés de tout le monde.

La grisaille a laissé place à un beau soleil éclatant dans un ciel uniformément bleu et dégagé qui a achevé de rendre le sourire à Sarah Briggs et des couleurs sur son pâle visage. La routine des premiers jours se réinstalle. Le 25 novembre 1872, Le capitaine Briggs ne manque pas de noter d’ailleurs à ce propos :

Températures agréables après dix jours de lutte contre les aléas climatiques. Nous ne sommes plus qu’à six miles des côtes portugaises.

Personne ne le sait encore, mais il s’agit de la dernière information consignée par Benjamin Briggs. À partir ce moment, tout ce qui va se dérouler relèvera plus du surnaturel que de la réalité.

Il est exactement treize heures de l’après-midi ce 4 décembre 1872 quand le timonier du Dei Gratia s’écrie du haut de son poste de commande :

« Voile À l’horizon ! Voile À l’horizon ! »

Nous sommes à ce moment de notre récit à bord de l’autre brigantin, le Dei Gratia qui, rappelez-vous, a fait son voyage seulement quatre jours après le départ du Mary Celeste du port de New York. À présent, le navire se trouve à mi-chemin entre le détroit des Açores et les côtes portugaises.

Les deux capitaines Morehouse et Briggs avaient même convenu de se retrouver à cet emplacement pour effectuer le restant de la route ensemble jusqu’au détroit de Gibraltar. Pendant des jours, Morehouse a attendu en vain des signaux du Mary Celeste qui ne sont jamais venus. Peut-être qu’il a finalement décidé de changer d’itinéraire, cela peut arriver, bien que le seul chemin empruntable soit celui sur lequel ils se sont mis d’accord avant le départ.

Alerté par les cris du timonier, le second capitaine Olivier Deveau se dépêche d’en informer le capitaine Morehouse qui monte à son tour sur le pont. Muni d’une longue-vue, il tente tant bien que mal d’identifier le vaisseau mais n’arrive pas à lire son nom. Ce dernier semble vaquer tout seul, sans commandes et effectuant des zigzags inhabituels, plusieurs voiles manquent et ses mâts sont positionnés dans le sens contraire du vent.

« Il faut aller vérifier cela et vite ! » Déclare le capitaine sur un ton grave.

Olivier Deveau, son adjoint John Wright et un autre marin nommé Austin Johnson, montent illico à bord d’une chaloupe pour partir en éclaireurs. Pendant ce temps, le Dei Gratia commence à envoyer des signaux au navire perdu sans parvenir à recevoir de réponse.

Source : eyler.eksisozluk

Quand les trois marins arrivent enfin à côté du vaisseau, ils remarquent qu’un silence morbide règne à bord. Sur la poupe, le nom du navire est peint en lettres italiques noires. Mary Celeste.

« Hé ho ! Capitaine Briggs ! Monsieur Richardson ! Hé ho ! Capitaine Briggs, vous m’entendez ? »

Pas de réponse. Les trois hommes commencent à redouter sérieusement ce qu’ils vont découvrir. Sont-ils tous morts ? À cette époque, les épidémies de fièvre sont légion et se propagent à une vitesse hallucinante, surtout à bord des navires où des marins atteints de maladies et d’infections diverses sont engagés sans que leur réel état de santé ne soit tenu en compte.

Les trois hommes du Dei Gratia décident alors de se séparer pour fouiller le bateau de fond en comble.

La première chose qu’ils remarquent sont les voiles en mauvais état et les cordages qui pendent des deux côtés. Olivier Deveau voit que l’écoutille principale a été verrouillée et que deux autres sont laissées ouvertes.

« Regardez, M. Deveau, il n’y a pas de canot de sauvetage ! Vous trouvez cela normal vous ?! »

Effectivement, l’embarcation avait disparu. Normalement, il devait y en avoir deux mais la première, on s’en souvient, a été écrasée par un tonneau dans le port de New York et elle n’a été remplacée, faute de temps.

Olivier Deveau, de plus en plus inquiet, inspecte le poste de commande où le compas a été brisé. Il se penche légèrement et remarque qu’une longue corde retombe sur la proue. Mais que fait-elle là, ce n’est pas son emplacement !

« Monsieur Deveau, il y a des traces de sang à tribord ! »

Effectivement, quatre traces noirâtres bien distinctes maculent l’endroit.

Après en avoir fini avec l’inspection du pont, Deveau descend dans la cale du vaisseau. Là, près d’un mètre d’eau inonde l’habitacle et lui monte jusqu’à mi-jambe. Mais pour un bateau de cette masse, cela ne compte pas vraiment, autrement il n’aurait pas tenu le coup jusqu’ici.

John Wright découvre à son tour le livre de bord avec la note écrite de la main du capitaine Briggs et datée du 25 novembre 1872 à huit heures.

Températures agréables après dix jours de lutte contre les aléas climatiques. Nous ne sommes plus qu’à six miles des côtes portugaises.

Mais cette note date déjà de neuf jours !

Les informations indiquent aussi que le Mary Celeste était à soixante-quatorze kilomètres au sud-ouest de l’endroit où le Dei Gratia est amarré en ce moment, c’est-à-dire non loin de l’île de Santa Maria dans les Açores.

Austin Johnson descend vérifier à son tour la cuisine et constate qu’elle est bien rangée, que tous les ustensiles sont à leur place et qu’il y a même quatre couverts dressés, probablement pour le dîner. Dans le cellier, les provisions sont abondantes et rien ne semble vandalisé ou détérioré.

Bien sûr, pas de bouteille d’alcool, puisque le capitaine avait formellement interdit sa consommation à tout l’équipage bien avant d’entamer le voyage. Pourtant, le spectacle le plus étrange se trouve dans les cabines. Un spectacle qui plonge les trois marins dans la perplexité et l’effroi.

Dans la cabine de Sarah Briggs, il y a çà et là une multitude d’objets personnels, argent mais également robes et bijoux éparpillés par terre. Ils trouvent une dague, probablement celle du capitaine Briggs cachée à l’intérieur de son fourreau. Tout au fond de la cabine, un berceau, celui de la petite Matilda, qui se contrebalance tout seul dans un craquement de bois. Évidemment le bébé n’y est pas, n’y est plus.

En fouillant dans le coffre du capitaine Briggs, Olivier Deveau remarque que tous les documents du navire, notamment le manifeste de navigation et le cahier de chargement ainsi que tous les instruments de navigation, ont disparu.

De retour sur le Dei Gratia, les trois marins font le constat de tout ce qu’ils ont trouvé comme objets à bord du navire abandonné. Pas âme qui vive, pas de chaloupe, tous les documents disparus. Mais que s’est-il passé ? Le capitaine Morehouse est perplexe et inquiet, il sait que Benjamin Briggs n’est pas homme à déserter de cette façon, il connaît son sang-froid, sa capacité d’endurance et ses nerfs solides. Mais alors, que veut dire tout cela ?

— Ils ont en probablement eu assez et sont allés faire un petit tour. L’île de Santa Maria n’est pas loin ! Risque un mousse un peu distrait.

— John, épargnez-nous vos âneries ou vous serez renvoyé dès notre arrivée à Gibraltar ! Tempête Morehouse.

L’atmosphère à bord du Dei Gratia commence à devenir électrique, certains marins commencent à faire l’inventaire de ce qui pourrait être récupéré sur le navire déserté. Des paris sont mêmes organisés, c’est aussi cela la vie à bord des navires. Chez ces marins souvent mal payés, l’instinct de survie prévaut avant toute chose.

Olivier Deveau, une mine grave de circonstance sur le visage, prend à part le capitaine Morehouse et lui murmure :

— Que faut-il faire à présent, capitaine ?

— Eh, que faut-il faire ? Ai-je vraiment le choix ? Il ne nous reste plus qu’à ramener le bateau jusqu’à Gibraltar, c’est tout. Je vous charge de sa navigation, prenez deux autres hommes avec vous. Tiens, Mr Wright et ce Johnson feront l’affaire !

— À vos ordres, mon capitaine.

Les deux hommes se jettent un regard entendu. Chacun sait ce que l’autre pense déjà. Selon le droit maritime, un sauveteur peut bénéficier d’une part substantielle de la valeur et du navire et de la cargaison qu’il contient. Ici, il est question de 1 701 tonneaux d’alcool pur, très prisé sur le marché italien et valant autant que de l’or. C’est une affaire juteuse qu’il ne faut pas louper, une chose considérable de se faire un peu d’argent supplémentaire.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les marins du Dei Gratia se répartissent entre les deux vaisseaux, Olivier Deveau, John Wright et Austin Johnson dans le Mary Celeste, David Morehouse et le reste des hommes dans le Dei Gratia.

Le Dei Gratia arrive en premier à Gibraltar le 12 décembre 1872, suivi le lendemain par le Mary Celeste qu’un banc de brouillard a immobilisé pendant la traversée du détroit. Dans la colonie britannique, tout le monde est sur les dents. Un télégramme a été envoyé avertissant de la disparition inexpliquée de l’équipage du Mary Celeste aux larges des Açores et sa prise en charge par l’équipage de l’autre navire.

Dès son arrivée, le Mary Celeste est immédiatement saisi et mis sous scellés par le tribunal maritime.

L’équipage du Dei Gratia, avec à leur tête David Morehouse et Olivier Deveau, espèrent pouvoir en tirer quelque chose rapidement. Ils sont cependant déçus lorsqu’ils apprennent qu’ils sont attendus au tribunal pour témoigner sur le déroulement et les circonstances de la découverte du vaisseau abandonné. C’est à ce moment que commencent ce qui sera connu comme les « audiences de Gibraltar » dans une atmosphère surchauffée et chargée d’électricité.

La première audience s’ouvre donc le 17 décembre 1872. Dans la salle, déjà remplie de curieux et de badauds, siège le chef du gouvernement de Gibraltar, James Cochrane. À ses côtés est assis le procureur-général, un Irlandais du nom de Frederick Solly-Flood, homme à face rouge, à perruque blanche et en toge noire. Pour lui, le scénario est déjà très clair : Morehouse et ses hommes ont attaqué le Mary Celeste pour s’emparer de la cargaison d’alcool. C’est sa position et il ne compte pas en changer, sans même écouter les témoignages de ceux qui étaient présent ce jour-là.

Frederick Solly-Flood est un magistrat détesté de tous. Les historiens parleront de lui par la suite sous ces termes : « Un homme dont l’arrogance et la pompe étaient inversement proportionnelles à son QI ».

Quant à ceux qui ont eu le malheur de le côtoyer au tribunal par le passé, ils le décrivent comme intransigeant, obstiné et matraqueur.

—  Capitaine Deveau Antoine Jean Olivier, officier second du brigantin canadien Dei Gratia est appelé à la barre !

Deveau s’avance d’un air assuré, le regard droit et jure sur la Bible de dire toute la vérité, rien que la vérité.

— Vous êtes l’un des premiers à avoir aperçu le Mary Celeste ?

— C’est exact. Notre dutchman, le timonier Willy Van Rheen, l’a aperçu avant moi car il était au poste d’observation.

— Qu’avez-vous remarqué de si particulier ce jour-là ?

— Le navire s’avançait en zigzagant dans l’eau, mats en contrevent, il était à dix kilomètres de distance du nôtre.

— Vous êtes monté sur une chaloupe pour partir en éclaireur ?

— C’est exact.

— C’est le capitaine Morehouse qui vous en a donné l’ordre ?

— Absolument.

Olivier Deveau continue le récit de ce qui s’est passé, ce jour du 4 décembre 1872.

— Et donc vous pensez qu’un crime s’est déroulé à bord, c’est bien cela ? Demande Solly-Flood en braquant ses gros yeux bleus et froids sur le témoin.

— C’est bien cela, répond le capitaine Morehouse, questionné à son tour.

— Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion si hâtive ? Continue le procureur.

— La présence de traces de sang sur le tribord du Mary Celeste ainsi qu’un coup de hache planté dans une partie du plancher.

Solly-Flood guette l’interrogé du regard. Morehouse ne se démonte pas le moins du monde. Quel toupet ! Il est maintenant quinze heures de l’après-midi. Cela fait bientôt cinq heures que l’équipage du Dei Gratia est interrogé. Ils sont tous là, même les mousses.

— Les cabines étaient sans dessus-dessous, il régnait un grand désordre dans l’habitacle, raconte à son tour l’adjoint John Wright.

— Les instruments de navigation et tous les documents avaient disparus, ajoute le marin Austin Johnson.

Au terme de cette première journée d’interrogatoires, la première audience est levée dans l’attente de l’examen approfondi du bateau.

Nous sommes le 23 décembre 1872. Sur l’ordre du procureur Solly-Flood, le Mary Celeste fait l’objet d’un premier examen. Un plongeur italien, Ricardo Portunato, est engagé pour cette mission. Quand il réapparaît enfin à la surface avec son équipement de scaphandrier, tout le tribunal maritime l’attend de pied ferme devant le port.

Le constat ne se fait pas attendre. Le plongeur a détecté la présence d’entailles sur les deux côtés de la proue, causées vraisemblablement par un objet tranchant. Il ajoute que le navire n’a été victime d’aucune tempête et que la coque ne présente pas de traces de collision ou d’échouement. Mais cela ne suffit pas au procureur, que la théorie de l’assassinat maquillé en sauvetage héroïque ne cesse d’obséder. Il requiert alors l’expertise des professionnels.

Une semaine plus tard, un second examen est mené par des officiers de la marine royale britannique, la Royal Navy. Et là, d’autres choses apparaissent, notamment la présence d’entailles sur la proue ainsi qu’une profonde entaille de deux mètres sur le bastingage.

Ces dernières informations achèvent de convaincre Solly-Flood qu’il y a bien eu un acte criminel à bord dont les responsables ne sont plus les marins du Dei Gratia mais bien ceux du Mary Celeste, une bande de dutchmen qui n’ont pas pu supporter les restrictions d’alcool imposées par le capitaine Briggs et ont décidé de se servir eux-mêmes directement dans les tonneaux d’alcool.

L’affaire prend alors une autre tournure.

Le 22 janvier 1873, il envoie son rapport du tribunal au Board of Trade de Londres, expliquant que les marins du Mary Celeste ont abusé de l’alcool qu’il y avait dans la cargaison, ont par la suite assassiné les officiers et la famille Briggs avant d’entailler la proue pour faire croire à une collision, et enfin quitter le vaisseau à bord du canot de sauvetage.

Oui, cela y ressemble.

Les soupçons de Solly-Flood envers David Morehouse et son équipage restent cependant inchangés. Pour lui, ils dissimulent quelque chose, c’est sûr, sinon, comment être persuadé qu’un brigantin de la taille du Mary Celeste ait pu naviguer aussi loin sans capitaine et sans équipage ?!

Source : log.newspapers

Le 15 janvier 1873, soit deux mois après le début des audiences, James Winchester, le copropriétaire du Mary Celeste, arrive à Gibraltar pour récupérer son vaisseau. Interrogé à son tour, il raconte aux enquêteurs qu’il ignorait que le capitaine Briggs voyageait avec sa famille, que c’était un protestant rigoriste qui ne consommait pas d’alcool et était doté de grandes valeurs.

Il précise que sa conscience l’aurait empêché de quitter le vaisseau, même s’il coulait ; c’est connu, en droit maritime, un capitaine ne quitte jamais son bateau en difficulté, la dimension romanesque veut même qu’il y périsse.

En voyant arriver le richissime James Winchester, le procureur Solly-Flood, fidèle à ses méthodes peu orthodoxes, ne tourne pas longtemps autour du pot pour lui réclamer une caution de 270 000 dollars, une somme assez importante que Winchester refuse de payer tout net. D’ailleurs pourquoi le devrait-il ? Le gouvernement de Gibraltar a gardé son navire sur ses eaux pendant huit semaines, rétorque le procureur très remonté, vous les Américains, vous vous croyez supérieurs à tout le monde !

Winchester hausse les épaules, ce qui a le don d’agacer son interlocuteur. Il sera démontré par la suite que Solly-Flood cherchera même à l’accuser pendant un moment d’avoir engagé lui-même l’équipage du Mary Celeste pour liquider Benjamin Briggs et son entourage. Il fait d’ailleurs tellement de pression sur le tribunal maritime que ce dernier décide de retenir la théorie de la mutinerie. Pourtant, cette dernière subit deux inversement de situation :

Les traces de sang remarquées à tribord du Mary Celeste sont en fait des traces de rouille dues à l’humidité.

Quant aux entailles sur la proue, relevées par le scaphandrier italien, elles ont pour leur part été causées par l’action de l’eau sur le bois du vaisseau, et non par un objet tranchant.

Au terme de cette ultime expertise, le tribunal maritime décide de classer le dossier « Mary Celeste » sans suite, les preuves n’étant ni suffisantes, ni assez claires pour accuser quelqu’un. Le procureur Solly-flood n’a donc d’autre choix que de libérer le Mary Celeste le 25 février 1873 afin que John Winchester puisse le rapatrier aux États-Unis.

En bon hommes d’affaires américain, Winchester ne compte pas perdre son temps plus que de raison. Un mois seulement après avoir quitté les eaux de Gibraltar, le Mary Celeste, rebaptisé entre-temps « Amazon », reprend du service avec un nouvel équipage à son bord et un nouveau capitaine, l’Américain George Blatchford. Pendant cinq années d’affilée, soit entre 1873 et 1877, il entreprend plusieurs traversées, plus spécialement dans l’Océan Indien.

Et maintenant, place aux théories car tout le monde doit se demander ce qui a bien pu arriver à ce fameux équipage du Mary Celeste. Eh bien, laissez-moi vous dire que les spéculations n’ont jamais faibli sur le sujet, que ça soit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Entre superstitions, témoignages de prétendus survivants et autres légendes, son histoire a mobilisé pendant longtemps les médias de l’époque.

L’une de ces premières théories prétend qu’une trombe, sorte de phénomène naturel proche des tornades, aurait précipité de l’eau à l’intérieur du vaisseau. Le capitaine Briggs, craignant qu’ils ne soient immergés, a décidé de prendre les devants en donnant l’ordre d’évacuer les lieux à bord de l’unique chaloupe.

Une autre théorie tout aussi plausible dit que c’est plutôt un tremblement de terre maritime qui aurait surpris l’équipage dans son sommeil et les a fait déguerpir au plus vite possible, par crainte d’un raz-de-marée géant, ce qui explique peut-être les vêtements éparpillés par terre dans les cabines et le compas brisé.

Les magistrats du tribunal maritime de Gibraltar, avec à leur tête l’incorrigible Solly-Flood, ont avancé l’idée que James Winchester, en sa qualité de copropriétaire du Mary Celeste, aurait tout planifié bien avant le départ de ce dernier. Sous fond d’une fraude à l’assurance, il aurait cherché et sélectionné lui-même des assassins qui se sont fait enrôlés exprès à bord afin de tuer Briggs et ses officiers. Pourtant, aucune compagnie d’assurance ne chercha à ouvrir une enquête sur le sujet.

Une autre théorie préconise que le capitaine David Morehouse aurait tendu un piège au Mary Celeste, prétextant par exemple une difficulté afin de l’attirer et ensuite envoyer ses hommes pour l’attaquer, sous le commandement d’Olivier Deveau. David Morehouse portera d’ailleurs toute sa vie ce préjudice, ce qui l’amènera à démissionner de ses fonctions trois après les audiences de Gibraltar.

Certains pousseront l’idée jusqu’à dire que les capitaines Briggs et Morehouse auraient tous les deux organisé l’affaire pour ensuite se partager la récompense de la revente de la cargaison.

On raconte aussi que le Mary Celeste serait tombé entre les mains de corsaires marocains venus de la ville de Salé, réputée à cette époque pour son activité de piraterie entre le littoral méditerranéen et les côtes atlantiques du Portugal. Mais si cela est vrai, pourquoi les corsaires n’ont-ils pas songé à voler tout ce qu’il y avait dans le navire, car tous les objets étaient à leur place, y compris les objets de valeur, à savoir de la porcelaine fine et les bijoux de Sarah Briggs.

Dans un numéro du New Herald de 1906, un article raconte que la chaloupe disparue a finalement été retrouvée au large du Cap-Vert, sans équipage à son bord bien sûr.

Cette même année, un steward néerlandais du nom d’Abel Fosdyck raconte qu’il est l’unique survivant du Mary Celeste. La marine marchande américaine étant connue pour embaucher beaucoup d’Allemands et de Hollandais à cette époque, son témoignage retient l’attention pendant un moment. D’autant plus que ce Fosdyck semble connaître bien des détails sur le navire, des détails que seul un marin saurait.

Source : seyler.eksisozluk.

Selon lui, le Mary Celeste a percuté un banc marin, l’eau a commencé à entrer dans la cale. C’est là que le capitaine Briggs a ordonné l’évacuation immédiate. La suite est tout aussi classique et linéaire : la fuite en chaloupe, la dérive en haute mer pendant environ dix jours avant que la faim ne commence à tenailler sérieusement tout le monde jusqu’à les rendre fous ; certains ont même chercher à consommer la chair de leurs camarades morts de déshydratation.

Les survivants échoués dans l’eau ont été dévorés par des grands requins blancs. Lui, Abel Fosdyck, a fui de justesse, bien que sérieusement blessé à la jambe par l’énorme squale qui a même failli la lui emporter dans le feu de l’action. Fin de l’épopée.

Le récit spectaculaire d’Abel Fosdyck va être repris par plusieurs journaux et des journalistes chercheront même à entrer en contact avec lui, afin d’avoir plus de détails sur le sujet. Mais la légende héroïque prend fin lorsqu’il passe devant un comité d’experts maritimes qui n’auront aucun mal à relever plusieurs irrégularités dans son histoire.

L’une des plus flagrantes étant celle du nom du capitaine, Fosdyck l’appelait John Friggs alors qu’il s’appelait Benjamin Briggs. Il se trompe aussi sur le nombre des membres de l’équipage et semble avoir beaucoup de lacunes en matière de navigation. Tout compte fait, Abel Fosdyck va se révéler être un imposteur de la pire espèce, qui espérait gagner quelque chose en racontant ce canular.

L’une des dernières théories sur le sujet et probablement la plus terrifiante de toutes nous vient directement du Chamber Journal du 17 septembre 1904, où il est raconté que le Mary Celeste et son équipage ont été englouti par une pieuvre géante, une espèce qui peut facilement atteindre les quinze mètres de long.

Pendant des années, cette légende restera enchaînée à l’histoire du navire. À cette époque, beaucoup de navigateurs parlent de créatures sous-marines mystérieuses croisées lors de leurs voyages, le calamar ou la pieuvre géante viennent en tête de ce palmarès cryptozoologique. C’est là où la fiction finit par rejoindre la réalité.

Après plusieurs années de pourparlers, la récompense promise aux sauveteurs du Dei Gratia a été enfin établie à 1 700 livres pour David Morehouse, Olivier Deveau, John Wright et Austin Johnson, une somme qui équivaut à un cinquième du navire et son entière cargaison.

Le passage très remarqué de l’équipage du Dei Gratia au tribunal maritime, en 1872, a achevé d’entacher leur réputation à long terme. Pour la justice et l’opinion publique, Morehouse et ses hommes sont restés des suspects potentiels dans l’affaire.

David Morehouse a fini par quitter ses fonctions trois ans après les faits, suivi par l’officier Deveau qui a préféré retourner au Québec auprès de son épouse. On ignore s’il a été embauché par un autre navire par la suite.

Depuis, le Mary Celeste avec son passé mouvementé et sa légende morbide est devenu un navire maudit qui génère la crainte, où peu de marins osent s’aventurer et s’enrôler. Il est également boudé dans le marché maritime.

À la fin du XIXe siècle, le navire change dix-sept fois de propriétaire et tout autant de fois de nom, mais la malédiction semble le poursuivre. Il fait encore parler de lui, notamment dans les journaux à sensations. Le commandant Edgar Tuthill le rachète en 1879 et effectue plusieurs traversées dans l’Océan Indien avant d’être retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses.

Les années suivantes, des pertes de marins, des morts mystérieuses et des incendies inexpliqués sont venus renforcer cette idée de vaisseau maudit.

Le Mary Celeste effectue son dernier voyage en 1908 avant de revenir dans les berges de Boston où, depuis, il a fini par pourrir sur les quais car plus personne n’en voulait. Il a rejoint le triste palmarès des vaisseaux fantômes, comme le « Hollandais Volant », le fameux « Flying Dutchman ».

L’océanographe américain Brian Hicks conclut à ce propos : « Il n’y a jamais eu d’explications claires sur aucun des scénarios avancés durant les audiences de Gibraltar par les hommes du Dei Gratia. C’est un mystère qui a tourmenté beaucoup de personnes, notamment les familles des marins disparus. Le Mary Celeste reste le symbole fort de cette légende qui dit que la mer ne révèle jamais ses secrets. »

Le 7 novembre 1872, le brigantin Mary Celeste quitte le port de Staten Island à New York pour un voyage vers l’Europe. Mais le 4 décembre, l’équipage du Dei Gratia repère le Mary Celeste zigzagant tout seul aux larges des Açores ; on monte à son bord, il est désert ! Mais où donc sont passés le capitaine Briggs, sa famille et les autres marins ? L’eau a attaqué les cales, ou encore une pieuvre géante les aurait tous englouti et emporté dans les profondeurs…

 

Les sources :

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

L’incroyable assassinat du demi frère de Kim-Jong-Un

L’incroyable assassinat du demi frère de Kim-Jong-Un

Cliquez ici pour en savoir plus

Le 13 février 2017, Kim Jong Nam, demi-frère aîné de l’actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un, meurt empoisonné au milieu de la foule de l’aéroport international de Kuala Lumpur en Malaisie. Son assassinat survient alors qu’il s’apprêtait à prendre son vol de retour en direction de Macao, son lieu de résidence.

Brebis galeuse de la dictature, grand fêtard habitué des nightclubs de la jetset, coureur de jupons notoire, Kim Jong Nam est rapidement écarté de la politique par son père qui le juge inapte à gouverner le pays.

Source : lapresse

Quand Kim Jong Un accède au pouvoir en 2011, la vie du demi-frère tombé depuis longtemps en disgrâce se transforme en une succession de fuite en avant, d’exils forcés et de dissimulation. Avec sa famille, il ne doit son salut qu’en multipliant les lieux de résidence et les déménagements, changeant tour à tour de nom, d’origine, d’identité et nouant des liens un peu trop étroits avec les services secrets étrangers.

Je vous invite à revenir avec moi sur les faits qui ont précédé la mort de Kim Jong Nam afin de mieux cerner et comprendre la vie quotidienne de cette singulière famille qui tient en laisse la Corée du Nord depuis les années quarante.

Nous sommes à l’aéroport international de Kuala Lumpur ce 13 février 2017. Il est 8 heures du matin, la foule des voyageurs passe les bornes de contrôles, enregistre ses bagages, passe la douane avant de s’attarder dans les duty free à la quête de cadeaux de dernière minute.

Au milieu de ce tohu-bohu, un homme. Il est seul, il vient de passer le contrôle, on lui a remis sa carte d’embarquement et maintenant, il fait les cent pas dans le hall de l’aéroport, jetant des regards furtifs à sa montre. Son avion de la compagnie low cost Air Asia en partance pour Macao est prévu pour 10 h 50. Il a largement le temps d’aller faire un tour dans l’une des boutiques de parfums.

C’est un homme petit, grassouillet, très myope et portant des lunettes de vue. Il est vêtu comme n’importe quel voyageur de base : jean, t-shirt, baskets, veste et sac à dos accroché à l’épaule.

Terminal 3, 10 h 30 : on annonce dans les haut-parleurs que les voyageurs en partance pour Macao doivent commencer à regagner la porte d’embarquement. Il s’y rend aussi, l’air un peu distrait.

Soudain, deux mains viennent se refermer sur ses yeux à la manière d’un jeu de cache-cache. Qui est-ce ? Une connaissance qui l’a surpris par hasard à la dernière minute ?

— Tu ne devineras jamais qui je suis ! Dit une voix enjouée de femme.

Notre voyageur sourit, un peu désorienté. D’habitude il n’aime pas ce genre de jeux, cela fait tellement cliché mais…

La mystérieuse inconnue (en fait, deux) laisse alors glisser ses mains sur sa bouche, s’y attarde un peu avant de disparaître dans la foule, ni vue, ni connue. Envolée comme par enchantement ! L’homme se retourne, regarde dans tous les sens, mais où est donc partie la jeune fille qui était là il y a à peine deux minutes ?!

Source : cnnespanol

Les voyageurs en direction de Macao commencent à affluer à la porte d’embarquement. Deux jolies hôtesses de la compagnie Air Asia, têtes élégamment voilées et Hollywood smile figé, récupèrent une à une les cartes en lançant à l’unisson un « Je vous souhaite bon voyage » répété des millions de fois dans leur carrière.

Notre voyageur ne se sent pas bien, il a un étrange goût dans la bouche, il n’a même pas de bouteille d’eau sur lui et il est trop tard pour aller se gargariser dans les toilettes. Il transpire abondamment, son pouls bat très fort, il a les yeux injectés de sang. Il rassemble ses forces et va voir une réceptionniste assise derrière le stand « Renseignements ».

— S’il vous plaît, aidez-moi, je ne me sens pas bien…

Avant que l’hôtesse ne fasse le moindre mouvement pour aller réclamer des secours, le touriste s’effondre par terre en plein milieu du terminal 3.

Cet homme qui voyage sous la fausse identité de Kim Chol est en réalité Kim Jong Nam, demi-frère du dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un.

Il décède durant le trajet en ambulance qui le mène à l’hôpital, vraisemblablement empoisonné. En fouillant son sac à dos, la police malaisienne trouve la somme de 120 000 dollars en liquide, un téléphone portable mis sur mode avion et quelques affaires personnelles. Il leur faut peu de temps pour deviner sa véritable identité, celle qu’il n’avait jamais l’habitude de révéler durant ses déplacements à l’étranger.

La vie de Kim Chol, alias Kim Jong Nam, qui s’est achevée brusquement ce 13 février 2017 dans l’aéroport de Kuala Lumpur, aurait pu continuer dans l’anonymat le plus total. Pour le moment, il est difficile d’établir les vraies raisons derrière son assassinat, élaboré et mis à exécution de façon tellement discrète et calculée à la seconde près.

Pour la presse sud-coréenne, qui fait de l’annonce de cette mort tragique son sujet de choix, il n’est pas bon faire fi de la dictature nord-coréenne et de douter de ses tactiques de vengeance. Un Nord-Coréen averti en vaut mille et chaque brebis égarée doit être ramenée de force pour rejoindre le troupeau, autrement, l’équilibre serait rompu.

Selon les médias sud-coréens, Kim Jong Nam aurait été coupable de vouloir trop aimer la liberté, de vivre sa vie comme bon lui semblait, de vouloir ressembler à un citoyen d’un pays capitaliste. Cela équivaut à un crime de lèse-majesté dans la dictature voisine, dirigée depuis déjà huit ans par Kim Jong un, son demi-frère et ennemi juré. Oui car pour beaucoup, Kim Jong Nam était celui qui DEVAIT légitiment régner à la place de son frère. Mais pour des raisons que nous allons découvrir ensemble tout au long du récit, son entourage fera tout pour qu’il en soit écarté.

On va faire une pause et revenir quelques années en arrière afin de cerner cette étrange et secrète famille des « Kim » qui règne en despote sur la Corée du Nord depuis sa création après la fin de la Seconde Guerre mondiale et continue jusqu’à nos jours à être l’un des derniers pays fermés du monde.

Nous sommes à Pyongyang en ce début de printemps 1967. La sirène qui retentit chaque matin à six heures pour réveiller ouvriers et ouvrières, enseignants et fonctionnaires de la santé, diffuse une étrange musique, une musique apocalyptique et triste, en réalité, une version instrumentale d’un chant patriotique russe.

Une demi-heure plus tard, surgissant pêle-mêle des barres d’immeubles, toute une population vêtue de tenues de travail vert kaki ou grises. Certains se hâtent vers la station d’autobus, d’autres tirent leurs bicyclettes brimbalantes. Tous marchent d’un pas ferme, décidé, le regard en biais et fixant le sol. La nonchalance n’est pas permise et ceux qui ont le dos voûté font leur possible pour le redresser. Autre point important : le sourire, oui, car les mines déconfites et sombres ne sont pas les bienvenues, il faut se réveiller chaque matin avec le bonheur d’aller accomplir quelque chose de grandiose et d’excitant.

Voilà en quoi se résume à peu près le quotidien d’un citoyen de la République populaire démocratique de Corée.

Ici, pas de disquaires, pas de bibliothèques ni d’enseignes chics de prêt-à-porter comme il en pullule dans « l’autre Corée », celle du Sud, la capitaliste, la traître, l’ennemie. Un monde parallèle.

Tous les Pyongyangais savent pertinemment qu’il n’est pas de bon ton d’être élégant ou coquet car cela est jugé puéril, vaniteux et outrageusement capitaliste. Non ici il y a un code vestimentaire auquel doivent se soumettre hommes et femmes au risque de finir dans un… Bon, on ne le dit jamais, il ne faut pas y déroger c’est tout, c’est ainsi et pas autrement !

La même chose est valable pour les coupes de cheveux : seulement cinq sont permises pour les femmes et trois pour les hommes qui, par la même occasion, doivent oublier barbe et moustache, pas assez hygiéniques pour les normes locales (un visage impeccable et bien rasé est le reflet d’une âme pure). Les salons de coiffure appartiennent d’ailleurs tous à l’État et des posters représentant les coupes de cheveux « permises » sont affichés un peu partout à l’intérieur de ces boutiques, souvent en panne de courant et en manque de produits coiffants.

Au final, avec toutes ces restrictions sur le look qui se doit d’être le plus homogène possible, les habitants de Pyongyang finissent tous tôt ou tard par se ressembler.

Au milieu de cette morosité ambiante, de la grisaille des édifices, de l’uniformité des hommes et des femmes, des bus qui ont du mal à démarrer car il n’y a pas assez de carburant, des files des vélos et de leurs conducteurs pédalant sur le bitume, une figure grandeur nature est omniprésente. Elle est partout, en tableaux, en statues, en sculptures, en drapeaux : le culte de la personnalité dans toute sa splendeur, la représentation de l’égo surdimensionné !

Cette icône devant laquelle doit s’incliner chaque Nord-Coréen, jeune ou vieux, avant de se rendre à sa besogne, c’est celle de Kim Il-Sung, père fondateur de la nation, héros de tous les temps et socle vivant de la patrie. Tous lui doivent obéissance absolue, amour qui frise l’idolâtrie et sacrifice à toute épreuve. Assujettir tout un peuple au point d’en faire son esclave, c’est sur cette base qu’a commencé « le règne » de la dynastie présidentielle des Kim.

Depuis que le pays s’est scindé en deux (la Corée du Sud rejoignant le camp capitaliste américain et la Corée du Nord celle du bloc soviétique), les tensions entre les deux nations sœurs ennemies n’ont jamais faibli, bien au contraire, elles se sont accentuées au fils des ans. Si, dans la partie méridionale, la population se targue de vivre à l’heure occidentale, de consommer à outrance et de bénéficier des dernières nouveautés en matière d’aménagement urbain, dans la partie nord, le temps semble s’être figé depuis les années quarante.

Communiste fanatique, Kim Il-Sung a fait de son pays une dictature socialiste à part entière où il est impérativement interdit de pratiquer un culte religieux, d’avoir des relations hors mariage, de manifester, de distribuer des tracts, de prendre un congé autre que celui que l’État veut bien vous accorder (quand il le jugera nécessaire), de posséder un véhicule ou le conduire, de porter des jeans et d’avoir un appareil-photo. La liste est non exhaustive et à la discrétion du dirigeant du pays, qui ajoute et retranche à chaque fois de nouvelles réformes selon son humeur.

La règle d’or ici, c’est LE TRAVAIL ; acharné et jusqu’à épuisement, travailler et travailler sans relâche, quitte à en mourir. La trêve hebdomadaire est le dimanche, l’occasion pour la population de se retrouver en famille dans l’un des parcs de Pyongyang. C’est le seul moment où la joie est permise, des barbecues sont organisés, on prépare du thé et on déguste des beignets de kimchi piquant, on parle et on rigole.

Dans l’ombre de Kim Il-Sung il y a un fils, Kim Jong-il, nommé depuis peu, chef de l’Armée Populaire du peuple de Corée. Depuis plusieurs années déjà, il suit les pas de son père en bon dauphin qui se respecte dans l’attente d’accéder à son tour à ce « trône » présidentiel tant désiré.

Appartenant à cette classe de privilégiés, le fils du dirigeant peut se permettre de nombreux contournements des lois imposées aux citoyens : il peut se rendre dans des pays étrangers essentiellement amis : Union Soviétique, République Populaire de Chine, Yougoslavie, Roumanie, Cuba, etc., il peut conduire sa voiture personnelle et surtout, il vit dans le luxe le plus insolent.

Contrairement à son père, Kim Jong-il est décrit un homme aimant les bonnes et belles choses. Voitures de collection, caves à vins, mets goûteux et rares commandés à l’étranger, rien n’a de limites. Fin gourmet, il engage les chefs les plus prestigieux à Tokyo et à Hong Kong. Il a aussi un faible pour les femmes, surtout quand elles ont la taille fine, les pupilles en amande parfaite et la peau claire. Il va d’ailleurs jusqu’à financer de son propre portefeuille la garde-robe d’une troupe de danseuses car il les a trouvées toutes à son goût.

Source : vanityfair

Kim Jong-il est un féru de cinéma et de théâtre. D’ailleurs, il a fait installer une salle de cinéma dans son aile personnelle du Palais de Kumsunsan. Chaque soir, en compagnie des hommes de sa suite, le jeune cinéphile Kim Jong-il se fait projeter le film du moment : des westerns de John Wayne, des films de James Bond 007 et certains longs-métrages japonais.

Il développe ainsi une certaine connaissance des dernières sorties du genre, même si les brochures lui parviennent toujours avec deux ou trois mois de retard dans la valise diplomatique, et souvent lorsque le film en question est déjà retiré de l’affiche à l’Ouest.

En 1968, alors qu’il vient de divorcer de sa première épouse, Kim Jong-il fait sa première vraie rencontre amoureuse. Il est alors âgé de vingt-sept ans. L’heureuse élue s’appelle Song Hye-Rim, elle est belle, elle a la peau claire, les paupières ourlées à la perfection et surtout, elle est actrice de cinéma. Le combo parfait ! Le futur président tombe littéralement sous le charme de cette célébrité sud-coréenne connue de la presse à scandale et dont les multiples aventures ne sont un secret pour personne dans son pays d’origine.

Conscient qu’il sera incapable de la demander en mariage (Song Hye-Rim est encore mariée et déjà mère d’un enfant à cette époque), Kim Jong-il entretient avec elle une relation secrète connue seulement du cercle très fermé qu’ils fréquentent tous les deux.

Si le jeune homme fait autant de cachotteries, c’est qu’il redoute que son histoire d’amour ne parvienne aux oreilles paternelles, d’autant plus que sa maîtresse est sud-coréenne donc naturellement une ennemie du régime. La séparation serait alors inévitable et tragique pour eux, d’autant plus qu’ils sont arrivés à ce stade de leur relation où ils sont incapables de vivre l’un sans l’autre.

Avec l’excitation que génère l’interdit, les deux tourtereaux se fixent des rendez-vous galants et clandestins, parfois dans l’appartement de la jeune femme, parfois dans quelque chalet du régime situé dans les « Montagnes de Diamant » surnommées ainsi à cause de leurs sommets de glace étincelante.

Mais Song Hye-Rim est d’une santé psychique fragile et est souvent en proie aux dépressions et aux crises de nerfs suivies de longues périodes de silence. Elle culpabilise de tromper son mari, de négliger son enfant. Kim Jong-il, bien que fâché, fait cependant tout son possible pour la satisfaire : il lui offre des week-end surprise à Moscou, des caisses de luxueux champagne français, des fourrures, des bijoux, des places à l’opéra de Shanghai avec loges personnelles, pensant qu’à coup de cadeaux, la belle finirait par retrouver le sourire. Mais ces coûteux présents ne la console que temporairement, son mal finissant toujours par prendre le dessus.

Kim Jong-il commence à redouter la fin de cette relation, l’une des plus fortes de sa vie, quand l’inattendu se produit : Song Hye-Rim tombe enceinte. Quand elle lui annonce la nouvelle, ce dernier a du mal à dissimuler sa joie. Il va être papa pour la toute première fois de sa vie !

Tout comme leur relation amoureuse, cette grossesse devient l’objet du secret absolu, tut pendant les neuf mois de sa durée. Le 10 mai 1971, naît le petit Kim Jong Nam, tout en chair, pesant près de cinq kilos, ce qui est énorme pour un bébé à cette époque. Kim Jong-il jubile de bonheur mais regrette de ne pas pouvoir partager son bonheur avec le membre le plus important de sa famille : son propre père, Kim Il-Sung.

La jeune maman de son côté souffre d’un baby blues post-partum et reste enfermée dans sa chambre pendant des jours entiers, refusant d’allaiter ou de voir son bébé. Au comble du désespoir, Kim Jong-il confie le nourrisson à sa grand-mère maternelle pour l’élever et puise dans les caisses de l’État afin d’offrir à cet héritier, même illégitime, une enfance digne de celle d’un prince.

Le petit Kim Jong Nam grandit donc dans un manoir en compagnie de sa grand-mère et de l’une de ses tantes. La propriété compte une centaine de domestiques et cinq-cents gardes qui veillent jour et nuit à la sécurité du « petit prince caché ». Sa mère lui rend visite occasionnellement entre deux tournages.

Elle déprime encore. Sa relation avec Kim Jong-il commence à battre de l’aile et elle le soupçonne de la tromper avec une autre femme. Mais elle se console à la perspective que son enfant ne manque de rien, qu’il est outrageusement choyé, c’est un peu sa revanche sur cette famille qui refuse de la reconnaître et légitimer sa relation avec Kim Jong-il.

Pendant cette période, alors qu’il a environ huit ans, Kim Jong Nam se sent très proche de son père qui ne cache pas son dessein d’en faire son héritier. C’est pour cette raison que l’existence de l’enfant a même été révélée à son grand-père qui, étonnamment, a fini par bien prendre la nouvelle.

Le garçon grandit donc avec cette illusion d’être un futur dirigeant politique à la tête d’une nation de travailleurs prêts à se jeter au feu pour lui. Cela le rend orgueilleux et capricieux envers les serviteurs qui se plient en quatre pour lui faire plaisir, de peur de graves représailles comme la prison ou la pendaison.

Pourtant, malgré tous ces égards, rien ne semble jamais le satisfaire tout à fait. Son père craint qu’il ne développe les mêmes symptômes dépressifs de sa mère alors il l’inonde de présents. Sa salle de jeux à elle seule pourrait être considérée comme une maison à part entière tant elle est spacieuse et remplie à ras bord de jouets achetés à l’étranger par le chauffeur ou le garde du corps de son père.

Kim Jong Nam aime les animaux ? Il suffit qu’il le dise pour que son père lui installe un zoo privé dans le parc du manoir et fasse venir des fauves et des éléphants braconnés en Inde pour le remplir. Kim Jong Nam fait encore pipi au lit à douze ans ? Le fils d’un domestique est corrigé à sa place et ainsi de suite.

Même entouré de tant d’égards, le jeune garçon est malheureux. L’une des raisons est que son père a de moins en moins du temps à lui consacrer. Et pour cause, un nouvel enfant accapare à présent son attention, lui volant la vedette.

Ce petit garçon, c’est le futur Kim Jong Un, né le 8 janvier 1984 des amours de Kim Jong-il et sa nouvelle conquête, Ko Yong-Hui, ancienne danseuse native d’Osaka au Japon, dont il est tombé éperdument amoureux.

Kim Jong Nam, désormais seul dans sa cage dorée, bientôt détrôné dans l’ordre de la succession, se tourne les doigts et en veut au monde entier. En perpétuelle recherche d’amour et d’attention, il harcèle son père pour l’avoir plus souvent à ses côtés. Ce dernier, subjugué par son nouveau fils et très épris de sa nouvelle femme, l’ignore tout bonnement. Pire, pour se débarrasser de lui, il l’envoie au Lycée Français de Moscou pour une période de quatre ans, espérant ainsi l’éloigner le plus possible de sa nouvelle famille.

À Moscou, Kim Jong Nam s’installe dans un appartement cossu du quartier chic d’Arbat. Le lycée lui plaît bien et l’apprentissage de la langue française encore davantage. Son intégration se passe d’ailleurs plutôt bien. Au bout de deux ans, il maîtrise parfaitement la langue de Molière et est même premier dans cette matière. Il apprend également à parler le russe et l’anglais.

Après ces quatre années passées en Russie, qu’il considère comme « les meilleures de sa vie », le jeune adolescent est envoyé une nouvelle fois à l’étranger par son père, en Suisse cette fois-ci, dans une institution de l’élite : l’École Internationale de Genève. Refusant de partager une chambre avec un autre étudiant, il est logé dans un luxueux chalet sur les hauteurs de Coligny. Là aussi, une armada de domestiques l’accompagne pour répondre à tous ses besoins. Il y a même un domestique chargé de lui mettre ses chaussures le matin et défaire ses lacets quand il rentre le soir.

Durant ces années de jeunesse dorée passées en occident, Kim Jong Nam découvre la vie européenne avec toutes les libertés qu’elle prodigue, surtout aux garçons privilégiés comme lui : il devient un habitué des boîtes de nuit huppées, se rend aux garden-parties dans les hippodromes, achète tout ce qu’il veut : des voitures de course, plusieurs Harley Davidson, se paye un yacht pour aller à Saint-Tropez et à Cannes, la vie du parfait jet-setter que personne ne soupçonne d’être le rejeton d’une dictature terrifiante d’un petit pays montagneux d’Asie.

Outre ses goûts de luxe, le jeune Kim Jong Nam a aussi des passions très terre à terre comme l’informatique qu’il adore ou encore la littérature française dont il a lu presque tous les ouvrages majeurs.

Il apprécie sa vie certes un peu codifiée mais néanmoins sans grande contrainte. Il admire l’assurance toute occidentale de ses amis, leur capacité à se dépasser et à se préoccuper tellement peu des apparences : tout le contraire du milieu où il avait évolué, où chaque pas, chaque mot, chaque respiration peut à tout moment se retourner contre vous et vous coûter la vie. Il décide de s’installer pour de bon à Genève et ne plus revenir dans son pays d’origine. Mais ses projets sont encore une fois contrariés.

Alors qu’il est âgé de vingt-quatre ans, Kim Jong Nam est rappelé en Corée du Nord par son père : son grand-père et fondateur de la nation vient de mourir et le petit Kim Jong Un a besoin de la présence de « son grand-frère » à ses côtés pour lui donner l’exemple, lui qui a tant appris en Occident. Il quitte la Suisse avec regret.

Peu de temps après son retour forcé au pays, Kim Jong Nam est promu général et intègre la police secrète d’État. Il participe alors aux purges des opposants du régime. Délicat, incapable de violence, le jeune homme a du mal à maltraiter les transfuges, ce qui le discrédit au regard de son père qui le traite d’incapable, de lâche.

Pour la première fois de sa vie, Kim Jong Nam prend conscience de l’importance du rôle joué par son père dans le pays. Les gens l’invoque comme un dieu tout puissant capable de tout, lui ne le connaît qu’en tant qu’homme sous la coupe de sa femme.

À côté de cela, sa vie occidentale lui manque beaucoup, il est tout bonnement incapable de s’acclimater à cette dictature où il ne se sent pas à sa place. Pyongyang est déprimante par tous les temps, les barres d’immeubles d’inspiration stalinienne obstruent la vue, les trottoirs sont cabossés, tout le monde a l’air affamé, sale et horriblement terrifié.

Il se murmure d’ailleurs que des cas d’anthropophagie ont eu lieu dans des villages coupés de tout. En 1995, un germe met à mal toutes les récoltes de riz qui sont condamnées à être brûlées. La Corée du Nord qui vit coupée du reste du monde dépend de cette production locale pour assurer sa survie.

Seuls les dirigeants et leurs courtisans peuvent avoir accès aux nourritures exotiques et étrangères livrées par avions spéciaux et stockées dans des chambres froides. On parle alors de fromages français, de caviar iranien, de liqueurs et de grands crus, de saumons fumés de Norvège sans compter tous les fruits exotiques, autant de mets qu’un citoyen de base n’a encore jamais vu en photo.

Pendant ce temps, Kim Jong Nam continue de se tourner les pouces et de se comporter courtoisement alors qu’il est censé aboyer des ordres et signer des arrêts de mort sans hésiter. De plus en plus agacé, son père le change de poste et le nomme à la tête du comité informatique afin d’épier le mode de fonctionnement des pays ennemis en la matière. C’est à cette époque qu’on lui prête des liens présumés avec la CIA et d’autres services secrets et d’espionnage, une ultime trahison envers son pays.

Il est clair que Kim Jong Nam n’est pas le candidat rêvé pour diriger le pays. Les liens avec son père se détériorent de jour en jour car Kim Jong-il, qui s’est remarié entretemps avec sa maîtresse Ko Yong-Hui, a eu trois autres enfants avec elle.

Ko Yong-Hui exerce un grand pouvoir et influence sur son époux et se mêle de politique. D’ailleurs, la plupart des décisions qu’il prend doivent d’abord être acceptées par son épouse. Entre Kim Jon Nam et sa belle-mère, les relations sont très distantes, voire électriques, cette dernière voulant l’évincer pour placer son fils, Kim Jong Un, dans la première ligne de la succession présidentielle.

Kim Jong Nam épouse la fille d’un dignitaire du régime présentée par son père. Le mariage, bien qu’arrangé, est heureux. Ils ont ensemble trois enfants. La petite famille habite une résidence privée pas loin du Palais de Kumsunsan.

Mais malgré ce bonheur et ce semblant d’équilibre familial, Kim Jong Nam est en proie à la dépression, il est de plus en plus nostalgique de sa vie européenne et cultive un goût immodéré pour la fête. Il se rend d’ailleurs plusieurs fois par semaine à Pékin où il fréquente les bordels de luxe et des nightclubs de la mafia chinoise. Mais même dans ces moments d’évasion, il est surveillé de loin par les sbires de son père qui lui rapportent tout.

Déçu par ce fils sur lequel il avait placé tant d’espérances, Kim Jong-il commence à chercher un moyen de l’écarter de la succession et de la politique de façon définitive. Et une occasion se présente pour concrétiser son plan.

En 2001, Kim Jong Nam et sa famille se rendent en vacances au Japon pour visiter le Disneyland de Tokyo. À leur arrivée à l’aéroport, ils sont immédiatement arrêtés par les autorités nippones pour détention de faux passeports. En effet, la famille voyageait avec cinq faux documents de… la République Dominicaine !

Cette arrestation est vécue comme une grande humiliation par le père de Kim Jong Nam : comment son fils a-t-il osé aller visiter Disneyland, symbole du capitalisme Américain ?!

À compter de ce jour, le comportement global de Kim Jong Nam va être considéré comme néfaste pour son pays et de l’image du socialisme qu’il reflète. Il est par conséquent définitivement écarté de toutes sorties officielles tandis que son petit demi-frère, Kim Jong Un, commence à monter les échelons.

En 2011, la Corée du Nord est en deuil national. Le père de la nation, le Maréchal président Kim Jong-il vient de mourir. Comme il est de coutume dans ce pays, la tristesse et le deuil doivent être manifestés ouvertement. Alors que le cortège funèbre composé de Bentley noires croulantes de fleurs blanches défilent dans les rues de Pyongyang, la population sortie en masse pour faire ses adieux à son président est hystérique : des cris, des larmes, des malaises, des visages qui se lacèrent.

Devant l’enceinte du Palais de Kumsunsan, Kim Jong Un, jeune homme rondelet et court sur pattes, est proclamé nouveau président de la République démocratique populaire de Corée.

De plus en plus indésirables, Kim Jong Nam et sa famille n’ont alors d’autre choix que de plier bagages et aller se réfugier en Chine. Ordre leur est donné de ne plus faire parler d’eux. La famille vit pendant un moment à Pékin puis à Bangkok en Thaïlande avant de s’installer à Macao. Kim Jong Nam, en bon fêtard notoire, multiplie les aventures extra-conjugales, boit comme un trou et s’adonne aux plaisirs nocturnes excessifs, sûrement pour oublier son destin. Il voyage beaucoup aussi, souvent en solo et réside dans les plus grands palaces parisiens et suisses.

Ses déplacements à l’étranger alertent à chaque fois la presse people qui le suit dans le moindre de ses déplacements. Ses relations amoureuses variées et nombreuses sont le sujet favori de la presse sud-coréenne et japonaise. Les chinois le surnomment affectueusement « Pang Xiong », littéralement « gros doudou », en référence à son obésité et son sourire candide qui rappelle ceux d’un nounours.

Mais Kim Jong Nam n’a en réalité rien d’un gros doudou. Souvent à cours d’argent, il cherche à faire parler de lui à la télé pour renflouer ses caisses. Les médias rentrent volontiers dans son jeu. En 2014, il donne une suite d’interviews à un journaliste d’investigation japonais.

Source : barlamane

Cette entrevue, diffusée massivement au Japon et en Corée du Sud, montre un Kim Jong Nam en rôle de victime, dénonçant le régime nord-coréen sans langue de bois et critiquant les abus de son frère, devenu injustement président à sa place. Il parle aussi des relations difficiles avec son défunt père qui aurait été très influencé par sa deuxième femme, une ancienne danseuse devenue conseillère politique.

L’année d’après, Kim Jong Nam publie une autobiographie intitulée « Mon père Kim Jong-il et moi ». L’ouvrage génère un scandale sans précédent. Il s’agit d’une critique mordante du régime nord-coréen en vigueur et de ses lois liberticides, socle fondateur de cette dictature qui a réduit le peuple en esclavage en lui faisant subir un lavage de cerveau. Il y évoque aussi les camps de travail où s’agglutinent les opposants du régime ou de simples citoyens, des vrais camps de la mort à l’instar de ceux d’Auschwitz.

En Corée du Nord, Kim Jong Un, outré, déclare la publication de ce livre comme un grave crime de lèse-majesté et appelle à en faire des autodafés. Quant à son peuple, il ignore tout de ce livre car coupé d’internet et des autres médias, la télé nord-coréenne ne diffusant que des parades militaires et des célébrations à la gloire de ses dirigeants.

En Chine, Kim Jong Nam réchappe de justesse à deux tentatives d’assassinat. Dans la foulée, il apprend que son demi-frère a fait décapiter leur oncle et numéro deux du régime, Jang Song-Thaek, pour complot visant à renverser le gouvernement. La tête du défunt a été exposée publiquement avec celles d’autres opposants.

Conscient d’être le prochain sur la liste, Kim Jong Nam envoie un mail à Kim Jong Un pour lui demander de l’épargner, lui et sa famille. Il dit :

« Je vous en prie, annulez l’ordre de nous punir, mes enfants et moi. Nous n’avons nulle part où nous cacher ; le cas échéant, le seul moyen de nous échapper sera le suicide. »

Le mail bien évidemment est resté sans suite.

Kim Jong Nam, pour des raisons que l’on ignore, n’aura jamais recours à des gardes du corps privés pour assurer sa protection personnelle. À partir de 2015, il change littéralement de mode de vie : entre le flambeur et fêtard qu’il était jusqu’ici, il devient un homme discret aux goûts modestes.

Par exemple, il troque sa résidence luxueuse de Macao contre un simple appartement, il n’a pas de voiture personnelle ni de chauffeur, il se déplace en transports en commun. Pourtant, il sait qu’à tout moment, il peut être tué. Héroïsme exacerbé ou tendance suicidaire, on ne le sait pas. À cette époque, il se fait appeler par le pseudonyme de Kim Chol qui figure aussi dans son passeport et effectue des séjours de plus en plus rapprochés en Malaisie.

Au même moment, des événements se préparent déjà à son encontre.

Nous sommes en janvier 2017 à Hanoi au Vietnam. Dans un petit bar au décor kitsch, une jeune femme attend devant la porte fermée d’un bureau. Elle s’appelle Doan Thi Huong, elle a vingt-huit ans et ce boulot pourrait être la chance rêvée pour faire carrière dans le cinéma.

Une dame aux allures de tenancière lui fait un signe de tête avant de l’introduire dans la pièce. Celle-ci est mal éclairée, cela sent la cigarette et la transpiration. Là, derrière un bureau, est assis un quinquagénaire. Il se présente, M. Chang, originaire de Seoul et il rentre tout de suite dans le vif du sujet. Il dresse à Doan Thi Huong ce qu’elle devra réaliser les prochains jours : des vidéos canulars sur internet. C’est léger, c’est drôle, cela ne nécessite pas beaucoup d’intelligence ni d’effort et surtout c’est bien payé, environ cent dollars la vidéo.

Doan Thi Huong ne cache pas sa déception, la raison ? Elle pensait pouvoir tenir un second rôle dans une série. M. Chang émet un petit rire moqueur, tourner dans une série alors qu’elle n’a aucun diplôme du conservatoire ou d’une école de théâtre ?! Le souci matériel prend alors le dessus, elle accepte l’offre d’emploi. M. Chang se radoucit et se veut même rassurant : les acteurs les plus célèbres ont tous commencé au bas de l’échelle.

Puis il lui explique le procédé : la farce consiste à se mettre de la lotion Johnson pour bébé sur les mains et, au moment opportun, aller l’étaler sur le visage d’un passant dans la rue en le prenant par surprise. Le tout doit être ludique et rapide. Fastoche, non ? Et puis de la lotion, ce n’est si méchant, le passant le plus grognon ne risque pas de le prendre mal. Elle acquiesce.

Au même moment à Kuala Lumpur en Malaisie, une scène semblable est en train de se dérouler dans un café. La candidate cette fois est une jeune indonésienne de vingt-cinq ans, Siti Aisyah. Un certain « James » également de Seoul fait les auditions. Il lui explique le même procédé du vidéo-canular et les cent dollars de récompense pour chaque vidéo réalisée. C’est bien plus qu’elle ne pourrait gagner en tant que masseuse dans un SPA. Elle est rapidement convaincue aussi.

Pendant tout le mois de janvier, les deux filles, qui ne se connaissent pas et ne se sont jamais vues, réalisent chacune de leur côté ces vidéos-gag. Diffusées sur YouTube, elles provoquent l’hilarité générale et rencontrent un franc succès.

Le 11 février 2017, soit un mois après cette première expérience de caméra-cachée, Doan Thi Huong et Siti Aisyah sont retenues pour une nouvelle vidéo. Cette fois-ci, l’action devra se dérouler dans l’aéroport de Kuala Lumpur et est prévue pour le 13 février. Les deux impresarios s’occupent du reste, à savoir le transport, les frais de logement et de restauration, sans compter les cent dollars à l’appui en guise de cachet.

Doan fait le voyage depuis le Vietnam accompagnée par M. Chang et ils descendent dans un hôtel du centre-ville. Siti, qui habite la Malaisie, connaît déjà l’itinéraire mais James insiste pour l’accompagner.

Le 13 février 2017 à 8 h 00 du matin, les deux jeunes femmes arrivent chacune de leur côté à l’aéroport de Kuala Lumpur. Doan s’installe à la buvette avec M. Chang tandis que sa co-équipière entre dans un autre café avec le dénommé James. Doan porte un t-shirt blanc avec l’inscription « LOL » en bleu avec une jupe assortie. Siti porte du noir.

Soudain, on leur fait signe de se lever et d’aller au terminal 3 près de la borne d’embarquement de la compagnie Asia Air. M. Chang verse un liquide dans les mains de Doan et lui ordonne de les garder fermées. James tend à Siti un mouchoir en tissu contenant un liquide inconnu. On leur montre la cible du canular : un gros bonhomme portant des lunettes et un sac à dos. Kim Jong Nam.

— C’est lui, allez-y maintenant !

Elles foncent. L’homme semble un peu distrait et pensif. Il est pris de cours par Doan et Siti qui lui plaquent illico leurs mains enduites de liquide sur les yeux, la figure et la mâchoire avant de prendre la fuite à toutes jambes.

Les choses s’accélèrent, Kim Jong Nam ne sent pas bien, demande de l’aide à une réceptionniste, perd connaissance avant d’être admis dans la clinique de l’aéroport où il tombe dans le coma. Il meurt à 11 h 20 dans l’ambulance qui le transporte à l’hôpital.

Les investigations commencent rapidement. La police malaisienne découvre dans les affaires de la victime la somme de 120 000 dollars en liquide et quatre passeports nord-coréens, tous au nom de Kim Chol. Il ne se passe pas longtemps avant qu’ils ne découvrent sa véritable identité. Cinq jours auparavant, il passait ses vacances dans une station balnéaire de l’île de Langkawi.

L’autopsie de Kim Chol, alias Kim Jong Nam, montre clairement qu’il a été empoisonné au VX, un agent neurologique dérivé du gaz sarin, hautement toxique et interdit dans plusieurs pays, dont la Malaisie.

La police malaisienne fait rapidement la reconstitution du crime grâce aux vidéos de surveillance de l’aéroport. Une vraie course contre la montre s’engage.

Le 14 février 2017, la première suspecte, la vietnamienne Doan Thi Hurong, est arrêtée. Deux jours plus tard, c’est au tour de la deuxième suspecte, l’indonésienne Siti Aysah. Mais pas de trace ni de James ni de M. Chang, qui sont en réalité deux agents nord-coréens. D’autres suspects sont arrêtés, notamment un Japonais et un Nord-Ccoréen du nom de Ri Jong Chol, soupçonnés d’avoir fourni le liquide en question. Ils sont finalement relâchés pour non-implication dans le crime.

Source : francetvinfo

La nouvelle de la mort de Kim Jong Nam mobilise toute l’attention des médias malaisiens et sud-coréens.

La « chasse » aux potentiels commanditaires du crime est menée par la police malaisienne qui soupçonne encore quatre autres fugitifs nord-coréens ayant fui récemment leur pays, ainsi qu’un diplomate de l’ambassade de la Corée du Nord à Kuala Lumpur.

Pendant ce temps, l’interrogatoire des deux principales suspectes commence sous haute tension. Elles sont effrayées, elles pleurent, elles disent qu’elles ont été elles-mêmes victimes d’un abominable coup monté à leur insu, qu’elles ont été manipulées depuis le début.

Doan déclare : « M. Chang m’a dit que c’était de l’huile pour bébé, que je devais me frotter les mains avec et les garder fermées pour réaliser le canular ! »

Elle raconte que c’est ce même M. Chang qui lui aurait désigné Kim Jong Nam à l’aéroport pour être la cible du vidéo-gag. Siti donne la même version en évoquant James.

Elles parlent de leurs parcours respectifs : elles sont issues de familles pauvres et paysannes. À leur majorité, elles sont allées tenter leur chance dans la métropole : Doan pour s’inscrire en faculté de pharmacie et Siti pour travailler en tant qu’hôtesse d’accueil dans un centre de beauté à Kuala Lumpur.

Doan a fini par abandonner son cursus pour se reconvertir en hôtesse dans un bar de Hanoi. Siti a quitté son job d’esthéticienne pour travailler à temps plein au Beach Club, spécialisé dans les escort girls. Cela a duré jusqu’à ce qu’elles soient embauchées pour les vidéos canulars.

Aucune d’elles ne connaissait l’identité de Kim Jong Nam au moment où elles lui ont mis le liquide sur la bouche ; elles pensaient que c’était un voyageur lambda.

Malgré leurs aveux, le juge d’instruction refuse de les croire. Pire, il les soupçonne même d’être des agents secrets nord-coréennes envoyées par Kim Jong Un pour liquider son demi-frère.

Le 1er mars 2017, Doan Thi Huong et Siti Aisyah sont reconnues coupables de meurtre au premier degré. Elles risquent gros, la peine capitale, autrement dit la décapitation, la Malaisie étant un pays qui applique la charia musulmane dans le domaine juridique. Elles sont mises en détention provisoire dans l’attente de leur procès prévu pour début octobre 2017.

Lors sa plaidoirie, l’avocat de Siti Aisyah déclare que « Tout a été fait pour les mettre en confiance et leur faire croire qu’elles deviendraient des célébrités en un temps record ! » en évoquant le piège dans lequel elles sont tombées.

Elles sont toutes les deux condamnées à la réclusion criminelle à perpétuité par les plus hautes instances juridiques de Shah Alam en Malaisie.

Source : lexpress

Pourtant, deux ans plus tard, sous la pression diplomatique vietnamienne, la justice malaisienne décide d’abandonner la poursuite de meurtre au premier degré contre Doan Thi Huong, qu’elle reconvertie en « blessures avec des armes dangereuses ». Au terme de ce retournement de situation, sa condamnation est révisée et sa peine réduite à trois ans de prison. Elle est finalement libérée et autorisée à quitter la Malaisie le 3 mai 2019.

Siti Aisyah de son côté voit les mêmes charges abandonnées à son encontre et est libérée au bout de deux années de prison. Elle quitte également la Malaisie pour rentrer dans son pays natal, l’Indonésie.

L’affaire a fait beaucoup de bruit à l’échelle internationale et a contribué à envenimer davantage des relations déjà très difficiles entre les deux Corées. Les deux pays n’auront de cesse de se jeter la balle et de s’accuser mutuellement d’être responsable de la mort de Kim Jong Nam.

La Corée du Nord va également censurer la Malaisie en l’accusant d’être complice de de l’assassinat avec l’aide de la Corée du Sud. Pour les Sud-Coréens, l’unique responsable de la mort de Kim Jong Nam n’est autre que son demi-frère Kim Jong Un, qui n’a jamais lavé l’affront de ce livre calomnieux à son encontre.

L’assassinat de Kim Jong Nam reste l’une des affaires de meurtre les plus mystérieuses de ces cinq dernières années. Jusqu’à aujourd’hui, cette histoire est encore entourée de zones d’ombre. Beaucoup restent persuadés que Kim Jong Un est celui qui a fait assassiner son frère et pouvait même être derrière ses deux premières tentatives d’assassinat.

D’autres pensent que le président nord-coréen n’avait plus vraiment de raison valable de tuer son frère puisque ce dernier se faisait de plus en plus discret et ne se mêlait plus de politique.

La dernière hypothèse en date concerne les 120 000 dollars trouvés dans le sac à dos de Kim Jong Nam et qui pourraient être la raison pour laquelle il a été tué. On parle de cette somme comme un don de la CIA en contrepartie de secrets d’État sur l’arme nucléaire nord-coréenne que Kim Jong Nam leur aurait donné en qualité d’agent double travaillant pour les deux parties ennemies.

La police malaisienne n’a, de son côté, jamais retrouvé la trace de James et M. Chang, ni découvert leur véritable identité

Le 13 février 2017, Kim Jong Nam, demi-frère aîné de l’actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un, meurt empoisonné au milieu de la foule de l’aéroport international de Kuala Lumpur en Malaisie. Son assassinat survient alors qu’il s’apprêtait à prendre son vol de retour en direction de Macao, son lieu de résidence. Découvrez la vie quotidienne de cette singulière famille qui tient en laisse la Corée du Nord depuis les années quarante.

 

Les sources :

 

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Jacque Mesrine, l’ennemi public n°1

Jacque Mesrine, l’ennemi public n°1

L’histoire du grand banditisme français est littéralement indissociable de celle de Jacques Mesrine. Classé ennemi public numéro 1, le gangster parisien le plus célèbre de tous les temps avait marqué son époque par ses actions criminelles rocambolesques. Toute la vie du truand aura été tel un film hollywoodien, avec de l’action non-stop, des évasions de prisons spectaculaires, et des soirées VIP avec la jet set et de magnifiques femmes . . .

Le reste de ce contenu est réservé aux abonnés. Pour voir le player et écouter l'épisode en entier, vous devez vous inscrire et choisir un niveau d'abonnement.

Ne vous inquiétez pas, vous avez une période d'essai de 7 jours pendant laquelle vous pouvez même écouter tous les podcasts précédents.

Pour le faire, cliquez ici : https://lecoinducrime.com/connexion/