L’enlèvement du Fils Lindbergh

L’enlèvement du Fils Lindbergh

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Au début du xxe siècle, avec l’avènement de l’aviation, le pilote américain Charles Lindbergh s’illustre pour sa fameuse traversée New York-Paris d’une durée de trente-trois heures à bord de son monoplan Spirit of Saint Louis. Un record hors du commun qui le propulse instantanément dans la légende et l’élève au rang de star planétaire.

Source : fbi

Mais alors qu’il est au sommet de sa carrière professionnelle, Charles Lindbergh et son épouse Anne Morrow font face à un drame sans précédent : le 1er mars 1932, Chaz, leur bébé de vingt mois, disparaît dans des circonstances mystérieuses, victime d’un enlèvement.

« L’Affaire Lindbergh » devient alors le fait-divers du siècle, le cas de kidnapping d’enfant le plus célèbre et controversé de son temps.

Quand un certain Bruno Hauptmann est finalement arrêté pour l’enlèvement et l’assassinat du bébé, tout tend à croire que cela calmerait les esprits, si ce n’est la controverse qui va entourer sa condamnation survenue vite, bien trop vite au goût de beaucoup de personnes qui croient alors à une terrible erreur judiciaire.

Je vous invite à faire un retour temporel dans cette Amérique des années trente afin de sonder le mystère de l’affaire du bébé Lindbergh.

Il est 7 h 00 ce matin du 20 mai 1927. Sur le tarmac de Roosevelt Field, l’heure est aux derniers préparatifs. L’événement qui se prépare n’a pas cessé de mettre en émoi tous les employés de ce petit aérodrome de Long Island. Ce petit jeune a décidément les idées bien arrêtées pour ne pas vouloir changer d’avis !

Tous ont prié et souhaité que le vol soit ajourné d’un, deux, trois, voire quatre mois, le temps de préparer tout le monde, techniquement et émotionnellement.

La météo de ces derniers jours est également aussi de leur côté puisque la pluie et le mauvais temps ont persisté comme un signe prémonitoire, comme pour empêcher ce petit intrépide de Charlie de monter dans son engin volant et lui éviter le pire !

Et puis la veille au soir, les choses se sont précipitées : l’éphéméride a annoncé des éclaircies, mais vraiment de toutes petites…

— Je vole demain ! a déclaré le jeune homme à l’autre bout du fil, coupant court la communication avec le technicien.

Il a laissé son dîner intact et ses amis en plan au restaurant, a pris sa voiture pour foncer droit vers l’aérodrome afin de se préparer. Pris au dépourvu, personne n’a rien trouvé à redire. Les choses se sont précipitées. Tout ce qui a été tant redouté a fini par se concrétiser.

— Je suis prêt ! Départ à 7 h 52 demain matin !

À six heures du matin, les journalistes et les habitants du quartier étaient déjà là, plein d’anxiété, trépignant d’impatience, essayant de se frayer un passage. Ils ont assisté médusés aux adieux du pilote avec sa mère : elle a salué son fils comme s’il partait au camping alors que sa mission a tous les risques de lui coûter la vie !

Ce jeune aviateur têtu et plein de ressources, c’est Charles Lindbergh. Âgé de vingt-cinq ans, blond comme un épi de blé, les yeux bleus et pénétrants, une haute stature athlétique avec un teint légèrement hâlé, des dents blanches et une bonne humeur à toute épreuve, il incarne le boomer américain par excellence.

La mission ou plutôt le défi qu’il s’est fixé est de traverser l’Atlantique Nord à bord de son monoplan afin de relier New-York à Paris en moins de quarante-huit heures, sans co-pilote et sans escale.

Charles Lindbergh n’est pas sûr de réussir mais décide de tenter le tout pour le tout. Qui ne risque rien n’a rien, voilà son leitmotiv. Comme beaucoup de perfectionnistes, il lui arrive souvent de douter de ses talents. Pourtant, c’est un aviateur très expérimenté : il a servi en tant que pilote-postier militaire, comme pilote de ligne, sans compter que c’est un mécanicien hors pair.

Son avion, un monoplan baptisé Spirit of Saint Louis, est loin d’être apte à supporter l’âpreté climatique et la longévité du voyage sur l’Atlantique. Son assemblage a duré un mois et quelques défauts persistent encore, mais Lindbergh compte l’exploiter à bon escient. Cet engin, il le connaît comme sa poche : il l’a essayé plusieurs fois pour en tester la résistance, l’a rafistolé, réparé et apprêté à plusieurs occasions.

Quelques jours plus tôt, alors que la probabilité d’une date de voyage n’était pas encore fixée, Lindbergh a enlevé la radio du monoplan et a fait installer à la place un grand réservoir d’essence supplémentaire entre le moteur et la cabine de pilotage. Il a dû se séparer du pare-brise censé lui indiquer le chemin lors du pilotage pour y mettre un périscope, seul en mesure de l’orienter une fois dans les airs.

Les techniciens de l’aérodrome ont assisté impuissants à cette effervescence de préparatifs. Si la mission échoue, Lindbergh sera le troisième pilote perdu en mer en l’espace de deux semaines !

À peine quinze jours plus tôt, l’avion biplan baptisé « L’Oiseau blanc » avec, à son bord, deux aviateurs français, Charles Nungesser et François Coli, a disparu lors de son premier voyage aérien sans escale reliant la capitale française à New York.

La mauvaise nouvelle a provoqué une onde de choc des deux côtés de l’Atlantique, quel fou irait encore dans un cercueil volant par pure quête d’adrénaline et d’aventure ? Lindbergh bien sûr !

La disparition des deux aviateurs français n’a pas découragé le jeune pilote pour autant, au contraire, cela a même ancré en lui l’idée selon laquelle toute chose nouvelle réclame son lot de sacrifices, quitte à ce qu’ils soient humains.

Raymond Orteig, richissime hôtelier new-yorkais, propose une récompense de 25 000 dollars à Charles Lindbergh s’il réussit son pari de voler au-dessus de l’Atlantique en solitaire. Le jeune homme accepte la proposition bien plus pour la portée sensationnelle de l’aventure que pour l’argent en lui-même.

7 h 30. Vêtu de sa combinaison en cuir marron, ses grosses lunettes vissées sur les yeux, Charles Lindbergh fait un grand signe à la foule anxieuse venue l’acclamer pour son improbable voyage, sûrement son dernier pense-t-elle.

À présent, impossible de faire marche arrière ! Alors il sourit de toutes ses dents et lance bravement sans se départir de sa bonne humeur : « Le condamné à mort vous dit au revoir ! ».

La foule a interdiction d’amener des gerbes de fleurs car cela pourrait porter la poisse et être perçu comme un signe prémonitoire de l’échec de la mission. À la place, quelques femmes sortent leurs mouchoirs pour se tamponner les yeux tandis que les hommes agitent leurs chapeaux en l’air en signe d’au revoir.

« Here you go, Charlie ! »

À 7 h 52, dans un bruit de moteur épouvantable et de vapeurs d’échappement, le monoplan Spirit Of Saint Louis décolle du terrain de Roosevelt Field en emportant le jeune Charles Lindbergh à son bord. Bientôt, il n’est plus qu’un petit point noir dans l’immensité du ciel gris matinal.

Sur la terre ferme, le compte à rebours commence non sans beaucoup d’appréhension.

Les premières heures de vol se passent sans dommage. L’expérience est grisante. En bas, Lindbergh voit défiler Long Island et ses maisons blanches entourées de pelouses vertes ; à quelques kilomètres de là, le voilà arrivé au-dessus d’Ellis Island, porte d’entrée de tous les immigrants venus dans cette patrie bénie qu’est les États-Unis d’Amérique.

Il penche légèrement la tête en avant et aperçoit à travers le hublot la Statue de la Liberté toute proche, beaucoup plus grande que dans tous ses souvenirs. Dernier coup d’œil à sa montre et cap au nord pour une aventure de 5 800 kilomètres dont 3 200 au-dessus de l’océan pour une durée maximale de quarante-huit heures.

L’Atlantique est immense, interminable. Beaucoup trop nerveux pour réussir à dormir la veille du départ, Charles Lindbergh commence à présent à lutter contre le sommeil qui le guette. Pour se revigorer, il effectue une descente de trois mètres au-dessus de l’eau. La hauteur des vagues le dissuade pourtant de s’aventurer plus bas, alors il se dépêche de remonter pour se remettre à la hauteur normale.

Le lendemain en fin d’après-midi, alors qu’il continue sa progression solitaire entre ciel et mer, Charles Lindbergh aperçoit deux mouettes arriver tout droit sur lui, signe que la terre ferme n’est plus vraiment tellement loin. Comment ? C’est déjà fini ?

— J’approche des côtes irlandaises ! Dit-il tout haut pour lui-même, le sourire aux lèvres.

Ouf, le plus dur a été fait ! L’océan est derrière lui à présent ! Il n’a pas péri comme tout le monde le pensait, il ne s’est pas égaré dans un trou d’air. Il est sain et sauf et si proche de son but maintenant !

À la tombée de la nuit, l’aviateur arrive finalement en France, la fin du parcours. Il traverse sans le savoir Cherbourg, puis il vise la Tour Eiffel. Ce n’est plus qu’une question de minutes, l’aérodrome du Bourget où il doit atterrir n’est plus très loin, comme mentionné sur la carte qu’il a sous les yeux.

Sur la terre ferme, l’annonce de l’arrivée triomphale de Charles Lindbergh est déjà dans toutes les bouches. 200 000 Parisiens se ruent pour l’accueillir. Il atterri comme convenu le 21 mai vers 22 h 30. Il a gagné son pari, relevé le défi et cloué le bec à ceux qui croyaient qu’il allait échouer. The Spirit of Saint Louis n’a pas démérité non plus ; d’ailleurs, lui aussi est une vedette sur laquelle des jeunes femmes et des jeunes enfants français, visiblement très enthousiastes, ont déjà commencé à grimper dans l’appareil avant d’être sévèrement rabroués et écartés par les Forces de l’ordre.

La bonne nouvelle se propage. Paris ne dormira pas ce soir-là et aux États-Unis, où c’est encore l’après-midi, le temps est à la fête : l’enfant prodige du pays est devenu le jeune héros de cette Amérique conquérante qui ne craint rien et ose l’impossible.

La France tombe littéralement sous le charme de ce jeune homme blond aux manières candides, intimidé par la foule du Bourget qui veut l’embrasser et le porter en triomphe. Le lendemain, il est reçu par le Président de la République en personne puis se rend les jours suivants en Belgique et à Londres, d’où il rentre finalement aux États-Unis à bord du cargo militaire l’USS Memphis. Son monoplan réduit en pièces détachées est embarqué dans la soute en attendant d’être réassemblé à l’arrivée.

À son retour au bercail, celui qui porte désormais le surnom de « L’aigle solitaire » est accueilli avec les honneurs de la star planétaire qu’il est devenu. Il défile sur le toit d’une berline noire sur Fifth Avenue, l’Union Jack est agité de part et d’autre du boulevard, des milliers de confettis sont projetés dans les airs. C’est un événement national sans précédent. Grâce à cet exploit aérien pionnier, l’Amérique tout entière est projetée dans l’avenir.

Le prix Orteig d’un montant de 25 000 dollars lui est remis par Raymond Orteig lui-même lors d’une soirée de gala organisée au Carnegie Hall.

Pour tous les Américains, Charles Lindbergh devient « Lindy La Chance ». Tous les bébés garçons nés l’année de son voyage sont baptisés Charles Augustus en son honneur. À New York, dans le quartier bouillonnant et multi-ethnique de Harlem, les jeunes créent la danse « Lindy Hop », sorte de fox-trot de rue très rythmé qui rappelle les mouvements du monoplan volant dans les airs. Il devient une icône pour la jeunesse de toutes les franges sociales, toujours discret et signant volontiers les autographes.

Source : history

Après les hommages chaleureux du peuple, vient le tour des honneurs et des distinctions officielles : Charles Lindbergh est nommé colonel au sein de l’armée de l’air ainsi que vice-président des lignes aériennes américaines Pan Am. Il a désormais la tâche d’aider à démocratiser les lignes publiques transatlantiques pour le grand public souhaitant voyager en Europe.

Malgré ce succès étourdissant, Lindbergh choisit de rester un homme modeste et très terre à terre. Il se plaît à se définir comme un simple mécanicien de l’air, un artisan qui a juste eu plus d’endurance, au moment où d’autres ont préféré abandonner par crainte d’un cuisant échec et par peur de la mort.

Cette modestie non feinte trouve son explication dans l’éducation luthérienne reçue par le jeune pilote, une éducation basée sur le travail acharné, le sérieux et cette manière très scandinave de vouloir toujours rester dans le juste milieu et ne jamais écraser les autres pour s’élever et se distinguer.

Né en 1902 à Détroit, Charles Augustus Lindbergh est le fils d’un couple suédois immigré aux États-Unis à la fin des années 1800. Son père, Charles Sr., est avocat et sa mère, Evangeline Lund, a été l’une des premières femmes admises à l’université de physique-chimie de l’État du Michigan, à une époque où les études scientifiques n’étaient réservées qu’aux hommes. Charles Jr. est le fils unique de cette famille de notables respectables.

Passionné par les voyages, il éprouve très jeune le besoin de découvrir d’autres cieux. Alors qu’il se prépare pour entrer à l’université d’État du Michigan pour un cursus de chimie, il laisse tout tomber pour des études de mécanique. Sans cesse encouragé par sa mère, il est doué, dur à la tâche, extrêmement pointilleux et devient ainsi le premier de sa promotion.

En 1922, il réussit à acheter son premier petit avion avec lequel il effectue quelques sorties et il propose ses services aux personnes qui souhaitent faire leur baptême de l’air.

Après le succès planétaire de sa traversée transatlantique, Charles Lindbergh devient un gendre convoité par un nombre incroyable de futures belles-familles fortunées et illustres. Il se marie en 1929 avec Anne Morrow, fille du diplomate Dwight Morrow, alors ambassadeur des États-Unis au Mexique et l’une des plus grosses fortunes du pays. Le mariage est célébré comme un événement national de grande importance et des lettres de félicitations parviennent au couple des quatre coins du pays.

La vie conjugale se déroule paisiblement ; Charles et Anna, bien que pas vraiment amoureux, finissent par bien s’entendre et s’apprécier mutuellement, leurs caractères fusionnent parfaitement : ils sont tous les deux posés, intelligents et charmants. Comme son mari, Anne est une passionnée d’engins volants et s’exerce souvent au pilotage, secondée par son aviateur préféré.

La famille Dwight est l’une des plus prestigieuses et riches de tout le pays. Elle possède plusieurs propriétés à New York, Boston et deux villas en Californie. Le couple se rend à Hawaï pour son voyage de noces, un lieu que Charles Lindbergh aimera toute sa vie durant.

Le premier né du couple, le petit Charles Jr. ou plus communément « Chaz » vient au monde le 22 juin 1930. La nouvelle est accueillie avec euphorie. Tout ce qui touche désormais les Lindbergh devient du domaine public et ils sont constamment sous les feux des projecteurs. Dès sa sortie de la maternité dans les bras de sa mère, le bébé Chaz est pris en photo par un parterre de journalistes venus l’attendre.

La famille Lindbergh ainsi élargie coule des jours heureux dans ses nombreuses résidences dispersées entre New York, Detroit, Boston et Los Angeles. Ils bénéficient de tout le confort digne des gens de leur rang, en grande partie grâce à la fortune du père d’Anne. Le bébé a deux nourrices et une femme de chambre qui veillent sur lui 24 h sur 24.

Quand Dwight Spencer, le beau-père de Charles Lindbergh, décède en 1931, sa fille hérite d’une fortune considérable et d’une énième propriété entourée d’un parc de plusieurs hectares, d’une piscine, d’un terrain de tennis et d’un lac. Située à Hopewell dans le New Jersey, cette maison devient en quelque sorte une retraite pour le week-end. Des galas dansants et des dîners prestigieux y sont organisés, où le gratin new-yorkais se presse pour y figurer. Nous sommes alors en pleine période de prohibition, l’alcool est strictement règlementé mais les caissons de grands crus et de champagne ne manquent jamais chez les Lindbergh.

Fin février 1932, alors que l’hiver est encore bien installé, le couple quitte son appartement new-yorkais pour aller passer quelques jours dans sa résidence secondaire à Hopewell. Le bébé Chaz et sa nourrice Betty Gow l’ont précédé un jour plus tôt. Chaz a attrapé un rhume en début de semaine et sa nourrice a passé ses nuits à son chevet pour le frictionner et lui donner ses médicaments. Sa mère a déclaré qu’un court séjour au grand air lui serait salutaire.

Le bébé que tout le monde surnomme affectueusement « petit bout » est maintenant un petit gaillard de vingt mois, tout en boucles blondes et l’air bien trop sérieux pour son âge. Quand il ne fait pas sa sieste, il passe toute sa journée à babiller et sait déjà dire « papa », « mama », « nounou », « avion ». Un petit prodige ! Son père attend juste qu’il soit un tout petit peu plus âgé pour l’embarquer sur le Spirit Of Saint Louis pour son tout premier baptême de l’air.

Il a d’ailleurs une multitude de projets pour cet enfant et le voit déjà intégrer une école navale prestigieuse à Cape Cod, peut-être qu’il voudra faire du cinéma plus tard, qui sait ! Ce n’est pas encore un métier bien vu mais les temps changent et l’aviateur a toujours eu les yeux tournés vers l’avenir. Oh ! Et puis il décidera !

Tard dans la soirée du 1er mars 1932, alors que toute la maisonnée a fini de dîner et que tout le monde a regagné ses pénates, Charles Lindbergh qui a envoyé sa femme se coucher, reste encore dans sa bibliothèque pour boire un dernier verre de digestif et feuilleter un numéro du Reader’s Digest. Il règne un grand silence dans la maison. Soudain il entend comme un grand fracas, comme quelque chose de lourd qui vient de tomber. Il se lève, fait le tour de la maison et monte à l’étage.

Instinctivement, il se dirige dans la chambre du bébé, il ouvre la porte et là !

Il constate avec surprise que les volets sont grands ouverts, un vent froid agite les rideaux. Lindbergh court au berceau du bébé : il est vide !

Paniqué, il fait le tour de la chambre, soulève les draps. Des traces de boue maculent la moquette et sous la fenêtre, il voit une grande échelle en bois de charpente. Dans un coin de la pièce, posé sur un radiateur, un bout de papier plié.

Les idées commencent à s’entrechoquer dans la tête de Lindbergh qui, sans trop réfléchir, s’empare de la lettre et lit :

« Cher Monsieur

Préparé 50.000 dollars, 25 en billets de 20, 15.000 en billets de 10 et 10.000 en billets de 5 dollars. Dans les 2-4 jours, nous vous dire à vous où et quand nous ramener la ransson. Si vous teniez à la vie de votre fils ne faire pas intervenir ni la police et ne prévenir pas les journalistes. C’est clair ? »

La missive est bourrée de fautes de grammaire, comme si elle avait été rédigée par une personne qui ne connaissait que sommairement l’anglais.

Bientôt, toute la maison est mise au courant de la catastrophe : Chaz a été kidnappé ! Anne est en proie à la crise de nerfs, son mari la tranquillise comme il peut. Le personnel, armé de torches et de lampes à pétrole, fouille tous les recoins, fait le tour du parc, descend à la cave. Mais le bébé n’est nulle part.

Dès le lendemain, la propriété est prise d’assaut par la police et la presse. Les policiers de l’État du Michigan, accompagnés de leurs chiens renifleurs, ratissent toute la propriété de Hopewell sans rien trouver.

Juste en-dessous de la chambre du bébé, les enquêteurs trouvent deux séries d’empreintes de pas, apparemment laissées par de gros souliers à semelle de caoutchouc grossière. L’échelle est emportée comme pièce à conviction.

Dans le salon, trois inspecteurs entourent le couple Lindbergh encore sous le choc. Le personnel de maison est également sollicité pour être interrogé. Avez-vous entendu du bruit ? Non, j’étais déjà couché quand c’est arrivé. Et vous ? Non rien. Et vous ? Je n’ai rien entendu non plus…

Questionné à son tour, l’aviateur raconte que la veille au soir, avant de monter vérifier la chambre de son fils, il a nettement entendu une sorte de craquement venant de l’extérieur, une sorte de bruit lourd comme un poids qui ricoche. La chienne n’a pas aboyé une seule fois, ce qui est bien étrange, alors que d’habitude elle s’agite et fait du bruit dès qu’elle entend quelqu’un arriver. Charles Lindbergh montre aux policiers la lettre trouvée sur le radiateur.

La lettre est examinée sous toutes les coutures. C’est un élément important qu’il faut impérativement conserver. Comme toutes les lettres de demande de rançon, elle est impersonnelle et anonyme. Comme Lindbergh, les inspecteurs ne manquent pas de relever les innombrables fautes de vocabulaire.

— C’est l’écriture d’un Allemand ! Déclare l’un des policiers.

— Comment pouvez-vous être sûr de cela ? Demande Charles Lindbergh, interloqué.

— Je le sais car j’ai servi en Allemagne pendant la guerre… Le style et les tournures sont celles utilisées par une personne germanophone qui ne maîtrise pas encore parfaitement notre langue, conclut le policier en connaissance de cause.

L’autre élément qui soulève beaucoup de questionnements est cette échelle qui a été positionnée directement en dessous de la chambre du petit Chaz, comme si ses ravisseurs savaient exactement où il dormait.

Betty Gow, la nounou du bébé, est prise à part pour être longuement interrogée par la police. Au bout de deux heures, elle est finalement mise hors de cause.

La femme de chambre anglaise, Violet Sharp, a quant à elle un comportement suspect et étrange qui ne manque pas d’attirer l’attention des enquêteurs. Interrogée à son tour, elle raconte qu’elle était au cinéma hier dans la soirée, pour ensuite changer de version et dire qu’elle a passé la nuit chez son fiancé.

Des versions qui se contredisent ne sont pas quelque chose de nouveau pour les policiers. Ils promettent de revenir dès le lendemain pour tirer cela au clair.

Le 2 mars 1932, l’Amérique toute entière se réveille avec la terrible nouvelle du kidnapping de l’enfant de « L’aigle solitaire ». Tout le monde en est profondément bouleversé. Qui aurait pu commettre une telle infamie et réduire de si jeunes parents au désespoir ?!

La nouvelle du rapt du petit Charlie ne se limite pas aux États-Unis puisque les journaux du monde entier relayent l’incident. En l’espace de deux jours, Américains, Canadiens, Français, Belges, Britanniques vivent l’angoisse des Lindbergh jour après jour.

Aux États-Unis, J. Edgar Hoover, directeur général du Federal Bureau of Investigation plus connu sous le FBI, fait une annonce publique lors d’une assemblée de presse. La mine grave, vêtu d’un costume noir, il promet à l’ensemble de la nation :

« Nous remuerons ciel et terre pour retrouver les ravisseurs ! »

« L’affaire Lindbergh » accapare l’attention générale. Elle ne touche pas seulement l’ensemble des familles américaines mais également les truands de grande envergure. C’est ainsi que, depuis sa prison du New Jersey, Al Capone, le célèbre chef de la mafia de Chicago, déclare être lui aussi bouleversé par l’événement. Il va jusqu’à promettre une récompense de 10 000 dollars pour celui qui sera capable de retrouver l’enfant. Et ce n’est pas tout : il promet même d’utiliser tout son réseau pour aider aux recherches. Oui, finalement ce n’est pas une si mauvaise idée, bien que très réticent, le chef du FBI consent à accepter l’aide du mafieux.

Source : pbs

De son côté, Charles Lindbergh contacte le colonel de la police du New Jersey, Norman Schwarzkopf, pour ouvrir une enquête. Schwarzkopf est un homme d’expérience rodé aux affaires d’enlèvements rançonnés.

La période coïncide avec le début du cinéma parlant et chaque sortie, chaque déclaration ne manque pas d’être filmée puis retransmise oralement sur les ondes de la radio, la télévision n’étant pas encore présente dans tous les foyers américains. Les théâtres et les salles de cinéma contrebalancent en proposant de retransmettre les annonces et les dernières nouvelles à la population sur grand écran.

Conscient de la lourde tâche qui lui incombe, Norman Schwarzkopf devient rapidement zélé. Contrairement au FBI, il refuse tout net de collaborer avec Al Capone pour retrouver les ravisseurs du bébé. Il ne manquait plus que les mafiosi à présent pour fourrer leur nez dans les affaires des honnêtes gens ! C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Têtu, Schwarzkopf déclame à qui veut l’entendre qu’il est capable de tout contrôler lui-même sans l’aide de personne. J. Edgar Hoover, ainsi écarté de l’affaire, en est profondément mortifié.

La police du Michigan se segmente en deux : d’un côté ceux qui sont sous le joug du FBI et acceptent de se faire aider par les truands locaux engagés en qualité d’intermédiaires, et de l’autre, on a Norman Schwarzkopf qui fait cavalier seul et qui refuse toute aide extérieure, aussi minime soit-elle. à Norman Schwarzkopf fait cavalier seul et refuse toute aide extérieure, aussi minime soit-elle

Ses premières recherches le mènent sur les traces d’un certain John Francis Condon, personnalité locale haute en couleurs. Âgé de soixante-douze ans, ancien professeur à la retraite originaire du Bronx, passionné par les avions et le paranormal, John Condon est décrit dès le début comme un vieillard fantasque, excentrique, qui a la fâcheuse habitude de rédiger des canulars qu’il poste régulièrement dans la gazette locale. Ses lettres, au contenu fantaisiste et tiré par les cheveux, sont le fruit de son imagination exacerbée.

Cependant, on ne demande qu’à l’écouter sans tenir garde de sa réputation de mythomane.

Dans les locaux de la police de Détroit, John Condon fait une déclaration étrange : quelques jours après le rapt du bébé Lindbergh, un homme au fort accent germanique ou scandinave est venu le solliciter pour lui rédiger une lettre. L’homme, qui a refusé de décliner son identité et de montrer son visage, lui a alors donné rendez-vous dans un cimetière. John Condon aime les aventures, même dangereuses, il s’est rendu comme prévu au lieu de la rencontre à la nuit tombée.

Là, deux hommes cagoulés l’ont abordé. Tous les deux parlaient avec un fort accent étranger, un accent germanique très distinct. Rapidement, ils lui ont fait cette étrange révélation : ils sont à la tête d’un gang formé de six membres, responsables du kidnapping du bébé Lindbergh, et ils attendent une importante rançon. Ils ont demandé à Condon d’agir en qualité d’intermédiaire entre eux et la police, lui qui sait si bien écrire des missives.

Les policiers qui ne croient qu’à moitié le récit du retraité, ils acceptent cependant de lui donner carte blanche pour agir comme le gang lui a commandité.

Dès le lendemain, des photos du bébé Lindbergh sont accrochées dans tout le pays, sur les portes des magasins, des centres commerciaux, des théâtres et des manufactures. Dans le New York Times, une récompense de 10 000 dollars est à nouveau offerte par les parents du disparu et le duplicata de la lettre de rançon trouvée dans la nurserie est également publiée dans le journal.

Les mensurations du petit Chaz sont également détaillées pour aider les recherches :

« Regardez et mémorisez bien le visage de ce bébé. Il a vingt mois, a les cheveux blonds bouclés, le teint pâle et ne dit que quelques mots. Il pèse presque treize kilos et marche à peu près tout seul. Nous demandons à l’ensemble de la nation de coopérer avec nous. S’il vous arrive de croiser un petit enfant avec ces caractéristiques, vous devez immédiatement en informer le commissariat le plus proche. »

Malgré cette effervescence journalistique, les régulières déclarations du chef du FBI J. Edgar Hoover et les histoires du professeur Condon, les semaines se passent sans que rien ne se produise.

Charles Lindbergh décide alors de prendre ses dispositions pour payer la rançon réclamée par les ravisseurs de son fils. La banque centrale américaine lui suggère alors d’utiliser des devises en or, plus facilement repérables que les coupures. La somme de 50 000 dollars est retirée puis emballée dans une boîte métallique.

Accompagné de John Condon, l’aviateur va déposer la rançon à l’endroit indiqué dans la soirée du 2 avril 1932, soit un mois après le kidnapping de son fils. Dans la nuit noire, il entend un homme dire que le bébé est sain et sauf et qu’il est sur un bateau mis au mouillage dans un port du Massachusetts.

Encore une piste !

Très ébranlé par cette déclaration, Charles Lindbergh monte le lendemain dans son avion pour aller survoler les côtes de l’État du Massachusetts. Ses recherches restent vaines.

Depuis le début de l’enquête, il s’est passé maintenant un mois. Charles et Anne Lindbergh sont au bord du désespoir : en payant les 50 000 dollars demandés, ils ont attendu en vain le retour de leur fils, croyant naïvement à la parole donnée par les ravisseurs dans la lettre de rançon. L’attente devenant de plus en plus insupportable, le couple décide de rentrer à New York, laissant sa propriété de Hopewell sous perquisition policière et en proie au manège des va-et-vient incessants des patrouilles.

Dans les rédactions de la presse sensationnaliste, les journalistes commencent aussi à se tourner les doigts et à compter les jours depuis la date de l’enlèvement. L’effervescence des premiers jours suivant l’annonce du rapt a cédé la place à un grand vide journalistique. Pendant ce temps, le mystère demeure, dure longtemps et finit par agacer les lecteurs. Nous sommes en Amérique où tout objet d’attention peut du jour au lendemain ne plus recevoir d’écho s’il s’éternise.

Dans toute la nation et en dehors des États-Unis, le « Feuilleton Lindbergh », sujet quasi-quotidien des colonnes depuis le début des événements, tombe peu à peu dans les oubliettes. Un sentiment de lassitude domine, dû en grande partie à l’enquête qui piétine et qui n’avance pas.

Pourtant, personne ne le sait encore, mais des événements bien plus étranges se préparent.

Dans la nuit du 12 mai 1932, deux camionneurs, Orville Wilson et William Allen, arrêtent leur véhicule au bord d’une route du canton de Hopewell, soit près de huit kilomètres au sud de la propriété de la famille Lindbergh. Alors que les deux hommes descendent pour uriner, ils font une macabre découverte : dans un bosquet, ils aperçoivent d’abord des restes de vêtements d’étoffe blanche, puis un petit cadavre très endommagé : le petit crâne a été fondu et les bestioles ont achevé le reste. Il s’agit du petit Charles Jr ! La police est immédiatement prévenue ainsi que le couple Lindbergh.

Le corps du bébé est immédiatement acheminé à l’hôpital central de Détroit pour y subir une autopsie, celle-ci démontre rapidement que le bébé est décédé peu de temps après son rapt.

L’infernale machine journalistique reprend de l’élan, la presse est en ébullition, après le « calme » pesant de ces dernières semaines.

Comme deux mois auparavant, journalistes, photographes et ingénieurs du son s’acheminent en cortèges de voitures, qui à la propriété de Hopewell, qui à l’hôpital central. Les journalistes ne vont pas lésiner sur les éléments macabres pour vendre leurs billets. Même des journaux respectables comme le Times n’échappent pas à ce voyeurisme. Les titres accrocheurs ne manquent pas :

« Le bébé Lindbergh a été retrouvé sans tête dans un bois du canton de Hopewell ! »

« La nourrice identifie le bébé grâce à ses orteils ! »

« Mais où sont passés les ravisseurs ? »

« Que font les hommes de J. Edgar Hoover ? »

« La communauté allemande du Michigan dans le collimateur de la police ! »

Pendant ce temps, la police du New Jersey réinterroge tout le personnel de maison des Lindbergh. Violet Sharp, la femme de chambre, redoutant certainement de subir un énième interrogatoire, se suicide en avalant du cyanure. On ne saura jamais le vrai motif qui l’a conduite à agir ainsi mais la police est accusée partout d’avoir poussé la jeune femme à bout en usant de brutalité à son égard et en la poussant à avouer des choses qu’elle ne savait pas.

Désorientés par ce nouveau drame, le couple Lindbergh décide de quitter les États-Unis pendant un moment, loin du harcèlement journalistique et de la presse sensationnaliste qui ne respecte plus ni leur deuil ni leur vie privée.

Nous sommes en septembre 1934, soit deux ans après le drame. Alors que « L’affaire Lindbergh » n’a toujours pas été résolue, un nouvel événement vient défrayer la chronique et bouleverser le cours des choses.

Dans une station-service située dans le quartier de Brooklyn à New York, le propriétaire des lieux contacte la police pour leur faire une révélation. Il raconte que l’un de ses clients l’a payé et que dans la monnaie se trouvait aussi l’une des devises en or contenue dans la rançon déposée par Charles Lindbergh.

Qui vous l’a donné ? Un gars, qu’est-ce que j’en sais moi ? ! Vous avez son adresse, vous avez une idée de l’endroit où il demeure ? Non, mais j’ai noté sa plaque d’immatriculation. Quel genre de véhicule c’était ? Une Dodge Sedan bleue. Comment s’appelait le gars ? Hauffmann ou Hautmann, quelque chose qui sonne comme ça !

Un Allemand !

À ce moment, les policiers ont comme le pressentiment d’être pour la première fois sur une bonne piste. Cela ne peut pas s’agir d’une pure coïncidence, trop de choses concordent : d’abord cette devise en or qui a certainement fuité lors du paiement du pompiste – un dénommé Hauffman – la lettre bourrée de fautes trouvée deux ans auparavant dans la chambre du bébé des Lindbergh et que même des experts en écriture ont assuré qu’elle a été écrite par un germanophone. Tout cela s’emboîte parfaitement !

Deux jours plus tard, la police du Michigan annonce qu’elle vient de capturer le ravisseur et assassin du bébé Lindbergh. Le suspect est en effet un charpentier récemment immigré d’Allemagne, nommé Bruno Richard Hauptmann. Menuisier de formation, âgé de trente-cinq ans, grand, brun, le regard en biais et s’exprimant dans un anglais approximatif, Hauptmann devient le candidat idéal pour la chaise électrique.

À cette époque aux États-Unis, une grande méfiance et une xénophobie latente envers tout ce qui est germanique, italien, juif ou catholique, persiste dans toute la société. Pour l’ensemble des Américains, seul un étranger jaloux, cruel et envieux aurait été capable de commettre une telle ignominie. La police pense de même.

Le domicile de Bruno Hauptmann est immédiatement perquisitionné. Dans une remise fermée à double tour, les policiers trouvent d’autres devises en or d’une valeur totale de 12 000 dollars et font la découverte de billets en coupures de cinq dollars ainsi qu’un petit revolver.

Source : history101

Interrogé à propos de ce butin, Bruno Hauptmann déclare que ce sont là ses économies depuis qu’il a commencé à travailler dans un atelier de menuiserie.

C’est ça !

Anna Hauptmann, la femme de Bruno ainsi que son patron, témoignent en sa faveur. Anna défend son mari et présente un alibi : la nuit de l’enlèvement du bébé des Lindbergh, il est allé la chercher à son travail aux environs de 21 h 00 et après cela, ils sont rentrés directement chez eux. Son patron ajoute que Bruno Hauptmann avait travaillé toute la journée du 1er mars 1932 et que sa feuille de présence est à même de le prouver. Le patron d’Anna assure de son côté avoir bien vu la Dodge Sedan bleue stationnée devant le portail de l’usine à 21 h 00.

En vérifiant la fiche de travail du suspect, les enquêteurs découvrent que ce dernier avait précipitamment quitté son travail deux jours après que la rançon a été versée. Seul quelqu’un qui a des choses à se reprocher quitte précipitamment son travail ainsi !

On lui donne à recopier un paragraphe en anglais. Excellente idée ! L’écriture hésitante de Hauptmann truffée de fautes d’orthographe achève de persuader les enquêteurs de son implication dans le rapt et le meurtre de l’enfant.

Mis en courant, Anne et Charles Lindbergh, désormais parents d’un deuxième enfant né pendant leur exil volontaire en Angleterre, rentrent précipitamment aux États-Unis. L’affaire est remise au goût du jour. Les journalistes se frottent à nouveau les mains, la vente des journaux n’a jamais été aussi fructueuse et désormais, on peut voir la photo de Bruno Hauptmann sur toutes les pages des éditoriaux.

« Un énorme soulagement pour la conscience universelle et une vengeance pour la police ! » Déclare le Toronto Daily.

À présent, tout est permis pour enfoncer le suspect numéro un de l’affaire : des témoins oculaires sortis de nulle part assurent l’avoir vu plusieurs fois rôder à côté de la propriété du couple Lindbergh, ses collègues de la menuiserie parlent de son côté cachotier et ses manières étranges…

La biographie de Bruno Hauptmann est étalée dans toutes les pages des journaux, histoire de bien noircir l’image du personnage. On s’attarde sur ses défauts : ancien soldat de garnison de l’Empereur Guillaume II, il a déserté le service en emportant uniforme, pistolet et munitions, il a par la suite été membre d’un gang spécialisé dans les cambriolages des maisons et a certainement tué un homme, motif qui l’a conduit à sauter dans le premier bateau en partance pour le Nouveau Monde.

Depuis, il s’est reconverti en menuisier et s’est marié avec une certaine Anna Schwartz, une juive polonaise rencontrée lors du débarquement à Ellis Island, alors qu’ils étaient tous les deux en quarantaine forcée en arrivant à New York.

Le procès de Bruno Hauptmann, assassin et ravisseur du bébé Lindbergh, s’ouvre le 2 janvier 1935 devant le parquet de New York. Dès l’ouverture de la première audience, l’édifice est pris d’assaut par une déferlante de journalistes venus de tout le pays mais également du Canada, de Grande-Bretagne, de France, d’Allemagne et de Belgique. Pour la première fois de l’histoire judiciaire des États-Unis, des caméras sont permises à l’intérieur de la salle d’audience pour filmer l’intégralité du procès.

Vêtu d’un costume trois-pièces, les cheveux soigneusement coiffés en une raie soignée, mains menottées, Bruno Hauptmann observe le déroulement des événements depuis son box. Son avocat, Edward J. Reilly, connu pour ses plaidoiries coléreuses et son tempérament sanguin, est assis dans le siège plus bas.

La salle d’audience est archi-comble et ceux qui n’ont pas trouvé de siège vacant restent debout en allongeant la tête pour ne pas perdre une miette du spectacle. Car oui, c’en est un à une époque où les procès sont encore considérés comme des divertissements, à l’instar du théâtre et des cirques.

Source : oregonlive

Le ton est tout de suite donné. David Vilhelm, l’avocat de l’accusation, injurie presque l’accusé et Edward Reilly manque de peu de lui sauter au cou. Des témoins clés manquent à l’appel : le patron de Bruno Hauptmann, le professeur John Condon, les deux camionneurs qui ont retrouvés le cadavre de l’enfant.

Hormis ces personnes, certaines pièces importantes du dossier viennent aussi à manquer, notamment la feuille de présence de Bruno Hauptmann ainsi que la lettre de la rançon.

Certains témoins présents changent de version, comme le patron de la fabrique où travaillait Anna Hauptmann, qui dit n’être plus vraiment sûr de savoir si l’accusé est venu chercher son employée à 21 h 00 ou bien plus tard, la nuit où le bébé Lindbergh a été enlevé.

L’échelle qui a servi aux ravisseurs pour monter jusqu’à la chambre du bébé est présentée devant la cour et un expert en bois de charpente vient l’étudier sous toutes les coutures. Cette opération fait ricaner Bruno Hauptmann qui déclare que l’échelle est bien trop bancale et beaucoup trop grossière pour être de l’œuvre de ses mains, lui, un si habile artisan. Quel toupet !

Mais l’expert en bois nommé par la Cour pour étudier ladite échelle fait un constat sans appel : au moins deux barreaux viennent du grenier de Bruno Hauptmann. Il sera démontré après l’examen du grenier que la thèse était fausse.

Pour s’attirer l’approbation populaire, l’avocat de l’accusation joue de son côté dans le registre pathétique et patriotique : « Qui, à part un étranger, qui serait capable de commettre une telle infamie sur l’enfant du héros de tous les Américains ?! », rappelant ainsi les origines allemandes de l’accusé, suffisantes selon lui pour tuer quelqu’un de sang-froid, de surcroît un enfant en bas-âge.

Le désormais « Procès du siècle » dure deux mois et occupe tout le devant de la scène judiciaire américaine, allant jusqu’à éclipser le procès du célèbre couple de bandits Bonnie et Clyde, se déroulant à la même période.

À mesure que les audiences s’enchaînent, Edward J. Reilly, le colérique et très remonté avocat de Bruno Hauptmann, perd de plus en plus la tête et manque plus d’une fois d’en venir aux mains avec l’avocat du camp adverse, David Vilhelm. Il va même jusqu’à le traiter de « sale juif » et « d’avocat de comptoir » devant tout le monde. Mais l’affaire touche déjà à sa fin et sans que personne n’ose encore le prononcer, le verdict est déjà connu de tout le monde.

Le 13 février 1935, après deux mois de joutes verbales acharnées avec son adversaire, l’avocat de l’accusation déclare : « Pour cette arrestation, il a été clairement établi que dans la nuit du 1er mars 1932, l’accusé Hauptmann Richard Bruno avait dressé une échelle sur la façade de la propriété de la famille Lindbergh et qu’il avait enlevé et tué leur bébé. De ce fait, je réclame la peine capitale. »

Les jurés se retirent pour aller délibérer pour la première fois dans un silence quasi-religieux.

« Ici Radio New Jersey du 3 avril 1936. Bruno Richard Hauptmann a été électrocuté à 20 h 45 pour le meurtre du bébé Lindbergh. »

Voilà. C’en est fini. Il est mort sur la chaise électrique sans jamais avouer son crime. Quelqu’un devait payer pour cela et c’était Bruno Hauptmann. Lui ou un autre, quelle importance, du moment que cela a généré le tapage médiatique tant souhaité et renfloué les caisses de bien des rédactions condamnées à la faillite.

On apprendra par la suite que Bruno Hauptmann avait payé son avocat incompétent 25 000 dollars et qu’il avait refusé les 80 000 dollars proposés par un célèbre journal pour avoir sa confession.

Quelques mois après l’exécution de Hauptmann, des témoins ont avoué avoir été soudoyés avec de l’argent par des membres de la police pour faire de faux témoignages visant à enfoncer l’accusé.

Sous la pression du chef du FBI J. Edgar Hoover, une nouvelle législation concernant les crimes de rapt et de kidnappings d’enfants a été votée au Sénat Américain et est toujours d’actualité.

Charles et Anne Lindbergh sont rentrés en Angleterre en 1935. Ils ont eu cinq autres enfants. Après la Seconde Guerre mondiale, « l’aigle solitaire » qui avait gagné le cœur de tous les Américains fut décrété comme un grand partisan des Nazis et un membre influent dans la société secrète des francs-maçons. Ces deux éléments ont pendant longtemps porté préjudice à sa réputation.

De retour au pays, il a occupé le poste de conseiller général de la compagnie aérienne Pan Am avant de se consacrer à l’écriture de son autobiographie The Spirit Of Saint Louis, qui relate sa traversée transatlantique et qui lui a valu de remporter le Prix Pulitzer en 1954. Il est mort le 26 août 1974 à Hawaï. Son célèbre monoplan est toujours exposé au National Air And Space Museum de Washington.

L’affaire Lindbergh reste l’un des premiers cas de kidnapping d’enfant du xxe siècle ayant bénéficié d’une importante couverture médiatique et ayant été marquée par la montée de la presse à scandales, celle-ci a beaucoup contribué à lui donner ce côté sensationnaliste, mystérieux et macabre.

Bien des années après la fin du procès et l’exécution de Bruno Hauptmann, on découvrira que l’argent de la rançon a continué à circuler et à être dépensé. Par qui ? Le mystère reste à ce jour complet.

Au début du XXe siècle, le pilote américain Charles Lindbergh s’illustre pour sa fameuse traversée New York-Paris d’une durée de trente-trois heures à bord de son monoplan Spirit of Saint Louis. Mais alors qu’il est au sommet de sa carrière professionnelle, Charles Lindbergh et son épouse Anne Morrrow font face à un drame sans précédent : le 1er mars 1932, Chaz, leur bébé de vingt mois, disparaît dans des circonstances mystérieuses, victime d’un enlèvement.

 

Les sources :


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L’Ascension et la chute du dictateur Idi Amin Dada

L’Ascension et la chute du dictateur Idi Amin Dada

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Idi Aman Dada. Il a incarné à lui seul toute cette partie sombre et primitive de l’Afrique comme pouvaient se l’imaginer les occidentaux au début du xxe siècle.

Pourtant, lorsqu’il accède au pouvoir en 1971 avec la bénédiction du Commonwealth et le soutien massif de la population, ce n’était encore qu’un soldat de l’armée coloniale, sans réelle éducation, s’exprimant à peine en anglais et obéissant aux ordres.

Mais Idi Amin Dada prend rapidement goût aux privilèges conférés par le pouvoir et l’histoire ne retiendra que les mauvais côtés de sa notoriété : un homme fantasque, imprévisible, mégalomane, primitif et animé par une violence incontrôlable.

Source : francetvinfo

Haï par les Britanniques qu’il méprise, craint par son peuple, Idi Amin Dada sombre de plus en plus dans la paranoïa. Il ne recule devant aucune dérive, aucune pulsion, ne se refuse aucun plaisir coupable ou extravagant, d’autres l’accusent d’être carrément un anthropophage, un buveur de sang humain, un psychopathe qui tue pour le plaisir. Vérité ou fiction ?

Depuis la fin du xixe siècle, la Grande-Bretagne a affirmé son statut de force coloniale majeure, étalant sa dominance dans les quatre coins du globe, aussi bien en Asie qu’en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique, depuis Le Caire en Egypte jusqu’à Pretoria en Afrique du Sud.

L’Ouganda, grâce à sa position géographique attrayante et stratégique, ne manque pas d’attiser la convoitise des Anglais. Le pays situé à l’est du continent fait partie de la « Région des Grands Lacs » qui, comme son nom l’indique, bénéficie d’une richesse hydraulique importante.

Winston Churchill lui-même la surnomme « La perle de l’Afrique ». Le pays est réputé entre autres pour ses immenses plantations de café, de tabac et de coton.

Juste avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Ouganda est en proie, tout comme ses voisins, à des guerres civiles opposants les multiples ethnies qui se disputent la légitimité du territoire. La famine sévit aussi pendant plusieurs années, sans compter les différentes épidémies qui exterminent un nombre important de la population. Toutefois, malgré toutes ces difficultés, l’Ouganda reste la principale force économique de la région.

Après le départ des colons anglais en 1962, l’Ouganda nouvellement indépendant est un pays affaibli par les luttes internes et la surexploitation de ses ressources par les forces coloniales. C’est à ce moment que les Baganda, l’ethnie la plus riche, non contents d’avoir été privés du pouvoir pendant la domination Britannique, veulent reprendre les rênes du pays et placent leur roi, Daudi Chwa II sur le trône.

Mais la monarchie est de courte durée. Un jeune instituteur, Milton Obote, revenu depuis peu de son exil kényan, rêve déjà d’une république socialiste en pleine Afrique.

Au début des années soixante, avec d’anciens compagnons de lutte, ils créent l’Uganda People Congress (congrès du peuple ougandais). Les Baganda font de la résistance et ne veulent pas lâcher la monarchie, Milton Obote a alors recours à la répression militaire pour les faire dégager.

crée un nouveau parti, L’union du peuple Ougandais. Il veut donner satisfaction aux militaires en misant sur une militarisation massive. Celle-ci ne s’arrêtera d’ailleurs plus. Mais les problèmes ne font que commencer car les Baganda, furieux du départ humiliant de leur souverain, se soulèvent tous contre Milton Obote. S’ensuit alors une violente et sanguinaire répression durant des semaines et faisant d’innombrables morts.

Pour trouver du soutien financier pour sa campagne électorale, Milton Obote, qui est un fervent communiste, commence à se rapprocher des pays du bloc soviétique. En contrepartie de l’aide qu’ils pourraient lui offrir, il veut instaurer des réformes socialistes en Ouganda. La nouvelle ne tarde pas à arriver aux oreilles des pays de l’Ouest, notamment l’ancien colonisateur, la Grande-Bretagne, mais aussi le Soudan voisin, les États-Unis et même Israël. La Grande-Bretagne menace de couper les vivres à son ancienne colonie encore dépendante d’elle et membre du Commonwealth si l’envie prend Obote de se rallier au camp des Soviets.

Milton Obote s’appuie alors sur un tout jeune général de l’armée, un certain Idi Amin Dada, musulman originaire du nord, pour doubler voire tripler l’effectif de l’armée. Sous le joug du « deuxième homme du pays », l’armée ougandaise qui ne compte alors que deux mille hommes voit sa formation multipliée par dix. Idi Amin est fier d’être à l’origine de cette importante campagne de recrutement.

Ce colosse de près de deux mètres, vêtu d’un sempiternel treillis et coiffé d’un béret rouge, commence à faire de l’ombre à Obote qui ne soupçonne encore rien de ce qui va se tramer. On le dit même plus charismatique que ce fade instituteur communiste au costume suranné et à la coupe crépue, dépourvu de charme.

Pourtant, bien avant de devenir rivaux, les deux hommes forment un binôme. Le tout est de redonner à l’Ouganda son panache d’antan, renforcer le sentiment patriotique de la population, perdu lors de la colonisation britannique. Pour le remercier de son appui, Milton Obote nomme son bras droit commandant adjoint et s’appuie de plus en plus sur lui pour tout ce qui concerne la question militaire. Pour « parfaire son éducation », il l’envoie même pour un stage de parachutisme dans une base israélienne à Tel-Aviv.

Les dirigeants israéliens, loin d’être dupes et voulant avoir aussi leur part du gâteau dans cette partie non négligeable de l’Afrique, songent à aider financièrement l’ambitieux Idi Amin Dada pour effectuer un coup d’État susceptible de le projeter sur le devant de la scène politique de son pays. Il hésite mais l’idée le séduit. Ce n’est plus qu’une question de quelques mois.

De retour en Ouganda, Idi Amin se livre à un double jeu : il veut renverser le président Milton Obote pour prendre sa place mais en même temps, ne souhaite pas tout à fait rompre avec lui.

En 1969, Milton Obote échappe de peu à une première tentative d’assassinat. Il fuit, vit un bon moment en fugitif tandis que le pays, resté sans chef à sa tête, est en proie à un nouveau soulèvement des Baganda, toujours aussi rancuniers.

Le 25 janvier 1971, alors que Milton Obote est en voyage d’affaires à Singapour, Idi Amin Dada en profite pour le renverser et prendre sa place en tant que président de la république de l’Ouganda. Contre toute attente, la majorité écrasante de la population approuve cette décision et lui offre tout son soutien. Le président déchu apprend la nouvelle alors qu’il est tranquillement dans sa chambre d’hôtel.

Le généralissime Idi Amin jubile de cette victoire inespérée. La population est en liesse, on danse, on chante. Un fort sentiment nationaliste renaît comme par magie. Les Ougandais ne le savent pas encore, mais en soutenant ce nouveau président fantoche, ils viennent de signer leur arrêt de mort.

Car derrière cette physionomie imposante, intimidante, derrière ce sourire sincère et bon enfant, se cache en réalité une personnalité trouble, en proie aux instincts les plus bas mais aussi une intelligence longtemps mise en doute. Pour l’instant, tout va bien encore, mais la trêve est de courte durée.

Comme de nombreux hommes Africains de sa génération, la vie d’Idi Amin Dada commence dans la difficulté.

De son vrai nom Idi Awo-Ongo Angoo, il est né le 30 mai 1928 à Koboko, région qui borde le Zaïre. Son prénom Idi lui est donné en l’honneur de la fête musulmane du sacrifice, Aid El Adha, Idi voulant dire Aid (fête) en langue swahili.

Son père Andreas Nyabire est soldat dans l’armée coloniale, reconverti policier dans la milice des mœurs. Issu d’une famille catholique, il se converti à l’islam de son plein gré. Ce père souvent absent, lointain, froid et rude, ne marque pas longtemps le jeune Idi Amin, puisqu’il finit par abandonner femme et enfants en 1931 pour partir au Soudan, sûrement pour se remarier.

La figure de la mère prend alors tout son sens dans cette famille restée sans père et chef de famille. Assa Aatte est le premier mentor d’Idi Amin. Fille d’un chef de tribu de Leiko Iruna au Zaïre, on la dit guérisseuse, occasionnellement sorcière, chaman, voyante, exorciseuse et jeteuse de mauvais sorts.

Dans le petit village de Koboko, tout le monde la redoute et la respecte. Ses huit enfants mais surtout Idi Amin lui vouent une obéissance qui frise l’idolâtrie. Les pouvoirs d’Assa Aatte l’élèvent rapidement au statut de médecin officiel de la famille royale Baganda, notamment le roi Daudi Chwa qui ne jure que par elle ainsi que toute sa cour de maîtresses et d’enfants.

Le jeune Idi Amin évolue donc dans cet univers où magie noire côtoie préceptes de l’islam et crainte d’un dieu tout puissant et d’autres divinités païennes.

Source : memoiresdeguerre

Outre le grand dénuement matériel dans lequel vit la famille, l’adolescent assiste aussi à l’asservissement de son pays par la Grande-Bretagne. Cela le révolte et le pousse à rechigner à apprendre la langue du colonisateur.

Entre 1941 et 1944, il fréquente une école coranique où il apprend les versets par cœur. Pourtant à l’école élémentaire tenue par des missionnaires, il se montre récalcitrant, médiocre dans toutes les matières et très indiscipliné.

Son parcours scolaire est d’ailleurs interrompu très tôt sans aucun certificat à l’appui. Dès l’âge de seize ans, il s’enrôle dans l’armée, seule échappatoire aux jeunes hommes dans le besoin, seule et unique vocation en mesure de procurer le gîte, le couvert et la formation à titre gratuit.

Or, dès son arrivée dans la caserne de Magamaga à Jinja, il est immédiatement envoyé aux cuisines pour occuper le poste vacant de marmiton, une tâche à laquelle il se plie avec rigueur. Bien sûr, il lui arrive parfois de se rebeller contre l’ordre, d’autant plus que tous les hauts-gradés de l’armée sont des Britanniques qui regardent de haut ces indigènes dépourvus de bonnes manières et de savoir-vivre.

Les journées d’Idi Amin commencent bien avant celles de toute la caserne : réveil avant l’aube, direction les cuisines où, enroulé dans un tablier blanc beaucoup trop petit pour lui, il passe une bonne partie de la matinée à éplucher des kilos de pommes de terre, à couper des oignons et des quartiers de viande, et à beurrer des sandwichs pour le thé du colonel.

À côté des autres recrues de son âge, Idi Amin Dada fait sensation, en grande partie à cause de son physique hors-norme. Il est décrit comme étant un nubien, un nilotique, un type du Nord, musulman à la peau très noire et aux jeux jaunes, 1,98 m pour près de 150 kilos, un grand gaillard costaud et intimidant, dont on préfère ne pas trop s’approcher.

En quittant les superstitions et les croyances de l’enfance, Idi Amin est projeté dans un monde différent de celui où il a grandi, un monde militaire fait d’ordre et de discipline du parfait régiment colonial britannique de Sa Majesté la Reine Elisabeth II.

Mais malgré la rigueur, malgré le racisme à peine dissimulé des supérieurs, il n’a pas à se plaindre et se plaît presque dans cet environnement viril et exclusivement masculin. Il mange bien, on lui donne un uniforme, il fait du sport, connaît un semblant de confort occidental : douche chaude, linge lavé et repassé, chaussures et chaussettes neuves.

Sa seule lacune réside dans le fait qu’il ne s’exprime pas bien en anglais et ses supérieurs voient cela comme de la provocation, comme une sorte de ressentiment sourd. Ces Anglais matés au climat des tropiques ne connaissent que trop bien le sentiment de rage que rumine chaque individu colonisé.

Si les Indiens se montrent généralement passifs et volubiles, ces solides Africains tellement fiers font abstraction à la règle. C’est précisément pour cela que l’une des premières priorités de la Grande-Bretagne est de faire subir une espèce de lavage de cerveau à ses recrues, leur jetant en plein figure les attraits d’un monde occidental civilisé qui leur ouvre grands les portes de son éden. Un éden au goût bien amer pourtant.

Au bout de sa deuxième année dans la caserne, Idi Amin s’ennuie. Alors qu’il est relégué à la cuisine pour touiller les marmites de ragoût, ses compagnons de chambre se voient confier des missions dangereuses. Il enrage quand il les voit défiler chaque matin en rangs serrés, l’arme à la main, le regard fier, marchant au pas sous la musique de la fanfare. Lui aussi veut cela, devenir un vrai militaire, armé jusqu’aux dents. Il fait des pieds et des mains auprès de ses supérieurs pour être transféré ailleurs et obtient gain de cause.

C’est le début d’une ascension fulgurante, vertigineuse, que plus rien ne peut arrêter. Son appétence pour la violence s’affirme déjà. L’une de ses missions en première ligne consiste à mater le soulèvement d’une ethnie d’éleveurs du Nord. Idi Amin a alors recours à un système de torture horrifiant : il fait pendre les hommes par leurs organes génitaux pour les faire avouer.

Dans les années cinquante, il s’illustre encore en réprimant sans état d’âme la révolte des Mau Mau au Kenya.

Hormis sa montée dans l’armée, Idi Amin est connu pour être un parfait sportif : il pratique le rugby, la boxe anglaise et la natation, discipline qu’il aime tout particulièrement. Il est promu deux fois champion.

Sa formation militaire se poursuit au Kenya, en Éthiopie et en Somalie où, là aussi, sa réputation d’homme violent et sans merci le précède.

À Fort Hall, au Kenya, où son régiment est transféré, il découvre pour la toute première fois la fanfare écossaise. En découvrant ces hommes roux, la face rougie par le Soleil, portant fièrement leurs kilts en soufflant dans leur cornemuse, il en faut peu pour que ce soldat craint de tous ne sombre dans le sentimentalisme le plus exacerbé. Il se prend alors d’amitié pour cette frange de l’armée britannique, tiraillée entre son appartenance celtique et son allégeance à la reine d’Angleterre. Pour Idi Amin, les Écossais sont à l’image du peuple ougandais : pleins d’orgueil et refusant de se rendre. Son admiration et sa fascination à leur encontre ne faiblira d’ailleurs jamais.

Malgré le fait qu’il soit presque analphabète, Idi Amin réussit à s’attirer la sympathie de ses supérieurs. Il est promu effendi, grade équivalent à celui de haut-officier et la plus haute distinction pour un soldat noir dans l’armée britannique. Son tempérament est segmenté en deux côtés distinctifs : violent et sans pitié envers ses adversaires, il se montre volontiers loquace, drôle voire enfantin en privé.

Sa réputation de coureur et son amour pour l’autre sexe connaît aussi son apogée pendant ses années au Kenya. Il est décrit comme un homme à l’appétit sexuel insatiable pouvant coucher avec deux ou trois femmes en même temps. Son chef voit d’un très mauvais œil ce penchant pour la luxure mais ne le rabroue pas pour autant. Idi Amin a plusieurs maîtresses, généralement des femmes issues des tribus qu’il est amené à protéger. Trois enfants sont nés de ces unions dispersées mais l’officier refusera toujours de revendiquer leur paternité.

Il retourne en Ouganda en 1954 pour faire partie du comité d’accueil de la Reine Elisabeth et son consort, alors en tournée africaine. Quelques jours plus tard, il est rappelé d’urgence au Kenya pour traquer les assassins d’un caporal anglais, retrouvé éventré et gisant au bord d’un fleuve.

Source : storistori

Fidèle à son habitude, Idi Amin course les coupables, des nomades Turkana qu’il finit par faire avouer leur crime en ayant recours à la fameuse méthode de pendaison par voie génitale.

Il est même félicité pour ces méthodes primitives et on l’abreuve de compliments pour avoir réussi à rétablir l’ordre dans une région gangrénée par la guerre civile.

Quand l’Ouganda accède à son indépendance le 9 octobre 1962, Idi Amin entre dans les faveurs du nouveau chef du gouvernement Milton Obote. Les deux hommes, bien que différents sous bien des aspects, se complètent : d’un côté l’ancien instituteur lettré, et de l’autre, le militaire rustre et bien rodé, habitué aux manières fortes et répressives.

Le pays récemment décolonisé est en proie au déchirement : les ethnies du sud et du centre revendiquent leur part dans la législation du gouvernement. Milton Obote suspend plusieurs ministres opposants, envoie le roi bugandais en exil tandis qu’Idi Amin s’occupe de faire le recrutement au sein de l’armée : un pays fort ne doit son salut qu’à une armée puissante toujours prête à riposter à la moindre bavure.

Les nouvelles recrues qui viennent grossir les rangs des régiments sont pour la plupart des hommes du nord, majoritairement musulmans, connus pour leur résistance et leur coriacité. Idi Amin en tire un véritable orgueil presque paternel.

Mais la relation bat déjà de l’aile entre Idi Amin et Obote, les deux ne peuvent gouverner en même temps, il faut absolument que l’un batte en retraite et cède la place à l’autre. Durant cette période, les deux hommes puisent dans la trésorerie nationale pour leurs besoins personnels, Idi Amin détourne même plusieurs millions issus du fonds de l’armée. Milton Obote est parfaitement au courant.

Après deux tentatives d’assassinat avortées, le président est finalement évincé et Idi Amin occupe désormais tout le devant de la scène. La chose se passe avec une facilité déconcertante, brièvement et sans incidents. Idi Amin profite de l’absence d’Obote, alors invité à un congrès à Singapour, et organise un coup d’État militaire pour prendre le contrôle du pays.

La population est en liesse. Dès le début, Le général Idi Amin fascine et en impose : il est spontané, se mélange volontiers à la foule, participe à la fête, partage des choses avec le commun des mortels, il est charismatique, drôle, humain. Les gens espèrent que le changement sera positif. Étonnamment, ce revirement est même approuvé sur le plan international qui ne cachait pas ses inquiétudes quant à la transformation de l’Ouganda en république socialiste, à l’instar des pays de l’Europe de l’Est. En effet, Milton Obote depuis toujours était très proche des pays du bloc soviétique et ne cachait pas son penchant pour l’idéologie léniniste.

Désormais président de la république, Idi Amin déambule chaque jour dans les rues de Kampala, conduisant lui-même sa jeep, souvent sans escorte, allant à la rencontre du petit peuple, se montrant sensible à ses problèmes. Dans la foulée, il libère tous les anciens ennemis de Milton Obote, démantèle tout ce qui rappelle l’ancien président, notamment l’Uganda People Congress, et s’attire la sympathie de l’ethnie Baganda en offrant des funérailles nationales à son ancien roi décédé en exil.

Il œuvre tant et si bien qu’il gagne facilement le cœur de tout un peuple fatigué par les luttes internes et n’aspirant qu’à la paix et la prospérité.

Pour ses détracteurs, il est reste tout bonnement un bouffon, pur produit de l’ancienne armée coloniale. Mais c’est mal connaître Idi Amin.

Quelques mois seulement après son accession au pouvoir, le général organise une véritable chasse aux sorcières contre les sympathisants de Milton Obote, qu’il jette dans des cachots souterrains pour des périodes indéterminées. Sa méfiance est aussi grande face aux intellectuels qu’il soupçonne d’être tous des communistes voulant à tout prix laïciser l’éducation nationale. Idi Amin, qui est presque illettré, nourrit depuis toujours une profonde méfiance contre tout ce qui se rapporte au savoir.

Conscients d’être en danger, quelques intellectuels finissent par se réfugier en Angleterre tandis que les autres sont impitoyablement pourchassés par la milice avant d’être assassinés et leurs corps jetés dans des cours d’eau.

Des escadrons de la mort d’un nouveau genre voient le jour, appelés communément « State Research Bureau » comme pour en atténuer la dangerosité.

Idi Amin s’acharne aussi à museler la presse écrite et fait exécuter tous les hauts-gradés de l’armée qui ne l’ont pas soutenu lors de sa prise de pouvoir. Sa paranoïa, de plus en plus grandissante, commence à s’affirmer à partir de cette période cruciale.

Toutefois, sa popularité auprès de la population ne faiblit pas. Dans la presse anglaise et américaine, il est surnommé « Big Daddy », littéralement « Papounet » ou « Bon gros papa », en référence à son imposante carrure mais surtout à cause de ses nombreuses pitreries.

Car il faut savoir une chose, Idi Amin ne craint pas le ridicule, ne se prend pas au sérieux. Généralement affable et volontiers souriant, il façonne et exploite cette image paternaliste de lui-même, renforçant l’idée qu’il n’est qu’un homme du peuple comme les autres. Sauf qu’en réalité, il est très intelligent et plutôt rusé, et ce malgré les lacunes de son éducation, malgré son ignorance de tout ce qui se rapporte au monde de la politique.

Mais avoir un tempérament jovial et du charisme ne sont pas des qualités suffisantes pour diriger un pays. Les lacunes du général se font très tôt ressentir, il le sait mais éprouve de la honte à l’avouer. N’ayant aucune formation en droit ou en finance, il ne comprend pas ce que représente le budget pour un pays, n’a aucune notion en diplomatie et en affaires étrangères, il n’est ni bureaucrate, ni scientifique et est incapable de tenir un agenda comme il faut. Pour se débarrasser de cette « paperasse » encombrante, il délègue cette partie à ses aides et notamment son premier ministre Henry Kyemba.

Ce dernier raconte à ce propos : « Idi Amin pensait toujours faire de son mieux, il se croyait constamment incompris, reprochant aux gens de ne pas reconnaître ses efforts. »

En réalité, il éprouve un fort sentiment d’infériorité par rapport aux membres de son nouveau gouvernement. Contrairement à lui, ce sont tous des jeunes hommes issus des classes privilégiées, ayant brillamment entrepris leurs études supérieures en Angleterre, qui s’expriment dans un anglais parfait et ont des diplômes en droit civique ou en droit des affaires. Un jour, dépassé par le flot de paroles oxfordiennes de ses ministres, Idi Amin explose : « Dans mon gouvernement, on parle swahili, vous entendez ? Je vous interdis de prononcer un seul mot d’anglais en ma présence ! »

Converti à l’islam par le truchement de son père, Idi Amin est un fervent croyant qui compte faire des changements drastiques dans les habitudes idéologiques et spirituelles de son pays. Il a l’intime conviction que le salut d’une nation réside dans la force de sa foi.

Pour ce faire, il se rapproche des émirs d’Arabie Saoudite mais aussi de la Lybie et de son leader controversé Mouammar El Kadhafi. Ce dernier, en visite amicale en Ouganda, propose à son homologue de financer la construction d’une grande mosquée en plein centre de la capitale Kampala. Flatté par cette généreuse initiative, Idi Amin songe alors à ériger l’islam comme religion d’État, un projet qu’il laisse finalement tomber par crainte d’un énième soulèvement.

Côté familial, il se marie pas moins de cinq fois – la polygamie étant légale en Ouganda – Idi Amin compte bien en profiter le plus longtemps et le plus largement possible. Il est réputé pour aimer immodérément le sexe et les plaisirs de la chair, et multiplie les relations officielles et non officielles.

Dans le palais présidentiel cohabitent épouses légitimes et maîtresses au sein de la même structure, sans compter une innombrable progéniture (près d’une cinquantaine d’enfants) qui se battent constamment pour avoir le privilège d’être remarqué par leur géniteur. Comme pour son gouvernement, Idi Amin Dada délègue la gestion de sa maisonnée à sa cinquième épouse, Sarah Kyolaba, qui est aussi sa préférée et en laquelle il place toute sa confiance.

Son fils Hussein Jurga raconte : « À la maison, mon père était à peu près comme tous les autres hommes ougandais de sa génération, peu démonstratif mais néanmoins très amusant, volontiers joueur et taquin. Étonnement, il se mettait rarement en colère, mais quand cela arrivait, il valait mieux ne pas être dans les parages ! Il ne voulait pas nous gâter, il veillait à ce qu’on soit traité comme le commun des mortels, sans privilèges… Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais reçu d’argent de lui, il pensait que les enfants n’en avaient pas besoin tant qu’ils mangeaient à leur faim et dormaient dans des draps propres. »

Pour ce chef d’État devenu riche et tout puissant en l’espace de quelques jours, le luxe ne fait pourtant pas partie intégrante de sa vie. Si sa famille loge dans le vaste palais présidentiel et bénéficie d’un mode de vie digne d’une famille royale avec femmes de chambre, nourrices, cuisiniers, coiffeurs, masseuses et chauffeurs, Idi Amin n’a pas quitté ses anciennes habitudes de caserne : il peut facilement se contenter d’un repas frugal pris sur le pouce et dormir vêtu de son treillis dans un rudimentaire lit de camp.

Au sein de son foyer, il prend un malin plaisir à attiser la jalousie de ses cinq épouses et encourage la compétition entre elles. Entre la jalouse Miriam surnommée affectueusement « Malamu », la douce et pacifiste Kaye, la coquette Nora, les religieuses Madina et Sarah, l’épine dorsale de cet étrange harem, les affrontements ne sont pas rares. Idi Amin, bien que généralement indulgent et clément avec ses enfants, se montre souvent intransigeant avec ses femmes.

Il a recours à la méthode ancienne et tribale : la correction corporelle qui peut parfois friser la séance de torture digne des escadrons de la mort. Par exemple, lors d’une soirée bien arrosée, il tente de noyer Nora qu’il soupçonne de le tromper avec l’un de leurs chauffeurs. La jeune femme est finalement sauvée in extremis par l’un des membres de la sécurité, à moitié morte.

Tiraillé entre ses obligations politiques et ses devoirs de père de famille et de mari départagé, Idi Amin a recours aux sorciers et aux chamans pour y voir plus clair. Cette aide sera même bientôt réclamée pour résoudre les problèmes de l’État.

Convaincu d’être encerclé de toutes parts par des ennemis, la paranoïa d’Idi Amin va crescendo pour atteindre son apogée. Comme tous les dictateurs de son étoffe, il commence à soupçonner tout le monde, même son entourage le plus intime et ses plus proches collaborateurs.

Dorénavant, il fait goûter tous ses plats avant de les manger par peur de mourir empoisonné, il répudie et coupe les vivres à Miriam et Nora, qu’il accuse de magie noire et de l’avoir abreuvé à son insu de filtres d’amour pour conserver ses faveurs. L’un de ses chauffeurs commet une fois l’impair de ne pas lui ouvrir automatiquement la portière arrière : des chiens sont lâchés sur lui et le dévorent à moitié. Il dépense des sommes considérables en achats compulsifs de voitures de course dont il finit par se lasser et beaucoup de ces engins sont abandonnés dans des terrains vagues ou restent dans des garages.

En politique, le général, bien que craint par son peuple, n’en mène pas large. En souvenir de ses années de marmiton et de soldat au sein d’une armée constituée de supérieurs blancs et méprisants, il ne manque pas une occasion pour se moquer et humilier l’ancien colonisateur britannique.

Ce sentiment de vengeance marque un point de non-retour lors d’un cocktail organisé dans le palais présidentiel de Kampala, où sont conviés des membres de la communauté anglaise basée en Ouganda. Idi Amin les sollicite pour le porter sur un palanquin et le promener dans les allées de la résidence. Profondément humiliés, les diplomates se plient aux exigences de leur hôte extravagant, non sans cacher leur dégoût du personnage.

À la fin de la soirée, Idi Amin, terriblement excité, se proclame vainqueur de l’empire britannique. Quelques applaudissements timorés et des sourires gênés accompagnent cette annonce. La plupart ont compris : tant qu’ils sont sur le territoire ougandais, ils sont à sa merci, mieux vaut se plier à ses exigences les plus folles pour ne pas avoir de graves ennuis.

La photo de cette fameuse soirée fait la une des journaux britanniques dès le lendemain. Farce grotesque ou machination habilement orchestrée, nul doute que désormais, on commence à le prendre de moins au moins au sérieux. Ses caricatures (traits négroïdes exagérés et ventre proéminent tombant sur ses genoux) occupent une place d’honneur dans les journaux satiriques en Grande-Bretagne.

Il commence à incarner à lui seul cette image d’un chef excentrique d’une république bananière, variante de l’idiot du village et du chef de tribu en pagne et en turban. Cette représentation péjorative d’une Afrique post-coloniale terriblement cliché et arriérée contribuera à attiser le racisme anti-noir dans tout l’Occident.

À des kilomètres de là, en Ouganda, la mégalomanie et les caprices d’Idi Amin Dada ne font que s’accentuer davantage.

Lors de la visite du président de Centre-Afrique, Jean-Bedel Bokassa, en Ouganda, Idi Amin veut lui en mettre plein les yeux. La déconfiture est au rendez-vous. Bokassa, loin d’être connu pour sa discrétion vestimentaire, arrive vêtu d’un fringant uniforme de général et couvert de médailles prestigieuses sur la poitrine. Son homologue ougandais en éprouve presque de la jalousie. Jean-Bedel Bokassa, très guindé, lui fait même de l’ombre lors de la cérémonie officielle. C’en est trop pour Idi Amin, habitué à être en permanence sous les feux des projecteurs.

À peine son hôte embarqué dans l’avion de retour qu’il décide de troquer sur le champ son vulgaire treillis de sous-officier contre un uniforme de général digne de son rang. Ainsi, il pense que porter des médailles et des décorations aura de la valeur ajoutée pour son personnage déjà très flamboyant !

Désormais, l’uniforme gris aux galons dorés sera sa tenue de tous les jours, en toutes occasions, par tous les temps. On ne l’a jamais décoré nulle part ? Qu’à cela ne tienne ! Il se décernera lui-même plein de médailles et autres titres fantaisistes, quitte à les inventer, quitte à en faire des réplications d’originaux que personne n’aurait songé à lui décerner !

Des titres d’ailleurs plus extravagants et ridicules les uns que les autres ! On cite notamment « Seigneur de toutes les bêtes de la terre et de tous les poissons des mers », sans oublier celui de « Roi d’Écosse », un pays qu’il vénère depuis qu’il n’était qu’un simple soldat. Une idée pointe : il lui faut un régiment d’infanterie comme celui du château de Balmoral.

Aussi dit, aussitôt fait ! Des kilts sont commandés dans une boutique de Glasgow avec tous les accessoires et payés à prix d’or. Idi Amin puise dans les fonds de l’armée déjà à moitié vides pour financer ces achats. Rien n’est trop beau pour l’infanterie du généralissime !

Source : memoiresdeguerre

Les soldats de l’armée ougandaise doivent désormais troquer leurs treillis verts contre ces flamboyants kilts de laine rouge rayée, sont obligés d’enfiler des socquettes blanches immaculées, des ballerines noires et d’apprendre à jouer par cœur des airs de cornemuse, comme le titre patriotique « Flower Of Scotland » ou encore « Bonnie Prince Charlie » en référence au Prince Charles d’Écosse, ancien résistant de l’envahisseur anglais.

Des parades sont organisées mensuellement rien que pour le plaisir des yeux et de l’ouïe. Sous plus de trente-six degrés à l’ombre, les militaires, transpirant à grosses gouttes dans leurs bas de laine et leurs jupes écossaises, défilent devant leur chef, assis en haut d’une estrade, observant le tout avec des jumelles et souriant comme un enfant à qui on vient d’offrir un jouet longtemps convoité.

Chaque visiteur de marque étranger a désormais droit à ce défilé bariolé et aux accords crispants de cornemuse. Tous repartent avec l’idée que le chef de cet état de l’est de l’Afrique n’est qu’un cinglé et un primitif. Lui, pendant ce temps, s’auto-proclame président à vie.

Pourtant en Ouganda, cela n’a rien d’une farce.

Dans les coulisses, des opposants d’Idi Amin commencent à disparaître soudainement ainsi que leurs enfants. Dans les locaux des escadrons de la mort où ont lieu les séances de torture, les cadavres et les ossements s’accumulent. Pour avoir de la place, des restes sont acheminés jusqu’au lac Victoria pour y être immergés. Quand l’un des journalistes de la BBC risque une question à ce sujet avec Idi Amin Dada, ce dernier répond sans ciller :

— Je pense que vous ne devriez pas écouter ce que raconte les exilés. Ils regrettent tout simplement d’avoir quitté ce paradis sur terre qu’est notre nation.

Le journaliste anglais a du mal à réprimer un sourire moqueur, cela n’échappe pas à Idi Amin qui lui demande :

— Je voudrais vous poser une question : vous qui êtes Anglais ou Gallois, vous n’avez pas peur d’interviewer le conquérant de l’empire britannique ? Vous n’avez pas peur de moi ?

Hormis les nombreux faux pas, crimes de sang, intimidations et abus de toutes sortes, Idi Amin Dada commet une grave erreur stratégique lorsqu’il déclare, en 1974, la guerre économique contre les asiatiques de l’Ouganda. L’explication est claire : si la plus large fraction de la population est pauvre, c’est bien à cause des Chinois, Hindous et Pakistanais qui leur ôtent le pain de la bouche et leur volent leurs métiers !

Une opération de « nettoyage ethnique » est mise immédiatement en route. Le 17 août 1974, le journal annonce dans ses gros titres :

« Tous les Asiatiques doivent s’en aller ! »

Partir où et pourquoi ? Qu’ont-ils donc fait de si coupable pour être contraints à l’exode ? La chose est illogique quand on sait que la communauté indo-pakistanaise ne constitue que 1 % de la population globale de l’Ouganda.

Etablis depuis deux ou trois générations dans le pays, les Pakistanais de l’Ouganda contrôlent à eux seuls deux tiers de l’économie. Leur habileté en affaires fait d’eux des commerçants prospères et souvent riches, ce qui peut expliquer l’écart de niveau de vie entre eux et les Ougandais de souche.

L’indignation commence à gagner commerçants et hommes d’affaires. Beaucoup veulent faire de la résistance, refusent d’abandonner leurs échoppes et laisser leur stock de tissus, d’étoffes précieuses et leurs boutiques de tailleurs. La milice vient alors les intimider et les harceler toute la journée, n’hésitant pas à pointer le bout de leur fusil sur eux.

Idi Amin déclare :

— Délogez-moi cette vermine de là !

On leur pose un ultimatum : une vingtaine de jours pour pouvoir plier bagages et rentrer chez eux, direction Birmingham dans le sud de l’Angleterre pour la plupart, puisqu’ils ont tous la double nationalité et des résidences secondaires là-bas.

Après un bras de fer avec les autorités, les Asiatiques consentent finalement à partir en laissant tout derrière eux, n’emportant que le strict nécessaire.

— Qu’ils rentrent donc cirer les pompes des rosbifs, ça les connaît ! La plupart dorment sur des millions et ça se plaint en plus ! Se moque Idi Amin.

Cette décision est saluée par le peuple ougandais à l’unanimité. À peine les Pakistanais et les Indiens partis qu’Idi Amin redistribue leurs biens et leurs entreprises vacantes à son entourage familial et professionnel.

L’ancien premier ministre Henry Kyemba se souvient : « Il a chassé sans aucune raison valable les Asiatiques qui étaient l’épine dorsale de l’économie du pays. Peu de temps après leur départ, les industries ont connu un terrible déclin, les services sociaux se sont désintégrés, les écoles et les hôpitaux ne pouvaient plus fonctionner normalement. Au final, l’Ouganda n’a tiré aucun bénéfice de cet exode décidé sur un coup de tête ! »

Le déclin commence à grands pas et touche tous les secteurs jusque là gérés par les exilés. Les entrepreneurs ougandais, malgré toute leur bonne volonté, n’ont ni l’aptitude ni la formation adéquate pour prendre le relais à ce moment-là. Ils n’ont pas les connaissances mercantiles suffisantes pour vendre des tissus et des bijoux.

Mais les affaires d’ordre commercial ne constituent qu’une partie du problème. À l’horizon, un danger plus menaçant commence à gronder.

En effet, depuis la Tanzanie où il s’est réfugié après le coup d’État militaire de 1971, l’ancien président Milton Obote veut organiser son retour. En septembre 1974, il envoie ses sbires envahir la capitale Kampala. La riposte est sanglante et ne se fait pas attendre. Les militaires qui ont organisé l’opération sont arrêtés et décapités, certains sont brûlés vifs dans des « fournées communes ». En tout, près de 300 000 personnes périssent lors des purges, des femmes de soldats pro-Milton Obote sont kidnappées, vendues à des hauts gradés ou tout simplement violées et tuées.

Les photos de ces exécutions massives ne figurent nulle part en Ouganda mais ailleurs dans le monde, elles filtrent, provoquant l’indignation et l’horreur générale. Après avoir suscité la moquerie et le mépris, le seul nom d’Idi Amin fait à présent tressaillir. Il est désormais connu comme « le boucher de l’Ouganda ».

Retranché dans son quartier général, devenu alcoolique et irascible, Idi Amin redoute de se faire évincer et remplacer par son ancien compagnon de lutte devenu son ennemi depuis.

Il souffre désormais de graves troubles mentaux, que ses médecins attribuent à une syphilis. Il soupçonne alors ses maîtresses de vouloir le faire tuer en lui collant une MST. Il fait assassiner sauvagement plusieurs d’entre elles. La légende raconte qu’Idi Amin conservait leurs têtes dans des frigos et buvait leur sang.

Son ancien ministre Henry Kyemba raconte à ce propos qu’Idi Amin évoquait la question d’anthropophagie avec légèreté et désinvolture, parfois même lors des réunions du conseil gouvernemental :

« Plus Idi Amin se sentait menacé, plus il devenait impitoyable ! Plus il se sentait menacé, plus il lui prenait l’envie de faire des choses qu’il n’aurait jamais soupçonné faire le cas échéant, notamment cette histoire de cannibalisme… »

Vivant dans la crainte d’un coup d’État militaire comme celui qu’il a fait subir à Obote, Idi Amin perd la tête et renforce le pouvoir de ses escadrons de la mort qui tuent sans états d’âme civils, enfants, femmes, hommes, nourrissons.

Sa famille connaît aussi son lot de drames, allant de pair avec les événements dramatiques que traverse le pays. Kaye Adroa, la troisième des épouses d’Idi Amin et mère de cinq de ses enfants, meurt de façon mystérieuse. Idi Amin est inconsolable. Il vit cela comme une véritable tragédie, presque comme s’il s’agissait d’une trahison de sa part. Le corps de Kay Adroa est finalement retrouvé ensanglanté dans le coffre d’une voiture le 13 août 1975.

L’autopsie déclare que la jeune femme aurait subi un avortement qui aurait mal tourné, provoquant une hémorragie occasionnant sa mort. Le médecin qui a mené l’opération est retrouvé pendu à un arbre. L’affaire est rapidement étouffée, et on raconte aux enfants de Kay qu’elle est tout simplement partie en voyage. Hussein Jurga, son fils aîné, soupçonne qu’on leur ment, il sait que sa mère serait incapable les quitter même pour voyager toute seule ailleurs. Mais qui oserait dire quelque chose au beau milieu de ce chaos familial ? Sûrement pas lui.

Considéré désormais comme un personnage embarrassant et schizophrène, Idi Amin ne se fait plus inviter nulle part, pas même au sommet de l’Union Africaine où un « ouf » de soulagement est poussé à la vision de son siège resté vacant. Pour le moment, lui a surtout des soucis d’ordre pratique : il a urgemment besoin d’argent pour continuer de financer le train de vie de sa très nombreuse famille. Des pays comme l’Israël, la Grande-Bretagne ou encore la Lybie, qui lui ont jusque là offert leur appui financier, commencent à se retirer les uns après les autres. À la fin des années 70, l’économie de l’Ouganda devient l’une des moins avantagées de tout le continent africain. Elle touche carrément le fond.

Une guerre civile éclate. Le pays s’engage une fois de plus dans une nouvelle lutte armée contre la Tanzanie voisine, mais cette fois-ci, la riposte adverse se fait plus virulente et puissante qu’à l’accoutumée, prenant au dépourvu l’armée ougandaise. Des rebelles de l’Armée de libération rejoignent de leur plein gré les rangs des troupes tanzaniennes et saisissent Kampala en octobre 1978.

Sachant sa vie en péril, Idi Amin et une partie de sa famille fuient le pays en avril 1979. Ils trouvent refuge pendant un moment en Lybie chez Mouammar El Kadhafi avant de s’envoler vers l’Arabie Saoudite, où ils sont hébergés et pris entièrement en charge par la famille royale saoudienne. Loin de bénéficier du luxe insolent qu’ils avaient en Ouganda, l’ancien général et sa famille vivent désormais dans une maison toute simple de la ville de Djeddah ; le seul luxe qui leur est accordé est la présence d’un personnel de maison.

Source : lerwandais

Idi Amin Dada effectue plusieurs fois le pèlerinage à la Mecque. Il se marie une sixième fois avec une toute jeune femme choisie par l’intermédiaire d’un prince saoudien. Elle lui donne une petite fille prénommée Iman (foi en arabe). Beaucoup de ses autres enfants ont trouvé refuge en Angleterre ou aux États-Unis, notamment son fils Hussein Jurga.

Son épouse favorite Sarah Kyolaba a, pour sa part, ouvert un salon de coiffure à Tottenham en Angleterre où elle a élu domicile après son départ précipité de l’Ouganda. Elle a refusé de suivre son mari et les autres épouses en Arabie Saoudite. Idi Amin a fini par lui donner son accord.

Juste après la chute du régime, les murs du sinistre « State Reaserch Bureau » sont découverts par les membres de la guérilla tanzanienne qui a repris les rênes du pays. Les touristes du monde entier viennent visiter cet endroit sinistre et lugubre aux murs tachés de sang jusqu’au plafond, lors de leur circuit à Kampala.

Le 23 juin 1974, le réalisateur suisse Barbet Schroeder réalise « General Idi Amin Dada : autoportrait », sorte de film documentaire qu’il a filmé sur place auprès du chef de l’Ouganda en personne qui s’est prêté volontiers au jeu de la caméra Super 8.

Le réalisateur britannique Kevin McDonald sort en 2006 « Le dernier roi d’Écosse », film qui reprend de façon romancée la période d’Idi Amin au pouvoir et les troubles de sa personnalité sanguinaire. Il y est incarné avec brio par l’acteur américain Forest Whitaker.

Le général Idi Amin Dada demeure l’un des personnages politiques les plus controversés de la deuxième moitié du xxe siècle. Tour à tour idolâtré puis extrêmement craint, il a contribué à façonner cette image effrayante de dictateur arriviste, ignorant et sanguinaire. Le pouvoir, les femmes, les enfants à la pelle n’ont jamais suffi à soigner ses complexes et sa personnalité confuse et cruelle. Beaucoup d’ougandais ne le connaissent qu’à travers le sobriquet de « The Butcher » (le boucher).

Idi Amin Dada est décédé à Djeddah le 16 août 2003. Durant ses dernières années d’existence, il s’est attelé à modeler une image différente de celle qu’on lui connaissait auparavant, se montrant comme un homme extrêmement religieux, se faisant appeler Hadj Amin, vêtu de blanc de la tête aux pieds, en paix avec lui-même, occultant les crimes qu’il a commis par le passé. Après sa mort, l’Arabie Saoudite a continué à verser une pension à sa femme et à sa petite fille Iman.

Idi Aman Dada a incarné à lui seul toute cette partie sombre et primitive de l’Afrique comme pouvaient se l’imaginer les occidentaux au début du XXe siècle.

Pourtant, lorsqu’il accède au pouvoir en 1971 avec la bénédiction du Commonwealth et le soutien massif de la population, ce n’était encore qu’un soldat de l’armée coloniale, sans réelle éducation. Mais Idi Ami Amin Dada prend rapidement goût aux privilèges conférés par le pouvoir, il devient donc un homme fantasque, mégalomane, primitif et animé par une violence incontrôlable.

 

Les sources :


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Joseph Vacher

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Albert Fish

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Qui a tué Sandra Gaudet

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Au Québec, le 12 mars 1990, le corps sans vie de Sandra Gaudet, 14 ans, est retrouvé dans un fossé enneigé par les policiers de la ville de Val d’Or. Selon les premières expertises, Sandra a été dépouillée de ses vêtements, violée puis étranglée à mains nues. Son ou ses assaillants ont disparu sans laisser de trace . . .

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