La lapidation de Soraya Manutchehri

Août 8, 2020Criminologie

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Si je vous dis l’Iran, vous allez penser à quoi ? Une culture millénaire, une cuisine raffinée, des tapis à la beauté et renommée mondiale, un sens de l’accueil et de l’hospitalité, une langue poétique, une fierté d’appartenance. Et puis vous allez me dire aussi : répression, inégalité, société rétrograde et loin de la scène internationale, un endroit où la femme n’a pas voix au chapitre, où elle doit sortir couverte de la tête aux pieds, et voit ses droits continuellement bafoués par une justice qui rime plutôt avec injustice.

Vous allez me dire aussi que c’est l’un des pays où les exécutions publiques sont toujours en vigueur, où la loi islamique, la sharia est appliquée à la lettre… Tout cela est bien vrai ! Et c’est bien d’exécution qu’il est question ici.

L’histoire que nous allons vous raconter aujourd’hui n’est pas une affaire criminelle en soit, mais bien celle d’un abominable piège tendu à une jeune femme innocente qui avait pour seul défaut d’aimer les gens et la vie, malgré toutes les difficultés et les injustices que toutes celles de son sexe subissent quotidiennement dans la République Islamique d’Iran.

L’histoire de Soraya Manutchehri aurait pu rester sous silence, ensevelie avec elle dans la terre, enfermée pour toujours et oubliée, mais les choses avaient été décidées autrement.

Tout le monde se souvient de l’affaire Sakineh Ashtiani, survenue en 2015, et du scandale médiatique que son histoire a suscitée au-delà des frontières iraniennes, suite à sa condamnation à mort pour « adultère » ; cela provoqua un tollé international, relayé par des ONG et des organisations humanitaires pour la sauver des rituels « 99 coups de fouet », sanction instaurée par la sharia pour les femmes adultères.

Sakineh Ashtiani a finalement bénéficié d’une amnistie et d’une remise de peine après plusieurs interventions de personnalités haut placées, de longs pourparlers avec les autorités iraniennes et l’acharnement de beaucoup d’acteurs de la scène médiatique internationale pour la faire libérer.

Soraya Manutchehri, elle, sera moins chanceuse ! Son histoire, qui eut lieu près de 30 ans auparavant, en 1986, n’est pas différente de celle de Sakineh Ashtiani, bien que son issue soit expéditive et fatale !

Il subsiste peu d’éléments sur sa biographie, sur son enfance et sur sa famille. Issue d’un milieu rural et conservateur, c’est une mère de famille aimante, une femme au foyer « enchaînée » et dépendante, ployant sous les difficultés financières, victime d’un mari jaloux et soupçonneux qui la délaisse pour d’autres femmes.

Source : goodreads

Ce dernier désire prendre pour seconde épouse une fille beaucoup plus jeune dont il est tombé amoureux, et ce, même s’il n’a pas les moyens de subvenir à ses besoins. Cela sera l’élément déclencheur de cette terrible histoire ! Soraya constitue pour lui un obstacle et est devenue trop encombrante pour qu’il mène à bien ses plans matrimoniaux, elle devra disparaître !

Avec l’aide et la complicité sournoise des figures d’autorité et des notables du village, le mari de Soraya va lui dresser un piège d’une rare cruauté, l’accusant à tort d’adultère avec un de leurs voisins, lui peaufinant un procès à la sauvette, et la condamnant à une fin horrible : la lapidation jusqu’à ce que mort s’ensuive !

Après sa mort, ses enfants, restés orphelins, seront recueillis par l’une de ses tantes avec laquelle elle avait un rapport très fusionnel tandis que dans le village, tout était revenu à la normale : en la lapidant, leur honneur a été sauf !

Il aura fallu le courage d’un journaliste iranien exilé en France pour rassembler tous les éléments de cette tragédie et en faire un livre afin de restituer la mémoire de cette femme, victime parmi les victimes, inconnue parmi les inconnues du régime de l’Ayatollah Khomeini.

Freidoune Sahebjam, journaliste et écrivain, est issu de la noblesse persane huppée, il est né en France en 1933. Au début des années 50, il s’installe en Iran où il commence sa carrière de journaliste. Le pays est alors une monarchie sur laquelle règnent les Pahlavi. Freidoune Sahebjam assistera quelques années plus tard au renversement et à l’abdication du Shah Mohammed Reza Pahlavi et à la révolution qui s’en est suivie !

Se sentant sous la menace d’une doctrine radicalisée dont il ne partage pas les idéaux, il rentre en France pour s’inscrire à Sciences Po, mais retourne dès 1979 en Iran, devenue entretemps République Islamique sous le joug de son nouveau leader politique et spirituel, aussi craint que vénéré : le Mowlana Ayatollah Khomeini.

Révolté par l’obscurantisme moyenâgeux dans lequel son pays s’enfonce de plus en plus chaque jour et de son isolement volontaire du reste du monde, Freidoune Sahebjam ne cesse de dénoncer la barbarie et l’injustice en vigueur sur place, ce qui lui vaut la condamnation à mort pour traîtrise envers la nation et pour avoir sali l’image de l’Iran pour le compte des médias étrangers. Il a alors recours à des passeurs pour lui faire quitter le pays in-extremis et fuit d’abord en Turquie avant de regagner la France.

Les années suivantes, et ce, malgré le danger auquel il s’expose, il fait clandestinement plusieurs allers-retours dans son pays, alors que sa condamnation à mort est toujours en vigueur ; à tout moment, il risque de se faire prendre et d’être envoyé à la potence !

C’est lors d’un de ces déplacements secrets, alors que sa voiture tombe en panne dans un village isolé des montagnes, qu’il apprend l’histoire de Soraya M. La tante de cette dernière lui offre son long témoignage ; elle a fait serment de réhabiliter la mémoire posthume de sa nièce pour qu’ailleurs, les gens sachent enfin ce qui se passe réellement dans la très sainte République Islamique.

Grâce au récit de la femme qui fut la plus proche de Soraya de son vivant, le journaliste va rassembler jour par jour, heure par heure, les derniers moments de celle qui a subi un châtiment aussi barbare qu’injuste.

La suite, on la connaît, Freidoune Sahebjam en fera un best-seller mondial intitulé La femme lapidée, qui fit connaître pour la première fois au monde occidental le calvaire, le malheur, la violence, l’injustice et la misogynie vécus par les femmes de son pays sans que cela ne dérange aucun de leurs compatriotes masculins.

Je vous invite à remonter le fil de l’histoire de Soraya Mahutchehri, et du guet-apens terrible qui lui a été dressé par des hommes qui la jugeaient beaucoup trop joyeuse et insouciante dans un milieu où l’austérité et la résignation doivent être les vertus de la femme parfaite.

1979, nous sommes en Iran post-monarchique. La famille régnante, les Pahlavi, ont plié bagages et quitté les lieux suite à la chute du régime. En détrônant ainsi leur roi et en l’envoyant en exil, les Iraniens, à l’unanimité, voulaient retrouver leur identité première, celle de leurs ancêtres : de simples gens du terroir, des paysans éleveurs de moutons et vendeurs de tapis, conservateurs et attachés à la foi musulmane.

Il faut dire qu’avant cela, cette monarchie pro-occidentale menait une politique d’ouverture sur le monde en donnant beaucoup de libertés aux citoyens qui, bien que majoritairement musulmans, se considèrent d’abord comme séculaires : les night-clubs font légion, les égalités homme-femme n’ont jamais été aussi normalisées et acceptées, les mini-jupes défilent dans les boulevards, les cheveux sont coiffés à la dernière mode, la musique américaine fait sensation et l’alcool coule à flots chez l’élite intellectuelle, tandis que le petit peuple peine à joindre les deux bouts !

Suite à la révolution et à l’instauration de la très controversée République Islamique, suivie de la montée de son charismatique et redoutable leader politique, l’Ayatollah Khomeini, les Iraniens, réfractaires à ce changement et pro-monarchistes, vont assister débités et impuissants à l’amenuisement de leurs droits les plus élémentaires : sortir, écouter de la musique, porter les vêtements de leurs choix, consommer librement de l’alcool, faire des débats, avoir des relations hors-mariage !… Désormais, la doctrine chiite régit et dicte le comportement à adopter pour chaque Iranien ou Iranienne et ce, dès sa naissance !

Désormais pour sortir, chaque femme, chaque adolescente, doit endosser l’habit islamique et se couvrir entièrement la tête, éviter le maquillage jugé incitateur au péché et lors des sorties dans les administrations et les mosquées, se couvrir d’un tchador, cette longue robe noire qui recouvre la totalité du corps et des cheveux. Les relations homme-femme s’en trouvent également distanciées, une femme n’a désormais plus droit de serrer la main ou de toucher un homme qui ne soit pas de son entourage proche, en l’occurrence, son mari, son fils, son père et son frère.

Les transports en commun n’échappent pas non plus à ce nouveau diktat : les hommes s’installent devant et les femmes derrière, les deux bien sûr empruntent des sorties différentes à la descente. En cas de relâchement, la police religieuse est là pour y remédier, s’instaurant comme la gardienne suprême des bonnes mœurs en société musulmane ; une police qui va jusqu’à démaquiller les femmes qui osent sortir apprêtées dans la rue, qui interdit aux couples de se tenir par la main, et qui sanctionne les autres gestes jugés déplacés, notamment le bisou sur la joue !

Le pays est également en proie à une fermeture volontaire sur le reste du monde et peu de nouvelles filtrent désormais en dehors des frontières iraniennes. Les États-Unis sont, quant à eux, considérés comme l’ennemi suprême, le vecteur de tous les maux qui touchent la société iranienne. Les Américains ? Des indésirables, des vampires, des suceurs de sang et des imposteurs qui cherchent la perte de la nation !

Des affiches de propagande recouvrent tous les murs de la capitale, Téhéran, et l’appel à la militarisation volontaire est perçue comme un acte héroïque et honorable. Des milliers de jeunes garçons seront embrigadés de cette façon avec la promesse d’avoir des clés pour le paradis. En vérité, des clés en plastique fabriquées en Chine et distribuées à profusion à ces pauvres malheureux dont les plus âgés ne dépassent pas quinze ou seize ans !

Ceux qui ne supportent pas ce climat anxiogène payent des visas à prix d’or, des passeports falsifiés et des passeurs pour pouvoir quitter le pays avec leurs familles. Ceux dont les parents sont assez riches pour leur financer des études en Angleterre, en Australie, en France ou au Canada, en profitent pour demander l’asile politique dès leur arrivée dans ces pays ! Seulement cette entreprise est des plus périlleuses : vouloir quitter la vertueuse République Islamique équivaut à un geste d’ultime traîtrise et peut conduire à la prison et même à la condamnation à mort !

L’Occident et le reste du monde connaîtront la vraie face du régime répressif de Khomeini à travers des livres tels que l’autobiographie de l’Américaine, Betty Mahmoody. Son best-seller, celui qu’on ne présente plus, Jamais sans ma fille, sera également adapté au cinéma.

L’histoire de cette mère mariée à un médecin d’origine iranienne se retrouve, du jour au lendemain, otage de la famille de ce dernier avec sa fille, dans le Téhéran post-monarchique. Bien que son histoire soit décriée, certains allant jusqu’à dire qu’elle a été exagérée ou inventée pour susciter l’engouement général et la célébrité à son auteur, il reste que c’est l’un des témoignages les plus bouleversants sur la condition scandaleuse des femmes dans ce milieu. Leur accès à leurs droits les plus élémentaires est inexistant, sous fond d’un pays au bord du chaos, fracturé, continuellement en guerre et qui a basculé en plein moyen âge !

Dès la sortie du film éponyme, l’Iran se hâte de le censurer tandis qu’en Occident, des voix se lèvent pour condamner ses agissements envers les femmes iraniennes !

Le système pénal iranien connaît aussi de nombreux bouleversements : désormais, c’est la sharia, la loi islamique, et elle seule qui régit les agissements de tout individu. L’adultère, les relations hors-mariage, l’homosexualité sont considérés comme des crimes de haute gravité et condamnables lourdement : flagellation, pendaison et lapidation, valables aussi bien pour les hommes que pour les femmes.

C’est dans ce climat étouffant et incertain de fin du monde qu’a lieu la tragique et horrifiante histoire de Soraya Manutchehri.

On sait qu’elle est née en 1951 à Kuhpayeh, un village dans les hauteurs de la province d’Ispahan.

A Kuhpayeh, il ne se passe jamais rien. La précarité domine, l’habitat est rudimentaire, les maisons sont construites dans les anciennes grottes de calcaire, au décor austère et à l’ameublement minimaliste. Les villageois se connaissent tous et se côtoient comme une seule famille, les portes sont toujours ouvertes et chacun peut pénétrer chez l’autre sans prévenir, comme s’il entrait chez lui.

Les femmes effectuent les tâches ménagères devant le pas de la porte, même la préparation des aliments et du pain se fait dehors, et tout au long de la journée, ce n’est que papotage interminable et verres de thé qui s’enchaînent dans l’insouciance et la bonne humeur. Les hommes, de leur côté, se rassemblent dans l’unique café où ils disputent des parties interminables de tavli (sorte de backgammon) tout en fumant cigarette sur cigarette et avalant verre de thé sur verre de thé.

En été, les températures peuvent atteindre des sommets et toute activité est alors remise pour la soirée. A nouveau, les papotages et les verres de thé reprennent à la chaîne jusqu’à ce que tout le monde rentre chez lui pour dormir. Le lendemain est identique à la veille, la même chose se reproduit encore, dans un équilibre qui ne s’est pas rompu depuis des générations.

La terre de Kuhpayeh, rocailleuse, n’est pas propre à l’agriculture. L’élevage est plus pratiqué ainsi que la tradition nomade qui va avec. Les gens de Kuhpayeh sont d’ailleurs d’anciens bergers nomades sédentarisés qui sont restés très imprégnés de leur ancienne culture.

Alors qu’elle est encore adolescente, les parents de Soraya, de modestes fermiers analphabètes, lui arrange son mariage avec un certain Ghorban Ali, un homme bien de sa personne, dont le caractère volage et irascible ne se manifestera qu’après leur union. Soraya ne peut refuser les vœux de son père de la voir mariée rapidement ; elle accepte ce fiancé sans émettre de résistance, même si la perspective de se retrouver dans la maison d’un homme qu’elle ne connaît pas et de se marier sans amour la terrorise et ne la séduit pas du tout. Les traditions ont la vie dure et aller à leur encontre équivaut au blasphème et au reniement. Elle dit oui.

Dans le milieu rural de Soraya, les mariages arrangés sont légion, et rares sont les couples qui se marient par amour, cette chose futile, superficielle et empruntée aux Occidentaux ! D’ailleurs, l’amour ne vient-il pas après le mariage et non avant ? Ne se manifeste-t-il pas qu’après une longue relation, de longs tête-à-tête, une longue fréquentation ? Les parents et les grands-parents avant eux n’ont pas fait de mariages d’amour et pourtant, ils ont réussi à fonder des familles, à s’aimer et s’apprécier mutuellement au fil du temps !

Ce discours, Soraya se l’entend rabâcher chaque jour par toutes les femmes de son entourage.

Les bases d’un mariage iranien solide sont la bonne entente, la capacité de l’homme à subvenir aux besoins de sa femme, la fertilité et l’obéissance totale de l’épouse. Une femme qui ne procrée pas l’année suivant son mariage est considérée comme une femme frigide et répudiable, et si aucun enfant ne se manifeste les années suivantes, le mari est en droit de prendre une seconde épouse pour assurer sa lignée tandis que la première tombe en désuétude et accède à un statut équivalent à celui d’une divorcée, chose aussi déshonorable pour elle que pour sa famille.

Bien qu’à Téhéran, on raconte que les gens conduisent des voitures américaines, vont en boîte, trinquent au champagne, mangent du caviar et que les femmes sortent à moitié-nues, dans le village isolé de Kuhpayeh, il en est tout autrement ! Les anciens rites campagnards sont légion. Les familles sont nombreuses, les hommes sont bergers, artisans ou imams de mosquée, tandis que les femmes restent chez elles, se marient tôt, s’occupent de leurs foyers, de leurs maris et de leurs enfants, vont puiser l’eau, préparent à manger et tissent des tapis. Aucun espoir de sortir de ce mode de vie archaïque, qui convient à la majorité des habitants !

Parmi les rares individus qui quittent leur village pour la ville, soit pour aller travailler, étudier ou consulter un médecin, beaucoup en reviennent complètement révulsés par ce qu’ils y ont vu : là-bas, à 600 kilomètres du village, ils se prennent tous pour des Européens et tentent de mimer tous leurs faits et gestes ; le Shah lui-même encourage ces agissements et en fait autant !

Entre la vie de la capitale et celle de ce petit village, il existe une différence aussi flagrante que s’il s’agissait de deux pays, de deux mondes parallèles complètement différents !

Les premiers temps du mariage de Soraya se passent dans la quiétude : son mari est plein de petites attentions pour elle, se montre gentil, généreux et compréhensif. Elle ne tarde pas à tomber enceinte, ce qui est bon signe, et donne naissance les années qui suivront à deux filles et deux garçons. A ce moment, Ghorban Ali commence à déserter de plus en plus le foyer familial et à changer drastiquement de comportement, laissant sa femme financièrement aux abois, contrainte de se débrouiller pour nourrir leurs enfants, de mendier du riz, du thé, du sucre aux voisins, couverte de honte.

Source : alchetron

Sa tante Zahra (nom d’emprunt) est aussi sa bouée de sauvetage. Orpheline de mère, Soraya s’est attachée à cette tante au cœur d’or et au caractère bien trempé qui n’hésite pas à la dépanner quand elle est à cours de vivres ou d’argent !

Ce mari qu’elle vénérait au début de leur mariage s’est transformé graduellement en monstre, en homme violent et acariâtre. Tout prétexte est bon pour déverser sa colère et sa frustration sur son épouse : il n’y a pas de viande sur la table, le riz n’est pas assez cuit, les enfants ne mangent pas proprement, le thé n’est pas assez sucré ! Quand Soraya veut émettre un avis ou se défendre, Ali la bat avec violence, devant leurs enfants, sans pitié, sans ménagement ! Avec le temps, il a même réussi à les monter contre elle, surtout les deux garçons qui, comme leur père, se sont mis à la traiter avec mépris et hauteur.

Quand la situation dégénère, il arrive que Soraya, couverte d’ecchymoses, quitte le foyer précipitamment avec ses filles pour aller se réfugier chez sa tante Zahra, la seule qui ne lui ferme pas sa porte, ne lui fait pas la morale, ne lui dit pas de se rendre, contrairement à son propre père qui a toujours pris le parti de son époux et ce, même s’il sait qu’il est en tort.

D’ailleurs son message a été clair : il lui a formellement interdit de revenir chez lui en cas de pépin avec son mari, intimant que Ghorban Ali possède tous les droits sur elle et que les violences physiques qu’il lui inflige ne sont en vérité que la volonté de la remettre sur le droit chemin, parce qu’il se soucie d’elle. Qu’en agissant ainsi, il ne veut que la protéger et donner l’exemple à leurs garçons pour plus tard, avec leurs épouses respectives ! Un homme doit savoir se faire obéir dans son foyer. Si les garçons voient leur mère commander à la maison et le père filer doux, où va le monde !

En parlant de Ghorban Ali, personne ne sait quel métier il exerce pour subvenir aux besoins de sa famille. Par le passé, il a travaillé comme gardien de prison à Ispahan et à Téhéran, dans l’aile des prisonniers politiques. On raconte même qu’il a lui-même fait auparavant de la prison pour avoir distribué des tracts qui appellent à des manifestations visant à faire chuter le Shah.

Du reste, il est un pur produit de son milieu, un paysan presque illettré, ouvertement misogyne, s’attribuant tous les droits sur son épouse et ses enfants, agissant en tyran dès qu’il est contredit. Entre lui et Soraya, le courant ne passe plus, elle parce qu’elle le déteste, lui parce qu’il est persuadé que c’est une femme sèche, frigide qui se prend pour une reine et qui refuse de satisfaire ses besoins pervers.

Joueur invétéré et grand amateur de femmes, il s’est taillé une réputation dans le village. Bon vivant et généreux avec autrui hors de sa famille, et même si condamnable, son comportement est considéré comme « naturel » : c’est presque un honneur d’être un coureur alors qu’il a largement dépassé les quarante ans.

D’autant plus qu’une rumeur commence à se murmurer dans le village : Ghorban Ali, le mari de Soraya, compte prendre une deuxième femme ! Soraya bien sûr est la dernière à l’apprendre ; la rumeur est fidèlement relayée par les commères du village qui trouvent cette attitude digne de tout homme musulman qui se respecte, et qui fait une bonne action, une sainte action : prendre pour épouse une femme et lui faire éviter le terrible statut de vieille fille !

Sauf que l’attitude de Ghorban Ali n’a rien de noble ni d’honorable. La vérité est qu’il est tombé amoureux d’une très jeune fille à peine âgée de quinze ans, qu’il s’est mis à désirer de façon obscène et lubrique. Ne pouvant prétendre avoir des relations sexuelles avec elle, le seul moyen d’obtenir l’accord de son père serait de la demander en mariage.

« Un mariage temporaire » pourrait être une solution, mais ça risque d’être pris pour une insulte aussi bien par la fille que par sa famille. Il sait que là-bas, à Téhéran, la pratique n’a rien de honteux et les jeunes s’y adonnent avec insouciance sans craindre de réprimande, sauf que dans le village, les choses sont toujours au ralenti !

En général, « les mariages temporaires » ou « mariages de plaisir », très courants en Iran et tolérés par les chiites, sont une manière à peine voilée d’éviter à la femme de se prostituer illégalement et à l’homme d’avoir une relation sexuelle tarifée. « Le mariage temporaire » intervient alors comme une solution à court ou long terme, en toute légalité.

Selon les affinités des deux parties, il peut être contracté pour une heure, une semaine, un mois, ou un an. Un contrat est alors établi chez un mollah et deux témoins masculins sont présents, généralement des inconnus rencontrés dans la rue le jour-même, il suffit juste qu’ils soient majeurs et sains d’esprit.

Le « mari temporaire », avant la signature du contrat, se doit de verser obligatoirement un mahr, une dot à sa « femme temporaire » ; la somme peut être versée en argent liquide ou en bijoux en or. Si, au cours de ce mariage, la femme vient à tomber enceinte, l’enfant est considéré légitime à sa naissance ; il a le droit de porter le nom de son géniteur et de prétendre à sa part d’héritage après sa mort.

En proie au doute, Ghorban Ali consulte l’imam du village, le mollah Hassan, qui lui dicte la conduite à adopter. Dans la religion musulmane, la polygamie est tolérée à condition que l’homme en question puisse avoir assez de ressources pour faire vivre dignement son harem de femmes et tous les enfants qu’il aura avec elles. Mais Ghorban Ali est financièrement aux abois, il n’a pas d’argent et peine déjà à nourrir les quatre enfants qu’il a eu avec Soraya ! Comment peut-il prétendre à une seconde épouse ? Désespérément amoureux, il ne veut pas s’avouer vaincu, ne veut pas abandonner son projet de remariage, mais la réalité lui pèse. Que peut-il bien faire pour y remédier ?

De son côté, Soraya apprend la nouvelle de la propre bouche du mollah Hassan. Il tente d’ouvrir un dialogue avec elle au sujet de la conduite à tenir avec son mari pour éviter qu’il ailler chercher ailleurs ce qu’il doit légitiment trouver chez lui, dans son foyer. Une chose est sûre, Soraya est une femme de la trentaine avec l’âme d’une quinquagénaire. Sa vie, sa jeunesse, ses rêves, elle les a vu s’évanouir les uns après les autres, piégée dans un mariage qui lui a été imposé et qu’elle n’a jamais vraiment voulu, contrainte de supporter un homme sournois et mauvais qui se fiche pas mal qu’elle meure de faim, elle et ses enfants !

L’homme de religion tente de la faire raisonner, essayer d’aborder à demi-mot la délicate question de la sexualité dans son couple. D’abord hésitante et honteuse, Soraya raconte comment, depuis plusieurs mois déjà, elle n’a plus vraiment de vie conjugale avec son mari, qu’elle est délaissée par lui, que lui va chercher son plaisir ailleurs en la narguant. Le mollah Hassan lui suggère alors d’être plus patiente, moins dans le rapport de force, plus complaisante et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. La bourse de Ghorban Ali pourrait même se délier. « Un homme n’a pas besoin de grand-chose pour être satisfait : un bon repas, une douce épouse et un bon lit ».

Elle acquiesce tout en sachant que c’est une bataille perdue d’avance, et qu’elle ne veut même plus la tenter.

Le soir même, son mari lui fait une scène terrible quand il ne trouve que du riz et de la purée d’aubergines sur la table du dîner. Soraya et ses enfants l’ont attendu longtemps avant d’entamer le repas sans lui.

« La femme du voisin a toujours de la viande sur la table, elle, c’est qu’elle sait comment se comporter avec son mari ! » lui lance méchamment Ghorban Ali.

Il a du mal à contenir sa colère et le silence de sa femme ne fait que l’irriter encore. Les enfants, terrorisés, retiennent leur souffle en attendant la tempête. Ne pouvant plus en supporter davantage, Ghorban Ali sort en claquant la porte, non sans avoir assener deux coups de poing à sa femme, sur le visage et dans les côtes. Ce soir-là encore, elle quitte précipitamment la maison avec ses deux petites filles et va se réfugier chez sa tante Zahra, une habitude qu’elle a adoptée depuis que son mari s’est mis à la frapper violemment à tout bout de champ, et pour tout et n’importe quoi.

« Elles dorment paisiblement chez toi, khele (tante maternelle), à la maison elles n’arrivent pas à fermer l’œil car elles ont peur de leur père ! » dit la jeune femme à sa tante.

Elle sait cependant qu’elle ne pourra pas se cacher éternellement chez sa parente, qu’elle doit apprendre à faire face à son mari qui la terrorise. Le mollah Hassan a peut-être raison, en fin de compte, il suffit de peu de choses pour satisfaire un homme. Et d’ailleurs, en quoi est-elle différente des autres femmes qui arrivent à tout obtenir de leurs époux sans avoir à mendier quoi que ce soit ? Elle pourrait donc tenter la manière douce, même si au fond d’elle-même, la perspective d’avoir une vie sexuelle avec son mari ne l’enchante guère. A-t-elle seulement le choix, elle dans sa condition, sans éducation, sans travail, sans ressources, à part de dépendre éternellement des humeurs de celui qu’on lui a infligé en guise de mari ?

« Je pourrais demander le… divorce ? » risque-t-elle.

Demander le divorce lui permettrait non seulement de s’affranchir de Ghorban Ali et sa cruauté, mais aussi de récupérer la dot qu’il lui a versée quand il l’a demandée en mariage.

Depuis, elle n’est plus obsédée que par cette idée : quitter définitivement son époux et se construire une nouvelle vie avec ses deux filles auxquelles elle veut absolument éviter la même infortune lorsqu’elles seront en âge de se marier.

Ghorban Ali apprend que sa femme veut demander le divorce. Toutefois, il refuse d’accepter ses termes : lui rendre sa dot et lui verser une somme pour entretenir leurs enfants, au moins jusqu’à leur majorité. Dans son refus, Ghorban Ali n’est pas tout seul, toute la frange masculine de leur village, à commencer par le mollah Hassan, se range de son côté.

Mais pour qui se prend-elle, cette gueuse ? Elle veut le beurre et l’argent du beurre ? Elle ne peut même pas honorer son devoir d’épouse et voilà qu’elle veut déjà interdire à son mari de prendre une seconde femme, lui, un pauvre homme, incapable de contrôler ses pulsions ?!

Au lieu d’attirer pitié et compréhension, Soraya ne réussit avec son opiniâtreté, qu’à se mettre à dos l’entourage de son mari et tout le voisinage.

De son côté, Ghorban Ali et le mollah Hassan commencent à conspirer contre elle. Subvenir aux besoins de deux épouses serait de la folie pure, surtout qu’elles seront amenées à vivre sous le même toit dans la promiscuité et le manque d’intimité ! Que faire ? Soraya est l’élément perturbateur, cela ne fait aucun doute ; elle tient à sa satanée dot, elle tient à avoir de l’argent pour les enfants, il le sait. Elle n’hésiterait pas, si l’occasion lui est donnée, de le sucer jusqu’au sang, lui, Ghorban Ali, de le dépouiller du dernier centime qu’il possède !

En plus, sa sorcière de tante, cette Zahra de malheur, en remet également une couche au lieu de raisonner sa nièce ! Zahra n’a jamais aimé le mari de Soraya, il le sait et ce sentiment est réciproque. Depuis le début de leur mariage, cette femme n’a pas cessé une seule fois de monter Soraya contre lui, l’encourageant à se révolter, à lui désobéir, à lui réclamer plus d’argent que ne peut prétendre aucune des femmes du village  !

Source : 20minutes

Il pourrait la répudier, trouvant n’importe quel prétexte, il pourrait la chasser de chez lui avec les enfants sans lui verser un sou et savourer le spectacle de la voir revenir au bout de quelques mois, affamée et en guenilles, le suppliant pour qu’il la reprenne avec lui ! Il pourrait tellement de choses !…

Son esprit rusé, mauvais et tortueux, lui indique cependant quelque chose de beaucoup plus cruel : non seulement il peut se débarrasser de Soraya mais il le fera dans le scandale et dans la honte, il la traînera par terre, la jettera en pâture aux villageois, il lui fera payer tous ses refus, toute son arrogance, d’avoir fait de lui la risée de Kuhpayeh !

Il faut dire que depuis quelques temps déjà, Soraya a commencé à travailler chez un voisin veuf qui venait de perdre sa femme, une vieille connaissance de la famille. L’homme s’est retrouvé du jour au lendemain dans une maison sans âme avec, de surcroît, un enfant attardé mental à charge ! Qui pourrait-donc s’acquitter de tous les travaux ménagers, de la vaisselle, de la lessive, de la cuisine quand lui est dehors toute la journée dans son atelier, qui pourrait prendre soin de son pauvre enfant, resté orphelin ? Les services de Soraya lui sont alors proposés par l’intermédiaire du mollah Hassan et la bénédiction du mari de cette dernière.

Entre Soraya, femme bafouée et malheureuse dans son couple, et son voisin, homme esseulé et triste, s’instaure rapidement une amitié fraternelle qui ne laisse pas de place au quiproquo. Contrairement à Ghorban Ali, leur voisin est beaucoup plus âgé, mais également beaucoup plus doux et conciliant. Il était très attaché à sa femme de son vivant et ils avaient eu leur seul enfant sur le tard, une naissance qui relève d’un miracle, compte tenu de l’âge avancé de sa femme quand elle a mis leur garçon au monde. Son travail consiste à réparer les motos et les rares voitures du village, mais également de dépanner les chauffards en panne d’essence.

Dès qu’il est de retour à la maison, après le coucher du soleil, la jeune femme récupère sa paye et se dépêche de rentrer chez elle afin d’éviter que l’on jase. Tout ce qu’elle gagne en travaux ménagers, et le met de côté « pour pouvoir fuir avec ses filles après ».

Craignant de se faire chaparder son argent par son époux, elle se met à le confier à sa tante Zahra.

Ce nouveau job, aussi modeste soit-il, permet non seulement à Soraya de quitter son huit-clos étouffant, mais aussi de s’affranchir financièrement de son mari. Cette nouvelle liberté commence à lui conférer une sorte d’épanouissement personnel qu’elle n’a cru ne jamais pouvoir atteindre. Elle ignore cependant tout du plan abominable qui est en train de se manigancer derrière son dos.

Source : lexpress

Ghorban Ali ne décolère pas, irrité de ne pas pouvoir se marier aussi vite qu’il le voudrait et en plus, Soraya commence à avoir des airs de femme émancipée à cause des deux sous que lui verse ce voisin. Si seulement elle pouvait lui en faire profiter un peu, mais non ! D’ailleurs, il ne sait même pas où elle cache son argent et cela l’énerve davantage.

Il se met à harceler de plus en plus le mollah Hassan, lui racontant que sa femme a tendance ces derniers temps à trop s’attarder chez son employeur, le ménage ne peut pas prendre toute cette éternité ! Hassan n’écoute qu’à demi ; où Ali veut-il en venir quand il lui raconte ces histoires ?

Enfin, voyons, Mollah Hassan, Soraya et cet homme, en tête à tête chaque jour, seuls dans la maison, le garçon ne compte pas, puisqu’il ne comprend rien à rien, le pauvre ! Ils ne jouent pas aux dames tout de même !

Où veut-il en venir ?

Une histoire d’adultère, voyons ! Ghorban Ali joue alors la comédie de l’homme trompé, l’homme bafoué, le cocu dont on murmure derrière le dos quand il passe dans le village, pas même capable de contrôler sa femme !

Le mollah Hassan, en homme de foi, ne veut pas émettre de jugement hâtif. Ali a-t-il seulement des preuves de ce qu’il avance ?

Bien sûr que oui puisqu’il les a déjà surpris en train de se toucher la main lors de l’enterrement de la femme du voisin. Soraya s’est même attardée dans son étreinte, sans tenir compter du regard des visiteurs.

Le mollah Hassan commence à y voir quelque chose de louche. Lui et Ghorban Ali se connaissent depuis longtemps, du temps de la prison à Téhéran. Le mollah n’a jamais été un homme de dieu par le passé, mais un ancien prisonnier, un ancien malfrat ; il sait que Ghorban Ali n’hésitera pas à le dénoncer au village s’il refuse de collaborer avec lui. Condamner une femme est d’ailleurs toujours plus facile que de se voir lui-même traîner dans la boue pour de vieilles histoires de prison et de règlements de compte.

Pour condamner Soraya, il faut que la rumeur grandisse, que cela prenne des proportions incontrôlables, il faut jouer la comédie, feindre la trahison, le mari au cœur brisé ! Ghorban Ali tient là son heure de gloire et la seule solution pour exaucer le vœu d’épouser cette charmante fille. La comédie est sa seconde nature.

Un seul regard échangé avec le mollah Hassan et l’affaire est conclue !

Nous sommes le 15 août 1986. Une journée chaude et aride comme peut seulement connaître Kuhpayeh. La place du village est encore déserte, Ghorban Ali s’approche, c’est le moment où jamais. Il se jette par terre, commence à invoquer Allah, les saints, ses parents décédés, tous ses ancêtres ; il pleure, s’arrache les cheveux, crie sa malchance, lui, un homme si bon, un mari si compréhensif, sa confiance aveugle envers celle qui partage sa vie et son lit l’a perdu ! Qui va laver son honneur à présent ?

Les villageois commencent à affluer sur la place, que se passe-t-il ? La rumeur gronde : trahison, relation, adultère, crime… Soraya a fait son mari cocu ! Soraya couche avec le voisin veuf ! Elle a profité de sa solitude pour lui mettre le grappin dessus ! Cette femme perverse, comme si elle n’avait pas déjà un mari !

L’adultère est considéré comme un crime pénal d’extrême gravité, un crime qui ne peut être lavé que dans le sang ! Les villageois le savent, chaque Iranien le sait !

Quand Soraya apprend la nouvelle, elle manque de perdre connaissance. Les choses commencent à s’accélérer dans sa tête, elle sait que désormais, seul un miracle divin peut la sauver. Les villageois, eux, l’ont déjà condamnée !

Elle se défend et avec rage dans un premier temps. Autour, personne ne veut l’entendre, pas même son père Murtaza Manutchehri. Les notables du village se réunissent in extremis et lui intentent un procès auquel elle n’a même pas le droit d’assister. Quand ils sortent enfin de la salle du conseil du village reconvertie en tribunal, Soraya connaît déjà son verdict : la lapidation. Comme le veut la sharia pour tous les pécheurs, pour tous les ennemis de la foi et de la conduite vertueuse, pour tous les esclaves de la chair !

Le voisin lui-même a fini par avouer, sous la pression des autres mâles certainement.

Oui, Soraya l’a séduit, s’est même endormie dans son lit. Pouvait-il l’en empêcher, lui, un homme seul qui freine tant bien que mal ses envies depuis le décès de sa pauvre femme ? Il n’ose même pas croiser le regard de la jeune femme.

Soraya est dégoûtée, comment a-t-il osé proférer un mensonge aussi immonde ! Chacun dans le village sait qu’elle rentre toujours directement chez elle à la fin de son travail, que pendant la journée, il n’est jamais à la maison. Elle fait encore une dernière tentative pour persuader les autres, mais au fond d’elle-même, elle sait qu’il est déjà trop tard ! Ghorban Ali a gagné, il l’avait déjà tuée par le passé en l’épousant, à présent il la tue une seconde fois pour se débarrasser d’elle pour toujours !

Soraya est tenue en otage dans sa maison en attendant que les villageois creusent sa tombe, le trou où elle se fera lapider. Elle n’a aucun moyen de fuir. Dehors, deux militaires appelés en renfort du village voisin font la ronde, armés de leur kalachnikov. Elle fait une dernière fois sa prière, se coiffe, embrasse ses enfants et supplie sa tante de les recueillir dès qu’elle sera morte. Les filles, surtout, ne doivent impérativement pas rester avec leur père !

La lapidation est un châtiment des plus cruels : le condamné est introduit dans un trou qui laisse dépasser la partie supérieure de son corps. Les cailloux doivent être jetés pêle-mêle afin de conférer à l’accusé une mort aussi lente que douloureuse, pour qu’il expie tous ses péchés charnels.

Après de l’exécution de Soraya, les autorités religieuses refusent d’accorder le permis d’inhumation à sa famille : les femmes traîtresses n’ont pas droit à une sépulture, au même titre que les suicidés. Son corps sera posé au bord d’une rivière et surveillé dans un premier temps par des femmes du village qui ont accepté de se relayer pour la veiller.

« Soraya a été ensevelie jusqu’aux épaules, les bras à l’intérieur du trou, ses longs cheveux noirs déployés autour d’elle. Elle semblait totalement absente : elle regardait sans voir, sans écouter les voix qui murmuraient près d’elle » (d’après Freidoune Sahebjam).

Après la mort de Soraya, la vie au village a repris son cours normal : l’honneur a été sauf, place aux festivités. Son décès sera fêté comme un événement de réjouissance.

Son histoire aurait pu ne jamais parvenir à personne, sans la verve et le courage du journaliste Freidoune Sahebjam qui, se trouvant bloqué un jour de 1987 dans le village de Kuhpayeh, s’est vu accoster par la tante de la victime qui a insisté pour lui raconter sa terrible histoire. D’abord sceptique, croyant à un mauvais tour, le journaliste clandestin a finalement accepté d’enregistrer son récit sur magnétophone. Il emportera l’histoire avec lui en France et en fera un best-seller, La Femme Lapidée, adaptée au cinéma en 2008 par l’Américain Cyrus Nowrasteh sous le titre The Lapidation of Soraya M.

En 2014, la journaliste féministe iranienne Golrokh Ebrahimi Iraee a failli être condamnée à mort avec son mari, Arash Sadeghi, pour avoir rédigé un billet sur « l’affaire Soraya M. »

Golrokh Ebrahimi Iraee, bien que n’ayant pas encore publié son article, sera arrêtée à son domicile, emmenée au commissariat avec son époux où ils subiront d’abominables tortures pendant des jours. Les accusations qui pèsent sur leur tête sont lourdes et sans issue devant un tribunal iranien : apostasie, blasphème, insulte envers l’islam, publication en vue de documents révolutionnaires visant à détruire l’unité de la nation.

Golrokh sera finalement condamnée sans avoir d’avocat, à six ans de réclusion criminelle, tandis que son mari est condamné à quinze ans d’emprisonnement.

Leurs familles n’ont pas eu le droit de leur parler ni de leur rendre visite. A ce jour, on ignore dans quelles conditions ils sont détenus, mais sachant le sort terrible réservé aux prisonniers politiques en Iran, il est sûr et certain qu’ils ne doivent pas bénéficier d’un traitement humain.

Leur détention dans des conditions innommables et le procès expéditif ont généré un scandale médiatique.

La lapidation est considérée comme un acte de torture inhumain et est encore largement pratiquée de nos jours dans des pays où la loi islamique est encore respectée à la lettre : l’Afghanistan, l’Iran, la Somalie, et il n’y a pas si longtemps encore, l’Arabie Saoudite, qui n’a aboli cette pratique qu’en 2020.

Des histoires similaires à celle de Soraya Manutchehri existent malheureusement toujours. On peut citer le cas terrible d’une jeune mariée somalienne de 13 ans, Aisha Ibrahim Duhulow, lapidée en octobre 2008 pour adultère. Les hommes qu’ils l’ont violée collectivement auparavant ne seront, eux, jamais condamnés à aucune peine.

Malgré l’avancée en matière d’égalité des sexes et d’émancipation féminine, beaucoup de pays aux traditions plus sévères refusent hermétiquement tout changement dans leur législation d’un autre âge. Quant à la barbarie et la cruauté de ces châtiments, des responsables, imams, professeurs de religion, avocats, soutiennent qu’ils ont lieu d’exister pour protéger la société de toute influence impure et pour donner l’exemple à ceux ou celles qui seraient tentés d’en faire autant. Ils oublient cependant que le monde continue sa marche sans eux, et qu’en tuant une femme injustement pour « laver l’honneur du clan », ils tuent avec elle tout un pan de la société.

Ainsi s’achève l’histoire de Soraya Manutchehri, victime de la loi des hommes, victime d’une société qui condamne sans chercher à comprendre ni à avoir des preuves. Soraya n’a été qu’un pion sur un grand échiquier, elle savait qu’un jour ou l’autre, elle finirait par être éliminée.

Son mari Ghorban Ali fera plusieurs tentatives auprès du père de sa jeune fiancée pour accélérer les préparatifs du mariage. Ce dernier finira par lui refuser la main de sa fille.

L’histoire que nous allons vous raconter aujourd’hui n’est pas une affaire criminelle en soit, mais bien celle d’un abominable piège tendu à une jeune femme innocente qui avait pour seul défaut d’aimer les gens et la vie, malgré toutes les difficultés et les injustices que toutes celles de son sexe subissent quotidiennement dans la République Islamique d’Iran.

L’histoire de Soraya Manutchehri aurait pu rester sous silence, ensevelie avec elle dans la terre, enfermée pour toujours et oubliée, mais les choses avaient été décidées autrement.

 

Les sources :


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