Affaire Beatrice Bowe, le meurtre de la belle mère trop possessive !

Affaire Beatrice Bowe, le meurtre de la belle mère trop possessive !

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Le 6 avril 2017 à Durrenbach, petite commune proche de Strasbourg, un drame horrifiant secoue la tranquillité ambiante. Béatrice Bowe, une retraitée de 60 ans, est retrouvée dans sa maison, lardée de trente-six coups de couteau et le visage arraché. Pour les habitants de Durrenbach, c’est le choc le plus absolu, car qui pouvait en vouloir à celle que tout le monde surnommait si affectueusement « Mamie foot » ?!

Source : lalsace

En fouillant un peu plus dans son intimité, les gendarmes vont découvrir l’envers d’un rapport de force, vénéneux et toxique, que Béatrice Bowe entretenait avec sa future belle-fille, Aline Arth.

La guerre a été déclarée depuis que cette jolie coiffeuse de trente-cinq ans est entrée dans la vie de Jean, le fils unique et adoré de Béatrice, une relation que la vieille dame a vécu comme une terrible trahison. Elle qui depuis toujours considérait son fils comme son bien propre, son seul et véritable amour, le seul en mesure de la comprendre, aucune autre femme n’avait le droit de le lui prendre et surtout pas Aline !

La rivalité, la jalousie, le ressentiment sont-ils des mobiles suffisants pour un commettre un crime d’une telle ampleur, d’une telle cruauté, d’une telle barbarie ? Sinon, qui se cache réellement derrière le meurtre de « Mamie foot » ?

C’est ce que je vous invite à découvrir avec moi à travers notre affaire criminelle d’aujourd’hui qui nous a été proposé par Denis Kay.

Nous sommes l’après-midi du 6 avril 2017 à Durrenbach, petite commune située au sud de la ville de Strasbourg. Durrenbach ressemble à tous ces charmants villages alsaciens où il fait bon vivre et où règne une véritable solidarité entre familles et voisins, comme dans les temps passés.

Si on quitte l’animation du centre du village et qu’on se dirige à peu vers la sortie, on découvre une jolie maison en briques rouges, sans vis-à-vis et protégée par un grand sapin. Le point le plus important de cette maison est qu’elle surplombe deux terrains de football.

— Regarde Yannick, le chien est lâché dehors ! Béatrice a sûrement oublié de le faire rentrer !

C’est en passant par hasard en voiture devant la maison de leur cousine que Yannick Schuller et son épouse aperçoivent le labrador de cette dernière en train de traîner tout seul dehors, sans laisse. Ils le prennent à bord et partent sonner à la maison en briques rouges. Ils s’étonnent de trouver la porte d’entrée entrebâillée et l’alarme incendie déclenchée : la maison serait-elle en train de brûler de l’intérieur ?

— BÉatrice ! OÙ es-tu ? BÉatrice ? Tu m’entends ?

Pas de réponse. Très inquiet, Le couple décide de prévenir les pompiers qui arrivent sur les lieux quelques instants plus tard.

Dehors, les Schuller guettent le moindre signe de la part des pompiers. Mais où est donc passée Béatrice ? Ils essayent de la joindre sur son portable mais n’ont pas de réponse.

Une demi-heure plus tard, les pompiers finissent par sortir avec un corps, un corps recroquevillé et entièrement carbonisé qu’ils déposent sur la pelouse du jardin. Élodie s’approche, ouvre de grands effarés puis pousse un cri d’épouvante :

— Mais c’est Béatrice ! Oh mon dieu ! C’est elle !

Béatrice Bowe n’est pas une inconnue à Durrenbach, elle fait presque partie du patrimoine de la commune, notamment grâce à son implication et l’amour qu’elle voue au club de football du village. Étant elle-même une très grande fan du ballon rond, tout le monde la surnomme affectueusement « Mamie foot ».

Élodie et Yannick sont plongés dans un état de choc, jamais ils n’auraient cru que leur parente finirait un jour dans un état aussi épouvantable, carbonisée et certainement morte asphyxiée par la fumée, prise au piège derrière les murs de sa maison, incapable d’appeler au secours.

Pour les pompiers, cela ressemble à un accident domestique, une bombonne de gaz qui a explosé ou un court-circuit. Mais en observant le corps de Béatrice Bowe, tout porte à croire qu’elle est morte dans d’atroces souffrances : son corps est raide et figé, son visage est très rouge, son cou et ses vêtements sont imbibés de sang.

En début de soirée, la section scientifique de la gendarmerie est appelée en renfort et elle fait de nouvelles découvertes : des morceaux de journaux calcinés et éparpillés un peu partout dans la maison de Madame Bowe, dans la cuisine, sous les escaliers, devant la porte d’entrée. L’incendie est quant à lui localisé autour du cadavre de la défunte, car l’empreinte de son corps est restée sur le sol de la porte d’entrée.

Les gendarmes finissent par écarter l’accident domestique car tout porte à croire à présent que Béatrice Bowe a été attaquée et tuée, l’incendie n’étant qu’une manière de tout camoufler. Elle est morte bien avant et son corps a été brûlé bien après.

L’annonce du décès de la sexagénaire bouleverse profondément les habitants de Durrenbach, un meurtre particulièrement barbare qui inquiète au plus haut point les villageois. Mais alors, que s’est-il passé dans cette maison pourtant si tranquille ?!

À l’hôpital de Strasbourg, l’autopsie de Béatrice Bowe démontre bien d’autres choses encore. La retraitée est morte dans d’horribles souffrances, elle a été poignardée trente-six fois au niveau de la poitrine et de la gorge, ses vêtements sont imbibés de sang, ses bras et ses mains sont pleins d’ecchymoses, signes qu’elle s’est battue contre son meurtrier.

Contrairement à ce que les cousins de Béatrice et les pompiers pensaient, son visage n’a pas été brûlé mais plutôt atrocement mutilé, un vrai carnage : le sommet de son crâne a été littéralement scalpé et la peau du cuir chevelu a été entièrement arrachée. Quant à son visage, c’est une tout autre histoire : le tueur a enlevé les nerfs et toute la partie supérieure du faciès, qui d’ailleurs ne sera jamais retrouvée.

Selon les annales médico-légales françaises, jamais auparavant dans l’histoire judiciaire un cadavre n’a été retrouvé dans un état aussi horrifiant et aussi sauvagement mutilé.

Selon le légiste, le tueur était déterminé à vouloir tuer d’abord la vieille dame avant de mettre le feu à la maison, l’incendie est d’ailleurs intervenu bien après son décès.

Grâce à ces informations, le parquet de Strasbourg décide d’ouvrir une information judiciaire pour meurtre.

Béatrice Bowe qui était veuve et mère d’un fils unique, Jean, n’avait pour autres proches que quelques cousins vivant aussi à Durrenbach et dans les environs. Quand ils apprennent les véritables circonstances de son décès, ils sont complétement anéantis.

L’assassinat violent et horrifiant de « Mamie foot » choque l’ensemble de l’Alsace où jamais de mémoire commune un crime de cette envergure n’a été commis.

À Durrenbach où elle a toujours vécu avec son mari et leur fils, personne ne lui connaissait d’ennemis. Au contraire, c’était une figure locale haute en couleurs et ce bien qu’elle n’ait pas souvent la langue dans sa poche et qu’elle ne se gênait jamais pour dire le fond de sa pensée. Ce caractère coriace et bien trempé, à défaut de fâcher, faisait bien plus sourire qu’autre chose.

Mais surtout, surtout, Béatrice Bowe était une fan absolue du ballon rond, le sport local. Son rôle de supportrice passionnée lui avait valu d’ailleurs toute sa notoriété dans la région, elle n’aurait raté un match pour rien au monde ! Toujours la première dans les gradins, sifflant et houspillant les traînards dans son patois alsacien aux résonnances allemandes, s’octroyant le rôle et de l’arbitre et de l’entraîneur, même si elle n’était ni l’un ni l’autre.

Et cette histoire au dénouement si cruel a commencé justement sur les terrains de Durrenbach.

Depuis sa création en 1921, Le club local « F.C. Durrenbach » est devenu au fil du temps une véritable institution dans la région, la colonne vertébrale de la commune, le seul lieu capable de réunir tous les habitants qui ont pris l’habitude d’y aller chaque week-end, comme on irait visiter un vieux membre de la famille.

Au club, tout le monde connaît Béatrice Bowe, l’un des membres les plus actifs et permanents, celle qui s’est appropriée les lieux et en prend soin comme de sa propre maison. D’apparence, c’est une petite femme dans la soixantaine, mince, agile et nerveuse, les cheveux courts et roux, s’agitant dans tous les sens et surveillant de près le travail de tout le monde.

Au sein du club, Béatrice Bowe s’occupe de tout, depuis l’entretien des vestiaires, la collecte des cotisations jusqu’aux calendriers des matchs, des courses pour la buvette de la cafétéria et de la logistique. Elle est partout et sur tous les fronts.

La proximité de sa maison, qui donne directement sur les deux terrains du club, lui facilite davantage la tâche puisqu’elle a peu de déplacement. Quand elle ne s’en prend pas aux joueurs de l’équipe de Durrenbach, elle reporte toute son attention sur les jeunes qui traînent sur les pelouses sans autorisation. Sa fenêtre est d’ailleurs un poste d’observation de choix qui lui permet d’avoir une vue d’ensemble pour espionner tout ce qui se passe.

«  Béatrice avait tendance à considérer le terrain de football comme le sien. Si on la cherchait, on la trouvait, c’était une femme très directe, au verbe haut, très téméraire et qui n’avait peur de personne malgré sa petite stature. Sa présence faisait un peu partie du décor. » raconte un ancien ami.

Ce fameux caractère justement, ce caractère très « rentre dedans », beaucoup en font quotidiennement les frais, à commencer par son propre fils, Jean Bowe.

Pourtant, Béatrice adore son fils, ils ont une relation fusionnelle et il est toujours aux petits soins avec elle. Mais Jean n’est plus vraiment un petit garçon, c’est un homme adulte de vingt-neuf ans et c’est là que la plus étrange partie de l’histoire intervient.

Béatrice et Jean vivent ensemble dans la jolie maison familiale de deux étages, construite en briques rouges et entourée d’un grand jardin.

Ancienne secrétaire à la retraite, veuve depuis quelques années déjà, Béatrice compte couler le temps qui lui reste entre son ménage, ses courses, le club de foot et la compagnie omniprésente de son fils.

Jean est quant à lui jardinier-paysagiste, il travaille à Strasbourg pour le compte d’une société de réaménagement et s’occupe le week-end des pelouses des deux terrains du club de football. Tout comme sa mère, Jean Bowe est un féru du ballon rond et cette passion les unit davantage encore. Il occupe d’ailleurs le poste de gardien de but dans l’équipe 2.

Avec sa mère, Jean Bowe pourrait être défini comme « un bon fils » un peu à l’ancienne, proche d’elle, attentif à ses besoins, obéissant et ne la contredisant jamais. S’il y a confrontation, c’est toujours Béatrice qui a le dernier mot. En somme, c’est elle qui porte la culotte et cela a toujours été le cas ; hors de question que cela change.

Le week-end, les habitants de Durrenbach ont pris l’habitude de voir mère et fils passer en voiture pour aller faire leurs courses ou aller déjeuner dans un restaurant à Strasbourg.

Béatrice est aux petits soins pour son fils : à son retour du travail, il trouve toujours une table bien dressée, son linge est toujours propre et repassé. Elle a pris la bonne (ou la mauvaise) habitude de devancer le moindre de ses besoins avant qu’il ne les exprime. Lui, de son côté, la laisse faire, aimant certainement être chouchouté et materné en permanence.

Jean est décrit comme assez « tête en l’air », un peu rêveur, un peu immature voire un peu mou et facile à manipuler. Il éprouve ce besoin d’être continuellement orienté et guidé et sa mère excelle très bien dans ce rôle. Il ne prend jamais de décision sans la consulter auparavant et quand je dis décision, c’est TOUTES les décisions, les importantes comme les plus futiles : acheter une nouvelle voiture, acheter tel vêtement ou telle paire de chaussures nécessite en premier lieu l’approbation de maman.

Pour la mère et le fils, cette routine est devenue rassurante et presque vitale au fil du temps. Rien ni personne ne serait en mesure de rompre cet équilibre, rien ne devrait jamais bouleverser cette vie bien douillette et bien tranquille.……..

— Vous êtes Madame Arth ?

— Oui, c’est bien moi.

— Vous aurez un peu de temps pour répondre à quelques questions ?

— Oui, bien sûr. C’est à quel propos ?

— Du meurtre de votre belle-mère, Madame Bowe.

— Non, mais que dites-vous là ? Non ce n’est pas possible, je l’ai vu à peine ce matin !

C’est dans les vestiaires du club de foot que deux gendarmes sont venus interroger Aline Arth. Visiblement très bouleversée par la nouvelle, la jeune femme blonde met du temps à retrouver ses esprits avant de faire le récit des choses inhabituelles qu’elle a vues ce matin. Les gendarmes ne demandent qu’à l’écouter.

Source : 6play

Vers le coup de 8 h 30, alors qu’elle venait d’arriver au club, Aline Arth dit avoir entendu le claquement de portières de voiture. Quand elle est sortie, elle s’est retrouvée nez à nez avec un couple de gitans, ces derniers lui ont demandé si elle avait du travail à leur proposer. N’osant pas les faire entrer à l’intérieur des locaux, elle les a envoyés s’enquérir auprès de la mairie, mais au lieu de cela, ils ont pris la direction de la maison de Béatrice Bowe.

Alors, elle les a devancés en arrivant la première chez la vieille dame. Là, elle lui a recommandé de n’ouvrir à personne car des gens peu recommandables étaient en train de traîner dans les parages. Ensuite, elle raconte qu’elles se sont assises dans la cuisine, que Béatrice a fait du café, qu’elles ont discuté de tout et de rien avant de finalement orienter le sujet sur l’organisation de la prochaine fête d’anniversaire de Jean. Après cela, elle est repartie terminer le travail interrompu au club.

Le témoignage d’Aline Arth est pris très au sérieux par les gendarmes, d’autant plus qu’elle livre force détails sur les deux suspects. Elle relate les faits avec une exactitude déconcertante, fait une description très pointue, très précise, où rien n’est laissé au hasard sur leur véhicule, sur la couleur et la matière de leurs vêtements, sur leur aspect physique. Elle va jusqu’à fournir le numéro d’immatriculation de la caravane que l’homme conduisait.

Forts de ce témoignage, les enquêteurs croient détenir un début de piste. Leurs investigations commencent auprès des familles des gens du voyage autour de la commune de Durrenbach et de ses environs. Mais ils ne trouvent personne ressemblant à la description donnée par Aline.

 

Du côté des villageois, autre point d’interrogation, le jour de la mort de Béatrice Bowe, personne n’a vu passer la fameuse caravane blanche avec des gens à son bord.

Un doute commence à s’immiscer dans l’esprit des enquêteurs : pourquoi ce couple de gitans aurait-il cherché à faire autant de mal à Béatrice Bowe ? Pourquoi une telle cruauté, un tel acharnement, les trente-six coups de couteau au niveau de la poitrine, la maison partie en fumée, le cuir chevelu arraché ? Pourquoi ?

Pour en avoir le cœur net, ils décident de faire un détour jusqu’à la maison de la victime, histoire de constater si des objets ont disparu.

La maison ne semble pas avoir été cambriolée. Les enquêteurs vont même jusqu’à retrouver des bijoux, de l’argent en liquide (à peu près 800 euros) cachés dans l’une des armoires. Du reste, tous les biens matériels sont là et n’ont pas bougés. À part les dégâts causés par le feu, tout semble dans l’ordre, rien n’a été ouvert ni n’a bougé de sa place.

Pour les gendarmes, le meurtre de Madame Bowe ne ressemble pas à un crime de rôdeur classique venu par hasard pour voler des biens. Un cambrioleur même amateur n’irait pas jusqu’à larder une femme âgée de trente-six coups de couteau pour lui soutirer quelques centaines d’euros et une poignée de bijoux. Cela semble incohérent et insensé.

Visiblement, le scénario donné par Aline Arth ne semble pas correspondre et n’est finalement pas crédible. Il va falloir la réinterroger….

— Ça vous fera soixante euros s’il vous plaît. Voilà, merci. Bonne journée !

Aline Arth adore son métier de coiffeuse et s’y adonne corps et âme, elle aime que ses clientes ressortent de son salon le sourire aux lèvres. Bien sûr, il y a parfois les difficiles, les pointilleuses, les jamais satisfaites, les gratteuses (celles qui marchandent pour un brushing) mais celles-ci ne constituent qu’une minorité, encore heureux !

Aline aime à se définir comme une « psychologue du cheveu » ou comment redonner confiance à une femme qui n’aime plus le reflet que lui renvoie son miroir, à l’aide de coups de ciseaux bien distribués ou d’un balayage !

Âgée de trente-cinq ans, grande blonde aux yeux bleus électrique, toujours souriante et coquette, Aline est ce qu’on peut définir une femme forte de ses atouts. Déjà mère de deux enfants en bas âge, elle aime prendre soin de son aspect extérieur d’autant plus qu’elle a un salon de beauté ; la moindre des choses est de se présenter sous son meilleur jour devant les clientes.

Cela fait quelque temps qu’elle s’est installée à Durrenbach, auparavant elle vivait à Strasbourg. Victime d’un homme violent, elle a fini par demander le divorce, prendre ses enfants et s’éloigner un maximum pour oublier. À Durrenbach, elle a repris l’affaire d’une coiffeuse et a commencé rapidement à travailler, remarquant au passage que les gens de province ont tendance à être plus proches, moins égocentriques et plus bienveillants.

Elle a été étonnée le premier jour où une cliente, qui ne la connaissait pas encore, a commencé systématiquement à lui poser tout un tas de questions sur les raisons de son déménagement, si elle était mariée ou célibataire, si elle comptait s’installer à long terme et fonder une nouvelle famille ici…

Depuis, Aline a adopté les mœurs du cru, prenant elle aussi du plaisir à rapporter les « potins », osant regarder les gens dans les yeux et leur dire le fond de sa pensée avec cette manière très directe et très typique des gens de la campagne alsacienne, sans chichis et sans manières.

Aline Arth comprend aussi rapidement que toute la vie sociale de la commune se concentre autour du club de foot local, le FC Durrenbach. Le club fait office et de salle de sport, et de lieu de rencontre, où se discutent les questions de la commune ; c’est un peu la mairie, la poste, le bistrot et le club de rencontres tout-en-un.

Le week-end annonçant du beau temps, Aline décide d’emmener ses enfants jouer au club.

Assise sur les gradins, la coiffeuse remarque rapidement les regards en biais jetés par le gardien de but de l’équipe 2. À croire qu’il est plus concentré par cela que par le jeu. Elle lui fait un signe de la main et un sourire engageant, mais le jeune homme détourne soudainement la tête, visiblement très embarrassé. Ce n’est pas grave, elle ira lui parler dans les vestiaires quand le match sera fini.

L’attention d’Aline se détourne un moment du gardien de but pour se concentrer sur une petite femme aux cheveux courts couleur carotte, vêtue d’un col roulé bleu ciel et d’un vieux jean délavé, assise à côté de l’entraîneur et faisant de grands signes menaçants en direction des joueurs de l’équipe 2.

— Jean ! Combien de fois je t’ai dit de rester concentré sur le ballon, hein ? Bon sang mais où ce que tu regardes ? Mon pauvre garçon, mais tu rêves ou quoi ?

Le flot de paroles en français cède ensuite la place à une flopée d’injures en patois alsacien. Tout le monde autour rit de bien cœur, c’est toujours comme cela quand « Mamie foot » assiste à un match.

Le visage du gardien de but devient instantanément aussi rouge que son maillot.

— Un fils à maman ! conclut Aline, le sourire aux lèvres, ça ne marchera jamais !

Pourtant un début de relation a bien lieu. Les deux jeunes gens s’apprécient rapidement. Si Aline a l’habitude de l’attention masculine sur elle, pour Jean c’est la toute première fois qu’une fille s’intéresse à lui aussi ouvertement. Il tombe rapidement éperdument amoureux de la belle coiffeuse blonde.

Cette relation inattendue est aussi une véritable aubaine pour la jeune femme. Jean représente l’antithèse de son ex-mari et père de ses enfants. Malgré les sentiments qu’elle ressent pour lui, elle voit aussi le côté pragmatique de la chose : hormis le fait qu’il soit un garçon simple et facile à vivre, il possède aussi (et surtout) une jolie maison, des revenus confortables, conduit une belle voiture et doit sûrement être l’héritier de quelques centaines de milliers d’euros gardés chez un notaire en attendant d’être débloqués.

Jean Bowe, comme tout garçon ayant vécu très longtemps avec sa maman, en a gardé des « séquelles » : il est d’une timidité maladive, manque d’assurance, est un peu mollasson, un peu commun, mais néanmoins poli, gentil et au tempérament égal, il n’élève jamais la voix et ce, même quand il est contrarié.

De son côté, l’égo de Jean Bowe subit un véritable bouleversement : il est extrêmement flatté qu’une femme aussi séduisante s’intéresse à lui de cette manière. C’est ainsi que leur romance et leur relation commence, en secret. Jean Bowe, qui a l’habitude de tout raconter à sa mère, sent qu’il est en train de brûler la ligne rouge pour la première de sa vie et cela est loin de lui déplaire, bien au contraire.…

Retour en juin 2017. L’enquête sur la mort de Béatrice Bowe se poursuit dans un climat chargé. Les gendarmes ont mis la maison de la victime sous perquisition, ils continuent d’y faire de fréquents allers-retours à la recherche de potentiels nouveaux indices, de ceux qui peuvent échapper même à l’enquêteur le plus aguerri.

Leurs dernières découvertes indiquent qu’il n’y a pas de traces d’effraction. Les cousins de Madame Bowe, arrivés les premiers sur place, disent avoir découvert la porte d’entrée grande ouverte et les clés accrochées à la porte.

Les gendarmes concluent que Madame Bowe connaissait déjà celui qui allait devenir son meurtrier ; et pourquoi cela ne serait pas finalement quelqu’un de son entourage ? L’enquête prend alors un nouveau détour pour se concentrer cette fois-ci sur la famille proche. Et si cette histoire avait un quelconque rapport avec l’argent ?

C’est sur son lieu de travail que Jean Bowe reçoit le coup de téléphone de la gendarmerie. On lui demande de se présenter au poste dans les plus brefs délais.

En arrivant chez les gendarmes, Jean est étonné d’apprendre qu’il est l’un des premiers suspects de l’affaire : en sa qualité d’unique héritier, Jean voulait probablement abréger les jours de sa mère pour mettre la main sur l’argent de l’assurance vie.

De son vivant, Madame Bowe avait souscrit une assurance vie et possédait un peu d’épargne. En tout, le patrimoine est estimé à 200 000 euros.

Au terme de son interrogatoire, Jean Bowe est placé en garde à vue.

«  Je n’aurais jamais tué ma mère pour récupérer l’héritage ! » dit-il aux gendarmes.

Si les enquêteurs doutent de sa bonne foi, c’est que le jour de la mort de sa mère, le jeune homme de vingt-neuf ans a eu un comportement des plus étranges. D’habitude si réservé, Jean est aperçu plus d’une fois en train de sourire béatement. Cette attitude est aussi jugée comme suspecte : que cache-t-il vraiment ?

«  Je ne montre pas trop mes émotions, ça doit être ça l’explication… Les gens ont dû mal interpréter le fait que je souriais, j’étais en état de choc, je ne savais pas ce qui se passait autour de moi ni ce que je faisais. » raconte-t-il.

Mise à part la question de l’héritage, n’y aurait-il pas une autre raison qui aurait poussé le fils à commettre l’irréparable ? Une raison qui l’aurait incité à en vouloir à sa mère au point de la massacrer ?

Pourtant, un élément est là pour l’innocenter : l’heure du décès de sa mère.

Les légistes disent que la mort de Madame Bowe est située entre 8 h et 9 h du matin. Quand les pompiers sont arrivés sur les lieux, ils ont trouvé le petit déjeuner encore sur la table ; à cette heure-ci, Jean était déjà sorti depuis longtemps.

Il raconte qu’il s’est réveillé à cinq du matin et qu’il s’est rendu à son travail aux alentours de six heures, ce qui va être prouvé par la suite, notamment grâce au traçage téléphonique ainsi qu’aux témoignages de ses collègues qui tous confirment que Jean Bowe était bien avec eux et qu’il ne s’est pas absenté de toute la matinée.

Il faut dire aussi qu’il n’a absolument pas le profil d’un criminel.

« Un décalage flagrant entre le personnage un peu mou qui est Jean et la haine viscérale qui a armé le bras de celui qui a mis les trente-six coups de couteau à Béatrice » raconte un journaliste d’investigation.

À partir de ce moment, Jean Bowe sera éliminé de la liste des suspects et les recherches vont se poursuivre.

À présent, nous allons nous immiscer un peu plus dans l’intimité des Bowe pour connaître les dessous de cette relation mère-fils.

À Durrenbach, le « couple » formé par Bowe mère et fils était des plus singuliers. Oui, ils s’adoraient, oui ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre, mais la réalité doit être nuancée.

« Béatrice avait toujours son mot à dire sur tout. Elle n’acceptait pas tout, elle donnait des ordres et Jean devait s’exécuter sans chercher à négocier, elle n’acceptait pas qu’on lui tienne tête ! » raconte Yannick Schuller, cousin germain de Béatrice.

Une mère castratrice ? En quelque sorte, oui.

Loin de l’image de la mamie active, grognon mais pas méchante pour autant, elle est plutôt décrite par ses proches comme une femme autoritaire, intrusive, caractérielle, qui faisait mener la vie dure à son fils unique incapable de lui tenir tête.

L’une des preuves de cette emprise est le harcèlement téléphonique. En effet, Béatrice n’hésite pas à submerger son fils de messages dès qu’il est en retard de quelques minutes. Même chose quand il sort avec ses amis, c’est toujours des SMS moralisateurs et des reproches qu’elle lui envoie : « Tu fais quoi encore dehors ? Tu vas encore payer la tournée à tes copains ? C’est comme ça que tu fous en l’air l’argent gagné à la sueur de ton front ? »

Béatrice Bowe a fait du chantage affectif son arme la plus redoutable. Des reproches quasi-quotidiens qui terrorisent son fils, qui n’a d’autre choix que d’abréger ses sorties en laissant plantés là ses copains à plusieurs occasions. Comme cette fois où Jean écrit à l’un d’eux :

« Je me suis fait engueuler par maman, désolé mais je ne pourrai pas vous accompagner ce soir ! »

Quand il fait la rencontre d’Aline Arth, les choses se compliquent davantage.

Cela va prendre un peu plus d’une année pour qu’il trouve enfin le courage de la lui présenter pour la première fois. Cette première rencontre, Jean l’a longtemps repoussée malgré les supplications d’Aline qui ne comprenait pas l’attitude de son petit ami. En vérité, il ne lui a jamais parlé de sa mère ni de la nature de la relation dominant-dominé qu’ils entretiennent.

Nous sommes en octobre 2016 et qui dit mois d’octobre en Alsace dit forcément fête de la bière. La très populaire Oktoberfest, où le liquide or coule à flots et où les plats de choucroute aux saucissons sont à l’honneur.

C’est l’occasion que Jean Bowe choisit pour présenter sa petite amie à sa mère et au reste de la famille. Mais la rencontre ne se déroule pas comme prévu ou du moins pas comme il l’aurait souhaité.

Jean pense bien faire en arrivant bras dessus bras dessous au restaurant dans lequel est organisé l’Oktoberfest à Durrenbach. Le jeune couple a choisi de se déguiser en tyroliens : short noir en velours, chemise à jabot et chapeau à plume pour Jean, jupe blanche à volants, coiffe en dentelle et tablier bleu pour Aline.

Béatrice qui est présente est presque sous le choc. Durant toute la soirée, elle va afficher une tête d’enterrement qui n’échappe à personne parmi l’assemblée, elle qui adore les festivités de l’Oktoberfest en est à présent presque dégoûtée. Autour d’elle, elle ne voit plus personne, ses yeux sont braqués sur le jeune couple, sur son fils qui est en train de lui filer entre les doigts et sur cette femme blonde tellement aguicheuse qui se colle à lui.

Depuis cette fameuse première soirée, Béatrice ne fera aucun effort pour sympathiser avec la petite amie de son fils et quand elle apprend que c’est du sérieux et qu’ils projettent de se marier, elle en tombe carrément malade et sombre dans une forme de dépression.

« Je ne la sens pas, je ne l’aime pas, elle paraît intéressée, elle profite de mon idiot de fils, de sa bonté et de son bon cœur » confie-t-elle un jour à son cousin Schuller.

Si Béatrice Bowe juge aussi durement Aline Arth, c’est que son profil ne lui convient pas. La vieille dame a grandi dans un milieu catholique traditionnel où le divorce est perçu comme un ultime péché, un échec cuisant pour une femme incapable de sauvegarder son bien le plus précieux : son foyer.

Or, il se trouve que cette fille est justement divorcée, qu’elle est beaucoup plus âgée et expérimentée que son fils, qu’elle a déjà deux enfants, en somme tous les éléments qui font qu’elle ne fera pas une parfaite Madame Bowe aux yeux de Béatrice.

Fidèle à sa langue bien pendue, elle en parle ouvertement à son fils :

« Tu ne pouvais pas te choisir une fille sans antécédents familiaux, sans enfants et sans attaches ? Non, il fallait absolument que ça soit CELLE-LA ! »

Aline ou une autre, en réalité Mamie foot ne veut pas de belle-fille du tout, elle n’arrive pas à se faire à l’idée que son fils est déjà adulte, qu’il a ses propres besoins, qu’il souhaite « quitter le nid » et couper définitivement le cordon ombilical.

À mesure que la relation entre Aline et Jean commence à devenir de plus en plus étroite et sérieuse, la jeune coiffeuse commence à s’investir de plus en plus dans la vie du club de Durrenbach. Elle joue elle-même dans l’équipe féminine et se donne corps et âme dans la vie du club.

Elle va non seulement entraîner l’équipe des petits mais également s’occuper de l’entretien des vestiaires, du linge du club, de faire les courses pour la buvette, distribuer les avis, taper le courrier, régler toute la paperasse administrative, etc. Rapidement, sa présence devient quasi indispensable, rapidement elle commence à voler la vedette à « Mamie foot ».

« Aline, c’était une fonceuse, on l’entendait de loin et on lui obéissait ! » se souvient un voisin des Bowe.

Une tout autre version de la jeune femme coquette. On parle ici d’une femme au fort tempérament, caractérielle voire colérique, qui aime monopoliser et qui commence à prendre de la place, même beaucoup trop de place au sein du club. Avec Jean, son fiancé, les choses ont beaucoup changé.

Alors qu’elle avait consenti à négocier au début de leur relation, à présent elle le veut tout pour elle, pas question de le partager avec Béatrice ou même avec ses amis. Elle ne cache pas sa volonté de le couper de son entourage. Un début d’emprise. Jean se laisse faire, comme de coutume.

Pour arriver à ses fins, Aline a une très bonne tactique : assujettir son compagnon par le biais du sexe. Elle est souvent en demande, réclamant son affection et sa sensualité. Elle lui envoie souvent des SMS et des messages WhatsApp très coquins où elle expose carrément sa faim sexuelle et le désir qu’elle éprouve pour lui. Jean, complétement subjugué, tombe littéralement dans le piège.

Source : lenouveaudetective

Il commence à délaisser sa mère et ses amis avec lesquels il devient froid et distant. À présent, son monde tourne autour d’Aline et du chantage sexuel avec lequel elle l’enchaîne à elle.

Depuis le premier jour où elle l’a vu à la fête de la bière, Béatrice Bowe a du mal à « digérer » cette femme. À mesure que le temps passe, sa haine envers elle ne fait que croître davantage. D’ailleurs, elle ne l’appelle même pas Aline mais die andere qui signifie, en dialecte alsacien, « l’autre ».

À partir de ce moment, c’est la guerre déclarée entre Béatrice Bowe et Aline Arth, non pas la petite rivalité classique belle-mère contre belle-fille mais un vrai ressentiment réciproque fait de haine et de mépris. Jean qui se retrouve au milieu des deux rivales ne sait plus dans quel camp se ranger pour ne blesser ni l’une ni l’autre.

Mais cette tension croissante n’est pas de bon augure, c’en est arrivé au point où si l’autre doit exister, l’autre doit impérativement disparaître.

Lors de l’autopsie du corps de Béatrice, un indice troublant alerte les médecins légistes : ses doigts et ses bras montrent des traces de griffures, des traces de coups, preuve que « Mamie foot » s’est battue jusqu’à son dernier souffle contre son assaillant.

Une griffure suspecte d’environ dix centimètres, aperçue sur l’avant-bras d’Aline Arth, soulève bien des questions. Interrogée, la coiffeuse raconte les circonstances dans lesquelles a été faite cette blessure :

« C’est Béatrice qui m’a griffée, mais c’était involontaire de sa part. Quand j’étais chez elle, le jour où ces romanichels traînaient dans les parages, elle a ouvert la porte pour les éloigner, le ton a monté, elle m’a alors agrippé le bras très fort, elle avait peur et c’est comme ça qu’elle m’a fait cette griffure… »

Euh, oui.

Le récit d’Aline Arth manque de crédibilité et pour cause, tous ceux qui connaissent Béatrice Bowe sont d’accord pour dire qu’elle n’était pas le genre à paniquer. Malgré sa petite stature, elle n’avait peur de personne et d’aucune situation, quel que soit son degré de dangerosité.

L’alibi du couple de gitans est donc éliminé par les enquêteurs qui commencent à présent à surveiller de plus près Aline Arth.

Comme pour se racheter, cette dernière commence à parler de cette histoire de griffure autour d’elle, tout le monde y a droit : les voisins, les amis de Jean, les proches, ses clientes du salon de coiffure, elle ressent le besoin constant d’en parler d’une voix désintéressée, comme pour essayer de rallier à sa cause le maximum de monde possible. Mais cette façon de faire, loin de la discréditer, provoque l’effet inverse et ne fait que renforcer les soupçons sur elle.

Et puis, il y a d’autres éléments qui font mouche.

Grâce à l’alarme incendie, les enquêteurs savent que le meurtrier s’est rendu deux fois au domicile de la victime, une première fois à 8 h 30 pour la tuer et une deuxième fois pour mettre le feu à la maison vers 13 h. Deux fois, cela fait beaucoup ! Or, il se trouve qu’Aline Arth était justement dans les parages au moment où le crime a eu lieu.

Elle tente de s’expliquer : je suis allée vérifier si les portes des vestiaires du club étaient correctement fermées.

Pas très convaincant comme explication.

L’étau judiciaire se resserre sur Aline Arth. Le parquet de Strasbourg ne croit pas aux coïncidences qu’elle relate, son témoignage présente d’ailleurs beaucoup d’irrégularités et cette fameuse griffure accidentelle est tout sauf réaliste.

Un autre indice vient l’enfoncer davantage : le numéro d’immatriculation de la caravane du couple de gitans venu, selon elle, pour voler Béatrice est un faux. En effectuant des recherches dans ce sens, les gendarmes découvrent que le numéro existe bel et bien sauf que son propriétaire est un homme habitant dans les Pyrénées-Atlantiques et qu’il n’a jamais mis les pieds en Alsace.

Aline intrigue de plus en plus la police. Sa présence chez Béatrice bien avant sa mort devient suspecte. Appelée une seconde fois à la gendarmerie, elle y subit un examen médico-légal de la griffure présente sur son avant-bras avant d’être mise en détention provisoire.

Prise au piège de ses propres aveux contradictoires, Aline Arth clame son innocence.

À Durrenbach, l’annonce de sa mise en détention provoque un choc terrible. Pour la famille de Béatrice et le fils de cette dernière, c’est tout simplement le ciel qui leur tombe sur la tête.

Présentée à un psychiatre judiciaire, Aline Arth est décrite comme étant une femme tout à fait normale et équilibrée. Toutefois, l’expert ne nie pas le fait que des sentiments d’une extrême violence ont pu intervenir au moment du crime, le cumul de tous ces mois de tension et de ressentiment a peut-être fini par exploser, Aline ayant certainement agi comme une bombe à retardement.

Toutefois, il manque le mobile, la goutte qui a fait déborder le vase, ce qui a déterminé son passage à l’acte, celui qui a poussé Aline Arth à agir comme le monstre sanguinaire qu’elle est devenue. Et ce mobile, les enquêteurs trouvent son explication dans les deux mois précédents le crime, soit en janvier 2017, pendant la période des traditionnelles vacances d’hiver.

Comme chaque année, Jean Bowe et sa mère avaient l’habitude de prendre une semaine de vacances dans une station de ski autrichienne mais cette année, il y a un petit changement dans le programme, Aline et ses deux enfants veulent les accompagner. Mamie Foot a déjà pris sa décision : c’est NON ! Hors de question que die andere (le surnom d’Aline) les accompagne avec ses garnements !

Blessée dans son orgueil, Aline Arth persiste pourtant dans son projet de passer ses vacances avec son amoureux. Elle fait alors une proposition : elle accepte de payer généreusement la part de Béatrice, de lui offrir son congé en quelque sorte. Les choses se tassent, Mamie Foot se calme. Pas pour très longtemps.

Arrivés à destination, Aline et ses enfants d’un côté, Jean et sa mère de l’autre, ils découvrent l’appartement qu’ils vont devoir partager durant la semaine de ski. Sans aucune considération pour Aline, Béatrice demande que son fils dorme dans la même chambre qu’elle, ce qui a le don d’exaspérer au plus haut point cette dernière qui pose alors un ultimatum à son compagnon : si tu fais cela, je te quitte pour de bon. Il n’a d’autre choix que d’acquiescer.

À cause de cet incident, les vacances se passent sous haute tension où les deux femmes ne s’adressent pas la parole une seule fois durant tout le séjour.

À leur retour à Durrenbach, Béatrice Bowe prend son fils à part et lui ordonne de quitter Aline, c’est clairement le « c’est elle ou moi ». Fidèle à son tempérament flegmatique, incapable de se fixer ou de prendre une décision, Jean continue à osciller entre les volontés de sa mère et celles plus pressantes de sa fiancée.

Aline est rancunière, Béatrice aussi. Jean, dont elles se disputaient l’affection jusqu’à maintenant, passe au second plan. À présent, c’est qui fera tomber et plier l’autre, juste pour le plaisir de la voir à terre, juste pour le plaisir de savourer la victoire.

Pourtant Aline consent à faire une ultime concession. Jusqu’ici, elle a toujours senti la haine qu’éprouve Béatrice pour elle mais elle veut entendre de sa propre bouche les raisons de cette détestation.

C’est alors qu’elle prend la décision de lui rendre visite en compagnie de Jean le 3 avril 2017. La jeune femme cherche à avoir une explication claire sur le sujet.

Pourtant, une fois chez Béatrice, le ton monte rapidement, les mots tus pendant des mois sortent avec une rare violence. Quand Aline, très remontée, pose la question fatidique à Béatrice : « Mais enfin, qu’est-ce que tu me reproches ? », Béatrice répond avec mépris : « Tu veux savoir une chose ? Tu n’es rien, absolument rien pour moi, je ne t’accepterai jamais dans ma famille en tant que belle-fille, je n’accepterai jamais tes enfants, à présent ouste, sors de chez moi ! »

Aline quitte la maison en claquant la porte pour retourner dans son salon de coiffure. Pendant toute l’après-midi, sa colère ne s’apaise pas ; elle sait que, tôt ou tard, Béatrice Bowe finira par récupérer son fiston, elle sait aussi que Jean n’a pas assez de tempérament pour prendre une décision. D’ailleurs il n’a même pas bougé de sa place quand elle a quitté la maison en larmes. Décidément, c’est bien elle la perdante, elle avait tant espéré de cette relation mais c’est un véritable fiasco, encore pire que son premier mariage.

Aline Arth est au bout du rouleau, elle ressent un vide terrible, sa vie n’a été qu’une collection d’échecs, côté financier c’est la catastrophe aussi et le côté amoureux sur lequel elle fondait encore quelques espoirs commence lui aussi à s’effriter.

Les mots incisifs et volontairement méchants de Béatrice lui résonnent encore dans les oreilles, elle sent la rage monter en elle, une rage de détruire, de faire du mal, de se venger.

Les choses auraient donc basculé après ce fatidique 3 avril 2017. Trois jours plus tard, Aline Arth tue celle qui constituait un obstacle à son bonheur. Selon les experts psychiatriques, le fait qu’elle lui ait littéralement arraché le visage voulait dire qu’elle la dépersonnifiait symboliquement, comme pour effacer à jamais ses traits de sa mémoire.

L’enquête sur le meurtre de Béatrice Bowe dure trois ans, trois ans durant lesquels Aline Arth, principale suspecte, reste en détention provisoire. Elle plaide son innocence lors de son premier auditoire, ses avocats l’encourage d’ailleurs dans son sens, forts du fait qu’à part la griffure sur l’avant-bras, il n’y a d’autres preuves tangibles en mesure de l’incriminer.

Le 29 juin 2020, la principale accusée comparaît devant la cour d’assises du Bas-Rhin. Dès le début de la séance, ses avocats donnent le ton : leur cliente est innocente. Dans la maison de la victime, les enquêteurs n’ont trouvé aucune trace ADN appartenant à Aline Arth et vice versa. Si tout porte à croire qu’elle a bien arraché le visage de sa belle-mère, il y aurait bien eu des traces de sang sur elle, mais des gens l’ayant croisée ce jour-là disent qu’elle n’a pas changé de vêtements.

Le contenu de son armoire passé au luminol ne fait état d’aucune trace de sang appartenant à la victime.

Tout, dans cette affaire, donne l’impression que beaucoup d’éléments susceptibles d’asseoir la culpabilité de la coiffeuse viennent à manquer : personne ne l’a vu sortir de la maison de Béatrice Bowe ce jour-là, aucune trace ADN, aucune vidéo ni traçage téléphonique, des éléments qui d’habitude font lourdement pencher la balance dans les affaires criminelles.

Assise dans le box des accusés, le visage tendu et les cheveux longs, Aline Arth a du mal à cacher son chagrin et son anxiété. Silencieuse et le regard dur, elle ne fait rien pour entrer dans les faveurs des membres du jury qui, eux, ont d’ores et déjà pris leur décision : la griffure sur l’avant-bras d’Aline et sa présence sur les lieux du crime ont suffi pour l’incriminer.

À l’issue des délibérations, l’ancienne coiffeuse et mère de deux enfants est finalement condamnée à dix-huit ans de réclusion criminelle, l’avocat de la partie civile avait requis initialement la réclusion criminelle à perpétuité.

Depuis sa condamnation survenue le 1er juillet 2020, Aline Arth a fait appel de la décision de justice, elle persiste à dire qu’elle est innocente, que ce n’est pas elle qui a tué Madame Bowe. Ses avocats craignent qu’une peine encore plus lourde ne l’attende à l’issue du procès en appel, mais Aline Arth souhaite quand même tenter sa dernière chance.

À Durrenbach où la plupart des habitants sont convaincus de sa culpabilité, beaucoup expriment leur soulagement qu’elle n’ait pas été acquittée.

Une maman trop accaparante et possessive, un enfant « Tanguy » accroché à ses jupons et une petite amie en guise d’intruse, l’affaire Aline Arth est le symbole même du drame provoqué par un toxique ménage à trois qui n’aurait jamais dû se produire. Le dialogue de sourds qui a persisté entre les trois protagonistes a fini par déclencher les haines les plus viscérales et a aboutir au tragique épilogue final.

Le 6 avril 2017 à Durrenbach, petite commune proche de Strasbourg, un drame horrifiant secoue la tranquillité ambiante. Béatrice Bowe, une retraitée de 60 ans, est retrouvée dans sa maison, lardée de trente-six coups de couteau et le visage arraché. Qui pouvait en vouloir à celle que tout le monde surnommait si affectueusement « Mamie foot » ?!

 

Les sources :


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Lee Choon-jae, celui qui inspira Memories of Murder

Lee Choon-jae, celui qui inspira Memories of Murder

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Entre le 15 septembre 1986 et le 3 avril 1991, Hwaseong, petite localité rurale de la province de Gyeonggi, connaît l’un des épisodes les plus noirs et effrayants de meurtres en série comme jamais la Corée du Sud n’en avait connu jusqu’ici.

Au total, pas moins d’une dizaine de victimes vont être dénombrées, toutes de sexe féminin, âgées entre 13 et 70 ans et portant au moins un vêtement rouge. Pour la police locale, c’est une véritable course contre la montre qui s’engage pour pister le tueur. Mais par où commencer et comment procéder à une époque où ni le traçage téléphonique ni l’exploitation des données ADN n’existe encore !?

Et puis arrive une arrestation : un dénommé Yoon Seong-Yeo est inculpé en 1988. Aux yeux des enquêteurs et de la justice, pas de doute, c’est lui le coupable !

Mais alors que la bataille semble être gagnée du côté des autorités, les meurtres, eux, vont continuer en suivant le même cheminement que les premiers, générant davantage de frayeur et de psychose. Pour la police, c’est le début du cauchemar, un cauchemar qui va s’inscrire dans la durée, pendant près de trente ans. Parviendront-ils à démasquer le vrai meurtrier ?

Je vous invite à visiter ou revisiter avec moi cette affaire digne des plus noirs polars dans cette Corée du Sud des années quatre-vingts, encore tiraillée par son passé mouvementé et sa course effrénée vers le développement.

Nous sommes à Hwaseong, petite localité du sud de Séoul pendant l’été 1986.

Si la métropole peut se targuer aujourd’hui d’avoir ses propres gratte-ciels, son réseau de transport rutilant et ses nombreuses entreprises, Hwaseong est de son côté l’archétype même de la petite ville périphérique où il ne se passe jamais rien.

D’ailleurs, on se croirait presque à la campagne à la vue de ces vastes rizières verdoyantes et gorgées d’eau. Un panorama rapidement gâché dès qu’on aperçoit les obscures barres d’immeubles

En somme, l’endroit, bien que n’étant pas visuellement très attrayant, reste un lieu tranquille où tout le monde connaît tout le monde, où l’on se dit bonjour chaque matin et où les voisins vont boire un coup ensemble lors des longues soirées d’été. Au début des années quatre-vingts, environ 226 000 personnes vivent dans cette région du sud de la capitale, se partageant des deux-pièces au confort spartiate, dans lesquels cohabitent jusqu’à trois générations suivant cette tradition ancestrale héritée de la campagne.

Du reste, Hwaseong comprend de nombreux autres villages où la culture la plus étendue est celle du riz. Riziculteurs ou ouvriers sont les métiers exercés par la plupart des habitants de ce secteur, souvent sans instruction et ne connaissant uniquement que le travail de la terre.

Source : locationscout

Pourtant, personne ne se plaint, les pères de famille sont bien trop contents de ramener une paye régulière à la maison et les ménagères sont ravies d’avoir toujours quelque chose pour nourrir leur famille au quotidien.

Malgré la pauvreté évidente de la population, aucun acte de violence ou de délinquance n’a jamais été déploré, et ce, malgré les ruelles obscures et le manque d’éclairage qui se manifeste dès la tombée de la nuit. La carence évidente en matière de réverbères est d’ailleurs l’un des soucis majeurs de Hwaseong. Le gouverneur fait des promesses mais rien ne bouge et la population se résigne, fidèle à sa vieille habitude.

Il est environ 14 h ce 15 septembre 1986 quand Park, un riziculteur du coin, s’en va préparer les parcelles et procéder à leur ensemencement. Le soleil est dressé haut dans le ciel, répandant cette chaleur étouffante et humide caractéristique de cette partie de l’Asie où l’hiver rappelle celui de la Sibérie et l’été celui du désert.

Coiffé de son large chapeau de paille qui le protège des redoutables rayons, Park jette un regard alentour sur les plateaux de rizières irriguées d’eau. Ici, le processus depuis la semence jusqu’à la moisson se passe de manière traditionnelle, c’est-à-dire

comme il y a cinquante ans, manuellement et à grand renfort de charrues tirées par des bœufs.

Park se pose un moment pour admirer tout le travail abattu jusqu’ici pendant toute la saison estivale sans aucun moment de répit. Du dos de sa main, il écrase un moustique venu se coller directement sur son nez. Les moustiques sont d’ailleurs le fléau de ces rizières, ils sont omniprésents et, en toute saison, attirés par l’humidité des lieux et les vapeurs macérées qui émanent de la terre.

En se penchant pour sortir ses outils, Park aperçoit soudain quelque chose en contrebas, quelque chose qui ressemble étrangement à un… pied !

Le paysan se frotte les yeux, craignant d’avoir mal vu alors il s’approche, traînant ses pieds chaussés de bottes en plastique dans la mare d’amidon, le cœur battant la chamade, redoutant le spectacle qui l’attend. Au milieu des jeunes pousses de riz flotte le corps d’une femme trapue, un corps décharné de femme âgée aux jambes arquées vêtue seulement d’un pantalon. L’agriculteur tend une main tremblante pour essayer de la remuer. Elle ne bouge pas. Elle est morte.

— Au secours ! À l’aide ! Allez chercher de l’aide !

Il faut moins d’une heure pour que la nouvelle fasse le tour du village. Un cadavre dans une rizière, un cadavre de femme non identifiée, à moitié nu et étranglé avec une chaussette. Tout porte à croire qu’elle a été assassinée : son cou, gonflé et bleu, porte les traces du nœud serré qui l’a étouffée.

Les autorités locales sont rapidement avisées. Deux policiers arrivent pour effectuer les premiers constats. Ils posent des questions au riziculteur encore en état de choc, entouré par les autres habitants, intimidés par la présence des uniformes et incapables d’articuler la moindre phrase.

Dans la foulée, une ambulance arrive pour acheminer le cadavre jusqu’à l’hôpital de la province en vue d’une autopsie.

— Mais c’est Lee Wan-im ! S’écrie une femme qui a réussi à entrevoir le visage de la défunte avant d’être violemment repoussée par les patrouilles.

— Dégagez-moi ces gens de là ! Retournez à vos besognes ! Tonne l’adjudant en chef de la police.

Lee Wan-im était une habitante de Hwaseong, une retraitée de soixante et onze ans. Certains la connaissaient de vue, d’autres plus intimement. Elle passait ses journées à cultiver son potager et revendait ses légumes sur l’un des marchés populaires de Gyeonggi. Lee Wan-im passait beaucoup de temps chez sa fille qui habite Séoul et ne rentrait chez elle qu’à la fin de la semaine. Mais qui pouvait en vouloir à cette femme d’âge vénérable, quasiment une aïeule, pour lui infliger une telle fin ?!

Les légistes, une fois le corps examiné, déclarent que la victime a été violée et battue avant d’être étranglée à l’aide d’une chaussette puis jetée dans la rizière. Elle a probablement été assassinée quatre jours auparavant, compte tenu de l’état de décomposition avancée dans lequel elle a été découverte par le riziculteur.

Suite à cette annonce, la police décide de perquisitionner les lieux dans l’espoir de trouver un indice. Pendant plus d’une semaine, les recherches quotidiennes tiennent en alerte l’ensemble de la localité. Chaque jour, les habitants affluent en foule pour observer de loin le travail des enquêteurs, des enquêteurs aux méthodes archaïques du reste. Il est vrai que c’est la toute première fois qu’ils sont amenés à mener un travail d’investigation de cette importance, beaucoup ne sont pas habitués et ignorent pas où commencer.

Au bout de dix jours, sans aucun nouvel élément à l’appui, la police locale, dépassée par les événements, finit par déclarer forfait et abandonne les recherches, au grand dam de la fille de la victime qui s’arrache les cheveux.

La justice classe l’affaire sans suite.

Et puis, comme il est d’usage dans ce genre de situation, la vie quotidienne finit par reprendre son cours ordinaire une fois les policiers repartis. Park et les autres agriculteurs reprennent le chemin des rizières et tout se calme pendant un moment.

Pendant un moment seulement.

Dans la soirée du 20 octobre 1986, Park Hyun-sook, une jeune ouvrière de vingt-cinq ans, prend toute seule le bus de retour pour rentrer chez elle. Assise au fond du véhicule, elle feuillette un magazine de mode qu’elle vient de sortir de son sac. Ses yeux s’attardent longtemps sur une paire de bottes en cuir à talons aiguilles.

Le prix certes est loin de correspondre à ses modestes revenus mais si elle parvient à faire des économies, disons dans un mois, elle pourra se les procurer. Park Hyun-sook se met à sourire toute seule, s’imaginant déjà avec ses nouvelles chaussures aux pieds.

Elle descend. Il est 21 h, la station est déserte, la rue obscure, seule la lumière blafarde d’un lampadaire permet d’y voir un peu clair. Quand est-ce que ce village pourra enfin bénéficier d’un éclairage digne de ce nom ?!

Hyun-sook range le magazine dans son sac et hâte le pas. Son immeuble est encore à deux kilomètres de marche. Pour arriver plus rapidement, elle décide d’emprunter un raccourci en longeant un chemin forestier qu’elle connaît comme sa poche depuis toute petite.

Mais avant cela, elle doit traverser une canalisation d’eau géante dont les travaux ont commencé il y a une vingtaine d’années avant d’être suspendus, faute de financement gouvernemental. De ce projet avorté, reste cette énorme bouche d’égoût humide, sombre, rebutante et suffisamment large pour qu’une dizaine de personnes s’y introduisent en même temps ; elle sert désormais de passage souterrain.

Hyun-sook se rappelle comment, durant son enfance, avec ses petites camarades, elles se lançaient le défi de rester à l’intérieur le plus longtemps possible. Généralement, elles finissaient par fuir en courant au bout de cinq minutes.

Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé. La jeune femme, redoutant de tomber sur un rat, fonce tête baissée et presque en courant dans le tunnel. Une fois dehors, libérée, elle respire un bon coup et reprend un rythme de marche normale.

Ça y est, elle n’est plus très loin, plus que quelques mètres la séparent à présent de son habitation. Alors qu’elle ouvre son sac pour sortir ses clés, la jeune femme sent qu’une main vient de se refermer sur sa bouche tandis qu’une autre lui inflige un violent coup de poing dans les côtes. Hyun-sook se cabre de douleur, elle essaye de crier, se débat comme une folle, tente de se dégager de l’emprise de son agresseur dont elle ne parvient pas à voir le visage, mais la poigne est ferme, puissante et impitoyable. Un autre coup sur le crâne et elle perd connaissance. Son corps est traîné au fond d’un bosquet.

Trois jours plus tard, la macabre découverte du corps de Park Hyun-sook plongé dans un canal déclenche une nouvelle fois la frayeur. Le souvenir du corps gonflé de la grand-mère de 71 ans, flottant dans la rizière, est encore récent.

Tout comme la précédente victime, Park Hyun-sook est retrouvé à moitié nue et en état de décomposition avancée. Elle a été étranglée avec la culotte qu’elle portait. L’autopsie démontre que, tout comme Lee Wan-im, la jeune ouvrière a subi des sévices sexuels violents.

La police locale de Gyeonggi qui pensait en avoir déjà fini avec cette affaire reprend le cours de l’enquête. Les forces de l’ordre ratissent les lieux de la découverte du corps et constatent cette fois encore que l’assassin n’a laissé aucun indice derrière lui, pas un bout de vêtement, pas une mèche de cheveux, rien qui pourrait les mener sur un début de piste sérieuse.

Pendant ce temps, la psychose, elle, commence à prendre du terrain et à se propager. Elle sème le doute et la frayeur chez celles qui, comme Hyun-sook, rentrent tard de leur travail à l’usine le soir. Comment vont-elles faire à présent pour se déplacer sans craindre pour leur vie, sachant qu’à cette époque, peu de ménages possèdent des voitures et encore moins des familles d’ouvriers ?!

Pour calmer les esprits échauffés, la police décide de placer des patrouilles à l’entrée et à la sortie de la localité. L’initiative permet ainsi à toutes celles qui doivent rentrer à pied le soir de se sentir plus au moins protégées.

Mais cela ne dure pas.

Car deux mois après ces premiers événements, une troisième victime vient s’ajouter aux précédentes. Son nom est Kwon Jung-bon, âgée de vingt-quatre ans, femme au foyer de son état et disparue non loin de sa maison en allant faire quelques emplettes.

Non, il ne peut plus s’agir de coïncidence ! Quelqu’un est forcément derrière tout ceci ! Les choses commencent à ressembler à une hécatombe, à prendre des allures de massacre en série.

Le choc, après l’annonce de la découverte du dernier cadavre dans le même périmètre où le corps de Hyun-sook a été retrouvé, commence à persuader la population qu’il s’agit là des faits d’un prédateur sexuel dangereux, un maniaque qui connaît certainement l’emploi du temps des victimes, qui observe leurs faits et gestes longtemps avant de passer à l’acte afin d’être sûr de tomber sur elles « au moment opportun ».

Depuis le premier meurtre survenu en septembre 1986, la police locale comprend à présent que les trois meurtres ne peuvent être que l’œuvre d’une seule et même personne.

De cette police locale justement, parlons-en. Elle est à des années-lumière des méthodes américaines généralisées chez les enquêteurs de Séoul, formés pour la plupart aux États-Unis ou ayant fait au moins un stage là-bas.

Les policiers de Gyeonggi sont l’archétype même des justiciers de province, rarement sollicités, et dont le plus clair du travail se résume à coller des amendes aux tavernes qui vendent de l’alcool de riz sans licence ou à disperser les ivrognes à la sortie. En somme, une police gentillette qui connaît chaque habitant et l’interpelle par son nom, et qui à présent se trouve face à un problème beaucoup trop grand pour ses capacités.

Il est bon de rappeler aussi qu’à cette époque, les caméras de surveillance ne sont pas légion, les téléphones portables n’existent pas encore et les traces d’ADN ne sont pas encore exploitées, rendant la tâche longue et éprouvante.

De ce fait, rapidement dépassée par les événements et par le dernier meurtre en date, la police de Gyeonggi décide de faire appel à des enquêteurs d’une ville voisine en renfort. Dans tout le pays, ceux qu’on appelle désormais « Les meurtres de Hwaseong » commencent à connaître une notoriété nationale.

À Séoul même, l’affaire fait la une de tous les quotidiens pendant plusieurs semaines, et le terme « serial killer », encore inconnu en Corée du Sud, commence à être employé pour la toute première fois. Il renforce cette image de tueur solitaire et itinérant comme le pays n’en a jamais connu de pareil jusqu’à présent.

Pendant ce temps dans la province de Gyeonggi, la peur atteint des sommets. De Songtan en passant par Pyeongtaek et Hwaseong, plus aucune femme n’ose s’aventurer dehors à la nuit tombée.

Pour rassurer la gent féminine, les hommes commencent eux-mêmes à patrouiller à la tombée de la nuit, armés de bâtons et de gourdins de fortune, se divisant en petits groupes pour monter la garde depuis que les patrouilles de police ont battu en retraite. Du côté des femmes, toute sortie jugée « inutile » est remise au lendemain en plein jour afin d’éviter toute rencontre fatale. Celles qui sont mariées se font raccompagner par leur mari venu les attendre à la sortie de l’usine, celles encore célibataires se font raccompagner par leurs frères ou leurs voisins.

« À cette époque, il n’y avait pas d’éclairage public et il faisait très sombre dans les rues » raconte une ancienne résidente de Hwaseong.

« Je travaillais à l’usine et je rentrais le soir. Quand je croisais un homme, j’étais morte de frayeur. On m’a conseillé de ne pas porter de vêtements rouges. » raconte une autre.

Les fameux vêtements rouges !

Oui car durant toute l’enquête préliminaire, un point en commun a été partagé par les victimes : elles portaient toutes les trois une pièce de vêtement d’étoffe rouge, un pull, une jupe, un manteau…

L’enquête va se focaliser encore davantage sur cet élément quand le meurtrier de l’ombre frappe pour la quatrième fois le 21 décembre 1986, faisant cette fois-ci pour victime la jeune Lee Kye-sook dont le corps est retrouvé en bordure d’une rizière dans un état épouvantable : elle a été violée à l’aide d’un parapluie, avant d’être étranglée avec une ceinture. Du reste, tout son corps présente des ecchymoses et ses ongles cassés démontrent qu’elle s’est longtemps battue avec son agresseur avant de succomber à son emprise.

Les enquêteurs trouvent sur son visage de profondes lésions mais également des traces de sperme dans ses parties génitales. Un premier prélèvement génétique est effectué. La Corée du Sud ne disposant pas encore de laboratoires spécialisés pour effectuer l’analyse de la trace génétique, l’échantillon de sperme est envoyé au Japon mais les résultats ne donnent rien. Cette ultime preuve finie par être abandonnée.

Les massacres vont se poursuivre durant l’année suivante, souvent espacés de deux ou trois mois. C’est dans cette conjoncture que le corps de Hong Jin-young, une lycéenne de quinze ans, est découvert encore une fois au fond d’une rizière le 11 janvier 1987. Comme les précédentes victimes, elle est retrouvée les mains jointes, étranglée avec un bas et agressée sexuellement. Comme les autres elle portait un vêtement rouge, un blaser en laine tricoté que sa mère n’a eu aucun mal à identifier puisque c’est elle qui le lui avait confectionné.

Cela ne fait que renforcer la rumeur locale qui plaide désormais pour un prédateur sexuel, incapable de freiner ses pulsions, faisant peu cas de l’âge variable de ses victimes. Un fétichiste attiré par la couleur rouge, probablement pour son côté « sanguinaire », mais c’est également un tueur peu ou pas vraiment organisé, souvent sans « matériel » sous la main puisqu’il étouffe ses victimes avec leurs propres effets. Reste à savoir à présent s’ils sont un, deux ou plusieurs.

Jusqu’à maintenant, tous les crimes ont été perpétrés dans un rayon de six kilomètres. La police se sépare par groupe de deux, multipliant les bourdes et les tentatives pour parvenir à piéger le redoutable prédateur. Entre la police de Gyeonggy et celle venue en renfort pour la dépanner, c’est la guerre déclarée, l’une ne croyant qu’à l’enquête classique et linéaire, l’autre privilégiant les nouvelles méthodes employées à Séoul.

Certaines policières, convaincues par la théorie des vêtements rouges susceptibles d’attirer le meurtrier, se mettent à porter du rouge dans l’espoir qu’il tombe dans leurs filets mais rien ne se passe.

Un sixième homicide se produit en mai 1987, au nez et à la barbe des policiers, faisant pour victime une ménagère d’une trentaine d’années, Park Eun-joo, dont le corps est retrouvé sur une colline à la sortie du village, elle aussi a été étranglée et violée. La dernière personne à l’avoir vue est son mari alors qu’ils se sont quittés à la station d’autobus par une journée pluvieuse. Park Eun-joo, ayant oublié son parapluie à la maison, est repartie le chercher et c’est chemin faisant qu’elle est tombée nez à nez avec son meurtrier.

L’affaire commence désormais à prendre des proportions bien trop sérieuses et dangereuses pour rester cantonnée au niveau de la province. Le gouvernement sud-coréen ordonne alors la création d’un escadron de police spécialement dédié à la traque du tueur de l’ombre, une unité constituée de deux millions d’hommes, une première dans le pays.

L’idée est de remuer ciel et terre pour le retrouver, quitte à y consacrer les dix prochaines années. On ne lésine pas non plus sur les moyens : armes directement acquises aux États-Unis, gilets pare-balles dernier cri, brigade canine à peine sortie des chenils de la police judiciaire et tout un arsenal de voitures tous terrains sont déployés.

Dans la foulée, des dénonciations commencent à pleuvoir de supposées victimes échappées par miracle aux griffes du tueur. Certaines le décrivent comme bedonnant et chauve, d’autres avec le nez proéminent et les cheveux fins, d’autres encore affirment qu’il portait des lunettes ou une cagoule… Des portraits robots sont réalisés en se basant sur ces indications mais les résultats sont approximatifs ou ne correspondent pas du tout.

Lors de ce déploiement de force, on recense pas moins de 21 280 suspects interrogés et 570 échantillons d’ADN prélevés. Cependant, malgré tout ce travail titanesque, les résultats tardent à venir et le tueur, lui, continue toujours à courir en toute impunité faisant à l’occasion une septième victime le 8 septembre 1987. C’est celle de trop, celle qui réduit en fumée tout le travail effectué par les enquêteurs et le nouvel escadron spécial.

Cette septième victime, Ahn Gi-Soon, quadragénaire et femme au foyer, avait disparu en descendant dans la station de bus de Paltan-Myeon, toujours dans la région de Hwaseong. Elle est retrouvée bâillonnée, étranglée et violée, comme les autres. Du sperme, des traces de sang et des cheveux sont prélevés mais ces deux preuves après analyses ne correspondent à aucune trace génétique de la liste à rallonge des suspects. Reste la preuve capillaire qui, de son côté, a été envoyée dans un autre laboratoire pour expertise. Mais là non plus, aucun résultat probant.

Résulte alors un grand sentiment d’impuissance et de frustration parmi toutes les forces de l’ordre. Comment arrive-t-il toujours à leur échapper ? Comment se fait-il que, malgré tous leurs efforts, ils ne soient pas encore parvenus à le coffrer ?

Fin septembre 1987, alors que l’enquête sur le meurtre de Ahn Gi-soon est toujours en cours, un premier témoignage vient défrayer la chronique, un témoignage capital d’un certain Kang, chauffeur de bus de son état, qui dit avoir aperçu un homme qu’il n’a jamais vu auparavant, debout devant la station de bus la nuit où Ahn Gi-Soon a été assassinée.

Le chauffeur de bus dresse un portrait saisissant : un individu menu, vêtu d’une veste noire et d’un pantalon en toile grise, avec des cheveux coiffés en brosse, un nez pointu et une carrure svelte, il serait âgé entre vingt et vingt-cinq ans. Lorsque Kang a arrêté son bus devant la station, l’homme est même monté pour lui réclamer une cigarette avant de redescendre la fumer, après quoi il a disparu, comme volatilisé.

Suivant ces nouvelles descriptions, un énième portait robot est réalisé aboutissant à quelque chose d’à peu près ressemblant. Mais les recherches dans ce sens ne donnent encore rien.

La vie à Hwaseong n’est plus la même depuis le début des meurtres inexpliqués et certains habitants songent déjà à vendre leurs logements pour aller s’établir ailleurs afin de fuir le climat de terreur qui règne désormais dans toute la contrée.

Chaque femme, peu importe son âge, redoute à présent d’être la prochaine sur la liste du tueur. Les vêtements rouges du reste ont été éliminés de toutes les garde-robes. Il faut absolument rester discrètes, dans l’espoir de ne pas trop attirer ainsi l’attention de l’abominable assassin.

Ce que les habitants de Hwaseong ne savent pas encore, c’est que le meurtrier ne se contente plus de suivre ses victimes dans les chemins de traverse et les stations de bus.

En automne 1988, soit deux ans après le premier meurtre, Park Sang-hee, une jeune collégienne de quatorze ans, rentre chez elle après les cours. La soirée se passe le plus normalement du monde, la jeune fille dîne avec sa mère et sa grand-mère avant d’aller prendre une douche et se coucher.

Le lendemain matin, son corps sans vie, mutilé et étranglé, est retrouvé par sa mère. La police ne tarde pas à remarquer que le procédé utilisé par le tueur cette fois-ci est complétement différent des crimes précédents, ce qui l’amène à conclure qu’il ne peut s’agir là que d’un simple imitateur, un amateur fanatique du vrai tueur. Sinon pourquoi aurait-il décidé de changer aussi subitement de procédé ?

Après le meurtre de la jeune Park Sang-hee, la police commence à enquêter auprès du voisinage immédiat de sa famille. Ses soupçons ne tardent d’ailleurs pas à peser sur un certain Yoon Seong-Yeo.

Source : twitter

Yoon Seong-Yeo, âgé de vingt-deux ans, travaille dans un atelier de transformation de cuir dans la province de Chuncheong. Ses collègues le décrivent comme un jeune homme timide et peu ouvert. Au moment des faits, Yoon est encore célibataire, il n’a jamais connu de femme, car bien trop complexé par sa polio qui l’a rendu boiteux depuis son enfance.

Orphelin, sans grande instruction, Yoon Seong-Yeo a commencé son parcours professionnel à seize ans en tant que manœuvre dans une ferme, il avait alors pour ambition de devenir technicien spécialisé mais n’a jamais pu réaliser ce rêve.

Pour la police, c’est le candidat idéal. Tous le soupçonnent de s’être introduit en douce dans la chambre de Park Sang-hee pendant la nuit pour la contraindre à avoir des relations sexuelles avec lui, mais Yoon assure qu’il n’aurait jamais osé l’approcher physiquement, encore moins la tuer :

« Je n’ai jamais essayé de parler aux filles ni réussi à nouer une quelconque relation avec elles, je me disais : quelle femme voudrait d’un handicapé comme moi ? »

Il est finalement arrêté le 27 juillet 1989 alors qu’il est chez lui en train de dîner. Quand Yoon, complétement interloqué, demande aux policiers ce qu’ils font là, ces derniers répondent : « Cela ne prendra pas longtemps ! »

Au poste de police, Yoon est interrogé pendant trois jours d’affilée, trois jours d’interrogatoires serrés et musclés, où les coups pleuvent sur lui. Au terme du quatrième jour, les policiers obtiennent finalement de lui un aveu.

Battu par les policiers, affaibli par le manque de sommeil, Yoon relate le déroulement de la soirée qui a précédé le meurtre de la jeune femme :

« Je suis sorti me promener après le dîner pour prendre l’air, j’ai fumé une cigarette en marchant, je devais à chaque fois m’arrêter pour reposer ma jambe estropiée, puis j’ai encore parcouru quelques mètres quand j’ai aperçu une lumière dans la pièce d’une maison… Je ne sais pas ce qui m’a pris à cet instant, j’ai eu une comme une pulsion sexuelle soudaine, une envie de viol. Une petite voix intérieure me dictait ce qu’il fallait faire : m’introduire à l’intérieur de cette chambre, immobiliser cette fille et l’agresser contre son gré. Cela m’excitait à tel point que j’en tremblais… Et c’est ce que j’ai fait… »

Après avoir étranglé la jeune fille, Yoon a emporté ses vêtements qu’il a brûlés avant de rentrer chez lui pour dormir. Le lendemain, il s’est rendu à son travail comme tous les jours.

Pour le viol et le meurtre de la collégienne, la justice condamne Yoon Seong-Yeo à la réclusion criminelle à perpétuité. Pour les policiers et les enquêteurs, le meurtrier a eu recours à ce qu’on appelle « le crime d’imitation ». Autrement dit, il s’est inspiré du mode opératoire du « vrai » tueur. Aucun des crimes précédents ne lui sera cependant attribué.

Après l’arrestation de Yoon qui a généré beaucoup de bruit au niveau national, les meurtres s’arrêtent pendant une durée de deux ans, deux ans de répit pour les habitants et surtout les habitantes de Hwaseong et ses environs.

Ce semblant de sécurité retrouvée encourage d’ailleurs plusieurs d’entre elles à baisser la garde, à se montrer moins concernées. C’est alors que le drame frappe une nouvelle fois, le 15 novembre 1990. Une neuvième victime est retrouvée, il s’agit d’une collégienne de quatorze ans du nom de Kim Mi-jung.

Non, décidément, c’est loin d’être fini !

Le cauchemar reprend de plus belle et la psychose avec. Pour les enquêteurs, le meurtrier a choisi délibérément de faire « une pause » afin de persuader la population que le cycle mortel était terminé, pour mieux les surprendre par la suite. Une technique aussi sadique qu’inattendue.

Kim Mi-jung a été kidnappée, violée puis assassinée alors qu’elle était sur le chemin de retour de l’école. Son cadavre est retrouvé le 16 novembre 1990, soit au lendemain de son assassinat. Comme les huit premières victimes, l’adolescente a été étranglée avec son soutien-gorge et son corps jeté dans un champ. Comble du sadisme, le tueur lui a infligé près de trente-huit lacérations sur tout le corps avec un rasoir.

La dixième et dernière victime en date s’appelle Kwon Soon-sang, une retraitée de soixante-neuf ans, assassinée à Bansong-ri alors qu’elle était assise à la station de bus dans la soirée du 3 avril 1991. Son cadavre retrouvé dans une colline boisée présente des marques de violence. La police prélève cette fois une empreinte de chaussure (inexploitable) mais aussi des traces de sperme correspondant au groupe sanguin « B ».

Cependant, même avec l’ADN et le groupe sanguin du meurtrier sous la main, la police se sent impuissante. Rappelons-le, nous sommes au tout début des années quatre-vingt-dix et l’étude des données génétiques n’en est encore qu’à ses balbutiements. Alors quoi faire ? Attendre une onzième victime pour agir ? Les enquêteurs se sentent emmêlés dans un terrible cercle vicieux où le meurtrier éprouve un malin plaisir à jouer avec leurs nerfs.

L’ancien détective Park Doo-man, aujourd’hui âgé de soixante-dix ans, raconte cette horrible période :

« Après des années passées à traquer l’assassin dans les rizières et les champs, je peux vous dire que notre haine envers lui dépassait l’imagination. »

L’une des anecdotes les plus troublantes sur le sujet est sans doute celle qui affirme que le serial killer avait pour habitude de tuer pendant les soirs de pluie, idéalement en automne et au printemps, juste après le passage d’une chanson à la radio qu’il aurait réclamée.

En effet, en effectuant l’enquête dans les locaux de la chaîne de radio, la police est stupéfaite de constater la chanson est toujours jouée sur les ondes avant l’un des dix meurtres survenus dans la période allant de 1986 à 1991. L’identité du mystérieux auditeur n’a jamais été révélée ou connue du grand public, mais a continué à alimenter la légende urbaine. Certains diront que la chanson lui rappelait probablement de douloureux souvenirs d’enfance, d’autres, que c’était un rituel qu’il s’était attribué afin d’affirmer « sa marque de fabrique ».

Mais étonnement et sans raison claire, les crimes s’arrêtent subitement pendant plusieurs années de suite.

Beaucoup de psychanalystes sont sollicités pour dresser le portrait psychologique du tueur, ces derniers affirment qu’un serial killer ne s’arrête jamais de tuer. Peu importe les raisons et les circonstances, il trouve toujours le moyen de poursuivre sa traque infatigable. Mais alors, pourquoi cet arrêt soudain des meurtres ?

À Hwaseong comme à Séoul, les débats sur le sujet mobilisent pendant longtemps l’attention générale. Les habitants pensent que quelque chose de grave est arrivé au tueur : une maladie incurable qui l’a contraint à l’immobilité, un internement dans un hôpital psychiatrique, une peine de prison pour d’autres motifs, un déménagement à l’étranger, voire qu’il est carrément décédé.

Au début des années 2000, toujours sans nouvel élément à l’appui permettant la poursuite des investigations, l’enquête qui a duré près de quinze ans est finalement classée sans suite et le dossier clôturé. Car il faut savoir qu’en Corée du Sud, tous les crimes ont un délai de prescription de quinze ans, s’ils restent non élucidés. L’assassin ne risque plus aucune poursuite judiciaire et ce, quel que soit le degré de gravité du délit. Or, il se trouve que le délai de prescription du dernier crime a expiré justement en 2009, réduisant tout espoir à néant.

Il est important de préciser à ce point de notre récit que la Corée du Sud, à l’époque des premiers crimes, est totalement différentes de celle d’aujourd’hui. Les localités rurales comme Hwaseong ont depuis intégré l’espace urbain, beaucoup de champs et de rizières ont cédé la place à de nouvelles installations plus performantes, permettant une exploitation plus rapide du terrain.

Sans oublier un progrès considérable dans le domaine de la médecine pénale et l’exploitation des données ADN, toutes précieusement conservées dans une banque de données génétiques, des données comme celles prélevées sur les scènes de crime à Hwaseong plusieurs années auparavant. Malgré cela, l’affaire n’intéresse plus grand monde, malgré le tapage médiatique qu’elle a suscité ; au demeurant, beaucoup de jeunes n’en ont jamais entendu parler.

Il va falloir attendre la sortie d’un film pour que l’opinion publique manifeste à nouveau de l’intérêt pour l’affaire.

En effet, en 2003, le réalisateur Bong Joon-hoo sort Memories of Murder. Le film relate l’histoire des crimes de Hwaseong et brosse le portrait d’un serial killer insaisissable et cruel, obsédé par le sexe et la violence. Dès sa sortie, le film connaît un franc succès en Corée du Sud et reçoit une critique positive de la part des médias locaux et internationaux. Nous ne disons pas cependant que c’est grâce à la sortie du film que l’affaire va finalement être résolue, mais du moins, son importante médiatisation a encouragé les enquêteurs à rouvrir le dossier.

Source : dramabeans

Ce n’est qu’en septembre 2019 que de nouvelles révélations viennent bouleverser le cours de l’histoire. Elles vont faire la lumière sur l’affaire que beaucoup croyait éternellement non élucidée.

Lors d’une conférence de presse, Ban Gi-Soo, surintendant général de la police provinciale de Gyeonggi Nambu, fait une annonce qui surprend toute la population : il révèle que les preuves ADN conservées par la police depuis trente ans ont enfin parlé. En effet, ce sont bien trois empreintes génétiques similaires qui ont été signalées sur trois des cadavres retrouvés à Hwaseong. Grâce aux progrès de la science, un nom sort également du lot : Lee Choon-jae.

La police repère sa dernière adresse, un modeste appartement qu’il partage avec son épouse dans un village de Gyeonggi. Mais l’appartement est abandonné depuis des années et les voisins n’ont plus aucune nouvelle.

En réalité, Lee Choo-jae se trouve actuellement derrière les barreaux, purgeant une peine de prison à perpétuité pour le viol et le meurtre de sa belle-sœur, survenu en 1994.

Né en 1966 à Hwaseong, il y a passé les trente premières années de sa vie, c’est le deuxième enfant d’une famille de paysans reconvertis en prolétaires. Pendant son enfance, il assiste impuissant à la noyade de sa petite sœur dans un étang, un épisode qui l’a longtemps traumatisé. Alors qu’il est âgé de onze ans, il est victime d’attouchements sexuels infligés par son frère aîné, il n’osera jamais en parler à personne de peur de représailles.

En 1983, après l’obtention de son diplôme d’études secondes, Lee Choon-jae s’enrôle dans l’armée pour effectuer son service militaire. Durant trois années de suite, il occupe le poste de pilote de char. Il retourne à la vie civile en 1986 pour travailler en tant qu’ouvrier dans une usine de pièces automobiles. En 1992, il épouse une femme qu’il a connue dans son usine. L’idylle est de courte durée – à peine un an – au terme de laquelle sa femme finit par le quitter définitivement. Cette rupture, selon la mère de Choon, l’a rendu fou de chagrin et de colère à l’époque.

Source : straitstimes

Par la suite, il tend un guet-apens à sa belle-sœur âgée de dix-huit ans afin de l’attirer dans son appartement dans l’objectif de la violer et la tuer. C’est justement pour ce crime qu’il a été condamné, d’abord à la peine capitale par le parquet de Pusan avant qu’elle ne soit commuée en réclusion criminelle à perpétuité.

Dans un premier temps, Lee Choon-jae nie tout en bloc avant de se rétracter, et finalement, commencer une longue série d’aveux au compte-goutte.

Questionné par les policiers sur les motifs qui l’a incité à violer et à tuer des femmes, Choon donne une réponse évasive : je l’ai décidé un beau jour en me levant le matin, il me fallait assassiner des femmes…

Il avoue d’abord deux meurtres, se donne une trêve d’un mois avant de confesser encore les dix autres survenus à Hwasong, et encore deux autres que la police n’a pas réussi à identifier. Il faut au total neuf interrogatoires pour pouvoir enfin rétablir la vérité. Mais Lee Choon-jae ne cache-t-il pas d’autres choses encore ?

La nouvelle des aveux du meurtrier plonge l’ensemble des Coréens dans la stupeur et l’horreur la plus totale ! Le serial killer qui a réussi à passer entre les mailles du filet pendant plus de trois décennies, qui a mené en bateau un puissant escadron d’unités spéciales, composé de 2 millions d’hommes, qui a semé la terreur et la psychose partout où il passait, a finalement parlé ! En plus de cela, il ne paye pas de mine, décharné comme il est et s’exprimant presque à voix basse. C’est donc lui ce serial killer tant redouté ?

Dans les locaux de la police judiciaire de Seoul, c’est l’ébullition, beaucoup n’arrivent pas à croire que le mystérieux tueur est enfin sous les verrous et qu’il est même prêt à collaborer sans pression.

Lee Choon-jae, cinquante-trois ans, est un petit homme maigrichon au visage pointu et pâle, aux cheveux noirs et luisants ressemblant à du pelage de chat. Assis sur une chaise, il relate tranquillement et dans les moindres détails les circonstances, le mode opératoire, l’emploi du temps, les raccourcis qu’il prenait pour traquer ses victimes, leur terrible agonie sous la pression du nœud pressé autour de leur cou.

 

Les policiers sont à la fois écœurés et scandalisés par tant de sadisme. La froideur de Lee, le ton détaché qu’il emploie pour parler de tout ceci est déstabilisant, glaçant.

Mais Lee Choo-jae ne se contente pas seulement de récits oraux. Muni d’un bout de papier et d’un feutre noir, il trace des plans, dessine des schémas détaillés, donne des informations sur telle ou telle victime : celle-ci avait des pellicules, celle-là portait des dessous en dentelle, les adolescentes avaient de petites poitrines fermes tandis que les plus âgées avaient la chair molle et flasque et prenaient davantage de temps pour rendre leur dernier soupir, il ajoute que la première victime (Lee Wan-im) avait les mains calleuses car c’était une paysanne de l’ancienne génération.

Aucun détail ne lui a échappé.

Interrogé à propos de la couleur rouge censée l’avoir attiré, Lee Choon-jae dit que ce n’était là qu’un détail parmi d’autres. Cela l’a d’ailleurs fort amusé quand il l’a lu à l’époque dans les journaux.

En tout, Lee Choon-jae avoue quatorze homicides dont les dix perpétrés à Hwaseong entre 1986 et 1991, plus quatre autres commis durant la même période mais dans un autre village. L’identité de ces quatre autres femmes est restée inconnue bien qu’une nouvelle enquête ait été ouverte sur le sujet.

Le 2 novembre 2020, Lee Choon-jae passe devant la cour de justice de Séoul où, pour la deuxième fois, il fait l’aveu des quatorze homicides, dont les dix de Hwaseong, sans compter au moins une trentaine d’agressions sexuelles sur des mineurs des deux sexes. À l’heure qu’il est, il purge toujours sa peine dans une prison de haute sécurité de Pusan.

C’est ainsi que prend fin l’histoire de l’insaisissable meurtrier de Hwaseong surnommé depuis « Le tueur du zodiac de Corée du Sud ». Pourquoi a-t-il tué toutes ces femmes ? Difficile d’y répondre. Selon les policiers et les spécialistes de la médecine pénale, Choon est certainement un psychopathe, quelqu’un qui aime faire du mal gratuitement et qui agresse d’abord à des fins sexuelles, ensuite pour tuer. Nul doute qu’il est aussi voyeur, collectionneur et nécrophile.

Suivant un seul et unique mode opératoire, privilégiant les soirs de pluie et les rues mal éclairées pour pouvoir isoler et attaquer aisément ses victimes, Choon n’a jamais eu recours à aucun complice. La végétation luxuriante, les vastes rizières et les collines boisées constituaient également un terrain propice pour ses activités, des lieux suffisamment vallonnés pour dissimuler les corps une fois le méfait accompli. Pendant toute la période qu’ont duré ses crimes, jamais aucun témoin n’a été présent sur les lieux, jamais personne ne l’a surpris en flagrant délit.

Yoon Seong-yeo, le premier suspect arrêté, a été libéré sur parole en 2009. En tout, il a passé dix-neuf ans derrière les barreaux. En proie à la dépression pendant ses longues années d’incarcération, Yoon en est ressorti affaibli physiquement et psychologiquement. Il a dit plus tard aux médias coréens qu’il avait avoué le crime de la jeune Park Sang-Hee survenu en septembre 1988, uniquement pour que les policiers cessent de le torturer et le frapper.

Source : unilad

« C’était une époque où les aveux sans preuves suffisaient pour faire condamner quelqu’un. Quand on n’a pas dormi pendant trois jours, on ne peut plus raisonner correctement et de façon cohérente, Yoon a certainement lâché cet aveu pour que les policiers le laisse enfin tranquille. » raconte un journaliste d’investigation.

Il a depuis porté plainte contre sept policiers (aujourd’hui à la retraite) pour abus de pouvoir et mauvais traitements mais aucun n’a été poursuivi ni condamné.

« Même si la justice a prouvé mon innocence, je veux effacer ma fausse accusation et retrouver mon honneur perdu car c’est tout ce qui me reste. » a déclaré Yoon Seong-yeo lors d’un reportage télévisé de la chaîne Arirang TV en 2019.

Pour celles et ceux que souhaitent en savoir davantage sur le sujet, je ne peux que vous conseiller l’excellent opus coréen « Memories of Murder », un film réussi aussi bien au niveau de la trame qu’au niveau du choix du casting et de la musique. La réalisation a su capter l’essence de la Corée du Sud des années quatre-vingts. Un mélange de polar et de réalisme exacerbé qui a tout pour plaire aux passionnés des affaires criminelles.

Entre le 15 septembre 1986 et le 3 avril 1991, pas moins d’une dizaine de victimes vont être dénombrées dans une province en Corée du Sud, toutes de sexe féminin, âgées entre 13 et 70 ans et portant au moins un vêtement rouge. Comment trouver le criminel à une époque où ni le traçage téléphonique ni l’exploitation des données ADN n’existe encore !?

 

Les sources :


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Marlène Chalfoun, accusée de « complot sexuel »

Marlène Chalfoun, accusée de « complot sexuel »

Marlène Chalfoun, un employé de prison fait face à des accusations de complot sexuel, en vue de commettre une agression sexuelle grave avec Colalillo, un prévenu en attente d'un procès pour meurtre, tentative de meurtre et agression sexuelle, et Nick Paccione, un délinquant dangereux enfermé à Port-Cartier . . .

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Le sadique de Romont, des pulsions sexuelles obscures…au crime

Le sadique de Romont, des pulsions sexuelles obscures…au crime

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L’affaire d’aujourd’hui nous a été proposée par Kassandra de Giuli. Et on commence.

Entre 1981 et 1987, la Suisse, pays tranquille et modèle, est pour la première fois aux prises avec un assassin de l’ombre qui frappe avant de disparaître. Tout ce que l’on sait sur lui, c’est qu’il trie ses victimes sur le volet : des garçons adolescents faisant de l’auto-stop la nuit pour rentrer chez eux et qu’il prend à bord de son véhicule avant de les bâillonner, les violer et les brûler vifs.

Pour la police des cantons du Valais et du Tessin, impossible de signaler et de mettre la main sur ce maniaque sexuel qui réussit toujours à s’en tirer sans jamais laisser la moindre trace.

Mais alors qu’ils s’y attendent le moins, une victime va finalement lever le voile sur celui qui a fait de la mobilité son mode opératoire, un meurtrier aux pulsions sexuelles débridées, torturé par une homosexualité refoulée et une volonté de faire du mal. Son nom : Michel Peiry. Pour la Suisse, il sera l’abominable Sadique de Romont.

À travers l’enfance et la jeunesse tortueuse de Michel Peiry, nous allons tenter de comprendre l’engrenage des serials killers et ce qui peut se passer dans la tête de quelqu’un qui a fait de la volonté de tuer son leitmotiv.

Source : crimes-et-enquetes

Retour sur l’une des affaires les plus controversées des années 80 qui a bouleversé et choqué toute la Suisse.

Nous sommes le 7 mai 1986 à Niouc, petit village en Suisse Romande. Il est minuit passé. Dans le domicile de la famille Antille, c’est la panique : Cédric, leur fils âgé de treize ans, n’est toujours pas rentré.

Une heure auparavant, son père a pris sa voiture pour descendre jusqu’à Sierre où il a fait le tour de tous les pâtés de maisons sans réussir à le retrouver. Cédric qui était sorti avec des copains avait dit aux parents qu’il allait rentrer aux environs de 21 h 30. Ce n’est pas dans ses habitudes de tarder comme cela.

Le lendemain, toujours sans nouvelles de leur fils, le couple Antille décide d’alerter la police du canton. Les policiers se veulent rassurants, disent aux parents catastrophés qu’il ne peut s’agir que d’une fugue et que le garçon va tôt ou tard finir par rentrer. Inutile de s’inquiéter davantage, c’est cela les adolescents.

Et puis les jours se passent sans nouvelles et surtout sans que Cédric donne le moindre signe de vie. La police accepte d’établir une fiche pour disparition inquiétante mais ne va pas plus loin que cela.

Livrés à leur sort, les parents du disparu ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Accompagnés de parents, d’amis, de leurs voisins et de guides de montagne, ils quadrillent tout le canton pendant des jours entiers et même pendant la nuit, mais aucune trace de Cédric. Le désespoir, l’attente, l’inquiétude montent crescendo à mesure que les jours passent, sans nouvelles de lui.

Tout ce que l’on sait, c’est que des habitants de Sierre l’ont vu pour la dernière fois prendre la route cantonale aux environs de 21 h 15. Où est-il allé par la suite, difficile de le savoir.

À Niouc, le couple Antille, des gens pourtant bien sous tout rapport, doivent alors affronter les reproches et les plus méchantes rumeurs : pourquoi vous n’êtes pas allé à la recherche de votre fils le soir même quand il n’est pas revenu ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Et cela ne s’arrête pas là, la vie privée du couple est traînée dans la boue : le mari est traité d’alcoolique tandis que sa femme est accusée de consommer des stupéfiants. Et dans ce petit village qui ne compte qu’une centaine d’habitants, il se murmure même que mari et femme battaient souvent leur fils, ce qui l’a incité à fuguer. Pour les parents du disparu qui s’attendaient à plus de solidarité de la part de leur voisinage, c’est le point de non-retour.

Pendant ce temps, l’attente, elle, est insoutenable et dure quarante-trois jours. Au terme du quarante-quatrième jour, le silence de la maison est rompu par un appel de la police qui annonce une terrible nouvelle, celle que les parents du jeune Cédric ont redouté pendant tout ce temps : un berger a retrouvé le cadavre de leur fils dans le Haut-Valais, entièrement calciné et à 1600 mètres d’altitude.

L’enquête ne dure pas longtemps en l’absence de preuves et d’éléments concrets à l’appui. Pour le juge, aucun doute là-dessus, l’adolescent s’est suicidé. Un coup supplémentaire pour le couple Antille qui doit faire face à un nouveau lot de rumeurs sordides : parents d’un enfant déséquilibré et suicidaire qui est finalement passé à l’acte par désespoir.

Devant cette avalanche de ragots et d’accusations sourdes, mari et femme restent étroitement soudés, convaincus que leur fils de treize ans, d’habitude si joyeux et si tranquille, n’aurait jamais pu mettre fin à ses jours, de surcroît au sommet d’une montagne qu’il ne connaissait même pas.

Mais que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?

Trois mois plus tard, le rapport d’autopsie tombe comme un verdict final : « mort accidentelle ». Selon les légistes, le jeune garçon a fait un feu pour se réchauffer et ses vêtements ont accidentellement pris les flammes. Voilà !

Désormais, pour la justice, l’affaire Cédric Antille est un dossier à classer aux archives, ses parents peuvent de leur côté commencer leur deuil.

Mais il serait bien facile de s’arrêter là, car ceci n’est que le commencement d’une avalanche de crimes inexpliqués qui vont secouer toute la Suisse Romande.

À présent, transportons-nous une année plus tard dans la même région du Valais, dans une froide nuit de mars 1987.

Alors qu’ils sont sur le trajet de retour, un couple fait une découverte macabre au bord de la route : un corps nu, partiellement brûlé et jeté sur une grille. La police est immédiatement alertée. La victime est identifiée comme étant Vincent Puippe, un habitant du village. Le mobile du crime est déclaré à caractère sexuel.

Comme Cédric Antille, Vincent était un garçon sans problèmes, issu d’un foyer aimant, il avait une petite sœur et ses parents étaient agriculteurs, issus de la paysannerie nantie. La veille de son agression, il a été vu pour la dernière fois dans une taverne de Martigny où il prenait une bière avant de quitter les lieux vers 22 h 30. Des témoins racontent l’avoir aperçu à 23 h 00 en train de faire du stop sur le bord de la route.

Dans le canton du Valais, l’émotion est à son apogée. Qui a bien faire une chose pareille au petit des Puippe ?

« Cela paraissait comme un acte de violence gratuit, sans fondements, donc il y a eu automatiquement un élan de solidarité vis-à-vis de la famille de Vincent Puippe mais aussi une psychose qui s’est instaurée. » raconte un journaliste.

La nouvelle de l’assassinat de Vincent Puippe ne manque pas d’arriver jusqu’aux parents de Cédric Antille. Sans preuves à l’appui, ils ne peuvent pourtant pas s’empêcher de prendre contact avec les parents de la victime. Une chose est sûre, ils ont fait tout de suite le rapprochement avec ce qui est arrivé à leur fils et ont l’intime conviction qu’un seul et même individu s’est attaqué sauvagement aux garçons, dans le but de les agresser sexuellement avant de les tuer.

Nous sommes le vendredi 24 avril 1987 à Lausanne. Le carnaval bat son plein, la bière coule à flots, toute la ville est prise d’assaut par une foule bigarrée, peinturlurée et très éméchée. Parmi les jeunes, nous avons Thomas, un adolescent de seize ans qui lui aussi participe aux réjouissances.

Vers minuit, il décide de rentrer chez ses parents qui habitent un petit village de la campagne vaudoise. Mais Thomas n’a pas de voiture et ses amis sont bien trop ivres pour conduire. Il décide alors de marcher le long de la route, espérant croiser un véhicule qui accepterait de l’emmener à destination.

Il fait nuit et froid, Thomas avance, la tête rentrée dans son col, les mains dans les poches de son blouson en cuir. Sur son visage, les traces de maquillage mélangées à la sueur, vestiges de la soirée qu’il vient de quitter. Il se retourne plusieurs fois, guettant des phares de voiture au loin ; il lève la main, une Peugeot beige s’arrête au bord du chemin, Thomas y va sans trop se poser de questions. Nous sommes dans les années 80, les jeunes étaient encore très confiants à cette époque.

Thomas assis sur le siège passager tente de commencer une conversation d’usage mais à côté, le conducteur est étrangement silencieux, le regard fixé sur la route. Thomas a comme une boule à la gorge et sent son estomac un peu douloureux. Il songe alors à toute la bière ingérée lors de la soirée, il demande à ouvrir un peu la fenêtre car il a chaud.

Le conducteur, toujours sans piper mot, appuie sur le bouton demandé et active l’ouverture automatique des fenêtres. Ils roulent ainsi pendant près d’une demi-heure et finissent par arriver à l’entrée du village. L’adolescent pousse presque un soupir de soulagement quand il voit apparaître les maisons. Mais alors qu’il veut descendre, les choses dégénèrent soudainement :

— Où tu vas comme ça ?

— Je rentre chez moi, je vous remercie de m’avoir déposé et…

Le conducteur sort une arme qu’il pointe sur lui, l’obligeant à remonter illico dans le véhicule. Thomas en proie à la panique choisit pourtant d’obéir et remonte sur le siège passager sans résistance. C’est le début de la fin.

Pendant plus d’une heure, ils roulent sur la route d’Echallens puis en direction de Moudon. Le conducteur qui, jusqu’ici, était très silencieux est à présent dans tous ses états, fébrile et très nerveux. Il parle, essuie la sueur qui lui dégouline le long de sa tempe, raconte au jeune Thomas qu’il est un prisonnier en cavale et que toutes les polices du pays sont sur ses trousses en ce moment même. L’adolescent sent que quelque chose de dangereux est en train de se passer là maintenant, alors il essaye de sauter du véhicule en marche avant de constater que la portière passager est bloquée.

Cette tentative de s’échapper met le conducteur hors de lui, il saisit la tête de l’adolescent et la projette violement contre la vitre. Les choses s’accélèrent. Ils s’arrêtent aux abords d’une forêt où Thomas est encore battu et menotté, puis traîné à l’intérieur des bois par son agresseur qui le viole.

Thomas se débat, hurle, tente de repousser l’homme qui s’est remis à le frapper. Après une lutte acharnée, l’adolescent parvient à casser ses menottes, son agresseur se saisit d’un marteau et il lui assène dix coups sur la tête avant de le traîner par les pieds jusqu’à la berge d’une rivière.

La torture continue : l’agresseur lui enfonce la tête sous l’eau à plusieurs reprises, lui laissant à peine le temps de reprendre son souffle pour recommencer encore et encore. Thomas n’a d’autre solution que de faire le mort et cela lui sauve la vie, car son agresseur finit par l’abandonner là.

Couvert de sang, les membres douloureux, le jeune garçon parvient quand même à se relever. Il marche pendant plus d’une heure jusqu’au village de Sottens situé à deux kilomètres du talus dans lequel il a été agressé. Un villageois alerte instantanément les secours et téléphone à ses parents. À l’hôpital, ses plaies au crâne nécessiteront plus d’une quarantaine de points de suture.

Thomas est un miraculé, un échappé de la mort. Malgré le choc et ses blessures graves, il est d’une grande aide aux policiers. Son témoignage est déterminant.

Selon le journaliste Jean Bonnard : « La police va être impressionnée par le courage de l’adolescent et la précision avec laquelle il a narré tous les faits, il a réussi à donner des éléments importants sur son agresseur. »

Thomas a en effet mémorisé beaucoup de choses : le tableau de bord, la voiture Peugeot 504 beige claire automatique à bord de laquelle sa mésaventure a commencé. Il a encore l’image de son assaillant devant ses yeux, couvert de sueur, le souffle court et les yeux brillants d’une lueur perverse et mauvaise. Il décrit un homme d’environ trente ans aux cheveux châtains et frisés, mal rasé et portant un sparadrap au coin de la mâchoire.

Un portrait-robot est immédiatement élaboré et diffusé à toutes les polices du pays. Le visage de celui qui est désormais surnommé « Le sadique de Sottens » fait alors la une de tous les journaux et bouleverse le pays entier. L’irréprochable Suisse en proie aux maniaques sexuels, une première du genre !

Source : pages

Dans la foulée, beaucoup de jeunes commencent à abandonner l’habitude de faire du stop, préférant écourter leurs soirées pour rentrer en transport en commun.

L’enquête débute dans un climat de psychose généralisée où la population demande constamment à être rassurée : alors, l’avez-vous trouvé ? Court-il toujours ?

La réponse ne se fait pas attendre bien longtemps.

Les jours suivants, dans un quartier populaire de la périphérie de Romont, un jeune garçon parvient à reconnaître les traits de son frère dans le portrait réalisé par la police. Il s’appelle Michel Peiry, un homme qui jusqu’ici n’a encore jamais attiré l’attention sur lui, n’a jamais enfreint la loi, qui a un travail et une vie familiale et sociale tout ce qu’il y a de plus normale.

Pour le moment, sa famille n’ose pas encore se prononcer : comment dénoncer leur propre fils ? ! Pourtant le doute n’est plus possible, il s’agit bien de Michel Peiry, le fils discret toujours un peu en retrait qu’ils ont toujours connu. Actuellement, il est au service militaire dans une base de campagne à Berne et ses supérieurs n’en disent que du bien. Cela ne correspond pas, mais pas du tout !

Finalement c’est son frère qui prend la décision d’aller le dénoncer à la police.

La maison des parents de Michel Peiry fait immédiatement l’objet d’une perquisition. L’homme vivait encore avec eux avant son service militaire, partageant les deux-pièces cuisine de ce modeste HLM bien trop étroit pour abriter cinq personnes.

Dans sa chambre, la police fait une découverte : des cordelettes, des bâillons, des rouleaux d’adhésif, des menottes, qu’ils emportent en tant que pièces à conviction. Dans le parking, il remarque que Michel Peiry possède deux voitures : une Citroën CX verte et une Peugeot 504 beige, soit l’un des modèles décrits par la victime.

Les policiers commence l’examen des deux véhicules dans les moindres détails et ils vont de surprise en surprise : dans le coffre de la Peugeot, ils trouvent trois bidons contenant de l’essence, des cordages, une paire de menottes et un marteau, l’arme qui a servi à assommer le jeune Thomas.

À partir de ce moment, la police n’a plus aucun doute : l’agresseur de Thomas et l’assassin de Vincent Puippe et Cédric Antille sont une seule et même personne.

Source : tueursenserie

Dans le pays, la nouvelle provoque un choc sans précédent, jamais on n’a eu affaire à des crimes de cette envergure, des crimes commis par un même individu, avec le même mode opératoire, avec la même technique de « repérage » pour piéger ses victimes. Cela a tout du début de série où l’individu mobile bouge dans les cantons pour traquer et trouver des proies potentielles.

Une course contre la montre commence pour les policiers qui cherchent à tout prix à empêcher le meurtrier de faire plus de dégâts.

Pour mener à bien l’arrestation, la police lance une opération conjointe avec l’armée dans la discrétion la plus totale. La trace de Michel Peiry est localisée dans la campagne de Berne où son arrestation a lieu le 1er mai 1987. Ce jour-là, Peiry est de garde avec une arme chargée à l’épaule. Les policiers et les militaires ont donc attendu patiemment qu’il revienne dans son local et qu’il s’endorme pour pouvoir l’arrêter. Le militaire ne proteste pas quand ils lui mettent les menottes.

Dans sa musette de militaire, les policiers trouvent deux pistolets Winchester calibre 22. Assis sur un tabouret, les yeux baissés, Michel Peiry passe rapidement aux aveux en fumant une cigarette : oui, il a assassiné Thomas, Vincent Puippe et Cédric Antille. Au moment de ses aveux, il ignore encore que Thomas a survécu à ses blessures et a même aidé les policiers pour le portrait-robot. Ils le lui disent, il en paraît presque soulagé.

« Si vous ne m’aviez pas arrêté, j’aurais recommencé ! » dit-il avec aplomb aux policiers.

Cela sonne presque comme une menace, un avertissement. Les enquêteurs ont face à eux ce militaire d’apparence irréprochable, tout raide dans son uniforme qui vient de leur avouer avec une facilité déconcertante les crimes qu’il a commis dans les moindres détails. Et justement, qui se cache réellement derrière le regard fébrile et fixe de ce Michel Peiry ?

Dans la caserne de Berne où il est en ce moment, tous les autres soldats s’accordent à dire qu’il est très apprécié de tous. Même écho au niveau de son cercle amical qui ne dit de lui que du bien. Quand il n’est pas à la caserne, Michel Peiry partage son temps entre la natation et l’escalade alpine, il participe d’ailleurs activement à la vie sociale de sa région. Avant son arrestation, il faisait encore partie du club de spéléologie des Alpes fribourgeoises.

Michel Peiry a tout du bon camarade engagé et c’est un homme intéressant qui inspire la confiance de ses pairs. Au sein de son club, il est sur tous les fronts : il organise les sorties, s’occupe du matériel, organise des récoltes de fonds… en somme, un homme intègre et droit sur lequel on peut aisément compter.

Des retours et des témoignages positifs qui ont pour effet d’accentuer davantage le choc de l’annonce de son arrestation pour des faits aussi horripilants.

Joseph, l’un de ses amis du club, dit d’ailleurs à ce sujet :

« Là, c’est le seau de glace qui m’était tombé dessus ! Pas lui, pas le Michel que je connais ! C’est quoi qui l’a fait déraper ? »

Pour comprendre comment ce militaire engagé, ce sportif de haut niveau apprécié de tous, est devenu un maniaque sexuel violent et débridé, les psychiatres ont recours à cette nouvelle méthode en vogue aux États-Unis : le profiling, où comment revenir aux sources et aux origines de l’individu pour tenter de comprendre les raisons qui l’ont amené à devenir un criminel.

Justement, de sa vie d’avant, que sait-on exactement ?

Michel Peiry est né à Neuchâtel le 28 février 1959, le jour que ses parents ont choisi également pour légitimer leur union civile car la maman est tombée enceinte bien avant d’avoir la bague au doigt, un acte très mal vu dans ce canton catholique de Fribourg où tout le monde passe par l’Église avant de penser à avoir des enfants. Le couple Peiry donne naissance à un autre garçon quatre ans plus tard avant de finalement se résoudre à faire chambre à part.

Dès son plus jeune âge, le petit Michel éprouve un amour total et exclusif pour sa mère, il l’adule, cherche en permanence son affection et son attention. Mais cet amour qui frise l’idolâtrie n’est qu’à sens unique car madame Peiry est une femme peu démonstrative et froide, qui peine à manifester les sentiments maternels tant réclamés par son fils.

Avec son père, c’est une autre paire de manches : Michel le déteste, le méprise, le dénigre ouvertement, une haine réciproque que son père n’essaye même pas de dissimuler de son côté. Ce dernier est un alcoolique et un violent qui frappe constamment sa femme devant leurs enfants. Précédemment, il a fait l’objet de plusieurs plaintes pour avoir commis des sévices sexuels sur des petites filles. Il ne sera jamais arrêté pour ce motif, probablement protégé par le tabou qui entoure la pédophilie au début des années soixante et que la police préfère tout bonnement ignorer.

Devant le policier qui prend note de ces informations, Michel Peiry explose :

« Je haïssais mon père encore plus dans ces moments-là et j’ai eu souvent l’envie de le tuer pour qu’il cesse de faire du mal à ma mère, pour qu’il cesse une bonne fois pour toute de nous torturer ! »

La famille Peiry est l’exemple classique de la famille dysfonctionnelle : un couple qui se déteste et qui se bat en permanence et des enfants torturés et complétement négligés. Auprès de ce père tyrannique et de cette mère indifférente et froide, le jeune Michel se sent constamment rabaissé et humilié. Un jour, en guise de punition, sa mère l’envoie à l’école vêtu de collants féminins. Pour le jeune garçon, c’est une épreuve épouvantable, et pour cause : dès qu’il franchit le seuil de sa classe, tout le monde s’esclaffe, se moque de lui tandis que la maîtresse le rabroue sans ménagements, le traitant de malpropre, de sauvageon et d’immoral.

« Ce jour-là, j’ai voulu disparaître de la surface de la Terre. Quand je voyais ces gamins grimaçants prendre autant de plaisir à se moquer de moi, je voulais les faire pleurer à leur tour, leur faire du mal, les faire souffrir comme moi je souffrais. »

Ce terrible épisode le marque à long terme et constitue à lui seul l’élément déclencheur de son comportement à venir. Dès lors, le petit garçon fragile et constamment en recherche d’affection ne supporte plus de voir des gens de son âge heureux autour de lui, ne supporte plus le regard méprisant des institutrices et des nonnes qui le prennent de haut et l’ignorent pendant tout le cours. Il souhaite les voir tous crever dans la plus grande des douleurs. Son parcours scolaire du reste est un échec.

À ce désir vindicatif qui s’accentue année après année s’ajoute aussi une sexualité trouble et précocement débridée. Alors qu’il a tout juste douze ans, le jeune Michel Peiry est subjugué par une scène sadomasochiste aperçue dans l’une des revues pornographiques de son père. Fasciné par ce qu’il vient de voir, le garçon veut en découvrir plus.

Il se fait lui-même la représentation idéale de la sexualité qu’il commence à associer d’emblée avec beaucoup de violence. Il passe toute la période de la pré-adolescence à se laisser aller à des fantasmes de sévices sur ses petits copains de classe. La nuit venue, il s’adonne à la masturbation avec la crainte constante d’être surpris par sa mère.

À l’âge de treize ans, Michel Peiry découvre, bouleversé, qu’il est attiré par les garçons. Il vit cela mal, très mal. Incapable d’en parler à quelqu’un, il garde tout pour lui et culpabilise énormément. Cette homosexualité réprimée le torture encore plus que ses besoins de vengeance et il redoute que ses parents ne découvrent son orientation et son penchant pour les individus de son sexe.

À cette époque cruciale, il perd beaucoup de poids, ne mange presque plus et travaille de plus en plus mal à l’école. Les psychologues scolaires à cette époque n’existent pas et un enfant distrait ou trop rêveur ne fait l’objet que de réprimandes.

Pour cerner cet environnement, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, c’est-à-dire au début des années soixante-dix, dans un canton catholique où les habitants sont très pratiquants et où l’homosexualité est un sujet tabou, stigmatisé dont personne n’ose jamais parler.

Dans un contexte pareil, l’adolescent n’a personne à qui se confier, pas un parent, pas un professeur, pas un ami. Il prend alors une décision pour soulager sa conscience : aller à confesse pour expier ses péchés. Derrière le grillage du confessionnal, Michel Peiry ne sait pas par où commencer mais le curé le rassure, lui dit que c’est quelque chose de normal et qu’il n’y a pas lieu de s’en inquiéter. À la fin de cette entrevue, il ressort avec le cœur étrangement plus léger.

Le curé de son côté a des plans derrière la tête. Les jours suivants, il l’invite dans sa chambre, l’incite à coucher avec lui avant de lui donner cinquante francs.

Michel Peiry est en proie à des sentiments contradictoires : d’un côté, les relations sexuelles avec le prêtre ne lui déplaisent pas tant que cela et de l’autre, il est totalement terrorisé. Une chose est sûre, il y a quelque chose de grave qui s’est produit dans sa tête, bouleversant tout son mécanisme psychologique.

« Personne n’a compris qu’à ce moment-là, je quittais la société normale pour m’enfermer dans un mythe, un monde à part, le mien. » tape le policier sur sa machine à écrire.

À l’âge adulte, Michel Peiry découvre sa vocation de militaire en même temps qu’il découvre les bars gays de Lausanne et Genève, des endroits propices pour des rencontres masculines en toute discrétion. Le fait de se faire draguer par d’autres gars lui plaît et renforce son estime de soi.

À partir de ce moment, le futur sadique de Romont va inverser les rôles : de l’enfant martyrisé et abusé, il devient celui qui assujetti, celui qui domine, celui qui rabaisse et surtout celui qui viole et qui tue. Pourtant il se défend de ne pas être pédophile bien que ses victimes soient pour la plupart des garçons adolescents ou pré-adolescents.

Source : rtl

En septembre 1981, Michel Peiry prend une année sabbatique, souscrit un prêt à la banque et part en voyage aux États-Unis, il est alors âgé de vingt-deux ans. En Floride, il fait la connaissance d’un Canadien du nom de Sylvestre. Ils deviennent rapidement amants avant que le jeune homme ne disparaisse mystérieusement.

De retour en Suisse, Michel Peiry intègre l’armée de terre dans une base bernoise. Son désir de tuer atteint son apogée. Il veille cependant à laisser une trêve entre ses crimes, parfois d’une année, de deux, parfois plus brièvement, juste l’espace de quelques mois ou semaines.

C’est ainsi que le 4 févier 1984 à Annecy, il assassine le jeune Fréderic, un campeur français qu’il prend en stop avant de l’agresser sexuellement, le ligoter et le brûler.

Un soir de mars 1987, en voyant arriver le jeune, robuste et gentil Vincent Puippe, qui se penche tout souriant à travers la vitre pour lui demander « M’sieur, vous allez sur Sottens ? Vous pouvez me déposer ? », Michel Peiry a instantanément du mal à réguler ses pulsions d’abord sexuelles puis meurtrières.

Michel Peiry, comme bon nombre d’assassins itinérants de sa trempe, bouge beaucoup et souvent pour chercher ses victimes potentielles. En matière de véhicules, il emploie deux voitures, une Citroën vert olive et une Peugeot beige clair.

Son périple le conduit dans des endroits et des pays encore difficiles d’accès pour le citoyen lambda européen : les Pays Baltes, la Yougoslavie ou encore la Pologne où il se rend à bord de sa voiture, traversant les postes frontières et soudoyant les douaniers à coup de francs suisses qui valent de l’or dans ces nations communistes.

En Italie, dans la région de Côme à Belizone, Michel Peiry fait une nouvelle victime, le jeune Fabio Vanetti, âgé de dix-huit ans et disparu depuis le 14 août 1986. Pendant neuf mois, les carabiniers et les enquêteurs vont abattre un travail de Titan sans réussir à repérer le mystérieux tueur.

L’inspecteur Giorgio Galusero qui s’est occupé de l’affaire depuis le début raconte :

« Fabio est allé à la station ferroviaire mais il est arrivé trop tard et a manqué le dernier train pour Vobbarno où habitent ses parents. Il est donc sorti et a marché sur la route cantonale. Depuis, sa trace a été perdue. »

Nous sommes en mai 1987, l’arrestation en Suisse de Michel Peiry a fait les gros titres, même hors des frontières, ce qui n’a pas manqué d’alerter l’inspecteur italien qui y voit comme un lien avec la disparition du jeune Fabio Vanetti. Cela ne peut s’agir d’une simple coïncidence : Michel Peiry s’attaque toujours à des auto-stoppeurs, la veille de vacances ou de jours fériés. Or, c’était aussi le cas de Fabio Vanetti, disparu la veille d’un jour férié en Italie après avoir raté son train de retour.

Préalablement, Michel Peiry passait ses vacances d’été en Yougoslavie où il est apparemment resté jusqu’au 11 août, il est donc probable qu’il soit arrivé en Italie par le biais de la ville de Trieste et qu’il ait atterri dans la région de Côme, tout au nord, aux environs du 13 août.

Alors qu’en Suisse l’enquête semble être déjà bouclée, l’Italie demande à interroger Michel Peiry. Il y est donc transféré.

Les enquêteurs italiens commencent à lui poser des questions sur ses déplacements récents et soudains. Sans aucune pression de leur part, Michel Peiry leur fait des aveux sur ce qui s’est passé cette nuit du 14 août. Il raconte qu’il a pris en stop Fabio Vanetti, qu’ils ont roulé ensemble jusqu’à la sortie du village avant de se rendre dans un bois en retrait. Là, il l’a agressé sexuellement avant de l’étrangler et de mettre le feu à son corps.

Grâce aux indications précises du criminel, les carabiniers n’ont aucun mal à trouver les restes calcinés du jeune homme au bord d’une rivière traversant le petit village de Biasca.

L’inspecteur Giorgio Galusero se rappelle : « Pendant que mes collègues étaient en train d’encercler le lieu du crime, lui (Michel Peiry) était debout là, très calme. Il racontait en détail ce qu’il a fait subir à ce pauvre Vanetti avant de le tuer. Il est vrai qu’en tant que policiers, nous sommes habitués à entendre ce genre de choses, mais je dois vous avouer que nous étions sur le point de craquer. »

Michel Peiry utilise le terme « partir en chasse », qui consiste selon lui à un rituel qu’il s’est établi pour tuer, n’hésitant pas à prendre la route à des heures tardives, sillonnant les chemins, les aires de repos, les stations de bus, à la recherche permanente de potentielles victimes, idéalement des garçons jeunes, seuls et vulnérables qui font du stop.

Parfois, sans qu’ils ne lui demandent rien, il leur proposait lui-même de les déposer quelque part, parfois il leur donnait même de l’argent ; certains acceptaient, d’autres refusaient en battant en retraite tout en le traitant de maniaque.

Il faut dire que son apparence jouait beaucoup en sa faveur : son look de monsieur tout le monde et son air engageant et sympathique ont largement contribué à mettre rapidement en confiance les jeunes hommes qui venaient lui, ignorant à ce moment qu’ils entraient de plein pied dans la gueule du loup.

Pourtant, Michel Peiry précise que, parfois, ces « sorties » pouvaient être passagères car il veillait généralement à laisser une trêve entre chacune de ses agressions. Parfois, l’inverse se produisait et son besoin de tuer et de violenter revenait au galop, aussi urgent que dévastateur, tel une addiction qu’il fallait soulager tout de suite.

« Pendant que j’avais ces gars à ma merci, je me sentais vengé de toutes ces frustrations que j’avais endurées. Et j’aimais tellement cette sensation de dominer que j’y ai pris goût… que pour moi, c’était comme une drogue. »

À partir de ce moment, le profil de Michel Peiry commence à devenir clair pour les policiers suisses comme italiens, sans le moindre doute. Il est le prototype même du prédateur sexuel hors du commun, charmeur, incitateur et à double-face, qui se sent supérieur à sa victime puisqu’il la domine et la rabaisse. Il s’en dégage alors pour lui comme un sentiment de plénitude et de réalisation de soi.

Toutes les disparitions non élucidées qui ont lieu en Suisse Romande sont dès lors réexaminées. C’est à ce moment clé que l’affaire du jeune Cédric Antille resurgit de l’ombre. Souvenez-vous, ce jeune adolescent originaire du Valais s’était, selon la version officielle, immolé accidentellement au sommet d’une montagne même si ses parents ont toujours réfuté cette thèse.

Michel Peiry réitère ses aveux concernant l’homicide de Cédric Antille, aux policiers italiens, bouche-bée.

Pour le couple Antille, cet aveu somme presque comme un soulagement, de savoir enfin ce qu’il s’est réellement passé et de faire taire les mauvaises langues qui ne leur ont pas laissé de répit pendant toute la durée des investigations.

Peu de temps après avoir confessé le meurtre de Cédric Antille, Michel Peiry avoue un sixième crime. Les journaux ne perdent pas une miette de ces révélations constamment mises à jour. Le « sadique de Romont » donne force détails sur le déroulement de tous ses meurtres, les gazettes en réclament encore et encore, les lecteurs aussi.

Comme à chacune des révélations du « Sadique de Romont », la Suisse accuse le coup, profondément humiliée dans son intégrité et sa réputation de nation neutre et sans défauts que cette affaire a terni. Pour beaucoup de citoyens, il est difficile d’expliquer qu’un petit canton comme Fribourg ait pu abriter pendant tout ce temps un prédateur de cette envergure, sans jamais faire état du moindre incident, du moindre scandale de mœurs !? Bizarre…

Avec ces nombreux crimes avoués, Michel Peiry intègre la liste des tueurs en série notoires et potentiellement violents et dangereux.

Mais il est bon de rappeler qu’à cette époque, le terme tueur en série ne fait pas encore partie des mœurs et des mentalités de nombreux pays européens. De surcroît, Michel Peiry n’est pas un tueur qui reste dans son périmètre, c’est un individu mobile, qui a l’habitude de bouger fréquemment en voiture, qui voyage aussi énormément dans des pays pas toujours faciles d’accès pour tout le monde à cette époque, notamment la Yougoslavie, la Pologne, la Hongrie et les États-Unis. Potentiellement, dans tous ces endroits où il est passé, Michel Peiry a pu faire d’autres victimes restées cachées.

En parlant de Yougoslavie, Peiry y a passé des vacances pendant l’été 1986. Il a séjourné au Club Med d’une station balnéaire croate où il a fait la rencontre d’autres touristes suisses.

Un jour, ces derniers l’ont aperçu dans un état physique épouvantable : ses jambes étaient gravement brûlées à tel point que la chair était à vif. Pour arrêter le flot de questions indiscrètes à ce sujet, Michel Peiry avait haussé les épaules en riant, oh ça ? C’est juste un très fort coup de soleil, j’ai une peau de roux que je tiens de ma mère. Vraiment, un coup de soleil ?

Pour les enquêteurs italiens qui ont à présent le monopole de toute cette sordide affaire, Michel Peiry est un menteur, ces brûlures ont sans aucun doute un lien présumé avec un crime qu’il aurait commis là-bas, un crime qu’il a fini d’ailleurs par avouer, encore une fois à la suite de plusieurs interrogatoires musclés.

Sa victime s’appelait Silvio, un jeune Italien originaire de Trieste qu’il avait pris en stop dans la région de Rijeka en Croatie (à l’époque encore en Yougoslavie). Les Italiens de Trieste avaient pour habitude de passer leurs vacances estivales en Yougoslavie à cette époque, car cela revenait beaucoup moins cher que des vacances en Sardaigne.

Michel Peiry dit aux policiers qu’il avait menti et que les brûlures au niveau des jambes sont dues à des éclaboussures d’essence dont il a aspergé Silvio avant de mettre le feu à son cadavre.

Comme pour le cas de Fabio Vanetti, Michel Peiry fournit des éléments extrêmement détaillés sur le déroulement du crime. Suite à ce nouvel aveu, l’inspecteur Galusero décide de se rendre lui-même en Yougoslavie pour tirer cette affaire au clair.

Sur place et avec l’aide de la police croate, il ratisse les environs de Rijeka et tout endroit où le sadique de Romont aurait été susceptible de passer. Pourtant, malgré la collaboration de la police locale, l’inspecteur italien ne trouve rien du tout, pas un seul indice, pas une seule preuve mais il a l’intime conviction que le meurtrier a dit encore une fois la vérité. Galusero ne sait plus vraiment à quoi s’attendre et redoute désormais le pire, que d’autres victimes ne sortent du placard.

Après une année de détention, Michel Peiry avoue en tout onze homicides étalés sur une période allant de 1981 à 1987. Ses aveux, il les fait au gré de sa fantaisie, parfois il parle avec une spontanéité déconcertante, parfois les policiers doivent carrément « lui arracher les vers du nez ».

Du côté des victimes, à part celles qui ont été identifiées, nombreuses sont celles qui sont restées dans l’anonymat et n’ont jamais pu être identifiées, faute de corps et de preuves.

Pourtant, des victimes anonymes, il y en a eu d’autres par le passé. Notamment Sylvestre, l’amant d’une nuit que Michel Peiry a rencontré lors d’un voyage en Floride, ou encore Frédéric, un jeune adolescent assassiné à Grenoble, ou Joël, un Français qu’il a pris en stop. Une liste qui n’en finit plus, au point que les enquêteurs ne savent plus vraiment à quoi s’attendre.

Parmi ces victimes, il y a aussi Anne-Laure une jeune campeuse française que Peiry a assassiné en Camargue et l’unique femmes parmi les victimes. Michel Peiry raconte qu’elle avait les cheveux plats et une peau bien trop flasque pour une jeune de son âge (19 ans) ; il n’a d’ailleurs pas couché avec elle.

Pour la police italienne qui le garde sous surveillance, Michel Peiry dissimule encore bien des choses, et sans doute que les meurtres sont bien au-delà de onze comme il le laisse bien croire.

— Parlez-nous de votre vie sentimentale, avec qui vous la partagiez auparavant ? Quel genre de femme c’était ? demande le policier en tapant sur sa machine.

— Ma femme, oui, oui, ma femme en effet.

Michel Peiry n’a jamais connu de femme mais il a connu Romain, l’homme qui a partagé sa vie pendant un moment. Une histoire d’amour qui le fait encore sourire aujourd’hui.

On fait appeler l’ancien compagnon pour être interrogé. Ce dernier a appris la nouvelle par le biais des journaux et de la télé. Il est sous le choc.

Il donne une version du « sadique de Romont » en totale opposition avec ce qu’ils viennent de voir et d’entendre à son sujet. Romain, l’ancien compagnon, le décrit comme quelqu’un de sociable, d’attentionné, aux antipodes du prédateur nocturne qui sillonne les routes de campagne à la recherche de jeunes garçons à agresser. Bien que n’ayant jamais eu de doute sur lui, Romain ajoute que Michel Peiry était quelqu’un de profondément malheureux.

Source : pages

« Michel me donnait parfois l’impression d’être un orphelin, de quelqu’un qui a grandi sans famille et sans attaches. » raconte-t-il.

Les policiers souhaitent en savoir plus sur leur vie commune avant le début de l’affaire, Romain raconte comment lui et Michel Peiry se sont rencontrés en 1985 dans un bar de Fribourg. À cette époque, Peiry faisait son service militaire tandis que lui travaillait en tant que coiffeur dans un salon réputé de Lausanne. Entre les deux, ça a été le coup de foudre instantané.

« Pour moi il n’avait aucun défaut, il était parfait, c’était l’homme de ma vie. » dit-il aux policiers.

Pourtant il y a une ombre au tableau : les mensonges répétitifs de Michel Peiry, une mythomanie latente que son compagnon préfère ignorer dans un premier temps, même si elle a tendance à prendre parfois des proportions importantes et met en jeu la pérennité de leur couple. Michel Peiry ment sur son parcours, sur sa famille, il se dit haut gradé dans l’armée alors qu’il ne l’est pas.

Leur relation commence à être compromise. Fatigué par les mensonges et les histoires répétitives de son compagnon, Romain finit par le quitter après un an de relation amoureuse. Michel Peiry a du mal à supporter la rupture et continue de harceler Romain par téléphone ou en allant stationner pendant toute une nuit sous sa fenêtre.

Après plusieurs semaines de lutte acharnée, Peiry abandonne enfin ses tentatives désespérées pour se remettre avec lui. D’un commun accord, les deux anciens amoureux finissent par se réconcilier mais ne se remettront plus jamais ensemble, une initiative que Peiry accepte à contre cœur.

C’est dans cet état d’esprit que l’ancien amant découvre le passé meurtrier et la face cachée de celui qu’il idéalisait. Le choc cède la place à l’effroi : « Quand je pense qu’il aurait pu facilement venir chez moi et me tuer et il avait une bonne raison pour cela : notre rupture. »

Il se souvient alors que Michel Peiry avait en permanence deux bidons d’essence cachés dans le coffre de sa Peugeot. Oh c’est pour quand j’aurais une panne de carburant en plein campagne. Les cordages, les lampes torches ? Oh, c’est pour les sorties en montagne quand je fais de l’alpinisme. Il avait réponse à tout, et lui, ne cherchait pas à en savoir davantage.

Pourtant, bien des choses auraient pu l’alerter, comme cette fameuse soirée où Michel Peiry était venu le retrouver dans son appartement vers 21 h 00, tout pâle, échevelé, silencieux et tremblant de tous ses membres. Il a prétexté avoir attrapé un mauvais rhume alors qu’en réalité, il venait de tuer quelqu’un ce soir-là.

« Quand, par la suite, j’ai appris toutes les horreurs qu’il a faites, je n’ai même pas eu envie d’aller lui rendre visite en prison. Il a brisé tellement de vies, tellement de familles, qu’aller le voir serait un préjudice vis-à-vis d’elles. » dit aujourd’hui l’ancien compagnon de Michel Peiry.

Au terme d’un long bras de fer avec la police judiciaire, Michel Peiry alias le « sadique de Romont » finit par avouer onze meurtres perpétrés dans différents endroits et pays. S’agit-il vraiment du nombre exact ? Les policiers suisses et italiens n’ont aucun doute sur ce point, Peiry a sûrement fait bien plus de victimes, qu’ils estiment d’ailleurs au nombre de trente.

Son procès aboutit finalement à une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité, un verdict qu’il n’aura de cesse de critiquer.

Le parcours criminel de Michel Peiry, chronométré et organisé, a pourtant fini par lui jouer de très mauvais tours. Comme beaucoup de serial killers, le sadique de Romont avait cette tendance à sélectionner des victimes qui se ressemblaient, toujours en veillant à étudier, organiser et planifier leur rapt tout en protégeant jalousement la double vie qu’il menait, celle d’un militaire et d’un sportif le jour, transformé en prédateur la nuit.

En faisant souffrir ses victimes, il cherchait peut-être aussi à exorciser ses souvenirs d’enfance où il était l’éternel souffre-douleur, une thèse que beaucoup de psychanalystes ont expliqué par la suite, sachant que cela n’excuse en aucun cas ses crimes commis de sang froid avec une cruauté étudiée et volontaire.

En France, son parcours a été longtemps associé à celui de Pierre Chanal, un autre militaire sans reproches, tombé dans la criminalité et les agressions sexuelles visant des jeunes hommes.

En 2002 et 2009, Michel Peiry a fait une demande de remise en liberté provisoire qui lui a été refusée. À l’heure qu’il est, il est toujours derrière les barreaux.

Michel Peiry, ou « Le sadique de Romont », est un tueur en série suisse dont les crimes sont commis entre 1981 et 1987. Tout ce que l’on sait sur lui, c’est qu’il trie ses victimes sur le volet : des garçons adolescents faisant de l’auto-stop la nuit pour rentrer chez eux et qu’il prend à bord de son véhicule avant de les bâillonner, les violer et les brûler vifs.

 

Les sources :

 


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