La mystérieuse disparition en mer du Mary Céleste

La mystérieuse disparition en mer du Mary Céleste

Cliquez ici pour en savoir plus

Le 7 novembre 1872, le brigantin Mary Celeste quitte le port de Staten Island à New York pour un voyage vers l’Europe. À son bord, le capitaine Benjamin Briggs, son épouse Sarah, leur petite fille Matilda ainsi qu’un équipage composé de plusieurs marins chevronnés.

Mais l’improbable se produit quand, le 4 décembre 1872, l’équipage du Dei Gratia repère le Mary Celeste zigzagant tout seul aux larges des Açores. On lui fait des signaux, pas de réponse ; on monte à son bord, il est désert, une table de dîner est encore dressée, tout est à sa place et donne l’impression que les occupants ont quitté précipitamment les lieux !

Source : ligurianautica

À partir de ce moment, toutes les spéculations et les hypothèses vont être permises : l’équipage du Mary Celeste s’est entretué, l’eau a attaqué les cales, la cargaison d’alcool a libéré des gaz toxiques, ou encore une pieuvre géante les aurait tous englouti et emporté dans les profondeurs…

Je vous invite à découvrir ou à redécouvrir avec moi l’histoire du Mary Celeste qui, entre réalité et fiction, continue d’alimenter la légende des bateaux fantômes.

Avec l’expansion du commerce extérieur engagé par l’avènement de la révolution industrielle en Angleterre, la deuxième partie du XIXe siècle marque un véritable tournant dans les échanges entra-maritimes.

Dans l’océan Atlantique mais aussi en Méditerranée, la Grande-Bretagne et les États-Unis se taillent la part belle puisque les deux nations n’ont cessé de réaliser de grandes avancées dans le domaine. De nouveaux navires plus rapides, plus solides et plus performants voient le jour, générant une compétition féroce entre les deux nations qui dominent à présent les deux tiers des mers du globe.

Mis à part l’aspect mercantile, une nouvelle façon de voyager commence aussi à voir le jour, facilitée par la diversité de la nouvelle flotte. Les voyageurs se déplacent de plus en plus par le biais des vapeurs, des paquebots ou encore des goélettes et des Baltimore Clipper, sorte de voiliers très répandu aux États-Unis et dans le littoral des Caraïbes.

Les traversées entre le continent européen et le Nouveau Monde n’ont jamais été aussi rapides. Une traversée classique, qui prend d’habitude un mois ou deux, se retrouve ainsi réduite à deux semaines parfois même moins quand les conditions du vent sont adéquates.

Pourtant, malgré l’avancée, le domaine maritime n’est pas encore exempt de ses vieux démons : une maladie contagieuse qui se déclare soudain à bord, une tempête incontrôlable, une mutinerie et tout un projet est réduit à néant, des mois et des mois de travail partis en fumée.

Mais parfois, il ne suffit pas d’une épidémie, d’une bagarre ou d’un naufrage pour anéantir une traversée. Parfois, des choses bien plus étranges peuvent également se produire. Les marins du monde entier ont d’ailleurs tous leur lot d’anecdotes effrayantes sur le sujet.

Dans la colonie britannique de Gibraltar, les habitants se souviennent encore d’une retentissante affaire survenue entre l’année 1872 et 1873, quand le capitaine David Morehouse et son second Olivier Deveau, tous deux aux commandes du brigantin Dei Gratia, ont été transféré devant la justice pour une mystérieuse affaire d’équipage disparu en mer. L’affaire a tenu en haleine pendant des mois les Anglais, les Américains et les Italiens des deux côtés de l’océan.

L’équipage disparu était celui d’un autre brigantin, voyageant pendant la même période que le Dei Gratia : le Mary Celeste. Un capitaine, quatre officiers, quatre stewards et tout autant de marins, sans oublier l’enfant et la femme du capitaine, tous comme volatilisés. Tous disparus sans laisser de trace.

Pourtant, bien avant d’atterrir dans les dossiers du tribunal maritime, l’histoire du Mary Celeste a commencé sous les meilleures auspices un 7 novembre 1872.

Ma chère mère,

Nous nous apprêtons à quitter le port de Staten Island. Comme vous le devez savoir sûrement, Sarah et Matilda sont arrivées de Boston et sont enchantées tout autant que moi de prendre la mer. L’équipage est quant à lui composé d’hommes solides et pacifistes, bien sous tous rapports dont beaucoup m’ont été recommandés par John Winchester lui-même. J’ai donc la conscience sereine à ce propos.

À présent, notre vaisseau est en parfaite condition et j’espère que nous aurons une belle traversée. Dans l’attente de vous revoir.

Votre fils qui vous aime,

Capitaine Benjamin Briggs

Le 6 novembre 1872.

Assis dans son bureau, le capitaine Briggs relit à haute voix sa lettre avant de la plier et la cacheter avec de la cire brûlante. Cet échange épistolaire avec sa mère revêt à présent toute son importance puisqu’il va s’absenter pour un long moment. La prochaine missive, il la lui enverra depuis l’Italie, dernière étape de son voyage.

À l’étage, l’épouse du capitaine est en train de faire l’inventaire des dernières choses qu’elle devra emporter avec elle. Par moment, elle jette un regard plein de tendresse à sa petite Sophia Matilda, endormie comme un ange dans son petit couffin. Pourvu que son bébé ne souffre pas du mal de mer, supplie intérieurement Sarah Briggs en joignant ses mains.

L’autre enfant du couple, Arthur, n’est pas du voyage car il est en pension. Le capitaine Briggs, étant intransigeant sur l’éducation, juge qu’une absence trop prolongée lui fasse prendre du retard sur ses cours.

« Heureusement que je vais pouvoir emporter le piano ! » Dit tout haut Sarah Briggs, oubliant les heures de négociation que cela lui a coûté pour convaincre son obstiné de mari d’emporter avec eux l’instrument qui trône dans le salon. Il a fini par donner son accord car elle avait déjà commencé à verser quelques larmes.

Dans cette famille protestante et rigoriste, la coquetterie et les dépenses folles pour des choses jugées inutiles ne sont pas permises. Le piano a été offert à Sarah Briggs par l’une de ses grands-mères en guise de cadeau de noces, une futilité que son mari n’aurait jamais songé à acheter.

Pour les vêtements, c’est une autre paire de manche : le capitaine a horreur des femmes artificielles et constamment devant leur miroir. Faire une traversée de près de trois semaines en plein Atlantique, c’est autre chose que d’aller au bal, alors Sarah Briggs a été tenue de se limiter à quatre toilettes de rechange, un coupe-vent, de grosses écharpes en laine ainsi que de simples chapeaux. Elle aura tout le temps de se faire belle à leur retour.

À 19 h 00, le couple Briggs et le second capitaine Albert G. Richardon (également du voyage) s’installent tous les trois pour dîner. Le repas se passe dans la légèreté d’esprit qui précède chaque voyage à l’étranger. À la fin du dîner, Sarah Briggs, en bonne maîtresse de maison, montre ses talents de musicienne en jouant une partition de Beethoven.

— Bravo, Madame Briggs, quel talent !

— Je m’entraîne sur l’orgue de l’église depuis déjà toute petite !

— Vous êtes épatante !

Mais tous les trois ne pensent plus qu’au départ du lendemain matin. Il faut dire qu’après des semaines interminables d’attente, tout le monde se languissait presque, tous redoutaient que le voyage ne soit annulé à la dernière minute. Madame Briggs a même prié avec ferveur pour que la météo soit estivale en plein automne newyorkais.

Son mari, qui a des préoccupations beaucoup plus pratiques, a davantage craint que certains des membres de l’équipage (qu’il avait si soigneusement trié sur le volet) ne finissent par jeter l’éponge avant le début de l’aventure.

Il faut se rendre à l’évidence, par les temps qui courent, trouver de bons marins qui ne se saoulent pas, ne se bagarrent pas et ne chapardent pas n’est pas une mince affaire. Briggs en a choisi huit sur une liste de quarante. Certains lui ont été recommandés par d’autres capitaines de navires, les stewards par le biais de lettres de recommandation truffées de toutes leurs compétences et leur expérience en matière de navigation.

Le départ du Mary Celeste, prévu normalement deux semaines auparavant, a été retardé à cause de conditions climatiques peu clémentes qui empêchaient toute sortie en mer.

Le capitaine Briggs a quitté Boston en premier le 20 octobre 1872, il a préféré venir lui-même à New York pour superviser la cargaison qui lui a été confiée pour être acheminée jusqu’au port de Gênes en Italie : 1 701 tonneaux d’alcool pur qui devront être arrimés dans les cales du bateau et transportés pour le compte de la compagnie Meissner Ackermann and Corporation.

Une cargaison qui vaut de l’or, d’autant plus précieuse que tout le monde sait que le transport d’alcool peut parfois être dangereux à cause des vapeurs volatiles susceptibles de s’échapper à tout moment, lorsqu’on sait qu’à cette époque, il n’existe pas encore de système de réfrigération ou de climatisation.

Pendant le chargement de sa précieuse cargaison, le capitaine a assisté à toute l’opération de A à Z. Mais pendant le chargement des cales, l’un des canots de sauvetage s’est détaché accidentellement du cordage pour venir s’échouer sur une caisse contenant plusieurs bouteilles. Le capitaine Briggs, bien que rationnel, a tressailli : si d’habitude il est rationnel, il est tout d’abord marin et sait qu’un canot brisé est signe de mauvais augure.

Pas le temps de le remplacer cependant, tant pis.

De l’autre côté du port, Briggs, encore un peu ébranlé par l’incident, remarque qu’un autre vaisseau est au mouillage. Il s’agit du brigantin canadien Dei Gratia qui prend la mer juste après le sien. Le Dei Gratia, est lui aussi chargé d’une importante cargaison tout aussi coûteuse : des tonneaux d’huile de baleine, de rhum, de whisky et des peaux de phoques attendus dans plusieurs ports méditerranéens.

Le capitaine du Dei Gratia, l’Écossais David Morehouse et son second, le Québécois Olivier Deveau, viennent tous les deux à la rencontre du capitaine Briggs. Il apprend que le Dei Gratia lèvera l’ancre le 11 novembre pour se rendre à Gibraltar pour ensuite continuer son voyage dans les ports de Marseille, de la Sicile et enfin à Malte.

Agé de trente-sept ans, originaire du Massachussetts, le capitaine Briggs est tout d’abord un marin chevronné et respectable, avec pas moins de dix années de navigation intensive à son actif. Il a sillonné presque tous les littoraux du monde, de l’Europe à l’Asie, de l’Afrique au Groenland, de la Mer du Japon jusqu’en Australie.

Lui-même fils d’officier de la marine marchande, il a décidé de prolonger la tradition familiale, espérant que son fils aîné Arthur reprenne le flambeau une fois le moment venu. En bon pratiquant rigoriste, le capitaine Briggs ne boit jamais et ne joue jamais au poker, jeu pourtant très prisé parmi les hommes de son milieu. Il est décrit par tous ceux qui l’ont rencontré à cette époque comme un homme portant une barbe à la « Abraham Lincoln », au tempérament un peu rude, strict mais également juste et équitable.

Source : historycollection

Cette traversée de l’Atlantique revêt une certaine importance pour lui. Le bateau racheté il y a quatre ans de cela par la firme d’armurerie Winchester a plusieurs fois changé de propriétaires et de noms. À présent, James Winchester et Benjamin Briggs sont devenus associés, le capitaine possédant un tiers des actions du navire ; c’est donc la première fois qu’il conduit quelque chose qu’il lui appartient au sens propre.

Au terme d’une longue conversation, les capitaines Briggs et Morehouse se mettent d’accord pour se retrouver au littoral des Açores afin de faire la route ensemble jusqu’à Gibraltar, cette partie étant principalement connue pour ses courants d’eau particulièrement forts et imprévisibles et une aide extérieure est toujours la bienvenue.

Le 5 novembre, le Mary Celeste, quitte le quai de Staten Island pour s’avancer dans le port de New York. Mais les conditions météorologiques, toujours peu clémentes, retardent le voyage de deux jours et font encore pousser des soupirs d’impatience à Sarah Briggs et aux membres de l’équipage.

Le capitaine est un homme expérimenté et prudent ; il déclare à ce propos qu’il vaut mieux perdre du temps et partir dans de bonnes conditions plutôt que laisser l’inverse se produire. Le second Richardson approuve cette décision. Les deux hommes se connaissent à peine depuis quelques semaines mais savent d’emblée que leur bonne entente et leur complémentarité seront inscrites dans la durée. Le capitaine et son second, le plus important binôme d’une traversée réussie.

Finalement, dans la matinée du 7 novembre 1872, un soleil peu habituel pour la saison se dresse dans un ciel tout bleu, signe que c’est le moment ou jamais. Apparemment, les prières de Madame Briggs ont été entendues.

« Larguez les amarres, on met les voiles ! » Déclare le second, Albert G. Richardon, tout raide et fier dans son uniforme noir orné de galons.

Une petite foule s’est amassée dans le port pour assister au départ du Mary Celeste, c’est toujours un événement grandiose le départ d’un bateau. Des femmes endimanchées agitent des mouchoirs aux membres de l’équipage tandis que des hommes agitent leurs chapeaux en direction de Madame Briggs et son bébé. Pour ces Américains qui n’ont encore jamais quitté leur pays, le Vieux Continent revêt plus les attraits d’une terre lointaine et inconnue plutôt qu’une terre d’appartenance.

De New York, le capitaine Briggs met le cap vers l’Est. Le brigantin s’avance lentement mais sûrement dans l’eau puis s’éloigne jusqu’à n’être plus qu’un tout petit point noir sur l’horizon.

L’aventure peut alors commencer !

À bord, les choses commencent à s’organiser pour le bon déroulement du voyage. Debout sur le pont principal, le capitaine Briggs et Albert Richardson supervisent les opérations. Outre les deux hommes, il y a là aussi l’adjoint-chef, Andrew Gilling, âgé d’une vingtaine d’années, le steward Edward William Head, à peine marié et qui vient de quitter sa jeune épouse à regret.

Du côté des marins, la sélection est exclusivement étrangère, ils constituent ce qu’on appelle dans le jargon de la marine américaine de cette époque les « Dutchmen ». Il y a les frères suédois Volkert et Boz Lorenzen et les Allemands Arian Martens et Gottlieb Goodschaad, tous les quatre forts de plusieurs années d’expérience dans la Mer du Nord et décrits comme des marins pacifistes, solides et de première classe.

Sarah Briggs, unique femme du voyage, s’est installée avec son bébé dans sa cabine. Son piano en bois de rose a réussi à entrer dans l’espace exigu de l’habitacle. Elle commence à défaire ses malles et à ranger ses affaires. Le soir venu, elle joue encore un air de Beethoven et un cantique religieux.

Les premiers jours de la traversée se passent sans problèmes, grâce notamment à des conditions climatiques idéales et peu habituelles pour la saison. Chaque membre de l’équipage effectue sa tâche avec beaucoup de rigueur. Le capitaine n’est jamais loin, toujours derrière tout le monde et jamais avare de ses bons conseils. La frénésie de l’activité journalière laisse place chaque soir à la musique jouée par Sarah, présente pour égayer l’atmosphère.

Avant d’aller se coucher, généralement vers 23 h 00, le capitaine prend soin de consigner ses notes dans son journal de bord où il fait état du déroulement de la journée, des conditions climatiques, des difficultés rencontrées. Rien ne doit manquer jusqu’au moindre détail. Dans son carnet, il écrit :

Deux des

Les choses commencent à se compliquer au bout du dixième jour du voyage, quand le Mary Celeste est frappé de plein fouet par une violente tempête. Une lutte acharnée commence alors contre les forces de la nature et l’équipage. Le bateau est malmené par les vents pendant dix jours d’affilée, sans laisser aucune trêve aux marins qui se démènent au-delà de leurs forces pour lui faire garder le cap.

Durant tout ce temps, Sarah Briggs n’a pas quitté sa cabine, en proie à un terrible mal de mer. Depuis plusieurs nuits déjà, elle fait toujours le même rêve étrange : l’eau envahit les cabines et emporte tout sur son passage.

Rêve prémonitoire ou simple hallucination ? Elle a d’ailleurs lu dans un ouvrage que les sentiments des gens changent quand ils sont en plein océan, des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de craindre deviennent une obsession, même la vue est parfois altérée, ce n’est donc pas étonnant que cet Ulysse ait entendu le chant des sirènes alors qu’il approchait des côtes grecques !

Le temps finit quand même par se stabiliser au onzième jour de la traversée et avec lui les esprits de plus en plus échauffés de tout le monde.

La grisaille a laissé place à un beau soleil éclatant dans un ciel uniformément bleu et dégagé qui a achevé de rendre le sourire à Sarah Briggs et des couleurs sur son pâle visage. La routine des premiers jours se réinstalle. Le 25 novembre 1872, Le capitaine Briggs ne manque pas de noter d’ailleurs à ce propos :

Températures agréables après dix jours de lutte contre les aléas climatiques. Nous ne sommes plus qu’à six miles des côtes portugaises.

Personne ne le sait encore, mais il s’agit de la dernière information consignée par Benjamin Briggs. À partir ce moment, tout ce qui va se dérouler relèvera plus du surnaturel que de la réalité.

Il est exactement treize heures de l’après-midi ce 4 décembre 1872 quand le timonier du Dei Gratia s’écrie du haut de son poste de commande :

« Voile À l’horizon ! Voile À l’horizon ! »

Nous sommes à ce moment de notre récit à bord de l’autre brigantin, le Dei Gratia qui, rappelez-vous, a fait son voyage seulement quatre jours après le départ du Mary Celeste du port de New York. À présent, le navire se trouve à mi-chemin entre le détroit des Açores et les côtes portugaises.

Les deux capitaines Morehouse et Briggs avaient même convenu de se retrouver à cet emplacement pour effectuer le restant de la route ensemble jusqu’au détroit de Gibraltar. Pendant des jours, Morehouse a attendu en vain des signaux du Mary Celeste qui ne sont jamais venus. Peut-être qu’il a finalement décidé de changer d’itinéraire, cela peut arriver, bien que le seul chemin empruntable soit celui sur lequel ils se sont mis d’accord avant le départ.

Alerté par les cris du timonier, le second capitaine Olivier Deveau se dépêche d’en informer le capitaine Morehouse qui monte à son tour sur le pont. Muni d’une longue-vue, il tente tant bien que mal d’identifier le vaisseau mais n’arrive pas à lire son nom. Ce dernier semble vaquer tout seul, sans commandes et effectuant des zigzags inhabituels, plusieurs voiles manquent et ses mâts sont positionnés dans le sens contraire du vent.

« Il faut aller vérifier cela et vite ! » Déclare le capitaine sur un ton grave.

Olivier Deveau, son adjoint John Wright et un autre marin nommé Austin Johnson, montent illico à bord d’une chaloupe pour partir en éclaireurs. Pendant ce temps, le Dei Gratia commence à envoyer des signaux au navire perdu sans parvenir à recevoir de réponse.

Source : eyler.eksisozluk

Quand les trois marins arrivent enfin à côté du vaisseau, ils remarquent qu’un silence morbide règne à bord. Sur la poupe, le nom du navire est peint en lettres italiques noires. Mary Celeste.

« Hé ho ! Capitaine Briggs ! Monsieur Richardson ! Hé ho ! Capitaine Briggs, vous m’entendez ? »

Pas de réponse. Les trois hommes commencent à redouter sérieusement ce qu’ils vont découvrir. Sont-ils tous morts ? À cette époque, les épidémies de fièvre sont légion et se propagent à une vitesse hallucinante, surtout à bord des navires où des marins atteints de maladies et d’infections diverses sont engagés sans que leur réel état de santé ne soit tenu en compte.

Les trois hommes du Dei Gratia décident alors de se séparer pour fouiller le bateau de fond en comble.

La première chose qu’ils remarquent sont les voiles en mauvais état et les cordages qui pendent des deux côtés. Olivier Deveau voit que l’écoutille principale a été verrouillée et que deux autres sont laissées ouvertes.

« Regardez, M. Deveau, il n’y a pas de canot de sauvetage ! Vous trouvez cela normal vous ?! »

Effectivement, l’embarcation avait disparu. Normalement, il devait y en avoir deux mais la première, on s’en souvient, a été écrasée par un tonneau dans le port de New York et elle n’a été remplacée, faute de temps.

Olivier Deveau, de plus en plus inquiet, inspecte le poste de commande où le compas a été brisé. Il se penche légèrement et remarque qu’une longue corde retombe sur la proue. Mais que fait-elle là, ce n’est pas son emplacement !

« Monsieur Deveau, il y a des traces de sang à tribord ! »

Effectivement, quatre traces noirâtres bien distinctes maculent l’endroit.

Après en avoir fini avec l’inspection du pont, Deveau descend dans la cale du vaisseau. Là, près d’un mètre d’eau inonde l’habitacle et lui monte jusqu’à mi-jambe. Mais pour un bateau de cette masse, cela ne compte pas vraiment, autrement il n’aurait pas tenu le coup jusqu’ici.

John Wright découvre à son tour le livre de bord avec la note écrite de la main du capitaine Briggs et datée du 25 novembre 1872 à huit heures.

Températures agréables après dix jours de lutte contre les aléas climatiques. Nous ne sommes plus qu’à six miles des côtes portugaises.

Mais cette note date déjà de neuf jours !

Les informations indiquent aussi que le Mary Celeste était à soixante-quatorze kilomètres au sud-ouest de l’endroit où le Dei Gratia est amarré en ce moment, c’est-à-dire non loin de l’île de Santa Maria dans les Açores.

Austin Johnson descend vérifier à son tour la cuisine et constate qu’elle est bien rangée, que tous les ustensiles sont à leur place et qu’il y a même quatre couverts dressés, probablement pour le dîner. Dans le cellier, les provisions sont abondantes et rien ne semble vandalisé ou détérioré.

Bien sûr, pas de bouteille d’alcool, puisque le capitaine avait formellement interdit sa consommation à tout l’équipage bien avant d’entamer le voyage. Pourtant, le spectacle le plus étrange se trouve dans les cabines. Un spectacle qui plonge les trois marins dans la perplexité et l’effroi.

Dans la cabine de Sarah Briggs, il y a çà et là une multitude d’objets personnels, argent mais également robes et bijoux éparpillés par terre. Ils trouvent une dague, probablement celle du capitaine Briggs cachée à l’intérieur de son fourreau. Tout au fond de la cabine, un berceau, celui de la petite Matilda, qui se contrebalance tout seul dans un craquement de bois. Évidemment le bébé n’y est pas, n’y est plus.

En fouillant dans le coffre du capitaine Briggs, Olivier Deveau remarque que tous les documents du navire, notamment le manifeste de navigation et le cahier de chargement ainsi que tous les instruments de navigation, ont disparu.

De retour sur le Dei Gratia, les trois marins font le constat de tout ce qu’ils ont trouvé comme objets à bord du navire abandonné. Pas âme qui vive, pas de chaloupe, tous les documents disparus. Mais que s’est-il passé ? Le capitaine Morehouse est perplexe et inquiet, il sait que Benjamin Briggs n’est pas homme à déserter de cette façon, il connaît son sang-froid, sa capacité d’endurance et ses nerfs solides. Mais alors, que veut dire tout cela ?

— Ils ont en probablement eu assez et sont allés faire un petit tour. L’île de Santa Maria n’est pas loin ! Risque un mousse un peu distrait.

— John, épargnez-nous vos âneries ou vous serez renvoyé dès notre arrivée à Gibraltar ! Tempête Morehouse.

L’atmosphère à bord du Dei Gratia commence à devenir électrique, certains marins commencent à faire l’inventaire de ce qui pourrait être récupéré sur le navire déserté. Des paris sont mêmes organisés, c’est aussi cela la vie à bord des navires. Chez ces marins souvent mal payés, l’instinct de survie prévaut avant toute chose.

Olivier Deveau, une mine grave de circonstance sur le visage, prend à part le capitaine Morehouse et lui murmure :

— Que faut-il faire à présent, capitaine ?

— Eh, que faut-il faire ? Ai-je vraiment le choix ? Il ne nous reste plus qu’à ramener le bateau jusqu’à Gibraltar, c’est tout. Je vous charge de sa navigation, prenez deux autres hommes avec vous. Tiens, Mr Wright et ce Johnson feront l’affaire !

— À vos ordres, mon capitaine.

Les deux hommes se jettent un regard entendu. Chacun sait ce que l’autre pense déjà. Selon le droit maritime, un sauveteur peut bénéficier d’une part substantielle de la valeur et du navire et de la cargaison qu’il contient. Ici, il est question de 1 701 tonneaux d’alcool pur, très prisé sur le marché italien et valant autant que de l’or. C’est une affaire juteuse qu’il ne faut pas louper, une chose considérable de se faire un peu d’argent supplémentaire.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les marins du Dei Gratia se répartissent entre les deux vaisseaux, Olivier Deveau, John Wright et Austin Johnson dans le Mary Celeste, David Morehouse et le reste des hommes dans le Dei Gratia.

Le Dei Gratia arrive en premier à Gibraltar le 12 décembre 1872, suivi le lendemain par le Mary Celeste qu’un banc de brouillard a immobilisé pendant la traversée du détroit. Dans la colonie britannique, tout le monde est sur les dents. Un télégramme a été envoyé avertissant de la disparition inexpliquée de l’équipage du Mary Celeste aux larges des Açores et sa prise en charge par l’équipage de l’autre navire.

Dès son arrivée, le Mary Celeste est immédiatement saisi et mis sous scellés par le tribunal maritime.

L’équipage du Dei Gratia, avec à leur tête David Morehouse et Olivier Deveau, espèrent pouvoir en tirer quelque chose rapidement. Ils sont cependant déçus lorsqu’ils apprennent qu’ils sont attendus au tribunal pour témoigner sur le déroulement et les circonstances de la découverte du vaisseau abandonné. C’est à ce moment que commencent ce qui sera connu comme les « audiences de Gibraltar » dans une atmosphère surchauffée et chargée d’électricité.

La première audience s’ouvre donc le 17 décembre 1872. Dans la salle, déjà remplie de curieux et de badauds, siège le chef du gouvernement de Gibraltar, James Cochrane. À ses côtés est assis le procureur-général, un Irlandais du nom de Frederick Solly-Flood, homme à face rouge, à perruque blanche et en toge noire. Pour lui, le scénario est déjà très clair : Morehouse et ses hommes ont attaqué le Mary Celeste pour s’emparer de la cargaison d’alcool. C’est sa position et il ne compte pas en changer, sans même écouter les témoignages de ceux qui étaient présent ce jour-là.

Frederick Solly-Flood est un magistrat détesté de tous. Les historiens parleront de lui par la suite sous ces termes : « Un homme dont l’arrogance et la pompe étaient inversement proportionnelles à son QI ».

Quant à ceux qui ont eu le malheur de le côtoyer au tribunal par le passé, ils le décrivent comme intransigeant, obstiné et matraqueur.

—  Capitaine Deveau Antoine Jean Olivier, officier second du brigantin canadien Dei Gratia est appelé à la barre !

Deveau s’avance d’un air assuré, le regard droit et jure sur la Bible de dire toute la vérité, rien que la vérité.

— Vous êtes l’un des premiers à avoir aperçu le Mary Celeste ?

— C’est exact. Notre dutchman, le timonier Willy Van Rheen, l’a aperçu avant moi car il était au poste d’observation.

— Qu’avez-vous remarqué de si particulier ce jour-là ?

— Le navire s’avançait en zigzagant dans l’eau, mats en contrevent, il était à dix kilomètres de distance du nôtre.

— Vous êtes monté sur une chaloupe pour partir en éclaireur ?

— C’est exact.

— C’est le capitaine Morehouse qui vous en a donné l’ordre ?

— Absolument.

Olivier Deveau continue le récit de ce qui s’est passé, ce jour du 4 décembre 1872.

— Et donc vous pensez qu’un crime s’est déroulé à bord, c’est bien cela ? Demande Solly-Flood en braquant ses gros yeux bleus et froids sur le témoin.

— C’est bien cela, répond le capitaine Morehouse, questionné à son tour.

— Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion si hâtive ? Continue le procureur.

— La présence de traces de sang sur le tribord du Mary Celeste ainsi qu’un coup de hache planté dans une partie du plancher.

Solly-Flood guette l’interrogé du regard. Morehouse ne se démonte pas le moins du monde. Quel toupet ! Il est maintenant quinze heures de l’après-midi. Cela fait bientôt cinq heures que l’équipage du Dei Gratia est interrogé. Ils sont tous là, même les mousses.

— Les cabines étaient sans dessus-dessous, il régnait un grand désordre dans l’habitacle, raconte à son tour l’adjoint John Wright.

— Les instruments de navigation et tous les documents avaient disparus, ajoute le marin Austin Johnson.

Au terme de cette première journée d’interrogatoires, la première audience est levée dans l’attente de l’examen approfondi du bateau.

Nous sommes le 23 décembre 1872. Sur l’ordre du procureur Solly-Flood, le Mary Celeste fait l’objet d’un premier examen. Un plongeur italien, Ricardo Portunato, est engagé pour cette mission. Quand il réapparaît enfin à la surface avec son équipement de scaphandrier, tout le tribunal maritime l’attend de pied ferme devant le port.

Le constat ne se fait pas attendre. Le plongeur a détecté la présence d’entailles sur les deux côtés de la proue, causées vraisemblablement par un objet tranchant. Il ajoute que le navire n’a été victime d’aucune tempête et que la coque ne présente pas de traces de collision ou d’échouement. Mais cela ne suffit pas au procureur, que la théorie de l’assassinat maquillé en sauvetage héroïque ne cesse d’obséder. Il requiert alors l’expertise des professionnels.

Une semaine plus tard, un second examen est mené par des officiers de la marine royale britannique, la Royal Navy. Et là, d’autres choses apparaissent, notamment la présence d’entailles sur la proue ainsi qu’une profonde entaille de deux mètres sur le bastingage.

Ces dernières informations achèvent de convaincre Solly-Flood qu’il y a bien eu un acte criminel à bord dont les responsables ne sont plus les marins du Dei Gratia mais bien ceux du Mary Celeste, une bande de dutchmen qui n’ont pas pu supporter les restrictions d’alcool imposées par le capitaine Briggs et ont décidé de se servir eux-mêmes directement dans les tonneaux d’alcool.

L’affaire prend alors une autre tournure.

Le 22 janvier 1873, il envoie son rapport du tribunal au Board of Trade de Londres, expliquant que les marins du Mary Celeste ont abusé de l’alcool qu’il y avait dans la cargaison, ont par la suite assassiné les officiers et la famille Briggs avant d’entailler la proue pour faire croire à une collision, et enfin quitter le vaisseau à bord du canot de sauvetage.

Oui, cela y ressemble.

Les soupçons de Solly-Flood envers David Morehouse et son équipage restent cependant inchangés. Pour lui, ils dissimulent quelque chose, c’est sûr, sinon, comment être persuadé qu’un brigantin de la taille du Mary Celeste ait pu naviguer aussi loin sans capitaine et sans équipage ?!

Source : log.newspapers

Le 15 janvier 1873, soit deux mois après le début des audiences, James Winchester, le copropriétaire du Mary Celeste, arrive à Gibraltar pour récupérer son vaisseau. Interrogé à son tour, il raconte aux enquêteurs qu’il ignorait que le capitaine Briggs voyageait avec sa famille, que c’était un protestant rigoriste qui ne consommait pas d’alcool et était doté de grandes valeurs.

Il précise que sa conscience l’aurait empêché de quitter le vaisseau, même s’il coulait ; c’est connu, en droit maritime, un capitaine ne quitte jamais son bateau en difficulté, la dimension romanesque veut même qu’il y périsse.

En voyant arriver le richissime James Winchester, le procureur Solly-Flood, fidèle à ses méthodes peu orthodoxes, ne tourne pas longtemps autour du pot pour lui réclamer une caution de 270 000 dollars, une somme assez importante que Winchester refuse de payer tout net. D’ailleurs pourquoi le devrait-il ? Le gouvernement de Gibraltar a gardé son navire sur ses eaux pendant huit semaines, rétorque le procureur très remonté, vous les Américains, vous vous croyez supérieurs à tout le monde !

Winchester hausse les épaules, ce qui a le don d’agacer son interlocuteur. Il sera démontré par la suite que Solly-Flood cherchera même à l’accuser pendant un moment d’avoir engagé lui-même l’équipage du Mary Celeste pour liquider Benjamin Briggs et son entourage. Il fait d’ailleurs tellement de pression sur le tribunal maritime que ce dernier décide de retenir la théorie de la mutinerie. Pourtant, cette dernière subit deux inversement de situation :

Les traces de sang remarquées à tribord du Mary Celeste sont en fait des traces de rouille dues à l’humidité.

Quant aux entailles sur la proue, relevées par le scaphandrier italien, elles ont pour leur part été causées par l’action de l’eau sur le bois du vaisseau, et non par un objet tranchant.

Au terme de cette ultime expertise, le tribunal maritime décide de classer le dossier « Mary Celeste » sans suite, les preuves n’étant ni suffisantes, ni assez claires pour accuser quelqu’un. Le procureur Solly-flood n’a donc d’autre choix que de libérer le Mary Celeste le 25 février 1873 afin que John Winchester puisse le rapatrier aux États-Unis.

En bon hommes d’affaires américain, Winchester ne compte pas perdre son temps plus que de raison. Un mois seulement après avoir quitté les eaux de Gibraltar, le Mary Celeste, rebaptisé entre-temps « Amazon », reprend du service avec un nouvel équipage à son bord et un nouveau capitaine, l’Américain George Blatchford. Pendant cinq années d’affilée, soit entre 1873 et 1877, il entreprend plusieurs traversées, plus spécialement dans l’Océan Indien.

Et maintenant, place aux théories car tout le monde doit se demander ce qui a bien pu arriver à ce fameux équipage du Mary Celeste. Eh bien, laissez-moi vous dire que les spéculations n’ont jamais faibli sur le sujet, que ça soit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Entre superstitions, témoignages de prétendus survivants et autres légendes, son histoire a mobilisé pendant longtemps les médias de l’époque.

L’une de ces premières théories prétend qu’une trombe, sorte de phénomène naturel proche des tornades, aurait précipité de l’eau à l’intérieur du vaisseau. Le capitaine Briggs, craignant qu’ils ne soient immergés, a décidé de prendre les devants en donnant l’ordre d’évacuer les lieux à bord de l’unique chaloupe.

Une autre théorie tout aussi plausible dit que c’est plutôt un tremblement de terre maritime qui aurait surpris l’équipage dans son sommeil et les a fait déguerpir au plus vite possible, par crainte d’un raz-de-marée géant, ce qui explique peut-être les vêtements éparpillés par terre dans les cabines et le compas brisé.

Les magistrats du tribunal maritime de Gibraltar, avec à leur tête l’incorrigible Solly-Flood, ont avancé l’idée que James Winchester, en sa qualité de copropriétaire du Mary Celeste, aurait tout planifié bien avant le départ de ce dernier. Sous fond d’une fraude à l’assurance, il aurait cherché et sélectionné lui-même des assassins qui se sont fait enrôlés exprès à bord afin de tuer Briggs et ses officiers. Pourtant, aucune compagnie d’assurance ne chercha à ouvrir une enquête sur le sujet.

Une autre théorie préconise que le capitaine David Morehouse aurait tendu un piège au Mary Celeste, prétextant par exemple une difficulté afin de l’attirer et ensuite envoyer ses hommes pour l’attaquer, sous le commandement d’Olivier Deveau. David Morehouse portera d’ailleurs toute sa vie ce préjudice, ce qui l’amènera à démissionner de ses fonctions trois après les audiences de Gibraltar.

Certains pousseront l’idée jusqu’à dire que les capitaines Briggs et Morehouse auraient tous les deux organisé l’affaire pour ensuite se partager la récompense de la revente de la cargaison.

On raconte aussi que le Mary Celeste serait tombé entre les mains de corsaires marocains venus de la ville de Salé, réputée à cette époque pour son activité de piraterie entre le littoral méditerranéen et les côtes atlantiques du Portugal. Mais si cela est vrai, pourquoi les corsaires n’ont-ils pas songé à voler tout ce qu’il y avait dans le navire, car tous les objets étaient à leur place, y compris les objets de valeur, à savoir de la porcelaine fine et les bijoux de Sarah Briggs.

Dans un numéro du New Herald de 1906, un article raconte que la chaloupe disparue a finalement été retrouvée au large du Cap-Vert, sans équipage à son bord bien sûr.

Cette même année, un steward néerlandais du nom d’Abel Fosdyck raconte qu’il est l’unique survivant du Mary Celeste. La marine marchande américaine étant connue pour embaucher beaucoup d’Allemands et de Hollandais à cette époque, son témoignage retient l’attention pendant un moment. D’autant plus que ce Fosdyck semble connaître bien des détails sur le navire, des détails que seul un marin saurait.

Source : seyler.eksisozluk.

Selon lui, le Mary Celeste a percuté un banc marin, l’eau a commencé à entrer dans la cale. C’est là que le capitaine Briggs a ordonné l’évacuation immédiate. La suite est tout aussi classique et linéaire : la fuite en chaloupe, la dérive en haute mer pendant environ dix jours avant que la faim ne commence à tenailler sérieusement tout le monde jusqu’à les rendre fous ; certains ont même chercher à consommer la chair de leurs camarades morts de déshydratation.

Les survivants échoués dans l’eau ont été dévorés par des grands requins blancs. Lui, Abel Fosdyck, a fui de justesse, bien que sérieusement blessé à la jambe par l’énorme squale qui a même failli la lui emporter dans le feu de l’action. Fin de l’épopée.

Le récit spectaculaire d’Abel Fosdyck va être repris par plusieurs journaux et des journalistes chercheront même à entrer en contact avec lui, afin d’avoir plus de détails sur le sujet. Mais la légende héroïque prend fin lorsqu’il passe devant un comité d’experts maritimes qui n’auront aucun mal à relever plusieurs irrégularités dans son histoire.

L’une des plus flagrantes étant celle du nom du capitaine, Fosdyck l’appelait John Friggs alors qu’il s’appelait Benjamin Briggs. Il se trompe aussi sur le nombre des membres de l’équipage et semble avoir beaucoup de lacunes en matière de navigation. Tout compte fait, Abel Fosdyck va se révéler être un imposteur de la pire espèce, qui espérait gagner quelque chose en racontant ce canular.

L’une des dernières théories sur le sujet et probablement la plus terrifiante de toutes nous vient directement du Chamber Journal du 17 septembre 1904, où il est raconté que le Mary Celeste et son équipage ont été englouti par une pieuvre géante, une espèce qui peut facilement atteindre les quinze mètres de long.

Pendant des années, cette légende restera enchaînée à l’histoire du navire. À cette époque, beaucoup de navigateurs parlent de créatures sous-marines mystérieuses croisées lors de leurs voyages, le calamar ou la pieuvre géante viennent en tête de ce palmarès cryptozoologique. C’est là où la fiction finit par rejoindre la réalité.

Après plusieurs années de pourparlers, la récompense promise aux sauveteurs du Dei Gratia a été enfin établie à 1 700 livres pour David Morehouse, Olivier Deveau, John Wright et Austin Johnson, une somme qui équivaut à un cinquième du navire et son entière cargaison.

Le passage très remarqué de l’équipage du Dei Gratia au tribunal maritime, en 1872, a achevé d’entacher leur réputation à long terme. Pour la justice et l’opinion publique, Morehouse et ses hommes sont restés des suspects potentiels dans l’affaire.

David Morehouse a fini par quitter ses fonctions trois ans après les faits, suivi par l’officier Deveau qui a préféré retourner au Québec auprès de son épouse. On ignore s’il a été embauché par un autre navire par la suite.

Depuis, le Mary Celeste avec son passé mouvementé et sa légende morbide est devenu un navire maudit qui génère la crainte, où peu de marins osent s’aventurer et s’enrôler. Il est également boudé dans le marché maritime.

À la fin du XIXe siècle, le navire change dix-sept fois de propriétaire et tout autant de fois de nom, mais la malédiction semble le poursuivre. Il fait encore parler de lui, notamment dans les journaux à sensations. Le commandant Edgar Tuthill le rachète en 1879 et effectue plusieurs traversées dans l’Océan Indien avant d’être retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses.

Les années suivantes, des pertes de marins, des morts mystérieuses et des incendies inexpliqués sont venus renforcer cette idée de vaisseau maudit.

Le Mary Celeste effectue son dernier voyage en 1908 avant de revenir dans les berges de Boston où, depuis, il a fini par pourrir sur les quais car plus personne n’en voulait. Il a rejoint le triste palmarès des vaisseaux fantômes, comme le « Hollandais Volant », le fameux « Flying Dutchman ».

L’océanographe américain Brian Hicks conclut à ce propos : « Il n’y a jamais eu d’explications claires sur aucun des scénarios avancés durant les audiences de Gibraltar par les hommes du Dei Gratia. C’est un mystère qui a tourmenté beaucoup de personnes, notamment les familles des marins disparus. Le Mary Celeste reste le symbole fort de cette légende qui dit que la mer ne révèle jamais ses secrets. »

Le 7 novembre 1872, le brigantin Mary Celeste quitte le port de Staten Island à New York pour un voyage vers l’Europe. Mais le 4 décembre, l’équipage du Dei Gratia repère le Mary Celeste zigzagant tout seul aux larges des Açores ; on monte à son bord, il est désert ! Mais où donc sont passés le capitaine Briggs, sa famille et les autres marins ? L’eau a attaqué les cales, ou encore une pieuvre géante les aurait tous englouti et emporté dans les profondeurs…

 

Les sources :

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

L’incroyable assassinat du demi frère de Kim-Jong-Un

L’incroyable assassinat du demi frère de Kim-Jong-Un

Cliquez ici pour en savoir plus

Le 13 février 2017, Kim Jong Nam, demi-frère aîné de l’actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un, meurt empoisonné au milieu de la foule de l’aéroport international de Kuala Lumpur en Malaisie. Son assassinat survient alors qu’il s’apprêtait à prendre son vol de retour en direction de Macao, son lieu de résidence.

Brebis galeuse de la dictature, grand fêtard habitué des nightclubs de la jetset, coureur de jupons notoire, Kim Jong Nam est rapidement écarté de la politique par son père qui le juge inapte à gouverner le pays.

Source : lapresse

Quand Kim Jong Un accède au pouvoir en 2011, la vie du demi-frère tombé depuis longtemps en disgrâce se transforme en une succession de fuite en avant, d’exils forcés et de dissimulation. Avec sa famille, il ne doit son salut qu’en multipliant les lieux de résidence et les déménagements, changeant tour à tour de nom, d’origine, d’identité et nouant des liens un peu trop étroits avec les services secrets étrangers.

Je vous invite à revenir avec moi sur les faits qui ont précédé la mort de Kim Jong Nam afin de mieux cerner et comprendre la vie quotidienne de cette singulière famille qui tient en laisse la Corée du Nord depuis les années quarante.

Nous sommes à l’aéroport international de Kuala Lumpur ce 13 février 2017. Il est 8 heures du matin, la foule des voyageurs passe les bornes de contrôles, enregistre ses bagages, passe la douane avant de s’attarder dans les duty free à la quête de cadeaux de dernière minute.

Au milieu de ce tohu-bohu, un homme. Il est seul, il vient de passer le contrôle, on lui a remis sa carte d’embarquement et maintenant, il fait les cent pas dans le hall de l’aéroport, jetant des regards furtifs à sa montre. Son avion de la compagnie low cost Air Asia en partance pour Macao est prévu pour 10 h 50. Il a largement le temps d’aller faire un tour dans l’une des boutiques de parfums.

C’est un homme petit, grassouillet, très myope et portant des lunettes de vue. Il est vêtu comme n’importe quel voyageur de base : jean, t-shirt, baskets, veste et sac à dos accroché à l’épaule.

Terminal 3, 10 h 30 : on annonce dans les haut-parleurs que les voyageurs en partance pour Macao doivent commencer à regagner la porte d’embarquement. Il s’y rend aussi, l’air un peu distrait.

Soudain, deux mains viennent se refermer sur ses yeux à la manière d’un jeu de cache-cache. Qui est-ce ? Une connaissance qui l’a surpris par hasard à la dernière minute ?

— Tu ne devineras jamais qui je suis ! Dit une voix enjouée de femme.

Notre voyageur sourit, un peu désorienté. D’habitude il n’aime pas ce genre de jeux, cela fait tellement cliché mais…

La mystérieuse inconnue (en fait, deux) laisse alors glisser ses mains sur sa bouche, s’y attarde un peu avant de disparaître dans la foule, ni vue, ni connue. Envolée comme par enchantement ! L’homme se retourne, regarde dans tous les sens, mais où est donc partie la jeune fille qui était là il y a à peine deux minutes ?!

Source : cnnespanol

Les voyageurs en direction de Macao commencent à affluer à la porte d’embarquement. Deux jolies hôtesses de la compagnie Air Asia, têtes élégamment voilées et Hollywood smile figé, récupèrent une à une les cartes en lançant à l’unisson un « Je vous souhaite bon voyage » répété des millions de fois dans leur carrière.

Notre voyageur ne se sent pas bien, il a un étrange goût dans la bouche, il n’a même pas de bouteille d’eau sur lui et il est trop tard pour aller se gargariser dans les toilettes. Il transpire abondamment, son pouls bat très fort, il a les yeux injectés de sang. Il rassemble ses forces et va voir une réceptionniste assise derrière le stand « Renseignements ».

— S’il vous plaît, aidez-moi, je ne me sens pas bien…

Avant que l’hôtesse ne fasse le moindre mouvement pour aller réclamer des secours, le touriste s’effondre par terre en plein milieu du terminal 3.

Cet homme qui voyage sous la fausse identité de Kim Chol est en réalité Kim Jong Nam, demi-frère du dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un.

Il décède durant le trajet en ambulance qui le mène à l’hôpital, vraisemblablement empoisonné. En fouillant son sac à dos, la police malaisienne trouve la somme de 120 000 dollars en liquide, un téléphone portable mis sur mode avion et quelques affaires personnelles. Il leur faut peu de temps pour deviner sa véritable identité, celle qu’il n’avait jamais l’habitude de révéler durant ses déplacements à l’étranger.

La vie de Kim Chol, alias Kim Jong Nam, qui s’est achevée brusquement ce 13 février 2017 dans l’aéroport de Kuala Lumpur, aurait pu continuer dans l’anonymat le plus total. Pour le moment, il est difficile d’établir les vraies raisons derrière son assassinat, élaboré et mis à exécution de façon tellement discrète et calculée à la seconde près.

Pour la presse sud-coréenne, qui fait de l’annonce de cette mort tragique son sujet de choix, il n’est pas bon faire fi de la dictature nord-coréenne et de douter de ses tactiques de vengeance. Un Nord-Coréen averti en vaut mille et chaque brebis égarée doit être ramenée de force pour rejoindre le troupeau, autrement, l’équilibre serait rompu.

Selon les médias sud-coréens, Kim Jong Nam aurait été coupable de vouloir trop aimer la liberté, de vivre sa vie comme bon lui semblait, de vouloir ressembler à un citoyen d’un pays capitaliste. Cela équivaut à un crime de lèse-majesté dans la dictature voisine, dirigée depuis déjà huit ans par Kim Jong un, son demi-frère et ennemi juré. Oui car pour beaucoup, Kim Jong Nam était celui qui DEVAIT légitiment régner à la place de son frère. Mais pour des raisons que nous allons découvrir ensemble tout au long du récit, son entourage fera tout pour qu’il en soit écarté.

On va faire une pause et revenir quelques années en arrière afin de cerner cette étrange et secrète famille des « Kim » qui règne en despote sur la Corée du Nord depuis sa création après la fin de la Seconde Guerre mondiale et continue jusqu’à nos jours à être l’un des derniers pays fermés du monde.

Nous sommes à Pyongyang en ce début de printemps 1967. La sirène qui retentit chaque matin à six heures pour réveiller ouvriers et ouvrières, enseignants et fonctionnaires de la santé, diffuse une étrange musique, une musique apocalyptique et triste, en réalité, une version instrumentale d’un chant patriotique russe.

Une demi-heure plus tard, surgissant pêle-mêle des barres d’immeubles, toute une population vêtue de tenues de travail vert kaki ou grises. Certains se hâtent vers la station d’autobus, d’autres tirent leurs bicyclettes brimbalantes. Tous marchent d’un pas ferme, décidé, le regard en biais et fixant le sol. La nonchalance n’est pas permise et ceux qui ont le dos voûté font leur possible pour le redresser. Autre point important : le sourire, oui, car les mines déconfites et sombres ne sont pas les bienvenues, il faut se réveiller chaque matin avec le bonheur d’aller accomplir quelque chose de grandiose et d’excitant.

Voilà en quoi se résume à peu près le quotidien d’un citoyen de la République populaire démocratique de Corée.

Ici, pas de disquaires, pas de bibliothèques ni d’enseignes chics de prêt-à-porter comme il en pullule dans « l’autre Corée », celle du Sud, la capitaliste, la traître, l’ennemie. Un monde parallèle.

Tous les Pyongyangais savent pertinemment qu’il n’est pas de bon ton d’être élégant ou coquet car cela est jugé puéril, vaniteux et outrageusement capitaliste. Non ici il y a un code vestimentaire auquel doivent se soumettre hommes et femmes au risque de finir dans un… Bon, on ne le dit jamais, il ne faut pas y déroger c’est tout, c’est ainsi et pas autrement !

La même chose est valable pour les coupes de cheveux : seulement cinq sont permises pour les femmes et trois pour les hommes qui, par la même occasion, doivent oublier barbe et moustache, pas assez hygiéniques pour les normes locales (un visage impeccable et bien rasé est le reflet d’une âme pure). Les salons de coiffure appartiennent d’ailleurs tous à l’État et des posters représentant les coupes de cheveux « permises » sont affichés un peu partout à l’intérieur de ces boutiques, souvent en panne de courant et en manque de produits coiffants.

Au final, avec toutes ces restrictions sur le look qui se doit d’être le plus homogène possible, les habitants de Pyongyang finissent tous tôt ou tard par se ressembler.

Au milieu de cette morosité ambiante, de la grisaille des édifices, de l’uniformité des hommes et des femmes, des bus qui ont du mal à démarrer car il n’y a pas assez de carburant, des files des vélos et de leurs conducteurs pédalant sur le bitume, une figure grandeur nature est omniprésente. Elle est partout, en tableaux, en statues, en sculptures, en drapeaux : le culte de la personnalité dans toute sa splendeur, la représentation de l’égo surdimensionné !

Cette icône devant laquelle doit s’incliner chaque Nord-Coréen, jeune ou vieux, avant de se rendre à sa besogne, c’est celle de Kim Il-Sung, père fondateur de la nation, héros de tous les temps et socle vivant de la patrie. Tous lui doivent obéissance absolue, amour qui frise l’idolâtrie et sacrifice à toute épreuve. Assujettir tout un peuple au point d’en faire son esclave, c’est sur cette base qu’a commencé « le règne » de la dynastie présidentielle des Kim.

Depuis que le pays s’est scindé en deux (la Corée du Sud rejoignant le camp capitaliste américain et la Corée du Nord celle du bloc soviétique), les tensions entre les deux nations sœurs ennemies n’ont jamais faibli, bien au contraire, elles se sont accentuées au fils des ans. Si, dans la partie méridionale, la population se targue de vivre à l’heure occidentale, de consommer à outrance et de bénéficier des dernières nouveautés en matière d’aménagement urbain, dans la partie nord, le temps semble s’être figé depuis les années quarante.

Communiste fanatique, Kim Il-Sung a fait de son pays une dictature socialiste à part entière où il est impérativement interdit de pratiquer un culte religieux, d’avoir des relations hors mariage, de manifester, de distribuer des tracts, de prendre un congé autre que celui que l’État veut bien vous accorder (quand il le jugera nécessaire), de posséder un véhicule ou le conduire, de porter des jeans et d’avoir un appareil-photo. La liste est non exhaustive et à la discrétion du dirigeant du pays, qui ajoute et retranche à chaque fois de nouvelles réformes selon son humeur.

La règle d’or ici, c’est LE TRAVAIL ; acharné et jusqu’à épuisement, travailler et travailler sans relâche, quitte à en mourir. La trêve hebdomadaire est le dimanche, l’occasion pour la population de se retrouver en famille dans l’un des parcs de Pyongyang. C’est le seul moment où la joie est permise, des barbecues sont organisés, on prépare du thé et on déguste des beignets de kimchi piquant, on parle et on rigole.

Dans l’ombre de Kim Il-Sung il y a un fils, Kim Jong-il, nommé depuis peu, chef de l’Armée Populaire du peuple de Corée. Depuis plusieurs années déjà, il suit les pas de son père en bon dauphin qui se respecte dans l’attente d’accéder à son tour à ce « trône » présidentiel tant désiré.

Appartenant à cette classe de privilégiés, le fils du dirigeant peut se permettre de nombreux contournements des lois imposées aux citoyens : il peut se rendre dans des pays étrangers essentiellement amis : Union Soviétique, République Populaire de Chine, Yougoslavie, Roumanie, Cuba, etc., il peut conduire sa voiture personnelle et surtout, il vit dans le luxe le plus insolent.

Contrairement à son père, Kim Jong-il est décrit un homme aimant les bonnes et belles choses. Voitures de collection, caves à vins, mets goûteux et rares commandés à l’étranger, rien n’a de limites. Fin gourmet, il engage les chefs les plus prestigieux à Tokyo et à Hong Kong. Il a aussi un faible pour les femmes, surtout quand elles ont la taille fine, les pupilles en amande parfaite et la peau claire. Il va d’ailleurs jusqu’à financer de son propre portefeuille la garde-robe d’une troupe de danseuses car il les a trouvées toutes à son goût.

Source : vanityfair

Kim Jong-il est un féru de cinéma et de théâtre. D’ailleurs, il a fait installer une salle de cinéma dans son aile personnelle du Palais de Kumsunsan. Chaque soir, en compagnie des hommes de sa suite, le jeune cinéphile Kim Jong-il se fait projeter le film du moment : des westerns de John Wayne, des films de James Bond 007 et certains longs-métrages japonais.

Il développe ainsi une certaine connaissance des dernières sorties du genre, même si les brochures lui parviennent toujours avec deux ou trois mois de retard dans la valise diplomatique, et souvent lorsque le film en question est déjà retiré de l’affiche à l’Ouest.

En 1968, alors qu’il vient de divorcer de sa première épouse, Kim Jong-il fait sa première vraie rencontre amoureuse. Il est alors âgé de vingt-sept ans. L’heureuse élue s’appelle Song Hye-Rim, elle est belle, elle a la peau claire, les paupières ourlées à la perfection et surtout, elle est actrice de cinéma. Le combo parfait ! Le futur président tombe littéralement sous le charme de cette célébrité sud-coréenne connue de la presse à scandale et dont les multiples aventures ne sont un secret pour personne dans son pays d’origine.

Conscient qu’il sera incapable de la demander en mariage (Song Hye-Rim est encore mariée et déjà mère d’un enfant à cette époque), Kim Jong-il entretient avec elle une relation secrète connue seulement du cercle très fermé qu’ils fréquentent tous les deux.

Si le jeune homme fait autant de cachotteries, c’est qu’il redoute que son histoire d’amour ne parvienne aux oreilles paternelles, d’autant plus que sa maîtresse est sud-coréenne donc naturellement une ennemie du régime. La séparation serait alors inévitable et tragique pour eux, d’autant plus qu’ils sont arrivés à ce stade de leur relation où ils sont incapables de vivre l’un sans l’autre.

Avec l’excitation que génère l’interdit, les deux tourtereaux se fixent des rendez-vous galants et clandestins, parfois dans l’appartement de la jeune femme, parfois dans quelque chalet du régime situé dans les « Montagnes de Diamant » surnommées ainsi à cause de leurs sommets de glace étincelante.

Mais Song Hye-Rim est d’une santé psychique fragile et est souvent en proie aux dépressions et aux crises de nerfs suivies de longues périodes de silence. Elle culpabilise de tromper son mari, de négliger son enfant. Kim Jong-il, bien que fâché, fait cependant tout son possible pour la satisfaire : il lui offre des week-end surprise à Moscou, des caisses de luxueux champagne français, des fourrures, des bijoux, des places à l’opéra de Shanghai avec loges personnelles, pensant qu’à coup de cadeaux, la belle finirait par retrouver le sourire. Mais ces coûteux présents ne la console que temporairement, son mal finissant toujours par prendre le dessus.

Kim Jong-il commence à redouter la fin de cette relation, l’une des plus fortes de sa vie, quand l’inattendu se produit : Song Hye-Rim tombe enceinte. Quand elle lui annonce la nouvelle, ce dernier a du mal à dissimuler sa joie. Il va être papa pour la toute première fois de sa vie !

Tout comme leur relation amoureuse, cette grossesse devient l’objet du secret absolu, tut pendant les neuf mois de sa durée. Le 10 mai 1971, naît le petit Kim Jong Nam, tout en chair, pesant près de cinq kilos, ce qui est énorme pour un bébé à cette époque. Kim Jong-il jubile de bonheur mais regrette de ne pas pouvoir partager son bonheur avec le membre le plus important de sa famille : son propre père, Kim Il-Sung.

La jeune maman de son côté souffre d’un baby blues post-partum et reste enfermée dans sa chambre pendant des jours entiers, refusant d’allaiter ou de voir son bébé. Au comble du désespoir, Kim Jong-il confie le nourrisson à sa grand-mère maternelle pour l’élever et puise dans les caisses de l’État afin d’offrir à cet héritier, même illégitime, une enfance digne de celle d’un prince.

Le petit Kim Jong Nam grandit donc dans un manoir en compagnie de sa grand-mère et de l’une de ses tantes. La propriété compte une centaine de domestiques et cinq-cents gardes qui veillent jour et nuit à la sécurité du « petit prince caché ». Sa mère lui rend visite occasionnellement entre deux tournages.

Elle déprime encore. Sa relation avec Kim Jong-il commence à battre de l’aile et elle le soupçonne de la tromper avec une autre femme. Mais elle se console à la perspective que son enfant ne manque de rien, qu’il est outrageusement choyé, c’est un peu sa revanche sur cette famille qui refuse de la reconnaître et légitimer sa relation avec Kim Jong-il.

Pendant cette période, alors qu’il a environ huit ans, Kim Jong Nam se sent très proche de son père qui ne cache pas son dessein d’en faire son héritier. C’est pour cette raison que l’existence de l’enfant a même été révélée à son grand-père qui, étonnamment, a fini par bien prendre la nouvelle.

Le garçon grandit donc avec cette illusion d’être un futur dirigeant politique à la tête d’une nation de travailleurs prêts à se jeter au feu pour lui. Cela le rend orgueilleux et capricieux envers les serviteurs qui se plient en quatre pour lui faire plaisir, de peur de graves représailles comme la prison ou la pendaison.

Pourtant, malgré tous ces égards, rien ne semble jamais le satisfaire tout à fait. Son père craint qu’il ne développe les mêmes symptômes dépressifs de sa mère alors il l’inonde de présents. Sa salle de jeux à elle seule pourrait être considérée comme une maison à part entière tant elle est spacieuse et remplie à ras bord de jouets achetés à l’étranger par le chauffeur ou le garde du corps de son père.

Kim Jong Nam aime les animaux ? Il suffit qu’il le dise pour que son père lui installe un zoo privé dans le parc du manoir et fasse venir des fauves et des éléphants braconnés en Inde pour le remplir. Kim Jong Nam fait encore pipi au lit à douze ans ? Le fils d’un domestique est corrigé à sa place et ainsi de suite.

Même entouré de tant d’égards, le jeune garçon est malheureux. L’une des raisons est que son père a de moins en moins du temps à lui consacrer. Et pour cause, un nouvel enfant accapare à présent son attention, lui volant la vedette.

Ce petit garçon, c’est le futur Kim Jong Un, né le 8 janvier 1984 des amours de Kim Jong-il et sa nouvelle conquête, Ko Yong-Hui, ancienne danseuse native d’Osaka au Japon, dont il est tombé éperdument amoureux.

Kim Jong Nam, désormais seul dans sa cage dorée, bientôt détrôné dans l’ordre de la succession, se tourne les doigts et en veut au monde entier. En perpétuelle recherche d’amour et d’attention, il harcèle son père pour l’avoir plus souvent à ses côtés. Ce dernier, subjugué par son nouveau fils et très épris de sa nouvelle femme, l’ignore tout bonnement. Pire, pour se débarrasser de lui, il l’envoie au Lycée Français de Moscou pour une période de quatre ans, espérant ainsi l’éloigner le plus possible de sa nouvelle famille.

À Moscou, Kim Jong Nam s’installe dans un appartement cossu du quartier chic d’Arbat. Le lycée lui plaît bien et l’apprentissage de la langue française encore davantage. Son intégration se passe d’ailleurs plutôt bien. Au bout de deux ans, il maîtrise parfaitement la langue de Molière et est même premier dans cette matière. Il apprend également à parler le russe et l’anglais.

Après ces quatre années passées en Russie, qu’il considère comme « les meilleures de sa vie », le jeune adolescent est envoyé une nouvelle fois à l’étranger par son père, en Suisse cette fois-ci, dans une institution de l’élite : l’École Internationale de Genève. Refusant de partager une chambre avec un autre étudiant, il est logé dans un luxueux chalet sur les hauteurs de Coligny. Là aussi, une armada de domestiques l’accompagne pour répondre à tous ses besoins. Il y a même un domestique chargé de lui mettre ses chaussures le matin et défaire ses lacets quand il rentre le soir.

Durant ces années de jeunesse dorée passées en occident, Kim Jong Nam découvre la vie européenne avec toutes les libertés qu’elle prodigue, surtout aux garçons privilégiés comme lui : il devient un habitué des boîtes de nuit huppées, se rend aux garden-parties dans les hippodromes, achète tout ce qu’il veut : des voitures de course, plusieurs Harley Davidson, se paye un yacht pour aller à Saint-Tropez et à Cannes, la vie du parfait jet-setter que personne ne soupçonne d’être le rejeton d’une dictature terrifiante d’un petit pays montagneux d’Asie.

Outre ses goûts de luxe, le jeune Kim Jong Nam a aussi des passions très terre à terre comme l’informatique qu’il adore ou encore la littérature française dont il a lu presque tous les ouvrages majeurs.

Il apprécie sa vie certes un peu codifiée mais néanmoins sans grande contrainte. Il admire l’assurance toute occidentale de ses amis, leur capacité à se dépasser et à se préoccuper tellement peu des apparences : tout le contraire du milieu où il avait évolué, où chaque pas, chaque mot, chaque respiration peut à tout moment se retourner contre vous et vous coûter la vie. Il décide de s’installer pour de bon à Genève et ne plus revenir dans son pays d’origine. Mais ses projets sont encore une fois contrariés.

Alors qu’il est âgé de vingt-quatre ans, Kim Jong Nam est rappelé en Corée du Nord par son père : son grand-père et fondateur de la nation vient de mourir et le petit Kim Jong Un a besoin de la présence de « son grand-frère » à ses côtés pour lui donner l’exemple, lui qui a tant appris en Occident. Il quitte la Suisse avec regret.

Peu de temps après son retour forcé au pays, Kim Jong Nam est promu général et intègre la police secrète d’État. Il participe alors aux purges des opposants du régime. Délicat, incapable de violence, le jeune homme a du mal à maltraiter les transfuges, ce qui le discrédit au regard de son père qui le traite d’incapable, de lâche.

Pour la première fois de sa vie, Kim Jong Nam prend conscience de l’importance du rôle joué par son père dans le pays. Les gens l’invoque comme un dieu tout puissant capable de tout, lui ne le connaît qu’en tant qu’homme sous la coupe de sa femme.

À côté de cela, sa vie occidentale lui manque beaucoup, il est tout bonnement incapable de s’acclimater à cette dictature où il ne se sent pas à sa place. Pyongyang est déprimante par tous les temps, les barres d’immeubles d’inspiration stalinienne obstruent la vue, les trottoirs sont cabossés, tout le monde a l’air affamé, sale et horriblement terrifié.

Il se murmure d’ailleurs que des cas d’anthropophagie ont eu lieu dans des villages coupés de tout. En 1995, un germe met à mal toutes les récoltes de riz qui sont condamnées à être brûlées. La Corée du Nord qui vit coupée du reste du monde dépend de cette production locale pour assurer sa survie.

Seuls les dirigeants et leurs courtisans peuvent avoir accès aux nourritures exotiques et étrangères livrées par avions spéciaux et stockées dans des chambres froides. On parle alors de fromages français, de caviar iranien, de liqueurs et de grands crus, de saumons fumés de Norvège sans compter tous les fruits exotiques, autant de mets qu’un citoyen de base n’a encore jamais vu en photo.

Pendant ce temps, Kim Jong Nam continue de se tourner les pouces et de se comporter courtoisement alors qu’il est censé aboyer des ordres et signer des arrêts de mort sans hésiter. De plus en plus agacé, son père le change de poste et le nomme à la tête du comité informatique afin d’épier le mode de fonctionnement des pays ennemis en la matière. C’est à cette époque qu’on lui prête des liens présumés avec la CIA et d’autres services secrets et d’espionnage, une ultime trahison envers son pays.

Il est clair que Kim Jong Nam n’est pas le candidat rêvé pour diriger le pays. Les liens avec son père se détériorent de jour en jour car Kim Jong-il, qui s’est remarié entretemps avec sa maîtresse Ko Yong-Hui, a eu trois autres enfants avec elle.

Ko Yong-Hui exerce un grand pouvoir et influence sur son époux et se mêle de politique. D’ailleurs, la plupart des décisions qu’il prend doivent d’abord être acceptées par son épouse. Entre Kim Jon Nam et sa belle-mère, les relations sont très distantes, voire électriques, cette dernière voulant l’évincer pour placer son fils, Kim Jong Un, dans la première ligne de la succession présidentielle.

Kim Jong Nam épouse la fille d’un dignitaire du régime présentée par son père. Le mariage, bien qu’arrangé, est heureux. Ils ont ensemble trois enfants. La petite famille habite une résidence privée pas loin du Palais de Kumsunsan.

Mais malgré ce bonheur et ce semblant d’équilibre familial, Kim Jong Nam est en proie à la dépression, il est de plus en plus nostalgique de sa vie européenne et cultive un goût immodéré pour la fête. Il se rend d’ailleurs plusieurs fois par semaine à Pékin où il fréquente les bordels de luxe et des nightclubs de la mafia chinoise. Mais même dans ces moments d’évasion, il est surveillé de loin par les sbires de son père qui lui rapportent tout.

Déçu par ce fils sur lequel il avait placé tant d’espérances, Kim Jong-il commence à chercher un moyen de l’écarter de la succession et de la politique de façon définitive. Et une occasion se présente pour concrétiser son plan.

En 2001, Kim Jong Nam et sa famille se rendent en vacances au Japon pour visiter le Disneyland de Tokyo. À leur arrivée à l’aéroport, ils sont immédiatement arrêtés par les autorités nippones pour détention de faux passeports. En effet, la famille voyageait avec cinq faux documents de… la République Dominicaine !

Cette arrestation est vécue comme une grande humiliation par le père de Kim Jong Nam : comment son fils a-t-il osé aller visiter Disneyland, symbole du capitalisme Américain ?!

À compter de ce jour, le comportement global de Kim Jong Nam va être considéré comme néfaste pour son pays et de l’image du socialisme qu’il reflète. Il est par conséquent définitivement écarté de toutes sorties officielles tandis que son petit demi-frère, Kim Jong Un, commence à monter les échelons.

En 2011, la Corée du Nord est en deuil national. Le père de la nation, le Maréchal président Kim Jong-il vient de mourir. Comme il est de coutume dans ce pays, la tristesse et le deuil doivent être manifestés ouvertement. Alors que le cortège funèbre composé de Bentley noires croulantes de fleurs blanches défilent dans les rues de Pyongyang, la population sortie en masse pour faire ses adieux à son président est hystérique : des cris, des larmes, des malaises, des visages qui se lacèrent.

Devant l’enceinte du Palais de Kumsunsan, Kim Jong Un, jeune homme rondelet et court sur pattes, est proclamé nouveau président de la République démocratique populaire de Corée.

De plus en plus indésirables, Kim Jong Nam et sa famille n’ont alors d’autre choix que de plier bagages et aller se réfugier en Chine. Ordre leur est donné de ne plus faire parler d’eux. La famille vit pendant un moment à Pékin puis à Bangkok en Thaïlande avant de s’installer à Macao. Kim Jong Nam, en bon fêtard notoire, multiplie les aventures extra-conjugales, boit comme un trou et s’adonne aux plaisirs nocturnes excessifs, sûrement pour oublier son destin. Il voyage beaucoup aussi, souvent en solo et réside dans les plus grands palaces parisiens et suisses.

Ses déplacements à l’étranger alertent à chaque fois la presse people qui le suit dans le moindre de ses déplacements. Ses relations amoureuses variées et nombreuses sont le sujet favori de la presse sud-coréenne et japonaise. Les chinois le surnomment affectueusement « Pang Xiong », littéralement « gros doudou », en référence à son obésité et son sourire candide qui rappelle ceux d’un nounours.

Mais Kim Jong Nam n’a en réalité rien d’un gros doudou. Souvent à cours d’argent, il cherche à faire parler de lui à la télé pour renflouer ses caisses. Les médias rentrent volontiers dans son jeu. En 2014, il donne une suite d’interviews à un journaliste d’investigation japonais.

Source : barlamane

Cette entrevue, diffusée massivement au Japon et en Corée du Sud, montre un Kim Jong Nam en rôle de victime, dénonçant le régime nord-coréen sans langue de bois et critiquant les abus de son frère, devenu injustement président à sa place. Il parle aussi des relations difficiles avec son défunt père qui aurait été très influencé par sa deuxième femme, une ancienne danseuse devenue conseillère politique.

L’année d’après, Kim Jong Nam publie une autobiographie intitulée « Mon père Kim Jong-il et moi ». L’ouvrage génère un scandale sans précédent. Il s’agit d’une critique mordante du régime nord-coréen en vigueur et de ses lois liberticides, socle fondateur de cette dictature qui a réduit le peuple en esclavage en lui faisant subir un lavage de cerveau. Il y évoque aussi les camps de travail où s’agglutinent les opposants du régime ou de simples citoyens, des vrais camps de la mort à l’instar de ceux d’Auschwitz.

En Corée du Nord, Kim Jong Un, outré, déclare la publication de ce livre comme un grave crime de lèse-majesté et appelle à en faire des autodafés. Quant à son peuple, il ignore tout de ce livre car coupé d’internet et des autres médias, la télé nord-coréenne ne diffusant que des parades militaires et des célébrations à la gloire de ses dirigeants.

En Chine, Kim Jong Nam réchappe de justesse à deux tentatives d’assassinat. Dans la foulée, il apprend que son demi-frère a fait décapiter leur oncle et numéro deux du régime, Jang Song-Thaek, pour complot visant à renverser le gouvernement. La tête du défunt a été exposée publiquement avec celles d’autres opposants.

Conscient d’être le prochain sur la liste, Kim Jong Nam envoie un mail à Kim Jong Un pour lui demander de l’épargner, lui et sa famille. Il dit :

« Je vous en prie, annulez l’ordre de nous punir, mes enfants et moi. Nous n’avons nulle part où nous cacher ; le cas échéant, le seul moyen de nous échapper sera le suicide. »

Le mail bien évidemment est resté sans suite.

Kim Jong Nam, pour des raisons que l’on ignore, n’aura jamais recours à des gardes du corps privés pour assurer sa protection personnelle. À partir de 2015, il change littéralement de mode de vie : entre le flambeur et fêtard qu’il était jusqu’ici, il devient un homme discret aux goûts modestes.

Par exemple, il troque sa résidence luxueuse de Macao contre un simple appartement, il n’a pas de voiture personnelle ni de chauffeur, il se déplace en transports en commun. Pourtant, il sait qu’à tout moment, il peut être tué. Héroïsme exacerbé ou tendance suicidaire, on ne le sait pas. À cette époque, il se fait appeler par le pseudonyme de Kim Chol qui figure aussi dans son passeport et effectue des séjours de plus en plus rapprochés en Malaisie.

Au même moment, des événements se préparent déjà à son encontre.

Nous sommes en janvier 2017 à Hanoi au Vietnam. Dans un petit bar au décor kitsch, une jeune femme attend devant la porte fermée d’un bureau. Elle s’appelle Doan Thi Huong, elle a vingt-huit ans et ce boulot pourrait être la chance rêvée pour faire carrière dans le cinéma.

Une dame aux allures de tenancière lui fait un signe de tête avant de l’introduire dans la pièce. Celle-ci est mal éclairée, cela sent la cigarette et la transpiration. Là, derrière un bureau, est assis un quinquagénaire. Il se présente, M. Chang, originaire de Seoul et il rentre tout de suite dans le vif du sujet. Il dresse à Doan Thi Huong ce qu’elle devra réaliser les prochains jours : des vidéos canulars sur internet. C’est léger, c’est drôle, cela ne nécessite pas beaucoup d’intelligence ni d’effort et surtout c’est bien payé, environ cent dollars la vidéo.

Doan Thi Huong ne cache pas sa déception, la raison ? Elle pensait pouvoir tenir un second rôle dans une série. M. Chang émet un petit rire moqueur, tourner dans une série alors qu’elle n’a aucun diplôme du conservatoire ou d’une école de théâtre ?! Le souci matériel prend alors le dessus, elle accepte l’offre d’emploi. M. Chang se radoucit et se veut même rassurant : les acteurs les plus célèbres ont tous commencé au bas de l’échelle.

Puis il lui explique le procédé : la farce consiste à se mettre de la lotion Johnson pour bébé sur les mains et, au moment opportun, aller l’étaler sur le visage d’un passant dans la rue en le prenant par surprise. Le tout doit être ludique et rapide. Fastoche, non ? Et puis de la lotion, ce n’est si méchant, le passant le plus grognon ne risque pas de le prendre mal. Elle acquiesce.

Au même moment à Kuala Lumpur en Malaisie, une scène semblable est en train de se dérouler dans un café. La candidate cette fois est une jeune indonésienne de vingt-cinq ans, Siti Aisyah. Un certain « James » également de Seoul fait les auditions. Il lui explique le même procédé du vidéo-canular et les cent dollars de récompense pour chaque vidéo réalisée. C’est bien plus qu’elle ne pourrait gagner en tant que masseuse dans un SPA. Elle est rapidement convaincue aussi.

Pendant tout le mois de janvier, les deux filles, qui ne se connaissent pas et ne se sont jamais vues, réalisent chacune de leur côté ces vidéos-gag. Diffusées sur YouTube, elles provoquent l’hilarité générale et rencontrent un franc succès.

Le 11 février 2017, soit un mois après cette première expérience de caméra-cachée, Doan Thi Huong et Siti Aisyah sont retenues pour une nouvelle vidéo. Cette fois-ci, l’action devra se dérouler dans l’aéroport de Kuala Lumpur et est prévue pour le 13 février. Les deux impresarios s’occupent du reste, à savoir le transport, les frais de logement et de restauration, sans compter les cent dollars à l’appui en guise de cachet.

Doan fait le voyage depuis le Vietnam accompagnée par M. Chang et ils descendent dans un hôtel du centre-ville. Siti, qui habite la Malaisie, connaît déjà l’itinéraire mais James insiste pour l’accompagner.

Le 13 février 2017 à 8 h 00 du matin, les deux jeunes femmes arrivent chacune de leur côté à l’aéroport de Kuala Lumpur. Doan s’installe à la buvette avec M. Chang tandis que sa co-équipière entre dans un autre café avec le dénommé James. Doan porte un t-shirt blanc avec l’inscription « LOL » en bleu avec une jupe assortie. Siti porte du noir.

Soudain, on leur fait signe de se lever et d’aller au terminal 3 près de la borne d’embarquement de la compagnie Asia Air. M. Chang verse un liquide dans les mains de Doan et lui ordonne de les garder fermées. James tend à Siti un mouchoir en tissu contenant un liquide inconnu. On leur montre la cible du canular : un gros bonhomme portant des lunettes et un sac à dos. Kim Jong Nam.

— C’est lui, allez-y maintenant !

Elles foncent. L’homme semble un peu distrait et pensif. Il est pris de cours par Doan et Siti qui lui plaquent illico leurs mains enduites de liquide sur les yeux, la figure et la mâchoire avant de prendre la fuite à toutes jambes.

Les choses s’accélèrent, Kim Jong Nam ne sent pas bien, demande de l’aide à une réceptionniste, perd connaissance avant d’être admis dans la clinique de l’aéroport où il tombe dans le coma. Il meurt à 11 h 20 dans l’ambulance qui le transporte à l’hôpital.

Les investigations commencent rapidement. La police malaisienne découvre dans les affaires de la victime la somme de 120 000 dollars en liquide et quatre passeports nord-coréens, tous au nom de Kim Chol. Il ne se passe pas longtemps avant qu’ils ne découvrent sa véritable identité. Cinq jours auparavant, il passait ses vacances dans une station balnéaire de l’île de Langkawi.

L’autopsie de Kim Chol, alias Kim Jong Nam, montre clairement qu’il a été empoisonné au VX, un agent neurologique dérivé du gaz sarin, hautement toxique et interdit dans plusieurs pays, dont la Malaisie.

La police malaisienne fait rapidement la reconstitution du crime grâce aux vidéos de surveillance de l’aéroport. Une vraie course contre la montre s’engage.

Le 14 février 2017, la première suspecte, la vietnamienne Doan Thi Hurong, est arrêtée. Deux jours plus tard, c’est au tour de la deuxième suspecte, l’indonésienne Siti Aysah. Mais pas de trace ni de James ni de M. Chang, qui sont en réalité deux agents nord-coréens. D’autres suspects sont arrêtés, notamment un Japonais et un Nord-Ccoréen du nom de Ri Jong Chol, soupçonnés d’avoir fourni le liquide en question. Ils sont finalement relâchés pour non-implication dans le crime.

Source : francetvinfo

La nouvelle de la mort de Kim Jong Nam mobilise toute l’attention des médias malaisiens et sud-coréens.

La « chasse » aux potentiels commanditaires du crime est menée par la police malaisienne qui soupçonne encore quatre autres fugitifs nord-coréens ayant fui récemment leur pays, ainsi qu’un diplomate de l’ambassade de la Corée du Nord à Kuala Lumpur.

Pendant ce temps, l’interrogatoire des deux principales suspectes commence sous haute tension. Elles sont effrayées, elles pleurent, elles disent qu’elles ont été elles-mêmes victimes d’un abominable coup monté à leur insu, qu’elles ont été manipulées depuis le début.

Doan déclare : « M. Chang m’a dit que c’était de l’huile pour bébé, que je devais me frotter les mains avec et les garder fermées pour réaliser le canular ! »

Elle raconte que c’est ce même M. Chang qui lui aurait désigné Kim Jong Nam à l’aéroport pour être la cible du vidéo-gag. Siti donne la même version en évoquant James.

Elles parlent de leurs parcours respectifs : elles sont issues de familles pauvres et paysannes. À leur majorité, elles sont allées tenter leur chance dans la métropole : Doan pour s’inscrire en faculté de pharmacie et Siti pour travailler en tant qu’hôtesse d’accueil dans un centre de beauté à Kuala Lumpur.

Doan a fini par abandonner son cursus pour se reconvertir en hôtesse dans un bar de Hanoi. Siti a quitté son job d’esthéticienne pour travailler à temps plein au Beach Club, spécialisé dans les escort girls. Cela a duré jusqu’à ce qu’elles soient embauchées pour les vidéos canulars.

Aucune d’elles ne connaissait l’identité de Kim Jong Nam au moment où elles lui ont mis le liquide sur la bouche ; elles pensaient que c’était un voyageur lambda.

Malgré leurs aveux, le juge d’instruction refuse de les croire. Pire, il les soupçonne même d’être des agents secrets nord-coréennes envoyées par Kim Jong Un pour liquider son demi-frère.

Le 1er mars 2017, Doan Thi Huong et Siti Aisyah sont reconnues coupables de meurtre au premier degré. Elles risquent gros, la peine capitale, autrement dit la décapitation, la Malaisie étant un pays qui applique la charia musulmane dans le domaine juridique. Elles sont mises en détention provisoire dans l’attente de leur procès prévu pour début octobre 2017.

Lors sa plaidoirie, l’avocat de Siti Aisyah déclare que « Tout a été fait pour les mettre en confiance et leur faire croire qu’elles deviendraient des célébrités en un temps record ! » en évoquant le piège dans lequel elles sont tombées.

Elles sont toutes les deux condamnées à la réclusion criminelle à perpétuité par les plus hautes instances juridiques de Shah Alam en Malaisie.

Source : lexpress

Pourtant, deux ans plus tard, sous la pression diplomatique vietnamienne, la justice malaisienne décide d’abandonner la poursuite de meurtre au premier degré contre Doan Thi Huong, qu’elle reconvertie en « blessures avec des armes dangereuses ». Au terme de ce retournement de situation, sa condamnation est révisée et sa peine réduite à trois ans de prison. Elle est finalement libérée et autorisée à quitter la Malaisie le 3 mai 2019.

Siti Aisyah de son côté voit les mêmes charges abandonnées à son encontre et est libérée au bout de deux années de prison. Elle quitte également la Malaisie pour rentrer dans son pays natal, l’Indonésie.

L’affaire a fait beaucoup de bruit à l’échelle internationale et a contribué à envenimer davantage des relations déjà très difficiles entre les deux Corées. Les deux pays n’auront de cesse de se jeter la balle et de s’accuser mutuellement d’être responsable de la mort de Kim Jong Nam.

La Corée du Nord va également censurer la Malaisie en l’accusant d’être complice de de l’assassinat avec l’aide de la Corée du Sud. Pour les Sud-Coréens, l’unique responsable de la mort de Kim Jong Nam n’est autre que son demi-frère Kim Jong Un, qui n’a jamais lavé l’affront de ce livre calomnieux à son encontre.

L’assassinat de Kim Jong Nam reste l’une des affaires de meurtre les plus mystérieuses de ces cinq dernières années. Jusqu’à aujourd’hui, cette histoire est encore entourée de zones d’ombre. Beaucoup restent persuadés que Kim Jong Un est celui qui a fait assassiner son frère et pouvait même être derrière ses deux premières tentatives d’assassinat.

D’autres pensent que le président nord-coréen n’avait plus vraiment de raison valable de tuer son frère puisque ce dernier se faisait de plus en plus discret et ne se mêlait plus de politique.

La dernière hypothèse en date concerne les 120 000 dollars trouvés dans le sac à dos de Kim Jong Nam et qui pourraient être la raison pour laquelle il a été tué. On parle de cette somme comme un don de la CIA en contrepartie de secrets d’État sur l’arme nucléaire nord-coréenne que Kim Jong Nam leur aurait donné en qualité d’agent double travaillant pour les deux parties ennemies.

La police malaisienne n’a, de son côté, jamais retrouvé la trace de James et M. Chang, ni découvert leur véritable identité

Le 13 février 2017, Kim Jong Nam, demi-frère aîné de l’actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un, meurt empoisonné au milieu de la foule de l’aéroport international de Kuala Lumpur en Malaisie. Son assassinat survient alors qu’il s’apprêtait à prendre son vol de retour en direction de Macao, son lieu de résidence. Découvrez la vie quotidienne de cette singulière famille qui tient en laisse la Corée du Nord depuis les années quarante.

 

Les sources :

 

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Jacque Mesrine, l’ennemi public n°1

Jacque Mesrine, l’ennemi public n°1

L’histoire du grand banditisme français est littéralement indissociable de celle de Jacques Mesrine. Classé ennemi public numéro 1, le gangster parisien le plus célèbre de tous les temps avait marqué son époque par ses actions criminelles rocambolesques. Toute la vie du truand aura été tel un film hollywoodien, avec de l’action non-stop, des évasions de prisons spectaculaires, et des soirées VIP avec la jet set et de magnifiques femmes.

Les sources : 

  • Jacques Mesrine

    Ce contenu est réservé aux abonnés. Pour voir le player et écouter cet épisode, vous devez vous inscrire et choisir un niveau d'abonnement.

    Ne vous inquiétez pas, vous avez une période d'essai de 7 jours pendant laquelle vous pouvez même écouter tous les podcasts précédents.

    Pour le faire, cliquez ici : https://lecoinducrime.com/connexion/

     

L’enlèvement du Fils Lindbergh

L’enlèvement du Fils Lindbergh

Cliquez ici pour en savoir plus

Au début du xxe siècle, avec l’avènement de l’aviation, le pilote américain Charles Lindbergh s’illustre pour sa fameuse traversée New York-Paris d’une durée de trente-trois heures à bord de son monoplan Spirit of Saint Louis. Un record hors du commun qui le propulse instantanément dans la légende et l’élève au rang de star planétaire.

Source : fbi

Mais alors qu’il est au sommet de sa carrière professionnelle, Charles Lindbergh et son épouse Anne Morrow font face à un drame sans précédent : le 1er mars 1932, Chaz, leur bébé de vingt mois, disparaît dans des circonstances mystérieuses, victime d’un enlèvement.

« L’Affaire Lindbergh » devient alors le fait-divers du siècle, le cas de kidnapping d’enfant le plus célèbre et controversé de son temps.

Quand un certain Bruno Hauptmann est finalement arrêté pour l’enlèvement et l’assassinat du bébé, tout tend à croire que cela calmerait les esprits, si ce n’est la controverse qui va entourer sa condamnation survenue vite, bien trop vite au goût de beaucoup de personnes qui croient alors à une terrible erreur judiciaire.

Je vous invite à faire un retour temporel dans cette Amérique des années trente afin de sonder le mystère de l’affaire du bébé Lindbergh.

Il est 7 h 00 ce matin du 20 mai 1927. Sur le tarmac de Roosevelt Field, l’heure est aux derniers préparatifs. L’événement qui se prépare n’a pas cessé de mettre en émoi tous les employés de ce petit aérodrome de Long Island. Ce petit jeune a décidément les idées bien arrêtées pour ne pas vouloir changer d’avis !

Tous ont prié et souhaité que le vol soit ajourné d’un, deux, trois, voire quatre mois, le temps de préparer tout le monde, techniquement et émotionnellement.

La météo de ces derniers jours est également aussi de leur côté puisque la pluie et le mauvais temps ont persisté comme un signe prémonitoire, comme pour empêcher ce petit intrépide de Charlie de monter dans son engin volant et lui éviter le pire !

Et puis la veille au soir, les choses se sont précipitées : l’éphéméride a annoncé des éclaircies, mais vraiment de toutes petites…

— Je vole demain ! a déclaré le jeune homme à l’autre bout du fil, coupant court la communication avec le technicien.

Il a laissé son dîner intact et ses amis en plan au restaurant, a pris sa voiture pour foncer droit vers l’aérodrome afin de se préparer. Pris au dépourvu, personne n’a rien trouvé à redire. Les choses se sont précipitées. Tout ce qui a été tant redouté a fini par se concrétiser.

— Je suis prêt ! Départ à 7 h 52 demain matin !

À six heures du matin, les journalistes et les habitants du quartier étaient déjà là, plein d’anxiété, trépignant d’impatience, essayant de se frayer un passage. Ils ont assisté médusés aux adieux du pilote avec sa mère : elle a salué son fils comme s’il partait au camping alors que sa mission a tous les risques de lui coûter la vie !

Ce jeune aviateur têtu et plein de ressources, c’est Charles Lindbergh. Âgé de vingt-cinq ans, blond comme un épi de blé, les yeux bleus et pénétrants, une haute stature athlétique avec un teint légèrement hâlé, des dents blanches et une bonne humeur à toute épreuve, il incarne le boomer américain par excellence.

La mission ou plutôt le défi qu’il s’est fixé est de traverser l’Atlantique Nord à bord de son monoplan afin de relier New-York à Paris en moins de quarante-huit heures, sans co-pilote et sans escale.

Charles Lindbergh n’est pas sûr de réussir mais décide de tenter le tout pour le tout. Qui ne risque rien n’a rien, voilà son leitmotiv. Comme beaucoup de perfectionnistes, il lui arrive souvent de douter de ses talents. Pourtant, c’est un aviateur très expérimenté : il a servi en tant que pilote-postier militaire, comme pilote de ligne, sans compter que c’est un mécanicien hors pair.

Son avion, un monoplan baptisé Spirit of Saint Louis, est loin d’être apte à supporter l’âpreté climatique et la longévité du voyage sur l’Atlantique. Son assemblage a duré un mois et quelques défauts persistent encore, mais Lindbergh compte l’exploiter à bon escient. Cet engin, il le connaît comme sa poche : il l’a essayé plusieurs fois pour en tester la résistance, l’a rafistolé, réparé et apprêté à plusieurs occasions.

Quelques jours plus tôt, alors que la probabilité d’une date de voyage n’était pas encore fixée, Lindbergh a enlevé la radio du monoplan et a fait installer à la place un grand réservoir d’essence supplémentaire entre le moteur et la cabine de pilotage. Il a dû se séparer du pare-brise censé lui indiquer le chemin lors du pilotage pour y mettre un périscope, seul en mesure de l’orienter une fois dans les airs.

Les techniciens de l’aérodrome ont assisté impuissants à cette effervescence de préparatifs. Si la mission échoue, Lindbergh sera le troisième pilote perdu en mer en l’espace de deux semaines !

À peine quinze jours plus tôt, l’avion biplan baptisé « L’Oiseau blanc » avec, à son bord, deux aviateurs français, Charles Nungesser et François Coli, a disparu lors de son premier voyage aérien sans escale reliant la capitale française à New York.

La mauvaise nouvelle a provoqué une onde de choc des deux côtés de l’Atlantique, quel fou irait encore dans un cercueil volant par pure quête d’adrénaline et d’aventure ? Lindbergh bien sûr !

La disparition des deux aviateurs français n’a pas découragé le jeune pilote pour autant, au contraire, cela a même ancré en lui l’idée selon laquelle toute chose nouvelle réclame son lot de sacrifices, quitte à ce qu’ils soient humains.

Raymond Orteig, richissime hôtelier new-yorkais, propose une récompense de 25 000 dollars à Charles Lindbergh s’il réussit son pari de voler au-dessus de l’Atlantique en solitaire. Le jeune homme accepte la proposition bien plus pour la portée sensationnelle de l’aventure que pour l’argent en lui-même.

7 h 30. Vêtu de sa combinaison en cuir marron, ses grosses lunettes vissées sur les yeux, Charles Lindbergh fait un grand signe à la foule anxieuse venue l’acclamer pour son improbable voyage, sûrement son dernier pense-t-elle.

À présent, impossible de faire marche arrière ! Alors il sourit de toutes ses dents et lance bravement sans se départir de sa bonne humeur : « Le condamné à mort vous dit au revoir ! ».

La foule a interdiction d’amener des gerbes de fleurs car cela pourrait porter la poisse et être perçu comme un signe prémonitoire de l’échec de la mission. À la place, quelques femmes sortent leurs mouchoirs pour se tamponner les yeux tandis que les hommes agitent leurs chapeaux en l’air en signe d’au revoir.

« Here you go, Charlie ! »

À 7 h 52, dans un bruit de moteur épouvantable et de vapeurs d’échappement, le monoplan Spirit Of Saint Louis décolle du terrain de Roosevelt Field en emportant le jeune Charles Lindbergh à son bord. Bientôt, il n’est plus qu’un petit point noir dans l’immensité du ciel gris matinal.

Sur la terre ferme, le compte à rebours commence non sans beaucoup d’appréhension.

Les premières heures de vol se passent sans dommage. L’expérience est grisante. En bas, Lindbergh voit défiler Long Island et ses maisons blanches entourées de pelouses vertes ; à quelques kilomètres de là, le voilà arrivé au-dessus d’Ellis Island, porte d’entrée de tous les immigrants venus dans cette patrie bénie qu’est les États-Unis d’Amérique.

Il penche légèrement la tête en avant et aperçoit à travers le hublot la Statue de la Liberté toute proche, beaucoup plus grande que dans tous ses souvenirs. Dernier coup d’œil à sa montre et cap au nord pour une aventure de 5 800 kilomètres dont 3 200 au-dessus de l’océan pour une durée maximale de quarante-huit heures.

L’Atlantique est immense, interminable. Beaucoup trop nerveux pour réussir à dormir la veille du départ, Charles Lindbergh commence à présent à lutter contre le sommeil qui le guette. Pour se revigorer, il effectue une descente de trois mètres au-dessus de l’eau. La hauteur des vagues le dissuade pourtant de s’aventurer plus bas, alors il se dépêche de remonter pour se remettre à la hauteur normale.

Le lendemain en fin d’après-midi, alors qu’il continue sa progression solitaire entre ciel et mer, Charles Lindbergh aperçoit deux mouettes arriver tout droit sur lui, signe que la terre ferme n’est plus vraiment tellement loin. Comment ? C’est déjà fini ?

— J’approche des côtes irlandaises ! Dit-il tout haut pour lui-même, le sourire aux lèvres.

Ouf, le plus dur a été fait ! L’océan est derrière lui à présent ! Il n’a pas péri comme tout le monde le pensait, il ne s’est pas égaré dans un trou d’air. Il est sain et sauf et si proche de son but maintenant !

À la tombée de la nuit, l’aviateur arrive finalement en France, la fin du parcours. Il traverse sans le savoir Cherbourg, puis il vise la Tour Eiffel. Ce n’est plus qu’une question de minutes, l’aérodrome du Bourget où il doit atterrir n’est plus très loin, comme mentionné sur la carte qu’il a sous les yeux.

Sur la terre ferme, l’annonce de l’arrivée triomphale de Charles Lindbergh est déjà dans toutes les bouches. 200 000 Parisiens se ruent pour l’accueillir. Il atterri comme convenu le 21 mai vers 22 h 30. Il a gagné son pari, relevé le défi et cloué le bec à ceux qui croyaient qu’il allait échouer. The Spirit of Saint Louis n’a pas démérité non plus ; d’ailleurs, lui aussi est une vedette sur laquelle des jeunes femmes et des jeunes enfants français, visiblement très enthousiastes, ont déjà commencé à grimper dans l’appareil avant d’être sévèrement rabroués et écartés par les Forces de l’ordre.

La bonne nouvelle se propage. Paris ne dormira pas ce soir-là et aux États-Unis, où c’est encore l’après-midi, le temps est à la fête : l’enfant prodige du pays est devenu le jeune héros de cette Amérique conquérante qui ne craint rien et ose l’impossible.

La France tombe littéralement sous le charme de ce jeune homme blond aux manières candides, intimidé par la foule du Bourget qui veut l’embrasser et le porter en triomphe. Le lendemain, il est reçu par le Président de la République en personne puis se rend les jours suivants en Belgique et à Londres, d’où il rentre finalement aux États-Unis à bord du cargo militaire l’USS Memphis. Son monoplan réduit en pièces détachées est embarqué dans la soute en attendant d’être réassemblé à l’arrivée.

À son retour au bercail, celui qui porte désormais le surnom de « L’aigle solitaire » est accueilli avec les honneurs de la star planétaire qu’il est devenu. Il défile sur le toit d’une berline noire sur Fifth Avenue, l’Union Jack est agité de part et d’autre du boulevard, des milliers de confettis sont projetés dans les airs. C’est un événement national sans précédent. Grâce à cet exploit aérien pionnier, l’Amérique tout entière est projetée dans l’avenir.

Le prix Orteig d’un montant de 25 000 dollars lui est remis par Raymond Orteig lui-même lors d’une soirée de gala organisée au Carnegie Hall.

Pour tous les Américains, Charles Lindbergh devient « Lindy La Chance ». Tous les bébés garçons nés l’année de son voyage sont baptisés Charles Augustus en son honneur. À New York, dans le quartier bouillonnant et multi-ethnique de Harlem, les jeunes créent la danse « Lindy Hop », sorte de fox-trot de rue très rythmé qui rappelle les mouvements du monoplan volant dans les airs. Il devient une icône pour la jeunesse de toutes les franges sociales, toujours discret et signant volontiers les autographes.

Source : history

Après les hommages chaleureux du peuple, vient le tour des honneurs et des distinctions officielles : Charles Lindbergh est nommé colonel au sein de l’armée de l’air ainsi que vice-président des lignes aériennes américaines Pan Am. Il a désormais la tâche d’aider à démocratiser les lignes publiques transatlantiques pour le grand public souhaitant voyager en Europe.

Malgré ce succès étourdissant, Lindbergh choisit de rester un homme modeste et très terre à terre. Il se plaît à se définir comme un simple mécanicien de l’air, un artisan qui a juste eu plus d’endurance, au moment où d’autres ont préféré abandonner par crainte d’un cuisant échec et par peur de la mort.

Cette modestie non feinte trouve son explication dans l’éducation luthérienne reçue par le jeune pilote, une éducation basée sur le travail acharné, le sérieux et cette manière très scandinave de vouloir toujours rester dans le juste milieu et ne jamais écraser les autres pour s’élever et se distinguer.

Né en 1902 à Détroit, Charles Augustus Lindbergh est le fils d’un couple suédois immigré aux États-Unis à la fin des années 1800. Son père, Charles Sr., est avocat et sa mère, Evangeline Lund, a été l’une des premières femmes admises à l’université de physique-chimie de l’État du Michigan, à une époque où les études scientifiques n’étaient réservées qu’aux hommes. Charles Jr. est le fils unique de cette famille de notables respectables.

Passionné par les voyages, il éprouve très jeune le besoin de découvrir d’autres cieux. Alors qu’il se prépare pour entrer à l’université d’État du Michigan pour un cursus de chimie, il laisse tout tomber pour des études de mécanique. Sans cesse encouragé par sa mère, il est doué, dur à la tâche, extrêmement pointilleux et devient ainsi le premier de sa promotion.

En 1922, il réussit à acheter son premier petit avion avec lequel il effectue quelques sorties et il propose ses services aux personnes qui souhaitent faire leur baptême de l’air.

Après le succès planétaire de sa traversée transatlantique, Charles Lindbergh devient un gendre convoité par un nombre incroyable de futures belles-familles fortunées et illustres. Il se marie en 1929 avec Anne Morrow, fille du diplomate Dwight Morrow, alors ambassadeur des États-Unis au Mexique et l’une des plus grosses fortunes du pays. Le mariage est célébré comme un événement national de grande importance et des lettres de félicitations parviennent au couple des quatre coins du pays.

La vie conjugale se déroule paisiblement ; Charles et Anna, bien que pas vraiment amoureux, finissent par bien s’entendre et s’apprécier mutuellement, leurs caractères fusionnent parfaitement : ils sont tous les deux posés, intelligents et charmants. Comme son mari, Anne est une passionnée d’engins volants et s’exerce souvent au pilotage, secondée par son aviateur préféré.

La famille Dwight est l’une des plus prestigieuses et riches de tout le pays. Elle possède plusieurs propriétés à New York, Boston et deux villas en Californie. Le couple se rend à Hawaï pour son voyage de noces, un lieu que Charles Lindbergh aimera toute sa vie durant.

Le premier né du couple, le petit Charles Jr. ou plus communément « Chaz » vient au monde le 22 juin 1930. La nouvelle est accueillie avec euphorie. Tout ce qui touche désormais les Lindbergh devient du domaine public et ils sont constamment sous les feux des projecteurs. Dès sa sortie de la maternité dans les bras de sa mère, le bébé Chaz est pris en photo par un parterre de journalistes venus l’attendre.

La famille Lindbergh ainsi élargie coule des jours heureux dans ses nombreuses résidences dispersées entre New York, Detroit, Boston et Los Angeles. Ils bénéficient de tout le confort digne des gens de leur rang, en grande partie grâce à la fortune du père d’Anne. Le bébé a deux nourrices et une femme de chambre qui veillent sur lui 24 h sur 24.

Quand Dwight Spencer, le beau-père de Charles Lindbergh, décède en 1931, sa fille hérite d’une fortune considérable et d’une énième propriété entourée d’un parc de plusieurs hectares, d’une piscine, d’un terrain de tennis et d’un lac. Située à Hopewell dans le New Jersey, cette maison devient en quelque sorte une retraite pour le week-end. Des galas dansants et des dîners prestigieux y sont organisés, où le gratin new-yorkais se presse pour y figurer. Nous sommes alors en pleine période de prohibition, l’alcool est strictement règlementé mais les caissons de grands crus et de champagne ne manquent jamais chez les Lindbergh.

Fin février 1932, alors que l’hiver est encore bien installé, le couple quitte son appartement new-yorkais pour aller passer quelques jours dans sa résidence secondaire à Hopewell. Le bébé Chaz et sa nourrice Betty Gow l’ont précédé un jour plus tôt. Chaz a attrapé un rhume en début de semaine et sa nourrice a passé ses nuits à son chevet pour le frictionner et lui donner ses médicaments. Sa mère a déclaré qu’un court séjour au grand air lui serait salutaire.

Le bébé que tout le monde surnomme affectueusement « petit bout » est maintenant un petit gaillard de vingt mois, tout en boucles blondes et l’air bien trop sérieux pour son âge. Quand il ne fait pas sa sieste, il passe toute sa journée à babiller et sait déjà dire « papa », « mama », « nounou », « avion ». Un petit prodige ! Son père attend juste qu’il soit un tout petit peu plus âgé pour l’embarquer sur le Spirit Of Saint Louis pour son tout premier baptême de l’air.

Il a d’ailleurs une multitude de projets pour cet enfant et le voit déjà intégrer une école navale prestigieuse à Cape Cod, peut-être qu’il voudra faire du cinéma plus tard, qui sait ! Ce n’est pas encore un métier bien vu mais les temps changent et l’aviateur a toujours eu les yeux tournés vers l’avenir. Oh ! Et puis il décidera !

Tard dans la soirée du 1er mars 1932, alors que toute la maisonnée a fini de dîner et que tout le monde a regagné ses pénates, Charles Lindbergh qui a envoyé sa femme se coucher, reste encore dans sa bibliothèque pour boire un dernier verre de digestif et feuilleter un numéro du Reader’s Digest. Il règne un grand silence dans la maison. Soudain il entend comme un grand fracas, comme quelque chose de lourd qui vient de tomber. Il se lève, fait le tour de la maison et monte à l’étage.

Instinctivement, il se dirige dans la chambre du bébé, il ouvre la porte et là !

Il constate avec surprise que les volets sont grands ouverts, un vent froid agite les rideaux. Lindbergh court au berceau du bébé : il est vide !

Paniqué, il fait le tour de la chambre, soulève les draps. Des traces de boue maculent la moquette et sous la fenêtre, il voit une grande échelle en bois de charpente. Dans un coin de la pièce, posé sur un radiateur, un bout de papier plié.

Les idées commencent à s’entrechoquer dans la tête de Lindbergh qui, sans trop réfléchir, s’empare de la lettre et lit :

« Cher Monsieur

Préparé 50.000 dollars, 25 en billets de 20, 15.000 en billets de 10 et 10.000 en billets de 5 dollars. Dans les 2-4 jours, nous vous dire à vous où et quand nous ramener la ransson. Si vous teniez à la vie de votre fils ne faire pas intervenir ni la police et ne prévenir pas les journalistes. C’est clair ? »

La missive est bourrée de fautes de grammaire, comme si elle avait été rédigée par une personne qui ne connaissait que sommairement l’anglais.

Bientôt, toute la maison est mise au courant de la catastrophe : Chaz a été kidnappé ! Anne est en proie à la crise de nerfs, son mari la tranquillise comme il peut. Le personnel, armé de torches et de lampes à pétrole, fouille tous les recoins, fait le tour du parc, descend à la cave. Mais le bébé n’est nulle part.

Dès le lendemain, la propriété est prise d’assaut par la police et la presse. Les policiers de l’État du Michigan, accompagnés de leurs chiens renifleurs, ratissent toute la propriété de Hopewell sans rien trouver.

Juste en-dessous de la chambre du bébé, les enquêteurs trouvent deux séries d’empreintes de pas, apparemment laissées par de gros souliers à semelle de caoutchouc grossière. L’échelle est emportée comme pièce à conviction.

Dans le salon, trois inspecteurs entourent le couple Lindbergh encore sous le choc. Le personnel de maison est également sollicité pour être interrogé. Avez-vous entendu du bruit ? Non, j’étais déjà couché quand c’est arrivé. Et vous ? Non rien. Et vous ? Je n’ai rien entendu non plus…

Questionné à son tour, l’aviateur raconte que la veille au soir, avant de monter vérifier la chambre de son fils, il a nettement entendu une sorte de craquement venant de l’extérieur, une sorte de bruit lourd comme un poids qui ricoche. La chienne n’a pas aboyé une seule fois, ce qui est bien étrange, alors que d’habitude elle s’agite et fait du bruit dès qu’elle entend quelqu’un arriver. Charles Lindbergh montre aux policiers la lettre trouvée sur le radiateur.

La lettre est examinée sous toutes les coutures. C’est un élément important qu’il faut impérativement conserver. Comme toutes les lettres de demande de rançon, elle est impersonnelle et anonyme. Comme Lindbergh, les inspecteurs ne manquent pas de relever les innombrables fautes de vocabulaire.

— C’est l’écriture d’un Allemand ! Déclare l’un des policiers.

— Comment pouvez-vous être sûr de cela ? Demande Charles Lindbergh, interloqué.

— Je le sais car j’ai servi en Allemagne pendant la guerre… Le style et les tournures sont celles utilisées par une personne germanophone qui ne maîtrise pas encore parfaitement notre langue, conclut le policier en connaissance de cause.

L’autre élément qui soulève beaucoup de questionnements est cette échelle qui a été positionnée directement en dessous de la chambre du petit Chaz, comme si ses ravisseurs savaient exactement où il dormait.

Betty Gow, la nounou du bébé, est prise à part pour être longuement interrogée par la police. Au bout de deux heures, elle est finalement mise hors de cause.

La femme de chambre anglaise, Violet Sharp, a quant à elle un comportement suspect et étrange qui ne manque pas d’attirer l’attention des enquêteurs. Interrogée à son tour, elle raconte qu’elle était au cinéma hier dans la soirée, pour ensuite changer de version et dire qu’elle a passé la nuit chez son fiancé.

Des versions qui se contredisent ne sont pas quelque chose de nouveau pour les policiers. Ils promettent de revenir dès le lendemain pour tirer cela au clair.

Le 2 mars 1932, l’Amérique toute entière se réveille avec la terrible nouvelle du kidnapping de l’enfant de « L’aigle solitaire ». Tout le monde en est profondément bouleversé. Qui aurait pu commettre une telle infamie et réduire de si jeunes parents au désespoir ?!

La nouvelle du rapt du petit Charlie ne se limite pas aux États-Unis puisque les journaux du monde entier relayent l’incident. En l’espace de deux jours, Américains, Canadiens, Français, Belges, Britanniques vivent l’angoisse des Lindbergh jour après jour.

Aux États-Unis, J. Edgar Hoover, directeur général du Federal Bureau of Investigation plus connu sous le FBI, fait une annonce publique lors d’une assemblée de presse. La mine grave, vêtu d’un costume noir, il promet à l’ensemble de la nation :

« Nous remuerons ciel et terre pour retrouver les ravisseurs ! »

« L’affaire Lindbergh » accapare l’attention générale. Elle ne touche pas seulement l’ensemble des familles américaines mais également les truands de grande envergure. C’est ainsi que, depuis sa prison du New Jersey, Al Capone, le célèbre chef de la mafia de Chicago, déclare être lui aussi bouleversé par l’événement. Il va jusqu’à promettre une récompense de 10 000 dollars pour celui qui sera capable de retrouver l’enfant. Et ce n’est pas tout : il promet même d’utiliser tout son réseau pour aider aux recherches. Oui, finalement ce n’est pas une si mauvaise idée, bien que très réticent, le chef du FBI consent à accepter l’aide du mafieux.

Source : pbs

De son côté, Charles Lindbergh contacte le colonel de la police du New Jersey, Norman Schwarzkopf, pour ouvrir une enquête. Schwarzkopf est un homme d’expérience rodé aux affaires d’enlèvements rançonnés.

La période coïncide avec le début du cinéma parlant et chaque sortie, chaque déclaration ne manque pas d’être filmée puis retransmise oralement sur les ondes de la radio, la télévision n’étant pas encore présente dans tous les foyers américains. Les théâtres et les salles de cinéma contrebalancent en proposant de retransmettre les annonces et les dernières nouvelles à la population sur grand écran.

Conscient de la lourde tâche qui lui incombe, Norman Schwarzkopf devient rapidement zélé. Contrairement au FBI, il refuse tout net de collaborer avec Al Capone pour retrouver les ravisseurs du bébé. Il ne manquait plus que les mafiosi à présent pour fourrer leur nez dans les affaires des honnêtes gens ! C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Têtu, Schwarzkopf déclame à qui veut l’entendre qu’il est capable de tout contrôler lui-même sans l’aide de personne. J. Edgar Hoover, ainsi écarté de l’affaire, en est profondément mortifié.

La police du Michigan se segmente en deux : d’un côté ceux qui sont sous le joug du FBI et acceptent de se faire aider par les truands locaux engagés en qualité d’intermédiaires, et de l’autre, on a Norman Schwarzkopf qui fait cavalier seul et qui refuse toute aide extérieure, aussi minime soit-elle. à Norman Schwarzkopf fait cavalier seul et refuse toute aide extérieure, aussi minime soit-elle

Ses premières recherches le mènent sur les traces d’un certain John Francis Condon, personnalité locale haute en couleurs. Âgé de soixante-douze ans, ancien professeur à la retraite originaire du Bronx, passionné par les avions et le paranormal, John Condon est décrit dès le début comme un vieillard fantasque, excentrique, qui a la fâcheuse habitude de rédiger des canulars qu’il poste régulièrement dans la gazette locale. Ses lettres, au contenu fantaisiste et tiré par les cheveux, sont le fruit de son imagination exacerbée.

Cependant, on ne demande qu’à l’écouter sans tenir garde de sa réputation de mythomane.

Dans les locaux de la police de Détroit, John Condon fait une déclaration étrange : quelques jours après le rapt du bébé Lindbergh, un homme au fort accent germanique ou scandinave est venu le solliciter pour lui rédiger une lettre. L’homme, qui a refusé de décliner son identité et de montrer son visage, lui a alors donné rendez-vous dans un cimetière. John Condon aime les aventures, même dangereuses, il s’est rendu comme prévu au lieu de la rencontre à la nuit tombée.

Là, deux hommes cagoulés l’ont abordé. Tous les deux parlaient avec un fort accent étranger, un accent germanique très distinct. Rapidement, ils lui ont fait cette étrange révélation : ils sont à la tête d’un gang formé de six membres, responsables du kidnapping du bébé Lindbergh, et ils attendent une importante rançon. Ils ont demandé à Condon d’agir en qualité d’intermédiaire entre eux et la police, lui qui sait si bien écrire des missives.

Les policiers qui ne croient qu’à moitié le récit du retraité, ils acceptent cependant de lui donner carte blanche pour agir comme le gang lui a commandité.

Dès le lendemain, des photos du bébé Lindbergh sont accrochées dans tout le pays, sur les portes des magasins, des centres commerciaux, des théâtres et des manufactures. Dans le New York Times, une récompense de 10 000 dollars est à nouveau offerte par les parents du disparu et le duplicata de la lettre de rançon trouvée dans la nurserie est également publiée dans le journal.

Les mensurations du petit Chaz sont également détaillées pour aider les recherches :

« Regardez et mémorisez bien le visage de ce bébé. Il a vingt mois, a les cheveux blonds bouclés, le teint pâle et ne dit que quelques mots. Il pèse presque treize kilos et marche à peu près tout seul. Nous demandons à l’ensemble de la nation de coopérer avec nous. S’il vous arrive de croiser un petit enfant avec ces caractéristiques, vous devez immédiatement en informer le commissariat le plus proche. »

Malgré cette effervescence journalistique, les régulières déclarations du chef du FBI J. Edgar Hoover et les histoires du professeur Condon, les semaines se passent sans que rien ne se produise.

Charles Lindbergh décide alors de prendre ses dispositions pour payer la rançon réclamée par les ravisseurs de son fils. La banque centrale américaine lui suggère alors d’utiliser des devises en or, plus facilement repérables que les coupures. La somme de 50 000 dollars est retirée puis emballée dans une boîte métallique.

Accompagné de John Condon, l’aviateur va déposer la rançon à l’endroit indiqué dans la soirée du 2 avril 1932, soit un mois après le kidnapping de son fils. Dans la nuit noire, il entend un homme dire que le bébé est sain et sauf et qu’il est sur un bateau mis au mouillage dans un port du Massachusetts.

Encore une piste !

Très ébranlé par cette déclaration, Charles Lindbergh monte le lendemain dans son avion pour aller survoler les côtes de l’État du Massachusetts. Ses recherches restent vaines.

Depuis le début de l’enquête, il s’est passé maintenant un mois. Charles et Anne Lindbergh sont au bord du désespoir : en payant les 50 000 dollars demandés, ils ont attendu en vain le retour de leur fils, croyant naïvement à la parole donnée par les ravisseurs dans la lettre de rançon. L’attente devenant de plus en plus insupportable, le couple décide de rentrer à New York, laissant sa propriété de Hopewell sous perquisition policière et en proie au manège des va-et-vient incessants des patrouilles.

Dans les rédactions de la presse sensationnaliste, les journalistes commencent aussi à se tourner les doigts et à compter les jours depuis la date de l’enlèvement. L’effervescence des premiers jours suivant l’annonce du rapt a cédé la place à un grand vide journalistique. Pendant ce temps, le mystère demeure, dure longtemps et finit par agacer les lecteurs. Nous sommes en Amérique où tout objet d’attention peut du jour au lendemain ne plus recevoir d’écho s’il s’éternise.

Dans toute la nation et en dehors des États-Unis, le « Feuilleton Lindbergh », sujet quasi-quotidien des colonnes depuis le début des événements, tombe peu à peu dans les oubliettes. Un sentiment de lassitude domine, dû en grande partie à l’enquête qui piétine et qui n’avance pas.

Pourtant, personne ne le sait encore, mais des événements bien plus étranges se préparent.

Dans la nuit du 12 mai 1932, deux camionneurs, Orville Wilson et William Allen, arrêtent leur véhicule au bord d’une route du canton de Hopewell, soit près de huit kilomètres au sud de la propriété de la famille Lindbergh. Alors que les deux hommes descendent pour uriner, ils font une macabre découverte : dans un bosquet, ils aperçoivent d’abord des restes de vêtements d’étoffe blanche, puis un petit cadavre très endommagé : le petit crâne a été fondu et les bestioles ont achevé le reste. Il s’agit du petit Charles Jr ! La police est immédiatement prévenue ainsi que le couple Lindbergh.

Le corps du bébé est immédiatement acheminé à l’hôpital central de Détroit pour y subir une autopsie, celle-ci démontre rapidement que le bébé est décédé peu de temps après son rapt.

L’infernale machine journalistique reprend de l’élan, la presse est en ébullition, après le « calme » pesant de ces dernières semaines.

Comme deux mois auparavant, journalistes, photographes et ingénieurs du son s’acheminent en cortèges de voitures, qui à la propriété de Hopewell, qui à l’hôpital central. Les journalistes ne vont pas lésiner sur les éléments macabres pour vendre leurs billets. Même des journaux respectables comme le Times n’échappent pas à ce voyeurisme. Les titres accrocheurs ne manquent pas :

« Le bébé Lindbergh a été retrouvé sans tête dans un bois du canton de Hopewell ! »

« La nourrice identifie le bébé grâce à ses orteils ! »

« Mais où sont passés les ravisseurs ? »

« Que font les hommes de J. Edgar Hoover ? »

« La communauté allemande du Michigan dans le collimateur de la police ! »

Pendant ce temps, la police du New Jersey réinterroge tout le personnel de maison des Lindbergh. Violet Sharp, la femme de chambre, redoutant certainement de subir un énième interrogatoire, se suicide en avalant du cyanure. On ne saura jamais le vrai motif qui l’a conduite à agir ainsi mais la police est accusée partout d’avoir poussé la jeune femme à bout en usant de brutalité à son égard et en la poussant à avouer des choses qu’elle ne savait pas.

Désorientés par ce nouveau drame, le couple Lindbergh décide de quitter les États-Unis pendant un moment, loin du harcèlement journalistique et de la presse sensationnaliste qui ne respecte plus ni leur deuil ni leur vie privée.

Nous sommes en septembre 1934, soit deux ans après le drame. Alors que « L’affaire Lindbergh » n’a toujours pas été résolue, un nouvel événement vient défrayer la chronique et bouleverser le cours des choses.

Dans une station-service située dans le quartier de Brooklyn à New York, le propriétaire des lieux contacte la police pour leur faire une révélation. Il raconte que l’un de ses clients l’a payé et que dans la monnaie se trouvait aussi l’une des devises en or contenue dans la rançon déposée par Charles Lindbergh.

Qui vous l’a donné ? Un gars, qu’est-ce que j’en sais moi ? ! Vous avez son adresse, vous avez une idée de l’endroit où il demeure ? Non, mais j’ai noté sa plaque d’immatriculation. Quel genre de véhicule c’était ? Une Dodge Sedan bleue. Comment s’appelait le gars ? Hauffmann ou Hautmann, quelque chose qui sonne comme ça !

Un Allemand !

À ce moment, les policiers ont comme le pressentiment d’être pour la première fois sur une bonne piste. Cela ne peut pas s’agir d’une pure coïncidence, trop de choses concordent : d’abord cette devise en or qui a certainement fuité lors du paiement du pompiste – un dénommé Hauffman – la lettre bourrée de fautes trouvée deux ans auparavant dans la chambre du bébé des Lindbergh et que même des experts en écriture ont assuré qu’elle a été écrite par un germanophone. Tout cela s’emboîte parfaitement !

Deux jours plus tard, la police du Michigan annonce qu’elle vient de capturer le ravisseur et assassin du bébé Lindbergh. Le suspect est en effet un charpentier récemment immigré d’Allemagne, nommé Bruno Richard Hauptmann. Menuisier de formation, âgé de trente-cinq ans, grand, brun, le regard en biais et s’exprimant dans un anglais approximatif, Hauptmann devient le candidat idéal pour la chaise électrique.

À cette époque aux États-Unis, une grande méfiance et une xénophobie latente envers tout ce qui est germanique, italien, juif ou catholique, persiste dans toute la société. Pour l’ensemble des Américains, seul un étranger jaloux, cruel et envieux aurait été capable de commettre une telle ignominie. La police pense de même.

Le domicile de Bruno Hauptmann est immédiatement perquisitionné. Dans une remise fermée à double tour, les policiers trouvent d’autres devises en or d’une valeur totale de 12 000 dollars et font la découverte de billets en coupures de cinq dollars ainsi qu’un petit revolver.

Source : history101

Interrogé à propos de ce butin, Bruno Hauptmann déclare que ce sont là ses économies depuis qu’il a commencé à travailler dans un atelier de menuiserie.

C’est ça !

Anna Hauptmann, la femme de Bruno ainsi que son patron, témoignent en sa faveur. Anna défend son mari et présente un alibi : la nuit de l’enlèvement du bébé des Lindbergh, il est allé la chercher à son travail aux environs de 21 h 00 et après cela, ils sont rentrés directement chez eux. Son patron ajoute que Bruno Hauptmann avait travaillé toute la journée du 1er mars 1932 et que sa feuille de présence est à même de le prouver. Le patron d’Anna assure de son côté avoir bien vu la Dodge Sedan bleue stationnée devant le portail de l’usine à 21 h 00.

En vérifiant la fiche de travail du suspect, les enquêteurs découvrent que ce dernier avait précipitamment quitté son travail deux jours après que la rançon a été versée. Seul quelqu’un qui a des choses à se reprocher quitte précipitamment son travail ainsi !

On lui donne à recopier un paragraphe en anglais. Excellente idée ! L’écriture hésitante de Hauptmann truffée de fautes d’orthographe achève de persuader les enquêteurs de son implication dans le rapt et le meurtre de l’enfant.

Mis en courant, Anne et Charles Lindbergh, désormais parents d’un deuxième enfant né pendant leur exil volontaire en Angleterre, rentrent précipitamment aux États-Unis. L’affaire est remise au goût du jour. Les journalistes se frottent à nouveau les mains, la vente des journaux n’a jamais été aussi fructueuse et désormais, on peut voir la photo de Bruno Hauptmann sur toutes les pages des éditoriaux.

« Un énorme soulagement pour la conscience universelle et une vengeance pour la police ! » Déclare le Toronto Daily.

À présent, tout est permis pour enfoncer le suspect numéro un de l’affaire : des témoins oculaires sortis de nulle part assurent l’avoir vu plusieurs fois rôder à côté de la propriété du couple Lindbergh, ses collègues de la menuiserie parlent de son côté cachotier et ses manières étranges…

La biographie de Bruno Hauptmann est étalée dans toutes les pages des journaux, histoire de bien noircir l’image du personnage. On s’attarde sur ses défauts : ancien soldat de garnison de l’Empereur Guillaume II, il a déserté le service en emportant uniforme, pistolet et munitions, il a par la suite été membre d’un gang spécialisé dans les cambriolages des maisons et a certainement tué un homme, motif qui l’a conduit à sauter dans le premier bateau en partance pour le Nouveau Monde.

Depuis, il s’est reconverti en menuisier et s’est marié avec une certaine Anna Schwartz, une juive polonaise rencontrée lors du débarquement à Ellis Island, alors qu’ils étaient tous les deux en quarantaine forcée en arrivant à New York.

Le procès de Bruno Hauptmann, assassin et ravisseur du bébé Lindbergh, s’ouvre le 2 janvier 1935 devant le parquet de New York. Dès l’ouverture de la première audience, l’édifice est pris d’assaut par une déferlante de journalistes venus de tout le pays mais également du Canada, de Grande-Bretagne, de France, d’Allemagne et de Belgique. Pour la première fois de l’histoire judiciaire des États-Unis, des caméras sont permises à l’intérieur de la salle d’audience pour filmer l’intégralité du procès.

Vêtu d’un costume trois-pièces, les cheveux soigneusement coiffés en une raie soignée, mains menottées, Bruno Hauptmann observe le déroulement des événements depuis son box. Son avocat, Edward J. Reilly, connu pour ses plaidoiries coléreuses et son tempérament sanguin, est assis dans le siège plus bas.

La salle d’audience est archi-comble et ceux qui n’ont pas trouvé de siège vacant restent debout en allongeant la tête pour ne pas perdre une miette du spectacle. Car oui, c’en est un à une époque où les procès sont encore considérés comme des divertissements, à l’instar du théâtre et des cirques.

Source : oregonlive

Le ton est tout de suite donné. David Vilhelm, l’avocat de l’accusation, injurie presque l’accusé et Edward Reilly manque de peu de lui sauter au cou. Des témoins clés manquent à l’appel : le patron de Bruno Hauptmann, le professeur John Condon, les deux camionneurs qui ont retrouvés le cadavre de l’enfant.

Hormis ces personnes, certaines pièces importantes du dossier viennent aussi à manquer, notamment la feuille de présence de Bruno Hauptmann ainsi que la lettre de la rançon.

Certains témoins présents changent de version, comme le patron de la fabrique où travaillait Anna Hauptmann, qui dit n’être plus vraiment sûr de savoir si l’accusé est venu chercher son employée à 21 h 00 ou bien plus tard, la nuit où le bébé Lindbergh a été enlevé.

L’échelle qui a servi aux ravisseurs pour monter jusqu’à la chambre du bébé est présentée devant la cour et un expert en bois de charpente vient l’étudier sous toutes les coutures. Cette opération fait ricaner Bruno Hauptmann qui déclare que l’échelle est bien trop bancale et beaucoup trop grossière pour être de l’œuvre de ses mains, lui, un si habile artisan. Quel toupet !

Mais l’expert en bois nommé par la Cour pour étudier ladite échelle fait un constat sans appel : au moins deux barreaux viennent du grenier de Bruno Hauptmann. Il sera démontré après l’examen du grenier que la thèse était fausse.

Pour s’attirer l’approbation populaire, l’avocat de l’accusation joue de son côté dans le registre pathétique et patriotique : « Qui, à part un étranger, qui serait capable de commettre une telle infamie sur l’enfant du héros de tous les Américains ?! », rappelant ainsi les origines allemandes de l’accusé, suffisantes selon lui pour tuer quelqu’un de sang-froid, de surcroît un enfant en bas-âge.

Le désormais « Procès du siècle » dure deux mois et occupe tout le devant de la scène judiciaire américaine, allant jusqu’à éclipser le procès du célèbre couple de bandits Bonnie et Clyde, se déroulant à la même période.

À mesure que les audiences s’enchaînent, Edward J. Reilly, le colérique et très remonté avocat de Bruno Hauptmann, perd de plus en plus la tête et manque plus d’une fois d’en venir aux mains avec l’avocat du camp adverse, David Vilhelm. Il va même jusqu’à le traiter de « sale juif » et « d’avocat de comptoir » devant tout le monde. Mais l’affaire touche déjà à sa fin et sans que personne n’ose encore le prononcer, le verdict est déjà connu de tout le monde.

Le 13 février 1935, après deux mois de joutes verbales acharnées avec son adversaire, l’avocat de l’accusation déclare : « Pour cette arrestation, il a été clairement établi que dans la nuit du 1er mars 1932, l’accusé Hauptmann Richard Bruno avait dressé une échelle sur la façade de la propriété de la famille Lindbergh et qu’il avait enlevé et tué leur bébé. De ce fait, je réclame la peine capitale. »

Les jurés se retirent pour aller délibérer pour la première fois dans un silence quasi-religieux.

« Ici Radio New Jersey du 3 avril 1936. Bruno Richard Hauptmann a été électrocuté à 20 h 45 pour le meurtre du bébé Lindbergh. »

Voilà. C’en est fini. Il est mort sur la chaise électrique sans jamais avouer son crime. Quelqu’un devait payer pour cela et c’était Bruno Hauptmann. Lui ou un autre, quelle importance, du moment que cela a généré le tapage médiatique tant souhaité et renfloué les caisses de bien des rédactions condamnées à la faillite.

On apprendra par la suite que Bruno Hauptmann avait payé son avocat incompétent 25 000 dollars et qu’il avait refusé les 80 000 dollars proposés par un célèbre journal pour avoir sa confession.

Quelques mois après l’exécution de Hauptmann, des témoins ont avoué avoir été soudoyés avec de l’argent par des membres de la police pour faire de faux témoignages visant à enfoncer l’accusé.

Sous la pression du chef du FBI J. Edgar Hoover, une nouvelle législation concernant les crimes de rapt et de kidnappings d’enfants a été votée au Sénat Américain et est toujours d’actualité.

Charles et Anne Lindbergh sont rentrés en Angleterre en 1935. Ils ont eu cinq autres enfants. Après la Seconde Guerre mondiale, « l’aigle solitaire » qui avait gagné le cœur de tous les Américains fut décrété comme un grand partisan des Nazis et un membre influent dans la société secrète des francs-maçons. Ces deux éléments ont pendant longtemps porté préjudice à sa réputation.

De retour au pays, il a occupé le poste de conseiller général de la compagnie aérienne Pan Am avant de se consacrer à l’écriture de son autobiographie The Spirit Of Saint Louis, qui relate sa traversée transatlantique et qui lui a valu de remporter le Prix Pulitzer en 1954. Il est mort le 26 août 1974 à Hawaï. Son célèbre monoplan est toujours exposé au National Air And Space Museum de Washington.

L’affaire Lindbergh reste l’un des premiers cas de kidnapping d’enfant du xxe siècle ayant bénéficié d’une importante couverture médiatique et ayant été marquée par la montée de la presse à scandales, celle-ci a beaucoup contribué à lui donner ce côté sensationnaliste, mystérieux et macabre.

Bien des années après la fin du procès et l’exécution de Bruno Hauptmann, on découvrira que l’argent de la rançon a continué à circuler et à être dépensé. Par qui ? Le mystère reste à ce jour complet.

Au début du XXe siècle, le pilote américain Charles Lindbergh s’illustre pour sa fameuse traversée New York-Paris d’une durée de trente-trois heures à bord de son monoplan Spirit of Saint Louis. Mais alors qu’il est au sommet de sa carrière professionnelle, Charles Lindbergh et son épouse Anne Morrrow font face à un drame sans précédent : le 1er mars 1932, Chaz, leur bébé de vingt mois, disparaît dans des circonstances mystérieuses, victime d’un enlèvement.

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Roberto Succo, le tueur fou

Roberto Succo, le tueur fou

L’histoire que nous allons découvrir aujourd’hui est celle d’un tueur fou, au sens littéral du terme. Roberto Succo, un jeune aliéné mental souffrant de schizophrénie, dont la folie meurtrière se déchaîne un beau jour sans crier gare. Celui qui, hier, était un jeune garçon sans problèmes se transforme alors subitement en un monstre sanguinaire sans foi ni loi, tuant et violant à tour de bras.

Les sources

L’Ascension et la chute du dictateur Idi Amin Dada

L’Ascension et la chute du dictateur Idi Amin Dada

Cliquez ici pour en savoir plus

Idi Aman Dada. Il a incarné à lui seul toute cette partie sombre et primitive de l’Afrique comme pouvaient se l’imaginer les occidentaux au début du xxe siècle.

Pourtant, lorsqu’il accède au pouvoir en 1971 avec la bénédiction du Commonwealth et le soutien massif de la population, ce n’était encore qu’un soldat de l’armée coloniale, sans réelle éducation, s’exprimant à peine en anglais et obéissant aux ordres.

Mais Idi Amin Dada prend rapidement goût aux privilèges conférés par le pouvoir et l’histoire ne retiendra que les mauvais côtés de sa notoriété : un homme fantasque, imprévisible, mégalomane, primitif et animé par une violence incontrôlable.

Source : francetvinfo

Haï par les Britanniques qu’il méprise, craint par son peuple, Idi Amin Dada sombre de plus en plus dans la paranoïa. Il ne recule devant aucune dérive, aucune pulsion, ne se refuse aucun plaisir coupable ou extravagant, d’autres l’accusent d’être carrément un anthropophage, un buveur de sang humain, un psychopathe qui tue pour le plaisir. Vérité ou fiction ?

Depuis la fin du xixe siècle, la Grande-Bretagne a affirmé son statut de force coloniale majeure, étalant sa dominance dans les quatre coins du globe, aussi bien en Asie qu’en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique, depuis Le Caire en Egypte jusqu’à Pretoria en Afrique du Sud.

L’Ouganda, grâce à sa position géographique attrayante et stratégique, ne manque pas d’attiser la convoitise des Anglais. Le pays situé à l’est du continent fait partie de la « Région des Grands Lacs » qui, comme son nom l’indique, bénéficie d’une richesse hydraulique importante.

Winston Churchill lui-même la surnomme « La perle de l’Afrique ». Le pays est réputé entre autres pour ses immenses plantations de café, de tabac et de coton.

Juste avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Ouganda est en proie, tout comme ses voisins, à des guerres civiles opposants les multiples ethnies qui se disputent la légitimité du territoire. La famine sévit aussi pendant plusieurs années, sans compter les différentes épidémies qui exterminent un nombre important de la population. Toutefois, malgré toutes ces difficultés, l’Ouganda reste la principale force économique de la région.

Après le départ des colons anglais en 1962, l’Ouganda nouvellement indépendant est un pays affaibli par les luttes internes et la surexploitation de ses ressources par les forces coloniales. C’est à ce moment que les Baganda, l’ethnie la plus riche, non contents d’avoir été privés du pouvoir pendant la domination Britannique, veulent reprendre les rênes du pays et placent leur roi, Daudi Chwa II sur le trône.

Mais la monarchie est de courte durée. Un jeune instituteur, Milton Obote, revenu depuis peu de son exil kényan, rêve déjà d’une république socialiste en pleine Afrique.

Au début des années soixante, avec d’anciens compagnons de lutte, ils créent l’Uganda People Congress (congrès du peuple ougandais). Les Baganda font de la résistance et ne veulent pas lâcher la monarchie, Milton Obote a alors recours à la répression militaire pour les faire dégager.

crée un nouveau parti, L’union du peuple Ougandais. Il veut donner satisfaction aux militaires en misant sur une militarisation massive. Celle-ci ne s’arrêtera d’ailleurs plus. Mais les problèmes ne font que commencer car les Baganda, furieux du départ humiliant de leur souverain, se soulèvent tous contre Milton Obote. S’ensuit alors une violente et sanguinaire répression durant des semaines et faisant d’innombrables morts.

Pour trouver du soutien financier pour sa campagne électorale, Milton Obote, qui est un fervent communiste, commence à se rapprocher des pays du bloc soviétique. En contrepartie de l’aide qu’ils pourraient lui offrir, il veut instaurer des réformes socialistes en Ouganda. La nouvelle ne tarde pas à arriver aux oreilles des pays de l’Ouest, notamment l’ancien colonisateur, la Grande-Bretagne, mais aussi le Soudan voisin, les États-Unis et même Israël. La Grande-Bretagne menace de couper les vivres à son ancienne colonie encore dépendante d’elle et membre du Commonwealth si l’envie prend Obote de se rallier au camp des Soviets.

Milton Obote s’appuie alors sur un tout jeune général de l’armée, un certain Idi Amin Dada, musulman originaire du nord, pour doubler voire tripler l’effectif de l’armée. Sous le joug du « deuxième homme du pays », l’armée ougandaise qui ne compte alors que deux mille hommes voit sa formation multipliée par dix. Idi Amin est fier d’être à l’origine de cette importante campagne de recrutement.

Ce colosse de près de deux mètres, vêtu d’un sempiternel treillis et coiffé d’un béret rouge, commence à faire de l’ombre à Obote qui ne soupçonne encore rien de ce qui va se tramer. On le dit même plus charismatique que ce fade instituteur communiste au costume suranné et à la coupe crépue, dépourvu de charme.

Pourtant, bien avant de devenir rivaux, les deux hommes forment un binôme. Le tout est de redonner à l’Ouganda son panache d’antan, renforcer le sentiment patriotique de la population, perdu lors de la colonisation britannique. Pour le remercier de son appui, Milton Obote nomme son bras droit commandant adjoint et s’appuie de plus en plus sur lui pour tout ce qui concerne la question militaire. Pour « parfaire son éducation », il l’envoie même pour un stage de parachutisme dans une base israélienne à Tel-Aviv.

Les dirigeants israéliens, loin d’être dupes et voulant avoir aussi leur part du gâteau dans cette partie non négligeable de l’Afrique, songent à aider financièrement l’ambitieux Idi Amin Dada pour effectuer un coup d’État susceptible de le projeter sur le devant de la scène politique de son pays. Il hésite mais l’idée le séduit. Ce n’est plus qu’une question de quelques mois.

De retour en Ouganda, Idi Amin se livre à un double jeu : il veut renverser le président Milton Obote pour prendre sa place mais en même temps, ne souhaite pas tout à fait rompre avec lui.

En 1969, Milton Obote échappe de peu à une première tentative d’assassinat. Il fuit, vit un bon moment en fugitif tandis que le pays, resté sans chef à sa tête, est en proie à un nouveau soulèvement des Baganda, toujours aussi rancuniers.

Le 25 janvier 1971, alors que Milton Obote est en voyage d’affaires à Singapour, Idi Amin Dada en profite pour le renverser et prendre sa place en tant que président de la république de l’Ouganda. Contre toute attente, la majorité écrasante de la population approuve cette décision et lui offre tout son soutien. Le président déchu apprend la nouvelle alors qu’il est tranquillement dans sa chambre d’hôtel.

Le généralissime Idi Amin jubile de cette victoire inespérée. La population est en liesse, on danse, on chante. Un fort sentiment nationaliste renaît comme par magie. Les Ougandais ne le savent pas encore, mais en soutenant ce nouveau président fantoche, ils viennent de signer leur arrêt de mort.

Car derrière cette physionomie imposante, intimidante, derrière ce sourire sincère et bon enfant, se cache en réalité une personnalité trouble, en proie aux instincts les plus bas mais aussi une intelligence longtemps mise en doute. Pour l’instant, tout va bien encore, mais la trêve est de courte durée.

Comme de nombreux hommes Africains de sa génération, la vie d’Idi Amin Dada commence dans la difficulté.

De son vrai nom Idi Awo-Ongo Angoo, il est né le 30 mai 1928 à Koboko, région qui borde le Zaïre. Son prénom Idi lui est donné en l’honneur de la fête musulmane du sacrifice, Aid El Adha, Idi voulant dire Aid (fête) en langue swahili.

Son père Andreas Nyabire est soldat dans l’armée coloniale, reconverti policier dans la milice des mœurs. Issu d’une famille catholique, il se converti à l’islam de son plein gré. Ce père souvent absent, lointain, froid et rude, ne marque pas longtemps le jeune Idi Amin, puisqu’il finit par abandonner femme et enfants en 1931 pour partir au Soudan, sûrement pour se remarier.

La figure de la mère prend alors tout son sens dans cette famille restée sans père et chef de famille. Assa Aatte est le premier mentor d’Idi Amin. Fille d’un chef de tribu de Leiko Iruna au Zaïre, on la dit guérisseuse, occasionnellement sorcière, chaman, voyante, exorciseuse et jeteuse de mauvais sorts.

Dans le petit village de Koboko, tout le monde la redoute et la respecte. Ses huit enfants mais surtout Idi Amin lui vouent une obéissance qui frise l’idolâtrie. Les pouvoirs d’Assa Aatte l’élèvent rapidement au statut de médecin officiel de la famille royale Baganda, notamment le roi Daudi Chwa qui ne jure que par elle ainsi que toute sa cour de maîtresses et d’enfants.

Le jeune Idi Amin évolue donc dans cet univers où magie noire côtoie préceptes de l’islam et crainte d’un dieu tout puissant et d’autres divinités païennes.

Source : memoiresdeguerre

Outre le grand dénuement matériel dans lequel vit la famille, l’adolescent assiste aussi à l’asservissement de son pays par la Grande-Bretagne. Cela le révolte et le pousse à rechigner à apprendre la langue du colonisateur.

Entre 1941 et 1944, il fréquente une école coranique où il apprend les versets par cœur. Pourtant à l’école élémentaire tenue par des missionnaires, il se montre récalcitrant, médiocre dans toutes les matières et très indiscipliné.

Son parcours scolaire est d’ailleurs interrompu très tôt sans aucun certificat à l’appui. Dès l’âge de seize ans, il s’enrôle dans l’armée, seule échappatoire aux jeunes hommes dans le besoin, seule et unique vocation en mesure de procurer le gîte, le couvert et la formation à titre gratuit.

Or, dès son arrivée dans la caserne de Magamaga à Jinja, il est immédiatement envoyé aux cuisines pour occuper le poste vacant de marmiton, une tâche à laquelle il se plie avec rigueur. Bien sûr, il lui arrive parfois de se rebeller contre l’ordre, d’autant plus que tous les hauts-gradés de l’armée sont des Britanniques qui regardent de haut ces indigènes dépourvus de bonnes manières et de savoir-vivre.

Les journées d’Idi Amin commencent bien avant celles de toute la caserne : réveil avant l’aube, direction les cuisines où, enroulé dans un tablier blanc beaucoup trop petit pour lui, il passe une bonne partie de la matinée à éplucher des kilos de pommes de terre, à couper des oignons et des quartiers de viande, et à beurrer des sandwichs pour le thé du colonel.

À côté des autres recrues de son âge, Idi Amin Dada fait sensation, en grande partie à cause de son physique hors-norme. Il est décrit comme étant un nubien, un nilotique, un type du Nord, musulman à la peau très noire et aux jeux jaunes, 1,98 m pour près de 150 kilos, un grand gaillard costaud et intimidant, dont on préfère ne pas trop s’approcher.

En quittant les superstitions et les croyances de l’enfance, Idi Amin est projeté dans un monde différent de celui où il a grandi, un monde militaire fait d’ordre et de discipline du parfait régiment colonial britannique de Sa Majesté la Reine Elisabeth II.

Mais malgré la rigueur, malgré le racisme à peine dissimulé des supérieurs, il n’a pas à se plaindre et se plaît presque dans cet environnement viril et exclusivement masculin. Il mange bien, on lui donne un uniforme, il fait du sport, connaît un semblant de confort occidental : douche chaude, linge lavé et repassé, chaussures et chaussettes neuves.

Sa seule lacune réside dans le fait qu’il ne s’exprime pas bien en anglais et ses supérieurs voient cela comme de la provocation, comme une sorte de ressentiment sourd. Ces Anglais matés au climat des tropiques ne connaissent que trop bien le sentiment de rage que rumine chaque individu colonisé.

Si les Indiens se montrent généralement passifs et volubiles, ces solides Africains tellement fiers font abstraction à la règle. C’est précisément pour cela que l’une des premières priorités de la Grande-Bretagne est de faire subir une espèce de lavage de cerveau à ses recrues, leur jetant en plein figure les attraits d’un monde occidental civilisé qui leur ouvre grands les portes de son éden. Un éden au goût bien amer pourtant.

Au bout de sa deuxième année dans la caserne, Idi Amin s’ennuie. Alors qu’il est relégué à la cuisine pour touiller les marmites de ragoût, ses compagnons de chambre se voient confier des missions dangereuses. Il enrage quand il les voit défiler chaque matin en rangs serrés, l’arme à la main, le regard fier, marchant au pas sous la musique de la fanfare. Lui aussi veut cela, devenir un vrai militaire, armé jusqu’aux dents. Il fait des pieds et des mains auprès de ses supérieurs pour être transféré ailleurs et obtient gain de cause.

C’est le début d’une ascension fulgurante, vertigineuse, que plus rien ne peut arrêter. Son appétence pour la violence s’affirme déjà. L’une de ses missions en première ligne consiste à mater le soulèvement d’une ethnie d’éleveurs du Nord. Idi Amin a alors recours à un système de torture horrifiant : il fait pendre les hommes par leurs organes génitaux pour les faire avouer.

Dans les années cinquante, il s’illustre encore en réprimant sans état d’âme la révolte des Mau Mau au Kenya.

Hormis sa montée dans l’armée, Idi Amin est connu pour être un parfait sportif : il pratique le rugby, la boxe anglaise et la natation, discipline qu’il aime tout particulièrement. Il est promu deux fois champion.

Sa formation militaire se poursuit au Kenya, en Éthiopie et en Somalie où, là aussi, sa réputation d’homme violent et sans merci le précède.

À Fort Hall, au Kenya, où son régiment est transféré, il découvre pour la toute première fois la fanfare écossaise. En découvrant ces hommes roux, la face rougie par le Soleil, portant fièrement leurs kilts en soufflant dans leur cornemuse, il en faut peu pour que ce soldat craint de tous ne sombre dans le sentimentalisme le plus exacerbé. Il se prend alors d’amitié pour cette frange de l’armée britannique, tiraillée entre son appartenance celtique et son allégeance à la reine d’Angleterre. Pour Idi Amin, les Écossais sont à l’image du peuple ougandais : pleins d’orgueil et refusant de se rendre. Son admiration et sa fascination à leur encontre ne faiblira d’ailleurs jamais.

Malgré le fait qu’il soit presque analphabète, Idi Amin réussit à s’attirer la sympathie de ses supérieurs. Il est promu effendi, grade équivalent à celui de haut-officier et la plus haute distinction pour un soldat noir dans l’armée britannique. Son tempérament est segmenté en deux côtés distinctifs : violent et sans pitié envers ses adversaires, il se montre volontiers loquace, drôle voire enfantin en privé.

Sa réputation de coureur et son amour pour l’autre sexe connaît aussi son apogée pendant ses années au Kenya. Il est décrit comme un homme à l’appétit sexuel insatiable pouvant coucher avec deux ou trois femmes en même temps. Son chef voit d’un très mauvais œil ce penchant pour la luxure mais ne le rabroue pas pour autant. Idi Amin a plusieurs maîtresses, généralement des femmes issues des tribus qu’il est amené à protéger. Trois enfants sont nés de ces unions dispersées mais l’officier refusera toujours de revendiquer leur paternité.

Il retourne en Ouganda en 1954 pour faire partie du comité d’accueil de la Reine Elisabeth et son consort, alors en tournée africaine. Quelques jours plus tard, il est rappelé d’urgence au Kenya pour traquer les assassins d’un caporal anglais, retrouvé éventré et gisant au bord d’un fleuve.

Source : storistori

Fidèle à son habitude, Idi Amin course les coupables, des nomades Turkana qu’il finit par faire avouer leur crime en ayant recours à la fameuse méthode de pendaison par voie génitale.

Il est même félicité pour ces méthodes primitives et on l’abreuve de compliments pour avoir réussi à rétablir l’ordre dans une région gangrénée par la guerre civile.

Quand l’Ouganda accède à son indépendance le 9 octobre 1962, Idi Amin entre dans les faveurs du nouveau chef du gouvernement Milton Obote. Les deux hommes, bien que différents sous bien des aspects, se complètent : d’un côté l’ancien instituteur lettré, et de l’autre, le militaire rustre et bien rodé, habitué aux manières fortes et répressives.

Le pays récemment décolonisé est en proie au déchirement : les ethnies du sud et du centre revendiquent leur part dans la législation du gouvernement. Milton Obote suspend plusieurs ministres opposants, envoie le roi bugandais en exil tandis qu’Idi Amin s’occupe de faire le recrutement au sein de l’armée : un pays fort ne doit son salut qu’à une armée puissante toujours prête à riposter à la moindre bavure.

Les nouvelles recrues qui viennent grossir les rangs des régiments sont pour la plupart des hommes du nord, majoritairement musulmans, connus pour leur résistance et leur coriacité. Idi Amin en tire un véritable orgueil presque paternel.

Mais la relation bat déjà de l’aile entre Idi Amin et Obote, les deux ne peuvent gouverner en même temps, il faut absolument que l’un batte en retraite et cède la place à l’autre. Durant cette période, les deux hommes puisent dans la trésorerie nationale pour leurs besoins personnels, Idi Amin détourne même plusieurs millions issus du fonds de l’armée. Milton Obote est parfaitement au courant.

Après deux tentatives d’assassinat avortées, le président est finalement évincé et Idi Amin occupe désormais tout le devant de la scène. La chose se passe avec une facilité déconcertante, brièvement et sans incidents. Idi Amin profite de l’absence d’Obote, alors invité à un congrès à Singapour, et organise un coup d’État militaire pour prendre le contrôle du pays.

La population est en liesse. Dès le début, Le général Idi Amin fascine et en impose : il est spontané, se mélange volontiers à la foule, participe à la fête, partage des choses avec le commun des mortels, il est charismatique, drôle, humain. Les gens espèrent que le changement sera positif. Étonnamment, ce revirement est même approuvé sur le plan international qui ne cachait pas ses inquiétudes quant à la transformation de l’Ouganda en république socialiste, à l’instar des pays de l’Europe de l’Est. En effet, Milton Obote depuis toujours était très proche des pays du bloc soviétique et ne cachait pas son penchant pour l’idéologie léniniste.

Désormais président de la république, Idi Amin déambule chaque jour dans les rues de Kampala, conduisant lui-même sa jeep, souvent sans escorte, allant à la rencontre du petit peuple, se montrant sensible à ses problèmes. Dans la foulée, il libère tous les anciens ennemis de Milton Obote, démantèle tout ce qui rappelle l’ancien président, notamment l’Uganda People Congress, et s’attire la sympathie de l’ethnie Baganda en offrant des funérailles nationales à son ancien roi décédé en exil.

Il œuvre tant et si bien qu’il gagne facilement le cœur de tout un peuple fatigué par les luttes internes et n’aspirant qu’à la paix et la prospérité.

Pour ses détracteurs, il est reste tout bonnement un bouffon, pur produit de l’ancienne armée coloniale. Mais c’est mal connaître Idi Amin.

Quelques mois seulement après son accession au pouvoir, le général organise une véritable chasse aux sorcières contre les sympathisants de Milton Obote, qu’il jette dans des cachots souterrains pour des périodes indéterminées. Sa méfiance est aussi grande face aux intellectuels qu’il soupçonne d’être tous des communistes voulant à tout prix laïciser l’éducation nationale. Idi Amin, qui est presque illettré, nourrit depuis toujours une profonde méfiance contre tout ce qui se rapporte au savoir.

Conscients d’être en danger, quelques intellectuels finissent par se réfugier en Angleterre tandis que les autres sont impitoyablement pourchassés par la milice avant d’être assassinés et leurs corps jetés dans des cours d’eau.

Des escadrons de la mort d’un nouveau genre voient le jour, appelés communément « State Research Bureau » comme pour en atténuer la dangerosité.

Idi Amin s’acharne aussi à museler la presse écrite et fait exécuter tous les hauts-gradés de l’armée qui ne l’ont pas soutenu lors de sa prise de pouvoir. Sa paranoïa, de plus en plus grandissante, commence à s’affirmer à partir de cette période cruciale.

Toutefois, sa popularité auprès de la population ne faiblit pas. Dans la presse anglaise et américaine, il est surnommé « Big Daddy », littéralement « Papounet » ou « Bon gros papa », en référence à son imposante carrure mais surtout à cause de ses nombreuses pitreries.

Car il faut savoir une chose, Idi Amin ne craint pas le ridicule, ne se prend pas au sérieux. Généralement affable et volontiers souriant, il façonne et exploite cette image paternaliste de lui-même, renforçant l’idée qu’il n’est qu’un homme du peuple comme les autres. Sauf qu’en réalité, il est très intelligent et plutôt rusé, et ce malgré les lacunes de son éducation, malgré son ignorance de tout ce qui se rapporte au monde de la politique.

Mais avoir un tempérament jovial et du charisme ne sont pas des qualités suffisantes pour diriger un pays. Les lacunes du général se font très tôt ressentir, il le sait mais éprouve de la honte à l’avouer. N’ayant aucune formation en droit ou en finance, il ne comprend pas ce que représente le budget pour un pays, n’a aucune notion en diplomatie et en affaires étrangères, il n’est ni bureaucrate, ni scientifique et est incapable de tenir un agenda comme il faut. Pour se débarrasser de cette « paperasse » encombrante, il délègue cette partie à ses aides et notamment son premier ministre Henry Kyemba.

Ce dernier raconte à ce propos : « Idi Amin pensait toujours faire de son mieux, il se croyait constamment incompris, reprochant aux gens de ne pas reconnaître ses efforts. »

En réalité, il éprouve un fort sentiment d’infériorité par rapport aux membres de son nouveau gouvernement. Contrairement à lui, ce sont tous des jeunes hommes issus des classes privilégiées, ayant brillamment entrepris leurs études supérieures en Angleterre, qui s’expriment dans un anglais parfait et ont des diplômes en droit civique ou en droit des affaires. Un jour, dépassé par le flot de paroles oxfordiennes de ses ministres, Idi Amin explose : « Dans mon gouvernement, on parle swahili, vous entendez ? Je vous interdis de prononcer un seul mot d’anglais en ma présence ! »

Converti à l’islam par le truchement de son père, Idi Amin est un fervent croyant qui compte faire des changements drastiques dans les habitudes idéologiques et spirituelles de son pays. Il a l’intime conviction que le salut d’une nation réside dans la force de sa foi.

Pour ce faire, il se rapproche des émirs d’Arabie Saoudite mais aussi de la Lybie et de son leader controversé Mouammar El Kadhafi. Ce dernier, en visite amicale en Ouganda, propose à son homologue de financer la construction d’une grande mosquée en plein centre de la capitale Kampala. Flatté par cette généreuse initiative, Idi Amin songe alors à ériger l’islam comme religion d’État, un projet qu’il laisse finalement tomber par crainte d’un énième soulèvement.

Côté familial, il se marie pas moins de cinq fois – la polygamie étant légale en Ouganda – Idi Amin compte bien en profiter le plus longtemps et le plus largement possible. Il est réputé pour aimer immodérément le sexe et les plaisirs de la chair, et multiplie les relations officielles et non officielles.

Dans le palais présidentiel cohabitent épouses légitimes et maîtresses au sein de la même structure, sans compter une innombrable progéniture (près d’une cinquantaine d’enfants) qui se battent constamment pour avoir le privilège d’être remarqué par leur géniteur. Comme pour son gouvernement, Idi Amin Dada délègue la gestion de sa maisonnée à sa cinquième épouse, Sarah Kyolaba, qui est aussi sa préférée et en laquelle il place toute sa confiance.

Son fils Hussein Jurga raconte : « À la maison, mon père était à peu près comme tous les autres hommes ougandais de sa génération, peu démonstratif mais néanmoins très amusant, volontiers joueur et taquin. Étonnement, il se mettait rarement en colère, mais quand cela arrivait, il valait mieux ne pas être dans les parages ! Il ne voulait pas nous gâter, il veillait à ce qu’on soit traité comme le commun des mortels, sans privilèges… Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais reçu d’argent de lui, il pensait que les enfants n’en avaient pas besoin tant qu’ils mangeaient à leur faim et dormaient dans des draps propres. »

Pour ce chef d’État devenu riche et tout puissant en l’espace de quelques jours, le luxe ne fait pourtant pas partie intégrante de sa vie. Si sa famille loge dans le vaste palais présidentiel et bénéficie d’un mode de vie digne d’une famille royale avec femmes de chambre, nourrices, cuisiniers, coiffeurs, masseuses et chauffeurs, Idi Amin n’a pas quitté ses anciennes habitudes de caserne : il peut facilement se contenter d’un repas frugal pris sur le pouce et dormir vêtu de son treillis dans un rudimentaire lit de camp.

Au sein de son foyer, il prend un malin plaisir à attiser la jalousie de ses cinq épouses et encourage la compétition entre elles. Entre la jalouse Miriam surnommée affectueusement « Malamu », la douce et pacifiste Kaye, la coquette Nora, les religieuses Madina et Sarah, l’épine dorsale de cet étrange harem, les affrontements ne sont pas rares. Idi Amin, bien que généralement indulgent et clément avec ses enfants, se montre souvent intransigeant avec ses femmes.

Il a recours à la méthode ancienne et tribale : la correction corporelle qui peut parfois friser la séance de torture digne des escadrons de la mort. Par exemple, lors d’une soirée bien arrosée, il tente de noyer Nora qu’il soupçonne de le tromper avec l’un de leurs chauffeurs. La jeune femme est finalement sauvée in extremis par l’un des membres de la sécurité, à moitié morte.

Tiraillé entre ses obligations politiques et ses devoirs de père de famille et de mari départagé, Idi Amin a recours aux sorciers et aux chamans pour y voir plus clair. Cette aide sera même bientôt réclamée pour résoudre les problèmes de l’État.

Convaincu d’être encerclé de toutes parts par des ennemis, la paranoïa d’Idi Amin va crescendo pour atteindre son apogée. Comme tous les dictateurs de son étoffe, il commence à soupçonner tout le monde, même son entourage le plus intime et ses plus proches collaborateurs.

Dorénavant, il fait goûter tous ses plats avant de les manger par peur de mourir empoisonné, il répudie et coupe les vivres à Miriam et Nora, qu’il accuse de magie noire et de l’avoir abreuvé à son insu de filtres d’amour pour conserver ses faveurs. L’un de ses chauffeurs commet une fois l’impair de ne pas lui ouvrir automatiquement la portière arrière : des chiens sont lâchés sur lui et le dévorent à moitié. Il dépense des sommes considérables en achats compulsifs de voitures de course dont il finit par se lasser et beaucoup de ces engins sont abandonnés dans des terrains vagues ou restent dans des garages.

En politique, le général, bien que craint par son peuple, n’en mène pas large. En souvenir de ses années de marmiton et de soldat au sein d’une armée constituée de supérieurs blancs et méprisants, il ne manque pas une occasion pour se moquer et humilier l’ancien colonisateur britannique.

Ce sentiment de vengeance marque un point de non-retour lors d’un cocktail organisé dans le palais présidentiel de Kampala, où sont conviés des membres de la communauté anglaise basée en Ouganda. Idi Amin les sollicite pour le porter sur un palanquin et le promener dans les allées de la résidence. Profondément humiliés, les diplomates se plient aux exigences de leur hôte extravagant, non sans cacher leur dégoût du personnage.

À la fin de la soirée, Idi Amin, terriblement excité, se proclame vainqueur de l’empire britannique. Quelques applaudissements timorés et des sourires gênés accompagnent cette annonce. La plupart ont compris : tant qu’ils sont sur le territoire ougandais, ils sont à sa merci, mieux vaut se plier à ses exigences les plus folles pour ne pas avoir de graves ennuis.

La photo de cette fameuse soirée fait la une des journaux britanniques dès le lendemain. Farce grotesque ou machination habilement orchestrée, nul doute que désormais, on commence à le prendre de moins au moins au sérieux. Ses caricatures (traits négroïdes exagérés et ventre proéminent tombant sur ses genoux) occupent une place d’honneur dans les journaux satiriques en Grande-Bretagne.

Il commence à incarner à lui seul cette image d’un chef excentrique d’une république bananière, variante de l’idiot du village et du chef de tribu en pagne et en turban. Cette représentation péjorative d’une Afrique post-coloniale terriblement cliché et arriérée contribuera à attiser le racisme anti-noir dans tout l’Occident.

À des kilomètres de là, en Ouganda, la mégalomanie et les caprices d’Idi Amin Dada ne font que s’accentuer davantage.

Lors de la visite du président de Centre-Afrique, Jean-Bedel Bokassa, en Ouganda, Idi Amin veut lui en mettre plein les yeux. La déconfiture est au rendez-vous. Bokassa, loin d’être connu pour sa discrétion vestimentaire, arrive vêtu d’un fringant uniforme de général et couvert de médailles prestigieuses sur la poitrine. Son homologue ougandais en éprouve presque de la jalousie. Jean-Bedel Bokassa, très guindé, lui fait même de l’ombre lors de la cérémonie officielle. C’en est trop pour Idi Amin, habitué à être en permanence sous les feux des projecteurs.

À peine son hôte embarqué dans l’avion de retour qu’il décide de troquer sur le champ son vulgaire treillis de sous-officier contre un uniforme de général digne de son rang. Ainsi, il pense que porter des médailles et des décorations aura de la valeur ajoutée pour son personnage déjà très flamboyant !

Désormais, l’uniforme gris aux galons dorés sera sa tenue de tous les jours, en toutes occasions, par tous les temps. On ne l’a jamais décoré nulle part ? Qu’à cela ne tienne ! Il se décernera lui-même plein de médailles et autres titres fantaisistes, quitte à les inventer, quitte à en faire des réplications d’originaux que personne n’aurait songé à lui décerner !

Des titres d’ailleurs plus extravagants et ridicules les uns que les autres ! On cite notamment « Seigneur de toutes les bêtes de la terre et de tous les poissons des mers », sans oublier celui de « Roi d’Écosse », un pays qu’il vénère depuis qu’il n’était qu’un simple soldat. Une idée pointe : il lui faut un régiment d’infanterie comme celui du château de Balmoral.

Aussi dit, aussitôt fait ! Des kilts sont commandés dans une boutique de Glasgow avec tous les accessoires et payés à prix d’or. Idi Amin puise dans les fonds de l’armée déjà à moitié vides pour financer ces achats. Rien n’est trop beau pour l’infanterie du généralissime !

Source : memoiresdeguerre

Les soldats de l’armée ougandaise doivent désormais troquer leurs treillis verts contre ces flamboyants kilts de laine rouge rayée, sont obligés d’enfiler des socquettes blanches immaculées, des ballerines noires et d’apprendre à jouer par cœur des airs de cornemuse, comme le titre patriotique « Flower Of Scotland » ou encore « Bonnie Prince Charlie » en référence au Prince Charles d’Écosse, ancien résistant de l’envahisseur anglais.

Des parades sont organisées mensuellement rien que pour le plaisir des yeux et de l’ouïe. Sous plus de trente-six degrés à l’ombre, les militaires, transpirant à grosses gouttes dans leurs bas de laine et leurs jupes écossaises, défilent devant leur chef, assis en haut d’une estrade, observant le tout avec des jumelles et souriant comme un enfant à qui on vient d’offrir un jouet longtemps convoité.

Chaque visiteur de marque étranger a désormais droit à ce défilé bariolé et aux accords crispants de cornemuse. Tous repartent avec l’idée que le chef de cet état de l’est de l’Afrique n’est qu’un cinglé et un primitif. Lui, pendant ce temps, s’auto-proclame président à vie.

Pourtant en Ouganda, cela n’a rien d’une farce.

Dans les coulisses, des opposants d’Idi Amin commencent à disparaître soudainement ainsi que leurs enfants. Dans les locaux des escadrons de la mort où ont lieu les séances de torture, les cadavres et les ossements s’accumulent. Pour avoir de la place, des restes sont acheminés jusqu’au lac Victoria pour y être immergés. Quand l’un des journalistes de la BBC risque une question à ce sujet avec Idi Amin Dada, ce dernier répond sans ciller :

— Je pense que vous ne devriez pas écouter ce que raconte les exilés. Ils regrettent tout simplement d’avoir quitté ce paradis sur terre qu’est notre nation.

Le journaliste anglais a du mal à réprimer un sourire moqueur, cela n’échappe pas à Idi Amin qui lui demande :

— Je voudrais vous poser une question : vous qui êtes Anglais ou Gallois, vous n’avez pas peur d’interviewer le conquérant de l’empire britannique ? Vous n’avez pas peur de moi ?

Hormis les nombreux faux pas, crimes de sang, intimidations et abus de toutes sortes, Idi Amin Dada commet une grave erreur stratégique lorsqu’il déclare, en 1974, la guerre économique contre les asiatiques de l’Ouganda. L’explication est claire : si la plus large fraction de la population est pauvre, c’est bien à cause des Chinois, Hindous et Pakistanais qui leur ôtent le pain de la bouche et leur volent leurs métiers !

Une opération de « nettoyage ethnique » est mise immédiatement en route. Le 17 août 1974, le journal annonce dans ses gros titres :

« Tous les Asiatiques doivent s’en aller ! »

Partir où et pourquoi ? Qu’ont-ils donc fait de si coupable pour être contraints à l’exode ? La chose est illogique quand on sait que la communauté indo-pakistanaise ne constitue que 1 % de la population globale de l’Ouganda.

Etablis depuis deux ou trois générations dans le pays, les Pakistanais de l’Ouganda contrôlent à eux seuls deux tiers de l’économie. Leur habileté en affaires fait d’eux des commerçants prospères et souvent riches, ce qui peut expliquer l’écart de niveau de vie entre eux et les Ougandais de souche.

L’indignation commence à gagner commerçants et hommes d’affaires. Beaucoup veulent faire de la résistance, refusent d’abandonner leurs échoppes et laisser leur stock de tissus, d’étoffes précieuses et leurs boutiques de tailleurs. La milice vient alors les intimider et les harceler toute la journée, n’hésitant pas à pointer le bout de leur fusil sur eux.

Idi Amin déclare :

— Délogez-moi cette vermine de là !

On leur pose un ultimatum : une vingtaine de jours pour pouvoir plier bagages et rentrer chez eux, direction Birmingham dans le sud de l’Angleterre pour la plupart, puisqu’ils ont tous la double nationalité et des résidences secondaires là-bas.

Après un bras de fer avec les autorités, les Asiatiques consentent finalement à partir en laissant tout derrière eux, n’emportant que le strict nécessaire.

— Qu’ils rentrent donc cirer les pompes des rosbifs, ça les connaît ! La plupart dorment sur des millions et ça se plaint en plus ! Se moque Idi Amin.

Cette décision est saluée par le peuple ougandais à l’unanimité. À peine les Pakistanais et les Indiens partis qu’Idi Amin redistribue leurs biens et leurs entreprises vacantes à son entourage familial et professionnel.

L’ancien premier ministre Henry Kyemba se souvient : « Il a chassé sans aucune raison valable les Asiatiques qui étaient l’épine dorsale de l’économie du pays. Peu de temps après leur départ, les industries ont connu un terrible déclin, les services sociaux se sont désintégrés, les écoles et les hôpitaux ne pouvaient plus fonctionner normalement. Au final, l’Ouganda n’a tiré aucun bénéfice de cet exode décidé sur un coup de tête ! »

Le déclin commence à grands pas et touche tous les secteurs jusque là gérés par les exilés. Les entrepreneurs ougandais, malgré toute leur bonne volonté, n’ont ni l’aptitude ni la formation adéquate pour prendre le relais à ce moment-là. Ils n’ont pas les connaissances mercantiles suffisantes pour vendre des tissus et des bijoux.

Mais les affaires d’ordre commercial ne constituent qu’une partie du problème. À l’horizon, un danger plus menaçant commence à gronder.

En effet, depuis la Tanzanie où il s’est réfugié après le coup d’État militaire de 1971, l’ancien président Milton Obote veut organiser son retour. En septembre 1974, il envoie ses sbires envahir la capitale Kampala. La riposte est sanglante et ne se fait pas attendre. Les militaires qui ont organisé l’opération sont arrêtés et décapités, certains sont brûlés vifs dans des « fournées communes ». En tout, près de 300 000 personnes périssent lors des purges, des femmes de soldats pro-Milton Obote sont kidnappées, vendues à des hauts gradés ou tout simplement violées et tuées.

Les photos de ces exécutions massives ne figurent nulle part en Ouganda mais ailleurs dans le monde, elles filtrent, provoquant l’indignation et l’horreur générale. Après avoir suscité la moquerie et le mépris, le seul nom d’Idi Amin fait à présent tressaillir. Il est désormais connu comme « le boucher de l’Ouganda ».

Retranché dans son quartier général, devenu alcoolique et irascible, Idi Amin redoute de se faire évincer et remplacer par son ancien compagnon de lutte devenu son ennemi depuis.

Il souffre désormais de graves troubles mentaux, que ses médecins attribuent à une syphilis. Il soupçonne alors ses maîtresses de vouloir le faire tuer en lui collant une MST. Il fait assassiner sauvagement plusieurs d’entre elles. La légende raconte qu’Idi Amin conservait leurs têtes dans des frigos et buvait leur sang.

Son ancien ministre Henry Kyemba raconte à ce propos qu’Idi Amin évoquait la question d’anthropophagie avec légèreté et désinvolture, parfois même lors des réunions du conseil gouvernemental :

« Plus Idi Amin se sentait menacé, plus il devenait impitoyable ! Plus il se sentait menacé, plus il lui prenait l’envie de faire des choses qu’il n’aurait jamais soupçonné faire le cas échéant, notamment cette histoire de cannibalisme… »

Vivant dans la crainte d’un coup d’État militaire comme celui qu’il a fait subir à Obote, Idi Amin perd la tête et renforce le pouvoir de ses escadrons de la mort qui tuent sans états d’âme civils, enfants, femmes, hommes, nourrissons.

Sa famille connaît aussi son lot de drames, allant de pair avec les événements dramatiques que traverse le pays. Kaye Adroa, la troisième des épouses d’Idi Amin et mère de cinq de ses enfants, meurt de façon mystérieuse. Idi Amin est inconsolable. Il vit cela comme une véritable tragédie, presque comme s’il s’agissait d’une trahison de sa part. Le corps de Kay Adroa est finalement retrouvé ensanglanté dans le coffre d’une voiture le 13 août 1975.

L’autopsie déclare que la jeune femme aurait subi un avortement qui aurait mal tourné, provoquant une hémorragie occasionnant sa mort. Le médecin qui a mené l’opération est retrouvé pendu à un arbre. L’affaire est rapidement étouffée, et on raconte aux enfants de Kay qu’elle est tout simplement partie en voyage. Hussein Jurga, son fils aîné, soupçonne qu’on leur ment, il sait que sa mère serait incapable les quitter même pour voyager toute seule ailleurs. Mais qui oserait dire quelque chose au beau milieu de ce chaos familial ? Sûrement pas lui.

Considéré désormais comme un personnage embarrassant et schizophrène, Idi Amin ne se fait plus inviter nulle part, pas même au sommet de l’Union Africaine où un « ouf » de soulagement est poussé à la vision de son siège resté vacant. Pour le moment, lui a surtout des soucis d’ordre pratique : il a urgemment besoin d’argent pour continuer de financer le train de vie de sa très nombreuse famille. Des pays comme l’Israël, la Grande-Bretagne ou encore la Lybie, qui lui ont jusque là offert leur appui financier, commencent à se retirer les uns après les autres. À la fin des années 70, l’économie de l’Ouganda devient l’une des moins avantagées de tout le continent africain. Elle touche carrément le fond.

Une guerre civile éclate. Le pays s’engage une fois de plus dans une nouvelle lutte armée contre la Tanzanie voisine, mais cette fois-ci, la riposte adverse se fait plus virulente et puissante qu’à l’accoutumée, prenant au dépourvu l’armée ougandaise. Des rebelles de l’Armée de libération rejoignent de leur plein gré les rangs des troupes tanzaniennes et saisissent Kampala en octobre 1978.

Sachant sa vie en péril, Idi Amin et une partie de sa famille fuient le pays en avril 1979. Ils trouvent refuge pendant un moment en Lybie chez Mouammar El Kadhafi avant de s’envoler vers l’Arabie Saoudite, où ils sont hébergés et pris entièrement en charge par la famille royale saoudienne. Loin de bénéficier du luxe insolent qu’ils avaient en Ouganda, l’ancien général et sa famille vivent désormais dans une maison toute simple de la ville de Djeddah ; le seul luxe qui leur est accordé est la présence d’un personnel de maison.

Source : lerwandais

Idi Amin Dada effectue plusieurs fois le pèlerinage à la Mecque. Il se marie une sixième fois avec une toute jeune femme choisie par l’intermédiaire d’un prince saoudien. Elle lui donne une petite fille prénommée Iman (foi en arabe). Beaucoup de ses autres enfants ont trouvé refuge en Angleterre ou aux États-Unis, notamment son fils Hussein Jurga.

Son épouse favorite Sarah Kyolaba a, pour sa part, ouvert un salon de coiffure à Tottenham en Angleterre où elle a élu domicile après son départ précipité de l’Ouganda. Elle a refusé de suivre son mari et les autres épouses en Arabie Saoudite. Idi Amin a fini par lui donner son accord.

Juste après la chute du régime, les murs du sinistre « State Reaserch Bureau » sont découverts par les membres de la guérilla tanzanienne qui a repris les rênes du pays. Les touristes du monde entier viennent visiter cet endroit sinistre et lugubre aux murs tachés de sang jusqu’au plafond, lors de leur circuit à Kampala.

Le 23 juin 1974, le réalisateur suisse Barbet Schroeder réalise « General Idi Amin Dada : autoportrait », sorte de film documentaire qu’il a filmé sur place auprès du chef de l’Ouganda en personne qui s’est prêté volontiers au jeu de la caméra Super 8.

Le réalisateur britannique Kevin McDonald sort en 2006 « Le dernier roi d’Écosse », film qui reprend de façon romancée la période d’Idi Amin au pouvoir et les troubles de sa personnalité sanguinaire. Il y est incarné avec brio par l’acteur américain Forest Whitaker.

Le général Idi Amin Dada demeure l’un des personnages politiques les plus controversés de la deuxième moitié du xxe siècle. Tour à tour idolâtré puis extrêmement craint, il a contribué à façonner cette image effrayante de dictateur arriviste, ignorant et sanguinaire. Le pouvoir, les femmes, les enfants à la pelle n’ont jamais suffi à soigner ses complexes et sa personnalité confuse et cruelle. Beaucoup d’ougandais ne le connaissent qu’à travers le sobriquet de « The Butcher » (le boucher).

Idi Amin Dada est décédé à Djeddah le 16 août 2003. Durant ses dernières années d’existence, il s’est attelé à modeler une image différente de celle qu’on lui connaissait auparavant, se montrant comme un homme extrêmement religieux, se faisant appeler Hadj Amin, vêtu de blanc de la tête aux pieds, en paix avec lui-même, occultant les crimes qu’il a commis par le passé. Après sa mort, l’Arabie Saoudite a continué à verser une pension à sa femme et à sa petite fille Iman.

Idi Aman Dada a incarné à lui seul toute cette partie sombre et primitive de l’Afrique comme pouvaient se l’imaginer les occidentaux au début du XXe siècle.

Pourtant, lorsqu’il accède au pouvoir en 1971 avec la bénédiction du Commonwealth et le soutien massif de la population, ce n’était encore qu’un soldat de l’armée coloniale, sans réelle éducation. Mais Idi Ami Amin Dada prend rapidement goût aux privilèges conférés par le pouvoir, il devient donc un homme fantasque, mégalomane, primitif et animé par une violence incontrôlable.

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.