L’affaire Denise Morelle

Depuis 4 semainesCriminologie

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Le 18 juillet 1984, Denise Morelle, célèbre comédienne québécoise, est retrouvée violée et sauvagement assassinée dans l’appartement qu’elle comptait louer dans le centre de Montréal.

Pour sa famille, ses amis de la scène et ses fans, la mort de celle que tout le monde surnommait affectueusement « Dame Plume » provoque une profonde consternation et un terrible choc. Car qui pouvait en vouloir à ce point à cette femme simple, respectueuse, joviale et généreuse, adulée des grands comme des petits, pour lui faire subir autant de sévices et la tuer avec une telle barbarie ?!

Source : journaldemontreal

L’enquête qui s’en suit est finalement abandonnée pour manque de preuves et pendant près de vingt-trois ans, le crime est classé comme non élucidé. Mais alors que l’affaire est tombée dans les oubliettes, un véritable revirement de situation se produit en 2007 grâce à un prélèvement ADN exploité sur le tard, peut-être l’unique chance de démasquer enfin l’assassin de Dame Plume et mettre fin à l’énigme.

Dans notre dossier d’aujourd’hui, il sera aussi question d’une affaire similaire, celle de la comédienne France Lachapelle dont le meurtre est survenu en 1980 au Québec, à peu près dans les mêmes circonstances.

Place à leur histoire.

— Allo le 911, j’appelle pour signaler la disparition de ma colocataire Denise Morelle. Tout le monde la cherche partout…

— Vous dites être son colocataire ?

— Exactement.

— Quel est votre nom ?

— Jocelyn Cossette.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Avant-hier, elle comptait aller visiter un appartement pour le louer, c’est d’ailleurs le propriétaire qui m’a appelé pour me dire qu’elle n’a plus donné suite à sa demande.

— Vous avez l’adresse de l’appartement ?

— Oui, une minute je pense que je l’ai ici… Alors c’est le 1689, Rue Sanguinet.

— Nous allons vérifier cela.

Il est à peu près 16 h 00 cet après-midi du mercredi 18 juillet 1984 quand les policiers se rendent à l’adresse indiquée dans le quartier très controversé de Maisonneuve. C’est un endroit mal famé du vieux Montréal qui rappelle ces sombres ruelles newyorkaises où s’entassent des malheureux sans toit et où les seringues usagées jonchent le sol.

Les deux policiers repèrent l’appartement de la Rue Sanguinet et frappent à la porte. Pas de réponse. Une affiche avec la mention « appartement à louer » est placardée sur une fenêtre. La porte n’est pas verrouillée, alors ils tournent la poignée et pénètrent à l’intérieur.

« Police. Y a quelqu’un ? »

L’appartement est désert. Les deux agents commencent leur inspection des lieux. Ils font le tour de toutes les pièces. Sur le sol, ils remarquent la présence de débris de verre et du papier gras taché de ketchup et de mayonnaise. L’endroit a l’air vétuste et négligé, comme si les derniers résidents n’avaient même pas pris le temps de faire un peu de ménage avant de quitter les lieux.

Ils continuent leur progression.

« Police. Y a quelqu’un ? » Répètent-ils encore une fois à l’unisson.

Pas de réponse. Finalement, peut-être sont-ils sur une fausse piste. L’homme qui les a contactés ce matin a dû se tromper, peut-être que Madame Morelle n’est jamais venue ici ou qu’elle est partie bien avant qu’ils n’arrivent.

Mais alors qu’ils sont déjà prêts à abandonner les recherches, l’un d’eux remarque une porte, probablement celle de la cave.

— Tiens, allons voir encore ici.

Ils descendent l’escalier qui grince sous leurs pas, ils appuient sur l’interrupteur mais il n’y a pas de lumière. Ils allument leurs lampes-torches. Dans la pénombre, ils distinguent une veille machine à laver et un sèche-linge, dans un autre coin de la pièce, plusieurs cartons contenant des objets hétéroclites et puis…

Un corps. Un corps de femme ensanglanté gisant dans un recoin et caché avec quelques morceaux de papier journal. Les policiers se précipitent, tâtent le pouls de la femme. Elle est morte.

—  Non ce n’est pas possible !

— Il faut prévenir les secours !

L’annonce de l’assassinat de Denise Morelle est faite le soir même à la télévision, une annonce qui ébranle toute la population mais également le milieu de la télévision et du théâtre dans lequel elle travaillait. Partout, c’est l’incompréhension, beaucoup n’arrivent pas à croire qu’elle soit morte. Pas elle, pas Dame Plume qui a tellement fait rire tout le monde dans les années 70.

L’autopsie fait état d’un véritable acharnement. Elle a été violement battue, brûlée, violée puis étranglée. Un vrai carnage.

Au théâtre de Sainte-Adèle où elle se produisait encore il y a une semaine, toutes les représentations de la pièce théâtrale « Les Lurons font l’occasion » ont été annulées dès l’annonce de la terrible nouvelle. Dans les coulisses et les loges, metteurs en scène, producteurs, acteurs, techniciens du son et maquilleurs n’arrivent pas encore à croire ce qu’ils viennent d’entendre. Non ce n’est pas possible, ça doit être un mauvais rêve.

Parmi eux, l’acteur René Gagnon qui donne la réplique à Denise et la fréquente tous les jours au travail, ainsi que lorsqu’ils font le trajet ensemble pour rentrer à Montréal chaque fin de semaine.

René Gagnon et la victime se sont vus il y a peine deux jours de cela. Il se souvient que Denise semblait heureuse et sereine, elle cherchait un nouvel appartement plus grand pour s’installer et quitter la collocation qu’elle avait auparavant car elle ne lui convenait plus. Elle avait des projets plein la tête, dont le tournage d’une nouvelle série sur la chaîne de télévision Super Ecran, sans compter qu’elle jouait tout l’été au théâtre de Sainte-Adèle.

Alors comment expliquer ce meurtre survenu à ce moment clé de sa carrière alors que tout allait si bien ? Une mauvaise rencontre ? se trouvait-elle au mauvais endroit, au mauvais moment ? Probablement.

La police commence à entreprendre son premier recueil de témoignages. Tous les collègues et amis de la victime sont unanimes : Denise était une femme tranquille et sans problèmes, jamais dans les excès, discrète et les pieds sur terre, pas le genre à se fourrer dans des aventures amoureuses sans lendemains, pas le genre à traîner avec n’importe qui et n’importe où, elle choisissait d’ailleurs soigneusement ses fréquentations, se livrait peu ou difficilement.

Âgée de près de soixante ans au moment des faits, Denise n’a jamais été mariée et n’a jamais eu d’enfants mais vivait assez bien ce célibat volontaire. Elle aimait d’ailleurs beaucoup trop sa liberté et sa vie d’artiste pour la troquer contre celle d’une vie familiale classique pleine de contraintes. Elle l’a déjà fait savoir plus d’une fois à ses amies quand elles l’ont taquiné sur sa volonté de « se caser » un jour.

Elle n’avait pour seule famille que ses frères et sœurs, notamment sa sœur aînée Pierrette Gauthier dont elle a toujours été très proche. Du reste, le théâtre était toute sa vie et ses collègues constituaient une sorte de famille de substitution quand elle était en tournée.

Sa vie sentimentale aussi est un grand mystère, personne parmi le casting ne l’a jamais vu aux bras de quelqu’un et elle était bien trop timide pour s’afficher avec un amoureux.

René Gagnon, qui avait pour habitude de passer beaucoup plus de temps avec elle, est interrogé plus longuement que les autres :

— Denise a grandi dans un milieu conservateur, catholique, je pense que cela a beaucoup influencé son tempérament, raconte le jeune homme aux policiers quand ils le questionnent à propos d’une relation supposée avec la défunte. Nous nous aimions et nous nous respections, mais seulement en tant qu’amis et collègues, il n’y a jamais eu autre chose, ajoute-t-il préférant faire abstraction de leur grande différence d’âge.

Bien avant d’en venir aux faits et poursuivre l’enquête qui vient de débuter pour trouver l’assassin de la comédienne, quelques informations sur elle s’imposent.

Denise Morelle est née le 3 décembre 1925 à Montréal, cinq ans après le mariage de ses parents. Elle est la troisième d’une fratrie qui comptera en tout sept enfants, quatre garçons et trois filles. Les Morelle sont une famille soudée et artistique ; Marie-Huguette, la maman, joue tous les soirs du piano et ses enfants l’accompagnent volontiers, sorte de petit chœur improvisé. Comme dans toutes les familles nombreuses et catholiques de cette époque au Québec, les enfants sont exposés très tôt à la religion, fréquentent assidûment l’église avec leurs parents et font leur communion.

Alors qu’elle est âgée de seulement sept ans, la petite Denise découvre sa vocation. Elle aime danser, chanter des cantiques et imiter tout son entourage. Ses parents encouragent d’ailleurs très tôt ce talent en herbe. Après ses études secondaires, elle s’inscrit au conservatoire pour prendre des cours de violoncelle et de flûte, mais également des cours d’élocution et de théâtre.

À dix-huit ans, elle continue sa formation à l’École des Compagnons de Saint-Laurent, l’institut qui a formé la plupart des gens de la scène et du petit-écran québécois. Elle monte pour la première fois sur les planches en 1952 pour jouer dans la pièce « Noces de Sang », puis quatre ans plus tard dans la pièce « Le grand départ ». C’est à cette époque qu’elle commence vraiment à se faire connaître du grand public.

Sa carrière à la télévision ne démarre réellement qu’à la fin des années soixante quand elle incarne le personnage de « Dame Plume » dans l’émission pour enfants « La Ribouldingue ». C’est une véritable consécration. Le programme est diffusé sur la chaîne Radio Canada dès le 17 octobre 1967 et rencontre un franc succès auprès du jeune public.

Source : imdb

Denise Morelle, alors âgée de quarante-deux ans, incarne le personnage loufoque et  haut en couleurs de Dame Plume. Affublée d’une perruque rouge, maquillée comme un Pierrot lunaire, elle campe à merveille ce personnage tout droit sorti de la Commedia dell’arte, plein de farces et de réparties langagières.

Il faut dire que Denise est taillée sur mesure pour le rôle : brune, petite, les yeux expressifs et joyeux, un gros nez, une démarche claudicante, elle a tout d’un Charlie Chaplin au féminin, située à des années-lumière du prototype de beauté de l’époque qui privilégie les grandes blondes longilignes.

Pour les producteurs, l’actrice n’est pas ce qu’on appelle communément une « jolie femme » mais cela ne l’empêche pas d’être polyvalente aux multiples facettes, se distinguant aussi bien dans le registre comique que dramatique. Elle est d’ailleurs tour à tour mime, danseuse, chanteuse, imitatrice, pouvant prendre aisément la tonalité vocale d’une petite fille ou, au contraire, celle d’une très vieille dame.

Ses innombrables qualités comblent d’ailleurs ses attributs physiques peu en harmonie avec les critères de beauté exigées par les grosses productions : elle est intelligente, vive, drôle, généreuse mais également quelqu’un de très modeste et d’accessible dont la célébrité ne lui est jamais montée un seul moment à la tête.

Avec le succès de « La Ribouldingue », Denise est propulsée au-devant de la scène. Des propositions pour jouer dans des productions « plus sérieuses » commencent à pleuvoir : elle quitte un moment son costume bigarré de Dame Plume pour celui plus sobre d’une institutrice dans le téléfilm « Fréderic », ou encore elle campe celui d’une mère de famille paysanne dans la série « Les Fils de la liberté ».

Mais son amour premier est et demeure toujours le théâtre, auquel elle finit toujours par revenir. Elle retourne d’ailleurs rapidement sur les planches l’année suivante. À cette occasion, elle détient la tête d’affiche de la pièce « Mademoiselle Roberge boit un peu » où elle incarne une noble désargentée qui rêve de devenir actrice.

Comme attendu, la pièce connaît un franc succès dans toute la province et dans le reste du pays. Denise fait d’ailleurs partie de l’équipe qui part en tournée à Vancouver, en Ontario, à Ottawa, à Calgary… La tournée se conclut en beauté au Grand Théâtre de Québec et au Centre Culturel de Sherbrooke.

Son ascension continue l’année suivante au théâtre du Rideau Vert et, plus généralement, lors de ce qu’on appelle au Québec les théâtres d’été qui peuvent parfois être joués en plein air comme les spectacles de marionnettes.

Elle incarne ses personnages avec un mélange d’autorité et de fragilité, de naïveté et de total don de soi. Pourtant, pour ses collègues comme pour son public qui la trouve attachante, Denise Morelle reste une grande énigme, une femme discrète et jalouse de son intimité. Si, sur scène, elle est volontiers exubérante, bruyante, farceuse et provocante, dans sa vie de tous les jours, elle est décrite comme très secrète, peu loquace sur sa vie sentimentale ; d’ailleurs elle n’a jamais donné une seule interview de toute sa carrière, bien que très sollicitée par les journalistes.

Après la tournée à grand succès de « Mademoiselle Roberge boit un peu », Denise Morelle s’installe dans le quartier de la Rivière-des-Prairies en 1982. C’est un petit quartier résidentiel sans prétention où elle sort toute seule pour effectuer ses courses, généralement à pied, même si, sans son exubérant maquillage, les gens n’ont aucun mal à la reconnaître. D’ailleurs, beaucoup s’exclament en la voyant : « Oh ben ! C’est-y pas Dame Plume dans le rayon des breuvages ! »

Elle est souvent sollicitée par des enfants ou leurs parents pour signer un autographe tandis que d’autres, la voyant encombrée de ses sacs de courses, lui proposent carrément de la déposer quelque part en voiture. Car oui, autre trait caractéristique de la comédienne, elle ne conduit pas, ne possède pas de voiture et n’a jamais passé le permis de conduire de sa vie.

En janvier 1984, Denise Morelle qui a presque soixante ans est retenue pour jouer le rôle d’une quinquagénaire allumeuse dans la pièce « Les Lurons font l’occasion ». Malgré le début d’une arthrose, elle accepte la proposition du producteur.

La pièce est jouée successivement pendant cinq jours du mardi au samedi dans le théâtre Sainte-Adèle dans les Laurentides. C’est là qu’elle fait la rencontre de celui qui lui donnera la réplique et deviendra son ami intime, l’acteur René Gagnon.

Âgé de trente-cinq ans, grand, blond, sensible, plein d’égards et d’affection, René Gagnon incarne cette nouvelle génération d’acteurs de théâtre québécois qui rêve de faire carrière plus tard dans le cinéma. Denise lui est de bon conseil ; en tant que pionnière, elle lui enseigne les rouages du métier sans jamais se départir de sa modestie et sa bienveillance.

René Gagnon apprécie beaucoup sa compagnie et ils deviennent rapidement inséparables, aussi bien sur scène que dans la vie de tous les jours, tel un couple qui s’entend à merveille sans que la dimension amoureuse ne soit incluse.

Chaque soir après la représentation, ils se retrouvent pour dîner ensemble ou boire un verre. Parfois ils sont accompagnés par d’autres personnes du casting, parfois en tête à tête. L’ambiance à Sainte-Adèle est bon enfant, conviviale et sans chichis, loin du stress de la métropole et son anonymat. Denise s’y plaît beaucoup.

Source : mubi

Chaque lundi et dimanche, jours de leurs repos, le couple d’amis fait le trajet ensemble pour rentrer à Montréal en voiture et se partage les frais de carburant. René dépose Denise devant chez elle avant de partir chez lui. Ils conviennent de faire ainsi jusqu’à la fin de la représentation prévue pour fin septembre, la première devant avoir lieu au mois d’octobre. Denise Morelle doit aussi réfléchir à une proposition qu’on vient de lui faire.

Il y a deux jours de cela, le producteur Jean Daigle est venu la voir dans sa loge pour lui proposer de travailler avec lui dans la série « Les Girouettes ». Elle doit passer devant un jury fin juillet pour faire les premiers essais. Denise Morelle n’a pas d’imprésario ni d’assistante et fait tout toute seule : elle s’occupe des contrats, répond aux coups de fil, accepte ou décline les propositions, toujours avec cette envie permanente de sauvegarder sa vie privée et de ne pas l’étaler. Jean Daigle lui rappelle que le rôle proposé est fait pour elle sur mesure.

Mais Denise a bien d’autres problèmes d’ordre pratique à gérer pour le moment et à leur tête, un déménagement. On a beau être comédienne, participer à des tournées, rencontrer des producteurs de cinéma, le train-train quotidien avec sa réalité bien concrète finit toujours par vous rattraper.

L’une des raisons pour lesquelles elle veut quitter son appartement de Rivière-des-Prairies est d’abord pour se rapprocher du centre-ville. La deuxième est que sa maison actuelle ne lui convient plus avec son loyer excessivement cher. Car si on paye généralement bien à la télévision, il y a aussi les périodes de vache maigre que Denise a expérimenté plus d’une fois.

Pour réaliser des économies, elle a eu l’idée de prendre un colocataire, le jeune Jocelyn Cossette. Mais partager la vie de quelqu’un (même d’un colocataire) n’est pas chose facile pour la femme qu’elle est, qui depuis des années d’une vie solitaire bien rangée, s’est instaurée des habitudes, des manies, des horaires et une liste de « choses à faire et ne pas faire ».

Jocelyn Cossette, de son côté, travaille comme disquaire dans un magasin de musique. Il vient de Montréal, il a la trentaine, il est célibataire et adore faire de la moto. Cohabiter avec Dame Plume est d’autant plus facile pour lui qu’elle n’est presque jamais sur place, toujours dans le tourbillon incessant de ses tournées théâtrales et ses répétitions, ce qui fait qu’il a l’appartement rien que pour lui cinq jours sur sept, parfois plus longtemps quand elle se trouve à l’autre bout du pays. Pourtant, dès son retour à la maison le dimanche soir, elle ne peut s’empêcher de lui faire la leçon :

« — Jocelyn, tu as oublié de sortir les poubelles !

— Jocelyn, tu as oublié de vider le lave-vaisselle !

— Jocelyn, tu as laissé des vêtements humides dans la machine à laver et maintenant il y a une odeur épouvantable ! »

Et ainsi de suite.

Le jeune homme a l’impression de vivre avec de sa mère.

— M’dame Morelle, laissez, je vais m’occuper de ça quand j’aurais fini !

Et il ne le fait jamais, trouvant toujours un bon prétexte pour filer sur sa moto pour aller rejoindre ses amis à la taverne.

— J’ai l’impression de vivre avec un enfant en bas-âge, confie-t-elle à René Gagnon quand ils se retrouvent le mardi matin pour aller ensemble à Sainte-Adèle.

— Vire-le, qu’est-ce que tu attends ? Et prends-en un autre, moi par exemple !

— Tu n’es pas drôle, René. Peut-être que c’est moi qui suis devenue trop grincheuse et acariâtre. Non, en fin de compte c’est moi qui vais partir, prendre un petit appartement toute seule au centre, proche de tout.

— Oui, c’est une idée.

Denise Morelle passe la semaine à éplucher les petites annonces dans les journaux à la recherche du précieux sésame. Elle découvre avec désolation que les prix des loyers ont doublé sinon triplé en comparaison avec les années précédentes. Décidément, vivre à Montréal nécessite à présent d’être millionnaire, à part si on veut se retrouver dans un deux-pièces sous les planchers. Contrariée, elle abandonne le journal et va s’apprêter pour monter sur scène.

Nous sommes début juillet 1984, le printemps québécois d’habitude si froid a cédé la place à des températures estivales nettement bien au-dessus de la moyenne. Denise Morelle, qui n’a pas encore réussi à trouver un nouvel appartement, continue ses recherches dans les journaux. Malgré les tuyaux donnés par ses amis, elle préfère s’occuper de la chose toute seule.

Les représentations quasi-quotidiennes, les longs trajets en voiture entre les Laurentides et Montréal commencent aussi à la fatiguer. Le weekend du 10 juillet 1984, elle laisse partir seul René Gagnon tandis qu’elle s’installe dans sa loge de Sainte-Adèle pour y passer ses deux jours de repos.

Le dimanche du 15 juillet 1984, elle est de retour à Montréal sans son ami qu’elle appelle pour le prévenir qu’elle est revenue plus tôt afin de continuer ses recherches d’appartement.

Elle a d’ailleurs d’ores et déjà fait ses cartons, prévenant Jocelyn Cossette de se trouver un nouveau colocataire dans les plus brefs délais.

En feuilletant les pages d’annonces, Denise Morelle pense avoir enfin trouvé la perle rare.

« Appartement à Henri-Julien. Trois pièces cuisine et salle de bain, balcon, bien aéré. Loyer à négocier. Veuillez contacter Monsieur Untel pour plus de renseignements. »

Denise compose le numéro. La voix joviale d’un homme lui répond à l’autre bout du fil : Ah non désolée Madame, cet appartement n’est plus disponible, une autre personne vous a précédée, oui mais j’ai peut-être autre chose qui pourrait vous intéresser, où ça ? Rue Sanguinet. Mais c’est en plein centre-ville, c’est parfait !

« Je veux juste vous avertir que la porte n’est pas verrouillée, les anciens locataires sont partis avec les clés, vous vous rendez compte, cette ville est devenue une véritable jungle !

Quoi qu’il en soit, vous semblez être une personne de bonne foi et de ce fait, vous pouvez aller visiter à votre guise et nous en parlerons demain. », lui suggère le propriétaire de l’appartement, qui s’excuse encore une fois de n’être pas disponible pour le jour-même.

Le mardi 17 juillet 1984 vers 10 h 00 du matin, Denise Morelle se rend à la banque Laurentienne situé à Saint-Laurent. La journée s’annonce belle. Elle se sent bien, soulagée en partie à l’idée de déménager bientôt. Elle a hâte d’annoncer la bonne nouvelle à son ami René Gagnon quand elle le verra ce soir avant de partir pour Sainte-Adèle.

À la caisse de la banque, Denise fait un retrait de deux cents dollars puis se rend à pied jusqu’à la rue Sanguinet pour visiter le deuxième appartement comme convenu au téléphone avec le propriétaire.

La rue Sanguinet est petite, étroite, et parallèle avec celle de Saint-Denis dans le quartier de Maisonneuve, réputé pour être malfamé et fréquenté par les sans-abris de jour comme de nuit. L’ensemble ne paye pas de mine en effet, Denise remarque que des poubelles débordent dans une longue allée sans déranger personne et que des détritus jonchent le trottoir sur lequel elle est en train de marcher. Bonjour la négligence ! Du jamais vu dans son ancien quartier de Rivière-des-Prairies. Commencerait-elle déjà à regretter sa décision ? Pas pour le moment en tout cas.

Elle continue à avancer jusqu’à arriver devant l’adresse indiquée. Elle constate qu’en effet, la porte n’a pas été verrouillée. Avec beaucoup de précaution, Denise la pousse doucement et pénètre à l’intérieur. Quand elle pose le doigt sur l’interrupteur, elle s’étonne qu’il n’y ait pas de courant. Du reste, une odeur pestilentielle règne dans tout l’appartement. Une chose est sûre, les précédents locataires (qui sont partis avec les clés) n’étaient pas de grands amateurs de ménage.

À ce moment précis, Dame Plume ne sait pas encore qu’un effroyable danger la guette, tapis dans l’ombre, en train d’observer tous ses faits et gestes…

Il est 18 h 30. Accoudé sur la portière de sa voiture, René Gagnon guette l’arrivée de de son amie. Ils se sont donné rendez-vous précédemment au même endroit habituel près de Mont-Royal. Ce soir, ils vont jouer une énième représentation des « Larrons font l’occasion ». Mais pourquoi Denise est-elle en retard aujourd’hui ? S’étonne René Gagnon.

18 h 45, 18 h 50, 19 h 10, 19 h 15, elle n’apparait toujours pas !

Le jeune homme commence à s’impatienter sérieusement, l’inquiétude aussi commence à le guetter : connaissant la ponctualité de Denise, il sait qu’il lui serait impossible de le laisser planté là pendant plus d’une demi-heure sans donner de ses nouvelles. Mais alors, qu’est-ce qui a bien pu la retarder comme ça ?! La visite de son nouvel appartement ? C’était le matin déjà. Alors quoi ?

René jette un dernier coup d’œil à son cadran : 19 h 30 ! À peine le temps d’arriver au théâtre et se préparer pour monter sur scène. Tant pis pour Denise !

Dépité, il remonte dans sa voiture et démarre à toute allure.

« Espérons qu’elle soit déjà sur place ! »

Arrivé à Saint-Adèle, René Gagnon est immédiatement intercepté par le metteur en scène. Denise n’est pas là ? Ben, non ! Vous ne deviez pas venir ensemble ?

C’est la consternation générale. Il est trop tard pour trouver une remplaçante, trop tard pour lui faire répéter son script. Le producteur n’a d’autre choix que d’annuler la représentation de ce soir : Dame Plume incarne le rôle principal et porte toute la pièce sur ses épaules, impossible de faire autrement.

Pendant ce temps, René Gagnon de plus en plus inquiet tente de joindre l’appartement de Denise. Le téléphone sonne, sonne, sans réponse. À la quatrième tentative, quelqu’un décroche enfin, l’acteur pousse un soupir de soulagement.

— Ouais ?

— Denise ?

— Non, c’est Jocelyn, qui est à l’appareil ?

— Je suis René Gagnon, son ami et collègue, Denise n’est pas à la maison ?

— Euh non, elle devait visiter son nouvel appartement ce matin.

— Oui, oui, je sais, s’impatiente René, vous n’avez pas une idée sur l’endroit où elle pourrait être, elle ne vous a rien dit en partant ?

— Bah si, que mon contrat de location va être suspendu et que…

— Bon, merci !

René Gagnon passe une bonne partie de la nuit à passer des coups de fil à gauche et à droite, il contacte les hôpitaux de Montréal, les stations-service, les centres d’accueil, le service des urgences, mais Denise ne semble être nulle part. En dernier recours, il compose le 911, celui de la police.

Le lendemain, Jocelyn Cossette est contacté à son tour par le propriétaire du nouvel appartement. Lui aussi est resté sans nouvelles de Madame Morelle depuis la veille, il a attendu son retour au sujet de sa visite, en vain.

C’est à ce moment que Jocelyn Cossette prend la bonne décision de contacter la police pour leur fournir l’adresse de la Rue Sanguinet.

Au théâtre de Sainte-Adèle, c’est l’ébullition. Si Denise a choisi d’arrêter, il fallait au moins qu’elle prévienne. Dans la foulée, une jeune débutante, Louise Rémy, est choisie pour assurer la relève et la remplacer lors des représentations suivantes. Il est environ 18 h 00 quand René Gagnon arrive tout pâle et en sanglots dans le bureau de la régie :

« Denise… Denise… a été retrouvée morte. »

Le cadavre est retrouvé aux environs de 16 h 00 dans la cave par les deux policiers envoyés sur place. Les secours arrivent pour faire l’état des lieux. Chaque pièce de l’appartement est fouillée et toutes les empreintes sont prélevées.

Le lieutenant Laurent Gavreau de la Sûreté du Québec arrive à son tour sur le lieu du crime. Il remarque que le corps de Madame Morelle présente des traces de violence inouïe : elle a été préalablement battue, violée puis brûlée. Le meurtrier s’est acharné sur elle, l’a frappée avec un objet contondant au visage et sur les bras avant de l’étrangler à mains nues puis avec une corde, retrouvée là sur le sol.

Le mobile du crime est pour le moment le grand inconnu. Les policiers n’arrivent pas à comprendre autant de sadisme et d’acharnement.

Entretemps, le propriétaire de l’appartement, alerté par la police, arrive à son tour sur les lieux pour faire la macabre découverte. Les policiers lui posent quelques questions d’usage avant de l’envoyer au commissariat pour y être interrogé plus longuement.

 

Les enquêteurs s’occupent d’emporter toutes les pièces à conviction, à savoir un carton d’allumettes qui a servi à chauffer l’objet contondant, une corde, un bout de fer et une empreinte de pied taché de sang. Ils prélèvent également des poils pubiens de la victime et des traces de sperme.

Sur le sol, le sac de Denise Morelle et tout son contenu a été éparpillé. L’assassin a également emporté avec lui les deux cents dollars qu’elle avait retirés à la banque peu avant cela.

Le médecin légiste qui entreprend l’autopsie du cadavre de Denise Morelle conclut que « Les premiers coups portés ont été faits avec les poings. Par la suite, un objet a été utilisé pour réaliser les blessures, un objet chauffé à blanc avant d’être appliqué sur les différentes parties de l’anatomie de la défunte. Par la suite, la défunte a été étranglée par voie manuelle suivie d’une strangulation réalisée à l’aide d’une corde. Ses parties génitales montrent qu’elle a été violée à deux reprises et son vagin présente des traces de brûlures, faites avec le même objet contondant préalablement chauffé. »

Le lendemain, l’ensemble des Québécois apprennent, ébranlés, la terrible nouvelle de l’assassinat de Dame Plume. Les détails de sa sordide agonie sont relatés dans tous les journaux, sans état d’âme, elle qui, toute sa vie, a toujours veillé à préserver sa vie privée loin des feux des projecteurs.

Durant l’enquête, trois hypothèses sont retenues :

D’abord, nous avons celle du vol qui a abouti au crime. Selon les enquêteurs, le voleur aurait suivi Denise Morelle dès qu’elle est sortie de la banque avant de s’introduire en douce dans l’appartement dans l’espoir de la voler, pensant probablement qu’il y avait une forte somme d’argent dans son sac.

Cette dernière aurait paniqué ou tenté de s’enfuir et les choses se sont précipitées. Le contenu du sac retrouvé éparpillé par terre avec les deux cents dollars manquants serait la preuve que l’agresseur n’avait pas pour objectif premier de tuer Denise Morelle mais bien plus de la voler.

Cette hypothèse, bien que très probable, finit par être rapidement écartée des investigations. Selon le lieutenant Gavreau, un voleur expérimenté n’aurait pas tué sauvagement Madame Morelle dans le but de lui soutirer la somme de deux cents dollars.

Mais alors que l’enquête continue son avancée, voici qu’une deuxième hypothèse vient défrayer la chronique. En effet, un témoignage important retient l’attention des policiers et voici ce qu’il affirme :

Le mardi 17 juillet 1984, un livreur de la rôtisserie « Au poulet doré » raconte qu’il a stationné son mini-van dans la rue Sanguinet pour effectuer une livraison. À son retour, il a aperçu un étrange individu sortir de la ruelle Saint-Denis, il semblait hagard comme sous l’effet de stupéfiants, il marchait d’ailleurs d’une façon irrégulière, titubant et trébuchant à chaque pas ; ses cheveux étaient bruns et frisés et il portait un pantalon blanc taché de sang. Le livreur ajoute qu’il l’a aperçu entre 16 h 30 et 17 h 30, ce qui coïncide avec l’heure où la victime a été retrouvée par les policiers.

L’individu venait-il tout juste de fuir la scène du crime ?

Néanmoins, le livreur fournit une description assez réaliste qui permet aux policiers de réaliser un portrait-robot approximatif, celui d’un homme de race blanche, portant les cheveux bruns et bouclés, ayant entre 25 et 35 ans, sans signe particulier hormis peut-être des yeux caves de quelqu’un qui a l’habitude de consommer régulièrement des drogues fortes comme le crack ou l’héroïne.

Selon le lieutenant Gauvreau, « Cet appartement dont la porte n’était pas fermée à clé est le lieu propice pour les sans-abris mais aussi ceux qui souhaitent venir y consommer de la drogue sans crainte d’être aperçus. »

Un squat, en d’autres termes, où toutes sortes de zonards viennent trouver refuge à la nuit tombée, y compris pendant la journée pour se piquer discrètement à l’abri des regards.

Avec le témoignage du livreur de la rôtisserie à l’appui et le portrait-robot, des patrouilles commencent à faire des tournées régulières dans le quartier, interrogeant les habitants et toutes les personnes suspectées d’être des junkies notoires. Mais ils ne trouvent aucune trace du mystérieux individu aux cheveux frisés.

Quelques jours plus tard, Claude David, un habitant de Mont-Royal, vient faire sa déposition au poste de police. Il raconte que le jour précédant la mort de Denise Morelle, il a lui-même été envoyé par le propriétaire de l’appartement pour le visiter car lui aussi souhaitait le louer. Claude David raconte que quelque chose a alerté ses sens dès qu’il a poussé la porte du logement.

Il a ressenti comme une présence étrange qui le guettait durant toute la durée de sa visite de l’appartement, une présence invisible mais menaçante qu’il l’a incité à écourter sa visite et quitter les lieux sans se retourner. Claude David dit qu’il a probablement évité le pire ce jour-là et que si ça se trouve, cette personne qui était tapie dans l’ombre l’aurait probablement tué lui aussi s’il n’avait pas eu ce mauvais pressentiment qui lui a sauvé la vie. La police décide de garder son témoignage en réserve en attendant la progression de l’enquête.

La troisième hypothèse avancée par les enquêteurs et certainement la plus probable est celle que l’actrice était probablement accompagnée le jour de sa mort. Jocelyn Cossette, son ancien colocataire, entre à ce moment dans le collimateur des policiers. Il est le premier à avoir guidé les policiers sur la piste de l’appartement, le premier à les avoir avertis après le coup de fil du propriétaire, un mode opératoire parfois utilisé par certains assassins quand ils souhaitent prendre de l’avance en brouillant les pistes.

René Gagnon raconte d’ailleurs qu’entre Denise et son colocataire, les relations n’étaient plus au beau fixe depuis qu’elle avait décidé de suspendre son contrat de location. Une vengeance ?

Mais Jocelyn Cossette a un solide alibi : dans l’après-midi du mardi 17 juillet 1984, il a travaillé dans son magasin de musique, des clients peuvent d’ailleurs en témoigner ; il n’a quitté son travail qu’à la fermeture du centre commercial, c’est-à-dire à 22 h 00 et il ne s’est pas absenté longtemps pendant sa pause.

Comme preuve, il présente un ticket de caisse d’une donuterie dans laquelle il a pris un beignet et un café à emporter à 18 h 00. Au terme de l’enquête auprès de l’employeur du jeune homme et des clients du magasin de disques, Jocelyn Cossette est finalement écarté de la liste des suspects potentiels.

Selon Pierrette Gauthier, sœur aînée de Denise, « Connaissant ma sœur, je sais qu’elle n’aurait jamais songé à visiter toute seule un appartement inhabité qu’elle ne connaissait pas, elle était bien trop prudente pour cela. »

Une idée appuyée fermement par l’acteur René Gagnon qui ajoute que « Denise ne serait jamais entrée toute seule dans cet appartement. La connaissant et connaissant le quartier, je ne pense pas qu’elle y serait allée toute seule sans se faire accompagner par quelqu’un auquel elle faisait entièrement confiance. »

Alors qui a bien pu accompagner Denise Morelle ce jour-là ?

Fouiller la vie intime de la victime est d’autant plus difficile pour les enquêteurs qu’elle n’a jamais eu l’habitude d’en parler de son vivant. Denise Morelle avait une personnalité secrète qui a ajouté une couche à la part d’ombre qui entoure son meurtre inexpliqué.

Ni sa famille, ni ses amis, ni ses collègues ne lui connaissent un amoureux ou du moins une liaison, à croire qu’elle était complétement chaste, mais était-ce vraiment le cas ?! Pierrette Gauthier se demande d’ailleurs si sa sœur n’était pas menacée par quelqu’un, n’avait pas peur de quelqu’un en particulier, ne craignait pas pour sa vie ces derniers temps.

La piste d’un amoureux secret éconduit qui a décidé de se venger en dernier recours ?

La police épluche tout l’agenda téléphonique de Denise à la recherche de quelque numéro de téléphone suspect, une adresse, un nom étranger à ceux qui se trouvent d’habitude dans son carnet, mais ils ne trouvent rien.

Source : facebook

Les obsèques de Dame Plume ont lieu le lundi 23 juillet 1984 à l’église Saint-Clément, en présence de toute sa fratrie mais aussi de tous ses collègues du théâtre, ses collaborateurs et des personnalités du petit écran québécois. Sa mort inexpliquée et barbare a bouleversé toute la communauté francophone du Canada.

La pièce de théâtre « Les Lurons font l’occasion » a été interrompue peu de temps après et certains des acteurs, par égard pour leur amie disparue, ont préféré ne pas continuer l’aventure sans elle. À leur tête René Gagnon mais également les acteurs Gaëtan Labrèche et Michel Tremblay. Ce dernier raconte à ce propos :

« Pendant une partie de l’été suivant cette horrible tragédie, on s’est demandé si on allait pouvoir faire la pièce suivante intitulée “Albertine” dont les répétitions étaient prévues pour fin août et où Denise devait jouer l’un des personnages principaux… Tout le monde était ébranlé dans l’équipe, nous l’aimions tous profondément… »

Pendant plus de vingt ans, le dossier Morelle est resté sans suite. Hormis les pièces à conviction prélevées par la police sur le lieu du crime, aucun nouvel élément n’est venu donner un rebond à l’affaire et permettre d’explorer de nouvelles pistes.

Pourtant, en 2005, une lueur d’espoir apparaît quand la police de Montréal pense avoir enfin trouvé l’assassin potentiel de Denise Morelle en se basant sur un profil génétique comparé avec les données trouvées sur le lieu du crime et conservées depuis dans la Banque des données génétiques canadiennes. Mais les résultats se révèlent négatifs.

Il a fallu attendre l’année 2007 et une nouvelle avancée en matière d’expertise d’ADN pour que le dossier bénéficie à nouveau d’un regain d’intérêt. L’émission d’investigation intitulée « Qui a tué ? », diffusée sur la chaîne TVA et consacré au cas de Denise Morelle, a permis quant à elle la réouverture de l’enquête dans sa globalité et remettre l’affaire sous les feux des projecteurs.

À nouveau, les données génétiques prélevées vingt ans plus tôt (dont des poils pubiens appartenant à la victime et des traces de sperme de son assaillant) sont soumis à la banque génétique où plus de 50 000 profils ont été recueillis sur des scènes de crime depuis la fin des années soixante-dix. Parmi ces profils, un seul sort du lot, il appartient à un malfrat appartenant au milieu de la haute délinquance montréalaise, connu notamment pour plusieurs vols avec effraction et responsable de plusieurs agressions sexuelles. Son nom : Gaëtan Bissonnette.

Âgé de vingt-six-ans au moment de l’assassinat de Denise Morelle, Gaëtan Bissonnette a depuis fait plusieurs allers retours en prison pour différents délits : vente de drogue, trafic d’armes, viols et agressions sexuelles sur mineures… Ironie du sort, c’est son dernier délit en date, un vol à main armée dans un supermarché en 2006, qui a permis à la police de l’écrouer.

Gaëtan Bissonnette passe rapidement aux aveux : il dit avoir frappé, violé et tué Denise Morelle dans l’appartement de la Rue Sanguinet, le 17 juillet 1984, avant de prendre la fuite pendant la nuit. Il raconte qu’il squattait dans l’appartement vide de ses propriétaires parce qu’il venait de sortir de prison et n’avait nulle part où aller. À cette époque, il consommait quotidiennement de l’héroïne, était à court d’argent et en manque. Il avoue avoir volé les deux cents dollars retirés à la banque par la victime.

Le meurtrier raconte que l’arrivée impromptue de l’actrice a bouleversé le cours des événements. Ils se sont retrouvés nez à nez dans le couloir. Au début, il voulait juste lui prendre son argent pour se procurer sa dose mais les choses ont dégénéré. Denise a paniqué et s’est mise à crier et à courir dans tout l’appartement, alors il l’a tuée pour « qu’elle se taise » comme il dira.

Gaëtan Bissonnette se rétractera par la suite en disant qu’il n’a jamais voulu tuer Denise Morelle, que c’était purement accidentel, espérant ainsi réduire la lourde peine de prison qui se profile déjà à son encontre. Le juge du palais de justice de Montréal rejettera pour sa part cet aveu créé de toutes pièces.

Son procès s’ouvre le 16 novembre 2007 au terme duquel Gaëtan Bissonnette est condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de vingt ans.

Pour l’entourage familial et professionnel de la comédienne, cette sentence, bien qu’arrivée tardivement, a permis de rendre justice à titre posthume à la personne formidable et généreuse qu’elle était.

Aujourd’hui, le quartier mal famé de Maisonneuve où a eu lieu le crime a fait peau neuve. Peuplé dans les années 70-80 par des junkies et des sans-abris, il regroupe à présent des logements étudiants, des lofts, des cafés branchés et des boutiques de hipsters très sophistiquées.

Cette nouvelle génération ignore tout de l’assassinat de Denise Morelle ainsi que des circonstances dans lesquels il s’est déroulé. D’ailleurs, un habitant de l’autre rive du Saint-Laurent a même failli acheter l’appartement dans lequel a eu lieu le crime, ignorant complétement son passé tourmenté.

À l’instar de l’affaire Morelle, une autre affaire criminelle similaire a eu lieu le 22 octobre 1980, faisant pour victime une jeune comédienne du nom de France Lachapelle, retrouvée poignardée de plusieurs coups de couteau dans son appartement de Rue de la Tourelle à Québec.

Comme Denise Morelle quatre ans plus tard, France Lachapelle jouait dans plusieurs pièces de théâtre et était au sommet de sa carrière au moment des faits. Elle avait vingt-deux ans lorsque son assassin s’est introduit chez elle pendant la nuit, l’a violée, l’a poignardée avant de mettre le feu à l’appartement.

Ironie du sort, l’un des principaux suspects sera Robert Lepage, célèbre metteur en scène avec lequel a travaillé Denise Morelle en personne. Il sera par la suite blanchi et écarté de la liste des suspects.

Le meurtre de France Lachapelle a depuis été classé comme non élucidé, rejoignant de ce fait le triste palmarès des féminicides survenus dans l’ensemble de la province de Québec entre les années 80 et 90. L’écrivain Jacques Côté lui consacrera un livre, « France Lachapelle : Autopsie d’un crime imparfait. »

Avec l’avancée en la matière de la médecine médico-légale et l’expertise génétique, beaucoup de crimes restés irrésolus pendant de longues années ont finalement trouvé une réponse.

Au Canada, pays démocratique, égalitaire et réputé pour sa sécurité et son faible taux de criminalité, il est difficile d’imaginer que des meurtres ayant pour principales victimes des femmes soit encore aujourd’hui au sommet de l’affiche. Entre 1997 et 2005, un climat de peur et de paranoïa a régné dans toute la Province de Québec, où pas moins de 600 femmes ont été assassinées dans des circonstances troubles et mystérieuses.

Pour l’écrivaine et militante féministe Christine Brouillet, le souvenir de l’assassinat sordide de France Lachapelle et Denise Morelle ébranle encore aujourd’hui la société civile. Elle conclut sur ce propos : « Ce qui frappait tout le monde, c’est que ça s’était passé tout près. Cela montrait que ce genre de meurtre pouvait survenir non seulement dans une grande ville comme New York ou Paris, mais également au Québec. »

Le 18 juillet 1984, Denise Morelle, célèbre comédienne québécoise, est retrouvée violée et sauvagement assassinée dans un appartement. Pour sa famille, ses amis de la scène et ses fans, la mort de « Dame Plume » provoque une profonde consternation. Car qui pouvait en vouloir à ce point à cette femme simple, respectueuse pour lui faire subir autant de sévices et la tuer avec une telle barbarie ?

 

Les sources :

 


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