Lucie de Pracontal, la mariée emmurée vive

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Mais qu’est-il donc arrivé à la jeune Marquise de Pracontal ? Cette question continue encore d’entretenir le mystère, un mystère qui dure depuis 1715 lorsque Lucie de Pracontal, alors jeune mariée, disparaît dans les souterrains du château familial de Montségur alors que ses noces avec le Chevalier de Quinsonas sont célébrées en grande pompe.

Les recherches des convives alarmés dans les recoins et labyrinthes de l’imposante propriété seigneuriale ne donnent rien : Lucie s’est volatilisée, comme engloutie par la terre pour ne plus jamais réapparaître !

À partir de là, il sera difficile de faire la part entre la légende gothique et l’histoire réelle de la malheureuse mariée disparue, d’autant plus mystérieux que beaucoup de témoins racontent que Lucie aurait été emmurée vivante, et que lors de certaines nuits d’orage, on peut entendre son fantôme hurler de douleur dans sa prison de pierre.

Notre affaire d’aujourd’hui est donc un peu une sorte d’histoire dans l’histoire, une invitation au voyage dans ses vieux et lugubres châteaux de Provence du xviiie siècle, où il est bien facile de se perdre dans les dédales des couloirs, à moins d’avoir un très bon guide !

Source : france-pittoresque

Grenoble, juillet 2000.

L’été s’annonce particulièrement caniculaire cette année, bien chanceux ceux qui peuvent se permettre des vacances aux Seychelles ! soupire Lucie en levant sans cesse la tête en dessus de son ordinateur pour inspecter les heures qui s’égrènent lentement sur l’horloge murale de son bureau.

C’est un open-space à l’américaine, la mode outre-Atlantique a fini par envahir à son tour l’Hexagone, envoyant balader toute idée reçue sur la conception de l’espace professionnel. Vive la transparence et les baies vitrées, exit les lourdes portes cloisonnées tellement kitsch, les chuchotements étouffés dans les couloirs moquettés et les « bonjour » intimidés devant la machine à café collective, seul endroit propice à l’échange de civilités et aux potentiels futurs flirts. Mais ça, c’était avant.

Lucie se remémore avec nostalgie le temps où son ancien « Monsieur le Directeur » était encore ce mystérieux et invisible bonhomme retranché derrière son bureau enfumé, tellement inaccessible qu’il ne communiquait que par le biais du télétexte.

Elle se remémore encore les mégots débordants des cendriers quand ils n’étaient pas écrasés carrément par terre. Et que dire des secrétaires permanentées tapant le courrier d’une main et tenant de l’autre leur cigarette !

Que c’est tellement loin tout cela !

Non, mais l’open-space, c’est bien, ça permet de briser plus facilement la glace, de créer des liens conviviaux avec ses collègues, de faire passer plus rapidement l’information, un peu comme dans les séries américaines où les employés débonnaires et en chemises dépareillées se fichent pas mal de l’intimité et ont l’air de prendre la chose plutôt bien, elle pourrait prendre exemple sur eux !

Oui, en fin de compte, cela casse surtout le mythe qu’elle s’est construit depuis tout ce temps sur ses collègues, surtout ceux de l’autre sexe. Avec l’open-space, elle a découvert leurs manies, leurs penchants culinaires à l’heure de la pause de midi, ceux qui sont au régime et ceux qui se goinfrent de gâteaux à la dérobée, ceux qui ont remplacé les steak-frites d’antan par des smoothies betterave-mangue-kalé très newyorkais, ceux qui ont remplacé la clope par les bonbons Tic-Tac pour faire plus « healthy » et ceux qui ne jurent plus que par le yoga, les happy-hours et les after-work.

Lucie ne se retrouve plus dans ce bouleversement socio-spacio-culturel, elle y étouffe littéralement !

Mais elle sourit intérieurement, la raison ? Plus que trente minutes et elle quitte ce lieu pour un mois de congé bien mérité. Elle n’a rien projeté encore, tant pis, elle fera cela au feeling, histoire de lâcher prise ne serait-ce qu’une seule fois de sa vie.

Pour fuir la chaleur écrasante, le bruit des klaxons et le tohu-bohu ambiant de la rue lors sa première journée de vacances, Lucie se réfugie dans les rayonnages frais de la bibliothèque municipale, elle n’a pas de titre en vue mais comme elle est là, autant faire semblant de chercher quelque chose.

Elle passe devant un monsieur plongé dans un Barbara Cartland bien sirupeux, tellement absorbé par sa lecture qu’il ne remarque même pas sa présence, puis devant deux enfants accompagnés de leur grand-mère qui se disputent le nom d’un héros de B.D. japonaise, et qui se font rabrouer sans cesse par des « chuuut » venus de l’autre bout du couloir.

Après les sections « Cuisine de A à Z », « Première naissance : comment s’y prendre », « l’abécédaire du parfait bricoleur » et « Broderie yougoslave, tout un art ancestral », Lucie arrive au deuxième étage et longe la section « Histoire de nos régions ».

Elle tombe d’abord nez à nez avec les crocs saillants et rouges d’une image de bête féroce en papier glacé où, plus bas, l’intitulé proclamait « La traque de la Bête du Gévaudan ».

Non, j’en ferai certainement des cauchemars !

Trop fatiguée pour se plonger dans une lecture sérieuse, Lucie commence à feuilleter pêle-mêle ce qui lui tombe sous la main jusqu’à ce que son regard s’arrête sur un titre en lettres italiques dorées : « Le Dauphiné : châteaux et demeures seigneuriales. »

« Je me demande comment ils s’y prenaient pour chauffer tout ça en hiver ! »

Mais qu’il devait être triste ce château de Montségur, trônant sur une falaise et entouré de végétation débordante, il n’en reste aujourd’hui que des ruines mangées par des arbustes et des plantes grasses grimpantes, et envahi par la mousse. Elle se sent immédiatement traversée par un étrange frisson. En tournant la page, elle tombe sur les extraits d’un récit, le titre l’interpelle davantage :

« Mystérieuse disparition de la Marquise de Pracontal, témoignage d’un ancien régisseur de la demeure, propos recueillis par le Vicomte de Rabastens, 1745. »

Lucie se retourne instinctivement, elle remarque qu’il n’y a personne et que seule l’odeur caractéristique du lieu flotte dans l’air. Pourtant, elle sent l’atmosphère devenue tout à coup comme oppressante. Munie de l’ouvrage, elle dévale rapidement les escaliers afin de rejoindre les lecteurs croisés tout à l’heure dont la présence la rassure un peu. Elle choisit finalement un endroit côté fenêtre, bien en face de la responsable du rayon pour entamer sa lecture.

« Le Dauphiné, été 1745 quelque part à Lauzon.

Il y a des récits dont on ne sort pas indemnes, même pour un solide et fringant gentilhomme de ma prestance. À vrai dire, rien ne nous prédisposait mes joyeux compagnons et moi à nous retrouver en vadrouille au fin fond du pays provençal.

Quelle force a bien pu nous pousser dans ces lieux ce jour-là, je ne saurais le dire.

Les paysans nous abordent en occitan, certains s’expriment dans un français rudimentaire, d’autres sont taiseux comme les pierres, se contentant de nous observer sans bouger, les mains occupées par leur besogne du moment. Mon cousin de Breuille à qui rien n’échappe me montra les villageoises dont les mains étaient dissimulées dans des mitaines de laine en plein été.

Il faisait horriblement chaud et nous voyant arriver dans un bel équipage, ces pauvres gens ont cru à l’arrivée du Dauphin lui-même en leur terroir et se mirent à genoux, les mains jointes comme pour la prière, les plus hardis frappaient à nos fenêtres et faisaient leurs doléances. L’un de mes compagnons sortit sa bourse et distribua quelques pièces.

Nous voyant attifés comme nous l’étions, beaucoup ouvrirent spontanément les portes de leurs demeures pour nous abriter de l’écrasante lumière qui, en ce jour, avait fait rentrer dans leurs tanières même les bêtes les plus affamées.

Des gens de peu vous dirais-je, même si nous le sommes tous devant Notre Seigneur. C’est un pays de roc et de pierre, la culture y est rare et il faut aller du côté du littoral pour voir des champs d’oliviers et des vignobles éclatants…

Oh, mais j’ai omis de me présenter, je suis le Vicomte Donatien de Rabastens. La demeure de mes parents se trouve à Paulin, noble vestige des vénérables seigneurs du Languedoc. Prédestiné à reprendre le domaine de mon père dès ma naissance, j’ai été préparé à l’art de la guerre et mon éducation a été confiée à un curé puis à celle d’un précepteur venu de Russie.

J’ai appris le latin, l’allemand, l’italien et quelques rudiments de grec puis je suis parti faire la guerre à l’armée de Saxe. Sur le front, j’ai refusé de me retrancher à l’arrière, comme il sied aux jeunes gens de mon rang, et j’ai préféré aborder l’ennemi en face. Je ne me rappelle plus le nombre de soldats prussiens tombés sous mon épée.

Blessé lors d’une des batailles, il fut décidé de m’acheminer en France pour ma convalescence. Voilà donc deux ans que je suis sur mes terres, réduit à de la douce paresse, guéri de mes maux et de mes angoisses… »

Lucie arrête là sa lecture. Elle décide d’emprunter l’ouvrage. Le soir venu, elle reprend où elle s’est arrêtée.

« Nous quittions Saint-Marcellin et ses habitants à regret, laissant derrière nous les petites masures en pierre pour nous engager sur une route tortueuse et déserte. Notre équipage cahotait dangereusement dans la poussière à mesure que nous avancions.

En cours de route, l’un des chevaux refusa de faire un pas de plus, la pauvre bête avait soif et sa langue pendait tout au dehors. Notre cocher n’avait plus rien dans sa gourde, là où nous étions il n’y avait plus âme qui vive. Quelques petites tapes d’encouragement à la vaillante et pauvre bête essoufflée et nous repartîmes au petit trot pour ne pas trop la fatiguer. Pour tout vous dire, nous ne savions pas exactement où nous allions mais la hardiesse de notre jeunesse nous dictait de nous aventurer encore et encore.

En fin d’après-midi, nous arrivâmes finalement devant une étrange bâtisse presque en ruines et ensevelie sous un florilège de plantes grasses. Il était difficile de savoir s’il s’agissait d’une ancienne forteresse ou d’un domaine seigneurial. L’un de mes compagnons de voyage donna l’ordre à notre cocher de s’arrêter.

Nous avions atrocement soif, nos uniformes d’apparat nous collaient littéralement au corps, nos gallons étaient chauffés à blanc et nous brûlaient les épaules, et nos bottes en cuir s’étaient transformées en fournaise.

Avec un peu de chance, peut-être que les habitants du lieu accepteraient de nous ouvrir leur porte pour la nuit.

Autour de nous, la chaleur avait figé toute vie, le ciel bleu et opaque, où dardait l’astre solaire haut et impitoyable, pouvait décourager toute une vaillante armée. Mais pour le moment, notre seule préoccupation était de donner à boire à notre équipage.

Quant à mes compagnons et moi-même, une pièce fraîche pour nous reposer des aléas du voyage ferait largement l’affaire, nous sommes forts et avions déjà connu les privations de la guerre, une nuit sans souper n’y changerait pas grand-chose.

Nous frappâmes à trois reprises au portail et attendîmes un certain temps mais personne ne vint nous ouvrir. En proie au découragement, nous redoutions le moment de reprendre la route dans de telles conditions. Nous étions prêts à tourner les talons quand nous entendîmes un grincement d’abord léger, puis plus fort et le bruit d’un verrou que quelqu’un tentait d’ouvrir de l’intérieur avant de s’arrêter net.

— Qui va là ? Demanda une voix grincheuse d’homme.

— Des gens biens sous tous rapports. Mon brave, notre équipage est au bord de l’épuisement et nous voulons un peu d’eau pour abreuver nos chevaux, nous venons du Languedoc.

— Hum, hum !

Le portail céda la place à un homme petit, ridé, les cheveux gris et en bataille, portés longs sur les épaules. Un gros chat gris aux pupilles jaunes lui tournoyait autour des jambes.

L’homme était vêtu de vêtements d’hiver en pleine canicule et ses mains étaient gantées de mitaines en laine, comme les paysannes que nous avions vues à Saint-Marcellin.

Il resta là, figé, à nous inspecter de la tête aux pieds sans mot dire, nous, quatre jeunes gaillards aux perruques poudrées et en uniformes d’apparat, suant à grosses gouttes et le suppliant presque du regard de nous laisser entrer.

Je m’empressai de présenter toute la compagnie :

— Je suis le vicomte Donatien de Rabastens, voici mon cousin Constantin de Breuille et nos amis le Baron Jean de Moustiers et le Comte André de Marcy.

— Je n’ai pas de quoi vous restaurer ! Déclara l’homme.

— Nous n’avons besoin que d’un endroit pour nous reposer et nous reprendrons la route demain aux premières lueurs du jour. Nous vous dédommagerons de vos services bien entendu.

L’homme nous mesura encore de la tête aux pieds avant de finalement faire un signe approbateur de la tête, nous étions tellement soulagés que nous étions prêts à lui faire la révérence.

En début de soirée, nos chevaux étaient déjà repus d’avoine et d’eau de fontaine et émettaient des petits grognements satisfaits. Non loin, notre cocher s’était affalé de tout son long sur une botte de paille et ronflait déjà comme un bienheureux. Mes compagnons de voyage et moi-même avions aussi les paupières lourdes.

Nous apprîmes au fur et à mesure des discussions que l’homme qui nous avait ouvert s’appelait Jean, qu’il fut gardien de ce château, le château de Montségur-sur-Lauzon, inhabité depuis bientôt trente ans. Nous apprîmes également que la famille du vieux gardien vivait aussi dans une dépendance du manoir mais nous n’aurions pas l’occasion de la rencontrer.

Piqués par la curiosité de notre jeune âge, nous pressions Jean de nous parler des anciens propriétaires, mais pour toute réponse, nous n’eûmes droit qu’à un grognement.

Toutefois, il consentit à nous faire la visite des lieux. Montségur était constitué de remparts construits en pierre naturelle dans le pur style gothique de l’époque d’Henri IV. Nous traversâmes une multitude de galeries, de salles au plafond haut et au sol en damier. Tout semblait avoir souffert de l’impitoyable passage du temps : la mousse avait envahi tous les murs tandis que l’humidité s’était chargée de faire le reste de la besogne. Seules quelques statues de gargouilles et une chapelle avaient été épargnées et rappelaient les fastes d’antan.

Le soir tomba sans pour autant mettre fin à la chaleur écrasante de la journée. Il faisait terriblement lourd. Jean alla allumer deux chandelles dont il en tendit une sans ménagement à mon cousin de Breuille et garda l’autre dans sa main. Toujours aussi peu loquace, il continua la visite guidée, s’arrêtant à chaque fois pour donner le nom d’une dépendance.

Nous montâmes un escalier poussiéreux envahi par les mauvaises herbes où nous entendîmes le petit couinement des souris pour finalement aboutir sur une espèce d’esplanade entourée de gazon, incroyablement bien taillé et jurant avec la négligence alentour, comme si quelqu’un veillait à l’entretenir tous les jours.

— Oh, regardez !

Tout au bout, un petit monticule de pierre entouré d’un rosier fané où deux petits chérubins en marbre se tenaient par la main, cela ressemblait à un mausolée, mais oui, c’en était un !

Je vis notre guide devenir soudain blême et faire le signe de croix.

— Partons, ne restons pas ici ! Déclara-t-il d’une voix étouffée.

Mon intrépide cousin de Breuille pressa l’homme de donner des explications mais ce dernier refusa de parler tout en continuant de se signer frénétiquement.

À la nuit tombée, malgré la fatigue de notre longue journée, nous avions du mal à trouver le sommeil. Jean accepta de nous céder une pièce à l’écart d’une des dépendances avec, pour unique mobilier, une tapisserie mangée par les mites.

Nous ôtâmes nos bottes, retirâmes nos ceintures et déposâmes nos fourreaux par terre. Ainsi débarrassés, nous furent envahis par une incroyable sensation de légèreté.

Entretemps, Jean revint avec un souper constitué d’une miche de pain, de lard et d’une cruche de vin.

— Mangez ! Ordonna-t-il à la manière d’un geôlier.

La faim nous fit oublier nos bonnes manières : nous voilà en train d’arracher à pleines dents les morceaux de mie et de viande séchée et d’avaler d’une seule traite nos gobelets de vin.

Requinqués par ce festin inattendu, nous remerciâmes chaleureusement le maître des lieux et nous nous apprêtions à faire une place pour dormir quand nous remarquâmes qu’il ne se décidait point à partir avec sa chandelle.

— Vous voulez certainement savoir pourquoi je vous ai demandé de redescendre de l’esplanade tout à l’heure ? Eh bien, je vais vous le dire puisque vous semblez tout prédisposés à l’écouter…

Piqués par la curiosité, nous prêtâmes tous une oreille attentive.

Jean acquiesça de la tête d’une manière pensive. Il déposa la chandelle au centre, de manière à bien répandre la lumière, se racla la gorge et commença le récit que je me suis efforcé de vous rapporter aussi fidèlement que possible :

Tout commence en l’an 1715 qui marque la fin du règne du Roi Soleil. Versailles n’est plus le brillant lieu où s’empressent les courtisans comme pendant la belle époque. Au fil des années, c’est plutôt devenu un château austère aux allures de monastère, où les morts successives des membres de la famille royale ont endeuillé le patriarche malade et affaibli qu’est devenu Louis XIV, une cour royale à la dérive à laquelle le panache et le flamboyant d’antan n’ont pas pu résister.

Il faut dire que la France aussi se porte au plus mal à cause des guerres successives contre son légendaire ennemi anglais mais aussi contre ses nouveaux adversaires, qui sont la Prusse et la Hollande. De puissance monarchique et catholique rayonnante, elle est devenue un royaume en déclin en phase avec la morosité ambiante.

La situation économique est alarmante : les caisses de l’État sont presque vides, le moral des troupes à zéro, les paysans écrasés par les impôts n’ont plus rien à se mettre sous la dent.

Unique survivant de sa fratrie, le futur Louis XV est désigné par son aïeul sur son lit de mort pour reprendre les rênes de la monarchie. Il est contraint de porter très tôt sur ses frêles et jeunes épaules la responsabilité d’assurer le lignage familial et de redonner à la France le faste qui a fait sa réputation depuis toujours.

Entouré de soins, le futur monarque est quotidiennement visité par les praticiens, les curés, les astrologues et les herboristes. Sa vie est très précieuse : une épidémie de variole, une fièvre mal soignée, la tuberculose, la scarlatine, des angines, une chute de cheval et s’en serait fini de la dynastie.

En Provence, dans le pays du Roussillon, l’éducation du futur roi n’est pas au centre des préoccupations. Dans le château de Montségur-sur-Lauzon, on s’apprête même à festoyer autour d’un heureux événement.

Surplombant un ravin entouré d’une haute végétation, le domaine seigneurial de Montségur appartenait jadis à un huguenot, le Baron des Adrets, alors puissant et valeureux allié d’Henri IV du temps des guerres de religion.

L’histoire pourtant n’a retenu de lui que la légende noire qui a fait sa notoriété. Les paysannes de la contrée ont pris d’ailleurs cette habitude de menacer leurs enfants en promettant de les « donner au Baron » pour être mangés s’ils refusent d’aller se coucher.

La lugubre légende du Baron des Adrets a terrorisé toute la région du Dauphiné. Vivant seul sans femme ni enfants, et passant son temps à guerroyer, il se raconte qu’il avait aussi le don de disparaître quand ses ennemis venaient l’attaquer. Beaucoup assurent qu’il était en réalité un suppôt de Satan, qu’il invoquait toujours en cas de besoin.

Après sa mort survenue mystérieusement, les bruits ont couru partout que le château de Montségur était hanté par son esprit maléfique, au point que beaucoup de paysans rechignaient à y envoyer leurs filles en tant que servantes. En effet, lors des nuits d’orage, on pouvait entendre des plaintes et des gémissements lugubres provenir de l’intérieur.

Mais à l’époque de notre récit, Montségur est redevenu un domaine familial, habité par la famille de Pracontal, chez qui je suis rentré moi-même en service dès mes quinze ans.

Au printemps de cette même année, les guirlandes de lys blanc et les tables dressées sur des tréteaux annoncent le début des célébrations de l’heureux mariage de la jeune marquise Lucie de Pracontal avec le Chevalier de Quinsonas. Contrairement aux usages de cette époque, c’est un mariage d’amour.

Âgée de dix-sept ans, Lucie est très éprise de son fiancé. Les deux familles sont ravies de cette alliance et comme il se faisait à cette époque, les mariages religieux sont célébrés le plus vite possible car une épidémie, une guerre ou une mort subite pouvaient arriver à tout moment et reporter le projet à une date extrêmement lointaine.

Source : culturinaa.blogspo

Lucie de Pracontal est rayonnante. C’est une adolescente fraîche, blonde, pétillante et pleine d’innocence. Elle porte une toilette de soie bleu ciel [ndlr : à cette époque il n’était pas d’usage de porter une robe blanche le jour de son mariage].

Après avoir échangé leurs vœux devant le curé, les mariés accompagnés de leurs familles et de leurs convives s’empressent d’aller s’installer autour des tables installées sur l’esplanade du château.

Émue aux larmes, la marquise de Pracontal offre à sa fille ses bijoux de famille en guise de cadeau de noces. Un orchestre entonne une sarabande tandis que les serviteurs s’empressent de disposer les plats et de remplir les verres en cristal de cidre et de vin de champagne. Les porcelets rôtis, les faisans farcis, les plats de volaille en gelée, les pâtisseries et les légumes pochés se succèdent au fur et à mesure de l’avancée de la fête.

Repus et un peu guillerets, tous les invités se mettent à danser avec entrain. Lucie se prête volontiers à l’ambiance festive et danse tour à tour avec son père, son mari et d’autres cavaliers aux perruques poudrées et aux visages fardés. Tous sont d’accord pour dire qu’elle est aussi fraîche qu’un bouton de rose et que jamais rien ne pourra alterner son teint de porcelaine.

Alors que l’horloge sonne minuit, la fête bat son plein. Des invités retardataires ont entretemps rejoint la noce, arrivant des quatre coins du royaume à bord de somptueux équipages de six chevaux. Certains ont fait la route depuis la Gascogne, et les plus intrépides depuis Paris !

Les vapeurs du vin ayant fait leur effet, beaucoup ont ôté leurs chaussures et défait leurs nœuds de jabot, certains chantent à tue-tête et d’autres s’embrassent à pleine bouche à l’abri des arbustes.

Debout sur une table où s’empilent des restes de nourriture et de vaisselle sale, l’un des convives propose avec son verre à la main :

— Eh là ! Silence ! Je veux du silence !

« Il a dit chut » gloussent des jeunes femmes à l’oreille de leurs compagnons.

— Et si on faisait une partie de cligne-musette ? [ndlr : partie de cache-cache]

Un « OUI » retentissant et général accueille sa proposition.

Gagnée par l’ardeur de son âge, Lucie de Pracontal entraîne avec elle son époux pour participer au jeu.

— Rendez-vous au vestibule à la fin de la partie ! Annonce le Chevalier de Quinsonas.

Le jeu commence. On se départage, le château est suffisamment grand pour que chacun des convives puisse trouver une tanière pour se cacher à l’abri des regards. Vingt minutes, trente minutes, une heure passent, la partie touche à sa fin, certains convives commencent petit à petit à émerger de leur cachette et gagnent le vestibule. Chacun y va de son récit : j’étais dans la cave, et moi dans les galeries, moi dans la réserve à grains, moi derrière les buissons, hahaha !

Voilà le Chevalier de Quinsonas qui arrive à son tour, souriant jusqu’aux oreilles : il s’était caché sous le lit du marquis. Tout le monde éclate de rire.

Les derniers candidats finissent aussi par arriver, le visage rouge d’excitation. Quelle aventure !

— Quelqu’un a-t-il vu Lucie par hasard ?

Justement, où donc est passée la petite marquise ?

On l’appelle, on la cherche. Aucune réponse.

Les recherches se poursuivent dans les écuries, les souterrains, les caves, les granges pendant trois heures durant. Les réserves à blé, les celliers et même la chapelle sont inspectés de fond en comble, sait-on jamais… Or, Lucie ne refait pas surface !

Sait-elle au moins que tout le monde est mobilisé pour la chercher ?

Dans le château de Montségur, encore égayé par la musique et les rires joyeux des invités quelques heures plus tôt, l’atmosphère devient pesante et inquiétante.

À la levée du jour, le marquis de Pracontal envoie son intendant quérir du renfort au village de Saint-Marcellin. Ce dernier revient quelques heures plus tard avec toute une armée de métayers, de palefreniers, de garçons de ferme et même de jeunes enfants pour reprendre les recherches.

Les lieux passés la veille au peigne fin sont à nouveau inspectés de façon plus approfondie, tandis que les battues commencent dans les vergers et la forêt de peupliers environnante.

Pas un morceau d’étoffe bleu ciel, de cheveux, de trace de sang, aucun indice pour montrer que Lucie est passée par là.

L’un des voisins du château offre les services de son chenil composé d’une douzaine de chiens de chasse pour aider les paysans. On leur tend à renifler l’une des pantoufles de la disparue avant de les lâcher dans les environs du manoir. Encore une fois, rien.

Le marquis se rappelle alors de la troupe de bohémiens qui ont installé leur campement dans les environs du château la veille des noces de Lucie. Ce jour-là, ils ont même essayé de louer leurs services d’acrobates et de montreurs d’animaux dans l’espoir d’être engagés pour animer la noce, mais il les a envoyés paître.

Et si c’était eux, les responsables de la disparition de Lucie ? Vite, vite il faut aller vérifier au campement.

Le Chevalier de Quinsonas, accompagné de l’armada du personnel du château et des villageois de Saint-Marcellin, partent demander des comptes aux bohémiens dans le campement qu’ils mettent sens dessus-dessous, la maréchaussée les arrête et les interroge mais aucune trace de Lucie, de ses bijoux ou de ses vêtements.

Pendant tout ce temps, la Marquise, mère de Lucie, reste inconsolable, pleurant du matin au soir. Elle-même demande aux gens d’armes de relâcher les gitans qui, visiblement, ne sont pour rien dans la disparition de sa fille bien-aimée.

Source : culturinaa.blogspot

Ses journées, elle les passe à errer d’une pièce à l’autre, d’une galerie à l’autre, au bord de l’abîme, appelant sans cesse « Ma petite Lucie, où donc êtes-vous ? ».

Une nuit, on entend frapper au lourd portail : peut-être que Lucie est enfin revenue ?

Détrompez-vous messieurs, ça serait bien trop facile d’en arriver à cette conclusion.

Dans l’embrasure de la porte se tient une vieille bohémienne, toute courbée, le visage tanné et parcheminé de petite vérole. Son aspect est tellement repoussant que l’un des serviteurs tente de lui faire rebrousser chemin mais elle ne bouge pas de sa place, dardant sur lui son regard de serpent. En remerciement de leur liberté, elle est venue dire quelque chose d’important à la marquise de Pracontal.

Devant une assemblée composée de la famille de Lucie et du personnel, la vieille gitane commence à tirer les cartes d’un air soucieux. La marquise, qui ne quitte plus son mouchoir, guette chacun de ses mouvements, espérant y déceler le moindre indice concernant sa fille adorée.

Après un moment qui semble durer des siècles pour la maman éplorée, la bohémienne s’arrête net, se fige avant de diriger son ongle noir et pointu sur une carte :

«  De ton vivant, tu reverras ta fille ! » Déclare-t-elle d’une voix caverneuse.

L’espoir pourtant n’est pas de longue durée, car les jours passent puis les semaines, les mois et bientôt les années sans que la jeune mariée ne refasse surface et ne vienne mettre fin au calvaire de ses parents et de son époux.

En désespoir de cause, le Marquis de Pracontal et sa femme décident de faire ériger une croix en pierre, entourée de deux chérubins entrelacés, sur l’esplanade où Lucie a été aperçue la dernière fois lors de cette funeste partie de cligne-musette.

Sur cette croix, figure cette simple inscription :

«  Lucie de Pracontal, 25 juin 1715. »

Deux ans s’écoulent encore lorsque la famille et les autres domestiques décident de quitter les lieux pour s’établir dans un autre domaine en Navarre. Le marquis, malgré plusieurs tentatives, a eu toutes les peines du monde à vendre son château et pour cause : la rumeur, telle une traînée de poudre, a fini par gagner l’ensemble de la région, grossissant au fil des versions, chacun y allant de son avis et de ses ajouts, à tel point que désormais, dans tout le Dauphiné, depuis le simple paysan jusqu’au rentier, tous sont persuadés que le Château de Montségur est hanté par le fantôme de la petite mariée en robe bleue.

Depuis, le domaine est resté ainsi, condamné à l’abandon et à l’usure du temps, où le seul vieux domestique, votre serviteur qui vous parle, accepta d’y rester avec femme et enfants en contrepartie d’une modeste rétribution versée annuellement par Monsieur le Marquis de Pracontal.

Voilà maintenant bientôt trente ans que nous y sommes et toujours pas l’ombre de la jeune demoiselle dans les parages. Reviendra-t-elle un jour ? Je l’ignore messieurs, la seule chose que je sais est que le chagrin de sa perte a fini par consumer le cœur de la pauvre marquise qui, en ce moment même, coule ses derniers jours dans un couvent.

En finissant son récit, Jean leva un regard interrogateur et sombre sur les quatre hobereaux en perruques poudrées, totalement hypnotisés par l’histoire qu’il venait de leur conter.

Je fus le premier à prendre la parole :

— Mon brave Jean, vous dites que le château abrite des souterrains, serait-il possible de nous y conduire ?

— Voyons, Donatien, ça serait pure folie ! S’exclama le Baron de Moustiers.

— Que risquons-nous, messieurs ? Pour des gentilshommes qui ont combattu au champ de bataille, je vous trouve bien indécis !

— Moi je n’y vais pas !

— Moi non plus !

— Fort bien, fort bien, messieurs, je vous croyais plus téméraires, mon compte est fait, je vais descendre voir et essayer de percer ce mystère par moi-même !

Laissant là mes compagnons, je descendis dans les soubassements du château, mu par le courage et l’esprit aventureux qui ne m’avait jamais fait défaut.

Les « profondeurs » du château étaient un univers à part entière. Partout la moisissure avait fait des ravages, les champignons de toute forme et de toutes espèces avaient poussé un peu partout et les toiles d’araignée étaient tellement grandes que n’importe qui pouvait facilement s’y emmêler le corps.

À ce moment, une glaçure me traversa soudain et me descendit le long de l’échine, moi qui me plaignais d’avoir chaud depuis le début de la journée, je me sentis à présent pénétré de froid et de courants d’air, au point que mes doigts en furent devenus tout bleus.

Je longeai une série de galeries, poussai une porte, descendis un escalier en colimaçon, un peu à l’aveuglette, ne sachant pas exactement où je mettais les pieds mais continuai néanmoins d’avancer comme si un guide invisible me cédait à chaque fois le passage et m’indiquait le chemin à prendre d’un signe de la main.

Bon dieu tout puissant, faites que j’en sorte indemne ! priai-je intérieurement.

Je constatai avec effroi que ma chandelle était prête à rendre l’âme et que la flamme vacillait dangereusement à chaque pas que je faisais dans l’inconnu.

À mesure que je progressais dans ce labyrinthe, je me mis à faire de plus en plus noir et bientôt, la faible lumière du chandelier s’éteignit, me laissant dans l’obscurité totale.

Sans paniquer pour autant le moins du monde, du moins pas tout de suite, je décidai de continuer mon expédition, me repérant grâce au mur, comptant le moindre pas fait dans cet univers hostile qui me rappelait non sans horreur les tranchées grouillant de vermine pendant la bataille et où j’étais contraint de me cacher pour échapper à un boulet de canon prussien ou anglais.

Et puis soudain, alors que je m’y attendais le moins, j’aperçus une petite lumière, semblable à celle de ma chandelle un instant plus tôt. Je continuai ma progression, comme attiré par l’étincelle, quand j’entendis encore le grincement distinct d’une muraille. La pierre, pivotant sur son axe, s’ouvrait sur une brèche à la manière de la caverne d’Ali Baba. Obstiné, je descendis une marche, puis une autre, avant de m’introduire tout à fait dans l’obscurité.

La muraille se referma et je me retrouvai dans un espace clos, faiblement éclairé par la mystérieuse lumière aperçue quelques minutes auparavant. Je tentai de chercher sa provenance et découvris que sa source se trouvait dans un soupirail muni de barreaux, à la manière d’une fenêtre de cachot. Une chose était sûre, l’air était nettement plus sec à l’intérieur de cette pièce, pas de toiles d’araignée ni d’humidité.

Je parvins alors à me faire une idée de la pièce et de ce qu’elle comportait. M’habituant à la pénombre, je vis là une petite table et, tout au fond, deux chaises à dossier haut et ce qui ressemblait à un petit ouvrage de broderie ou de tapisserie posé à côté.

Sur la table, mon attention fut attirée par un gros livre relié et poussiéreux. Je m’avançai et, du revers de la main, je l’époussetai doucement avant de découvrir qu’il s’agissait d’un recueil de prières, de ceux que les jeunes femmes transportent avec elles quand elles se rendent à la chapelle.

Allant de surprise en surprise, j’ouvris la première page et découvris qu’une note manuscrite y avait été faite avec de l’encre. Les lettres petites, chevauchées et presque illisibles, était vraisemblablement l’écriture d’une jeune fille encore indécise, qui avait laissé déborder l’encre de sa plume plus d’une fois. Je lus :

«  Vous qui pénétrez dans cet abîme, recommandez-vous à Dieu car vous n’en sortirez pas plus que moi. Lucie. »

Tout vicomte que je fus, moi, Donatien de Rabastens, fis instinctivement un pas en arrière. Tout esprit aventurier, tout courage m’avait quitté, mon corps fut parcouru de frissons et une sueur glacée commença à me descendre le long de l’échine. Le plus effrayant dans tout cela était qu’il m’était à présent impossible de ressortir de la pièce, la muraille ne comportant ni loquet ni ouverture.

— Dieu tout puissant, je vous invoque, faites-moi sortir d’ici sans trop de dommages ! Priai-je.

À cet instant, mon regard se fixa sur les deux sièges installés au fond de la pièce et là, je L’APERÇUS enfin, l’objet de ma recherche impulsive de tout à l’heure !

Lucie ?!

Mon sang ne fit qu’un tour et pourtant…

Assise sur l’une des chaises, une forme vaporeuse mais tout de même bien distincte m’apparut clairement. Une sorte de momie, portant une toilette encore bleu ciel, un gros rang de perles et une rangée de diamants étaient épinglés sur son corsage. Mais ce qui me frappa le plus, c’était ce crâne aux orbites vides, donnant un semblant de regard perdu dans l’infini.

Source : culturinaa.blogspot

Les cheveux d’un blond vénitien qui faisaient jadis la fierté de Madame la Marquise n’étaient plus qu’un souvenir, une poussière blanchâtre. Le squelette des doigts de la malheureuse étaient accrochés désespérément aux accoudoirs, et à leur place, des vers avaient achevé de creuser des tunnels, allant et venant dans tous les sens.

J’avalai avec peine ma salive, c’est à ce moment que je compris que j’étais devant la dépouille de la pauvre Lucie de Pracontal, la jeune mariée disparue depuis voilà trente ans et dont plus personne n’avait retrouvé la trace.

Je me ruai alors vers la muraille, cherchai des doigts une ouverture imaginaire, n’en trouvai pas et, au comble du désespoir et de l’horreur, je me mis à hurler, espérant que quelqu’un puisse m’entendre. Et qui aurait pu m’entendre à votre avis ?

— Au secours, aidez-moi, faites-moi sortir d’ici ! Criai-je désespérément.

J’ignorai qu’à ce moment même, j’étais en train de vivre la même tragédie vécue par Lucie trois décennies plus tôt, où elle aussi avait passé des jours entiers à hurler, à tambouriner sur la porte, à supplier pour qu’on l’entende et qu’on la fasse sortir.

Il ne faut pas que je reste ici, il ne faut pas que je reste ici ! Me répétai-je frénétiquement.

Derrière, le squelette de Lucie continuait de me narguer, appuyé bien droit sur le dossier de la chaise.

Une idée me vint en tête : je m’emparai d’une des chaises inoccupées, la plaçai sur la table, montai dessus et m’accrochai de toutes mes forces aux barreaux du soupirail, solidement fixés. Je me mis à crier à travers la petite fenêtre, pensant que l’écho de ma voix finirait par alerter quelqu’un. Mais je fis un faux mouvement, perdis l’équilibre et m’affalai à terre. Ma tête percuta la dalle froide de l’oubliette. Je perdis connaissance.

Source : culturinaa.blogspot

Le lendemain matin, j’émergeai difficilement de ma nuit cauchemardesque. Ma tête me faisait atrocement souffrir et mes jambes étaient douloureuses. Il me fallut un peu de temps pour reprendre mes esprits et constater avec effroi que j’étais toujours prisonnier de l’oubliette, et que la muraille en face continuait d’être hermétiquement fermée.

C’est à ce moment que je vis apparaître une paire d’yeux jaunes dans le fond de la pièce. Je me frottai les miens, pensant rêver, les rouvris et constatai que les mystérieuses pupilles fauves continuaient de me fixer inlassablement.

Miaou !

Un chat ! Le chat du gardien du château ! Mais oui !

Une lueur d’espoir revint, peut-être même l’unique chance de m’en tirer ! Je me remis péniblement sur mon séant et sortis de la poche de mon pantalon mon mouchoir brodé de mes initiales que je déployai avant d’en faire un nœud, le tout, en gardant un œil sur les deux yeux jaunes.

Je me levai, marchai tout doucement vers le félin, l’attrapai et parvins enfin à l’immobiliser. Je lui nouai son mouchoir autour de l’une de ses pattes arrière puis finalement, je le relâchai. Content d’échapper à son emprise, le chat courut vers le soupirail et disparut à travers la lucarne.

Je pris mon mal en patience et attendis toute une partie de la journée, levant sans cesse la tête vers le soupirail et évitant de trop m’attarder sur la momie de la pauvre Lucie, immobile sur sa chaise.

Soudain, j’entendis un bruit de pas, puis des éclats de voix de plus en plus proches, ça y est, j’étais sauvé, dieu soit loué, j’étais sauf !

— Donatien, êtes-vous là ? Appela la voix de mon cher cousin de Breuille.

— Constantin, je suis lÀ ! Sortez-moi vite d’ici, mes amis !

L’opération pour m’extraire de ma prison temporaire n’était pas aisée. Non seulement il fallut localiser la cachette mais également tenter d’ouvrir la lourde muraille, ce qui ne fut pas une mince affaire. Finalement, l’opération de sauvetage eut bien lieu, grâce notamment à la précieuse aide fournie par une dizaine de paysans qui démolirent la porte de l’oubliette. Je fus enfin délivré.

Vicomte Donatien de Rabastens

La nouvelle de la mésaventure du Vicomte de Rabastens dans les souterrains de Montségur et surtout la localisation des restes de la mariée disparue ne tardent pas à parvenir à ses parents qui, sans attendre un instant de plus, donnent l’ordre d’atteler un équipage capable de partir au galop jusqu’à Lauzon.

Tout compte fait, la cartomancienne avait raison, la châtelaine finit quand même par revoir sa chère fille pour la dernière fois.

Plusieurs théories vont, à partir de ce moment entretenir la légende. Beaucoup diront que l’oubliette était en réalité la cachette favorite du maléfique Baron des Adrets qui l’avait expressément construite dans les souterrains de son château afin de s’y cacher au moment opportun.

D’autres diront qu’en réalité, c’était le véritable cachot où le baron avait emprisonné sa propre fiancée pour l’empêcher qu’elle n’en sorte, quand il était en guerre contre les catholiques.

Quant à Lucie de Pracontal, il est difficile d’établir les raisons qui l’ont portée à choisir un tel endroit pour se cacher lors de cette fameuse partie de cligne-musette, qui a signé son arrêt de mort. Puis il y a cette légende qui dit que cela serait son fiancé lui-même qui l’a emmurée vivante. Où se trouve la vérité ?

En quittant Montségur-sur-Lauzon, nos quatre seigneurs ont vite fait de propager leur histoire, que ça soit dans les salons de Versailles, lors des parties de chasse et même pendant les bals pour faire frissonner les jeunes demoiselles. Certains les ont cru, d’autres se sont moqués d’eux derrière leur dos, mais la légende, elle, est resté intacte.

Grenoble, juillet 2000

Les hobereaux de province prenaient visiblement autre chose que du vin de champagne à l’époque de Louis XV ! Ce conte est distrayant mais vraiment complètement invraisemblable ! Pense Lucie tout en refermant le livre du Vicomte de Rabastens pour le ranger dans son rayon, là où elle l’a trouvé. Quelle idiote je fais d’avoir eu peur d’une telle histoire.

elle s’éloigne, tout en lissant la page contenant la préface pour ne pas se faire enguirlander par la bibliothécaire. Elle laisse tomber les clés de sa voiture et voit sur le papier, une inscription à l’encre bleue qu’elle n’avait pas vu. Elle s’affale alors sur une chaise, prise de panique.

«  Vous qui pénétrez dans cet abîme, recommandez-vous à Dieu car vous n’en sortirez pas plus que moi.

Signé : Lucie. »

Mais qu’est-il donc arrivé à la jeune Marquise de Pracontal ? Cette question continue encore d’entretenir le mystère, un mystère qui dure depuis 1715 lorsque Lucie de Pracontal, alors jeune mariée, disparaît dans les souterrains du château familial de Montségur alors que ses noces avec le Chevalier de Quinsonas sont célébrées en grande pompe.

 

Les sources :


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