Lee Choon-jae, celui qui inspira Memories of Murder

Lee Choon-jae, celui qui inspira Memories of Murder

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Entre le 15 septembre 1986 et le 3 avril 1991, Hwaseong, petite localité rurale de la province de Gyeonggi, connaît l’un des épisodes les plus noirs et effrayants de meurtres en série comme jamais la Corée du Sud n’en avait connu jusqu’ici.

Au total, pas moins d’une dizaine de victimes vont être dénombrées, toutes de sexe féminin, âgées entre 13 et 70 ans et portant au moins un vêtement rouge. Pour la police locale, c’est une véritable course contre la montre qui s’engage pour pister le tueur. Mais par où commencer et comment procéder à une époque où ni le traçage téléphonique ni l’exploitation des données ADN n’existe encore !?

Et puis arrive une arrestation : un dénommé Yoon Seong-Yeo est inculpé en 1988. Aux yeux des enquêteurs et de la justice, pas de doute, c’est lui le coupable !

Mais alors que la bataille semble être gagnée du côté des autorités, les meurtres, eux, vont continuer en suivant le même cheminement que les premiers, générant davantage de frayeur et de psychose. Pour la police, c’est le début du cauchemar, un cauchemar qui va s’inscrire dans la durée, pendant près de trente ans. Parviendront-ils à démasquer le vrai meurtrier ?

Je vous invite à visiter ou revisiter avec moi cette affaire digne des plus noirs polars dans cette Corée du Sud des années quatre-vingts, encore tiraillée par son passé mouvementé et sa course effrénée vers le développement.

Nous sommes à Hwaseong, petite localité du sud de Séoul pendant l’été 1986.

Si la métropole peut se targuer aujourd’hui d’avoir ses propres gratte-ciels, son réseau de transport rutilant et ses nombreuses entreprises, Hwaseong est de son côté l’archétype même de la petite ville périphérique où il ne se passe jamais rien.

D’ailleurs, on se croirait presque à la campagne à la vue de ces vastes rizières verdoyantes et gorgées d’eau. Un panorama rapidement gâché dès qu’on aperçoit les obscures barres d’immeubles

En somme, l’endroit, bien que n’étant pas visuellement très attrayant, reste un lieu tranquille où tout le monde connaît tout le monde, où l’on se dit bonjour chaque matin et où les voisins vont boire un coup ensemble lors des longues soirées d’été. Au début des années quatre-vingts, environ 226 000 personnes vivent dans cette région du sud de la capitale, se partageant des deux-pièces au confort spartiate, dans lesquels cohabitent jusqu’à trois générations suivant cette tradition ancestrale héritée de la campagne.

Du reste, Hwaseong comprend de nombreux autres villages où la culture la plus étendue est celle du riz. Riziculteurs ou ouvriers sont les métiers exercés par la plupart des habitants de ce secteur, souvent sans instruction et ne connaissant uniquement que le travail de la terre.

Source : locationscout

Pourtant, personne ne se plaint, les pères de famille sont bien trop contents de ramener une paye régulière à la maison et les ménagères sont ravies d’avoir toujours quelque chose pour nourrir leur famille au quotidien.

Malgré la pauvreté évidente de la population, aucun acte de violence ou de délinquance n’a jamais été déploré, et ce, malgré les ruelles obscures et le manque d’éclairage qui se manifeste dès la tombée de la nuit. La carence évidente en matière de réverbères est d’ailleurs l’un des soucis majeurs de Hwaseong. Le gouverneur fait des promesses mais rien ne bouge et la population se résigne, fidèle à sa vieille habitude.

Il est environ 14 h ce 15 septembre 1986 quand Park, un riziculteur du coin, s’en va préparer les parcelles et procéder à leur ensemencement. Le soleil est dressé haut dans le ciel, répandant cette chaleur étouffante et humide caractéristique de cette partie de l’Asie où l’hiver rappelle celui de la Sibérie et l’été celui du désert.

Coiffé de son large chapeau de paille qui le protège des redoutables rayons, Park jette un regard alentour sur les plateaux de rizières irriguées d’eau. Ici, le processus depuis la semence jusqu’à la moisson se passe de manière traditionnelle, c’est-à-dire

comme il y a cinquante ans, manuellement et à grand renfort de charrues tirées par des bœufs.

Park se pose un moment pour admirer tout le travail abattu jusqu’ici pendant toute la saison estivale sans aucun moment de répit. Du dos de sa main, il écrase un moustique venu se coller directement sur son nez. Les moustiques sont d’ailleurs le fléau de ces rizières, ils sont omniprésents et, en toute saison, attirés par l’humidité des lieux et les vapeurs macérées qui émanent de la terre.

En se penchant pour sortir ses outils, Park aperçoit soudain quelque chose en contrebas, quelque chose qui ressemble étrangement à un… pied !

Le paysan se frotte les yeux, craignant d’avoir mal vu alors il s’approche, traînant ses pieds chaussés de bottes en plastique dans la mare d’amidon, le cœur battant la chamade, redoutant le spectacle qui l’attend. Au milieu des jeunes pousses de riz flotte le corps d’une femme trapue, un corps décharné de femme âgée aux jambes arquées vêtue seulement d’un pantalon. L’agriculteur tend une main tremblante pour essayer de la remuer. Elle ne bouge pas. Elle est morte.

— Au secours ! À l’aide ! Allez chercher de l’aide !

Il faut moins d’une heure pour que la nouvelle fasse le tour du village. Un cadavre dans une rizière, un cadavre de femme non identifiée, à moitié nu et étranglé avec une chaussette. Tout porte à croire qu’elle a été assassinée : son cou, gonflé et bleu, porte les traces du nœud serré qui l’a étouffée.

Les autorités locales sont rapidement avisées. Deux policiers arrivent pour effectuer les premiers constats. Ils posent des questions au riziculteur encore en état de choc, entouré par les autres habitants, intimidés par la présence des uniformes et incapables d’articuler la moindre phrase.

Dans la foulée, une ambulance arrive pour acheminer le cadavre jusqu’à l’hôpital de la province en vue d’une autopsie.

— Mais c’est Lee Wan-im ! S’écrie une femme qui a réussi à entrevoir le visage de la défunte avant d’être violemment repoussée par les patrouilles.

— Dégagez-moi ces gens de là ! Retournez à vos besognes ! Tonne l’adjudant en chef de la police.

Lee Wan-im était une habitante de Hwaseong, une retraitée de soixante et onze ans. Certains la connaissaient de vue, d’autres plus intimement. Elle passait ses journées à cultiver son potager et revendait ses légumes sur l’un des marchés populaires de Gyeonggi. Lee Wan-im passait beaucoup de temps chez sa fille qui habite Séoul et ne rentrait chez elle qu’à la fin de la semaine. Mais qui pouvait en vouloir à cette femme d’âge vénérable, quasiment une aïeule, pour lui infliger une telle fin ?!

Les légistes, une fois le corps examiné, déclarent que la victime a été violée et battue avant d’être étranglée à l’aide d’une chaussette puis jetée dans la rizière. Elle a probablement été assassinée quatre jours auparavant, compte tenu de l’état de décomposition avancée dans lequel elle a été découverte par le riziculteur.

Suite à cette annonce, la police décide de perquisitionner les lieux dans l’espoir de trouver un indice. Pendant plus d’une semaine, les recherches quotidiennes tiennent en alerte l’ensemble de la localité. Chaque jour, les habitants affluent en foule pour observer de loin le travail des enquêteurs, des enquêteurs aux méthodes archaïques du reste. Il est vrai que c’est la toute première fois qu’ils sont amenés à mener un travail d’investigation de cette importance, beaucoup ne sont pas habitués et ignorent pas où commencer.

Au bout de dix jours, sans aucun nouvel élément à l’appui, la police locale, dépassée par les événements, finit par déclarer forfait et abandonne les recherches, au grand dam de la fille de la victime qui s’arrache les cheveux.

La justice classe l’affaire sans suite.

Et puis, comme il est d’usage dans ce genre de situation, la vie quotidienne finit par reprendre son cours ordinaire une fois les policiers repartis. Park et les autres agriculteurs reprennent le chemin des rizières et tout se calme pendant un moment.

Pendant un moment seulement.

Dans la soirée du 20 octobre 1986, Park Hyun-sook, une jeune ouvrière de vingt-cinq ans, prend toute seule le bus de retour pour rentrer chez elle. Assise au fond du véhicule, elle feuillette un magazine de mode qu’elle vient de sortir de son sac. Ses yeux s’attardent longtemps sur une paire de bottes en cuir à talons aiguilles.

Le prix certes est loin de correspondre à ses modestes revenus mais si elle parvient à faire des économies, disons dans un mois, elle pourra se les procurer. Park Hyun-sook se met à sourire toute seule, s’imaginant déjà avec ses nouvelles chaussures aux pieds.

Elle descend. Il est 21 h, la station est déserte, la rue obscure, seule la lumière blafarde d’un lampadaire permet d’y voir un peu clair. Quand est-ce que ce village pourra enfin bénéficier d’un éclairage digne de ce nom ?!

Hyun-sook range le magazine dans son sac et hâte le pas. Son immeuble est encore à deux kilomètres de marche. Pour arriver plus rapidement, elle décide d’emprunter un raccourci en longeant un chemin forestier qu’elle connaît comme sa poche depuis toute petite.

Mais avant cela, elle doit traverser une canalisation d’eau géante dont les travaux ont commencé il y a une vingtaine d’années avant d’être suspendus, faute de financement gouvernemental. De ce projet avorté, reste cette énorme bouche d’égoût humide, sombre, rebutante et suffisamment large pour qu’une dizaine de personnes s’y introduisent en même temps ; elle sert désormais de passage souterrain.

Hyun-sook se rappelle comment, durant son enfance, avec ses petites camarades, elles se lançaient le défi de rester à l’intérieur le plus longtemps possible. Généralement, elles finissaient par fuir en courant au bout de cinq minutes.

Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé. La jeune femme, redoutant de tomber sur un rat, fonce tête baissée et presque en courant dans le tunnel. Une fois dehors, libérée, elle respire un bon coup et reprend un rythme de marche normale.

Ça y est, elle n’est plus très loin, plus que quelques mètres la séparent à présent de son habitation. Alors qu’elle ouvre son sac pour sortir ses clés, la jeune femme sent qu’une main vient de se refermer sur sa bouche tandis qu’une autre lui inflige un violent coup de poing dans les côtes. Hyun-sook se cabre de douleur, elle essaye de crier, se débat comme une folle, tente de se dégager de l’emprise de son agresseur dont elle ne parvient pas à voir le visage, mais la poigne est ferme, puissante et impitoyable. Un autre coup sur le crâne et elle perd connaissance. Son corps est traîné au fond d’un bosquet.

Trois jours plus tard, la macabre découverte du corps de Park Hyun-sook plongé dans un canal déclenche une nouvelle fois la frayeur. Le souvenir du corps gonflé de la grand-mère de 71 ans, flottant dans la rizière, est encore récent.

Tout comme la précédente victime, Park Hyun-sook est retrouvé à moitié nue et en état de décomposition avancée. Elle a été étranglée avec la culotte qu’elle portait. L’autopsie démontre que, tout comme Lee Wan-im, la jeune ouvrière a subi des sévices sexuels violents.

La police locale de Gyeonggi qui pensait en avoir déjà fini avec cette affaire reprend le cours de l’enquête. Les forces de l’ordre ratissent les lieux de la découverte du corps et constatent cette fois encore que l’assassin n’a laissé aucun indice derrière lui, pas un bout de vêtement, pas une mèche de cheveux, rien qui pourrait les mener sur un début de piste sérieuse.

Pendant ce temps, la psychose, elle, commence à prendre du terrain et à se propager. Elle sème le doute et la frayeur chez celles qui, comme Hyun-sook, rentrent tard de leur travail à l’usine le soir. Comment vont-elles faire à présent pour se déplacer sans craindre pour leur vie, sachant qu’à cette époque, peu de ménages possèdent des voitures et encore moins des familles d’ouvriers ?!

Pour calmer les esprits échauffés, la police décide de placer des patrouilles à l’entrée et à la sortie de la localité. L’initiative permet ainsi à toutes celles qui doivent rentrer à pied le soir de se sentir plus au moins protégées.

Mais cela ne dure pas.

Car deux mois après ces premiers événements, une troisième victime vient s’ajouter aux précédentes. Son nom est Kwon Jung-bon, âgée de vingt-quatre ans, femme au foyer de son état et disparue non loin de sa maison en allant faire quelques emplettes.

Non, il ne peut plus s’agir de coïncidence ! Quelqu’un est forcément derrière tout ceci ! Les choses commencent à ressembler à une hécatombe, à prendre des allures de massacre en série.

Le choc, après l’annonce de la découverte du dernier cadavre dans le même périmètre où le corps de Hyun-sook a été retrouvé, commence à persuader la population qu’il s’agit là des faits d’un prédateur sexuel dangereux, un maniaque qui connaît certainement l’emploi du temps des victimes, qui observe leurs faits et gestes longtemps avant de passer à l’acte afin d’être sûr de tomber sur elles « au moment opportun ».

Depuis le premier meurtre survenu en septembre 1986, la police locale comprend à présent que les trois meurtres ne peuvent être que l’œuvre d’une seule et même personne.

De cette police locale justement, parlons-en. Elle est à des années-lumière des méthodes américaines généralisées chez les enquêteurs de Séoul, formés pour la plupart aux États-Unis ou ayant fait au moins un stage là-bas.

Les policiers de Gyeonggi sont l’archétype même des justiciers de province, rarement sollicités, et dont le plus clair du travail se résume à coller des amendes aux tavernes qui vendent de l’alcool de riz sans licence ou à disperser les ivrognes à la sortie. En somme, une police gentillette qui connaît chaque habitant et l’interpelle par son nom, et qui à présent se trouve face à un problème beaucoup trop grand pour ses capacités.

Il est bon de rappeler aussi qu’à cette époque, les caméras de surveillance ne sont pas légion, les téléphones portables n’existent pas encore et les traces d’ADN ne sont pas encore exploitées, rendant la tâche longue et éprouvante.

De ce fait, rapidement dépassée par les événements et par le dernier meurtre en date, la police de Gyeonggi décide de faire appel à des enquêteurs d’une ville voisine en renfort. Dans tout le pays, ceux qu’on appelle désormais « Les meurtres de Hwaseong » commencent à connaître une notoriété nationale.

À Séoul même, l’affaire fait la une de tous les quotidiens pendant plusieurs semaines, et le terme « serial killer », encore inconnu en Corée du Sud, commence à être employé pour la toute première fois. Il renforce cette image de tueur solitaire et itinérant comme le pays n’en a jamais connu de pareil jusqu’à présent.

Pendant ce temps dans la province de Gyeonggi, la peur atteint des sommets. De Songtan en passant par Pyeongtaek et Hwaseong, plus aucune femme n’ose s’aventurer dehors à la nuit tombée.

Pour rassurer la gent féminine, les hommes commencent eux-mêmes à patrouiller à la tombée de la nuit, armés de bâtons et de gourdins de fortune, se divisant en petits groupes pour monter la garde depuis que les patrouilles de police ont battu en retraite. Du côté des femmes, toute sortie jugée « inutile » est remise au lendemain en plein jour afin d’éviter toute rencontre fatale. Celles qui sont mariées se font raccompagner par leur mari venu les attendre à la sortie de l’usine, celles encore célibataires se font raccompagner par leurs frères ou leurs voisins.

« À cette époque, il n’y avait pas d’éclairage public et il faisait très sombre dans les rues » raconte une ancienne résidente de Hwaseong.

« Je travaillais à l’usine et je rentrais le soir. Quand je croisais un homme, j’étais morte de frayeur. On m’a conseillé de ne pas porter de vêtements rouges. » raconte une autre.

Les fameux vêtements rouges !

Oui car durant toute l’enquête préliminaire, un point en commun a été partagé par les victimes : elles portaient toutes les trois une pièce de vêtement d’étoffe rouge, un pull, une jupe, un manteau…

L’enquête va se focaliser encore davantage sur cet élément quand le meurtrier de l’ombre frappe pour la quatrième fois le 21 décembre 1986, faisant cette fois-ci pour victime la jeune Lee Kye-sook dont le corps est retrouvé en bordure d’une rizière dans un état épouvantable : elle a été violée à l’aide d’un parapluie, avant d’être étranglée avec une ceinture. Du reste, tout son corps présente des ecchymoses et ses ongles cassés démontrent qu’elle s’est longtemps battue avec son agresseur avant de succomber à son emprise.

Les enquêteurs trouvent sur son visage de profondes lésions mais également des traces de sperme dans ses parties génitales. Un premier prélèvement génétique est effectué. La Corée du Sud ne disposant pas encore de laboratoires spécialisés pour effectuer l’analyse de la trace génétique, l’échantillon de sperme est envoyé au Japon mais les résultats ne donnent rien. Cette ultime preuve finie par être abandonnée.

Les massacres vont se poursuivre durant l’année suivante, souvent espacés de deux ou trois mois. C’est dans cette conjoncture que le corps de Hong Jin-young, une lycéenne de quinze ans, est découvert encore une fois au fond d’une rizière le 11 janvier 1987. Comme les précédentes victimes, elle est retrouvée les mains jointes, étranglée avec un bas et agressée sexuellement. Comme les autres elle portait un vêtement rouge, un blaser en laine tricoté que sa mère n’a eu aucun mal à identifier puisque c’est elle qui le lui avait confectionné.

Cela ne fait que renforcer la rumeur locale qui plaide désormais pour un prédateur sexuel, incapable de freiner ses pulsions, faisant peu cas de l’âge variable de ses victimes. Un fétichiste attiré par la couleur rouge, probablement pour son côté « sanguinaire », mais c’est également un tueur peu ou pas vraiment organisé, souvent sans « matériel » sous la main puisqu’il étouffe ses victimes avec leurs propres effets. Reste à savoir à présent s’ils sont un, deux ou plusieurs.

Jusqu’à maintenant, tous les crimes ont été perpétrés dans un rayon de six kilomètres. La police se sépare par groupe de deux, multipliant les bourdes et les tentatives pour parvenir à piéger le redoutable prédateur. Entre la police de Gyeonggy et celle venue en renfort pour la dépanner, c’est la guerre déclarée, l’une ne croyant qu’à l’enquête classique et linéaire, l’autre privilégiant les nouvelles méthodes employées à Séoul.

Certaines policières, convaincues par la théorie des vêtements rouges susceptibles d’attirer le meurtrier, se mettent à porter du rouge dans l’espoir qu’il tombe dans leurs filets mais rien ne se passe.

Un sixième homicide se produit en mai 1987, au nez et à la barbe des policiers, faisant pour victime une ménagère d’une trentaine d’années, Park Eun-joo, dont le corps est retrouvé sur une colline à la sortie du village, elle aussi a été étranglée et violée. La dernière personne à l’avoir vue est son mari alors qu’ils se sont quittés à la station d’autobus par une journée pluvieuse. Park Eun-joo, ayant oublié son parapluie à la maison, est repartie le chercher et c’est chemin faisant qu’elle est tombée nez à nez avec son meurtrier.

L’affaire commence désormais à prendre des proportions bien trop sérieuses et dangereuses pour rester cantonnée au niveau de la province. Le gouvernement sud-coréen ordonne alors la création d’un escadron de police spécialement dédié à la traque du tueur de l’ombre, une unité constituée de deux millions d’hommes, une première dans le pays.

L’idée est de remuer ciel et terre pour le retrouver, quitte à y consacrer les dix prochaines années. On ne lésine pas non plus sur les moyens : armes directement acquises aux États-Unis, gilets pare-balles dernier cri, brigade canine à peine sortie des chenils de la police judiciaire et tout un arsenal de voitures tous terrains sont déployés.

Dans la foulée, des dénonciations commencent à pleuvoir de supposées victimes échappées par miracle aux griffes du tueur. Certaines le décrivent comme bedonnant et chauve, d’autres avec le nez proéminent et les cheveux fins, d’autres encore affirment qu’il portait des lunettes ou une cagoule… Des portraits robots sont réalisés en se basant sur ces indications mais les résultats sont approximatifs ou ne correspondent pas du tout.

Lors de ce déploiement de force, on recense pas moins de 21 280 suspects interrogés et 570 échantillons d’ADN prélevés. Cependant, malgré tout ce travail titanesque, les résultats tardent à venir et le tueur, lui, continue toujours à courir en toute impunité faisant à l’occasion une septième victime le 8 septembre 1987. C’est celle de trop, celle qui réduit en fumée tout le travail effectué par les enquêteurs et le nouvel escadron spécial.

Cette septième victime, Ahn Gi-Soon, quadragénaire et femme au foyer, avait disparu en descendant dans la station de bus de Paltan-Myeon, toujours dans la région de Hwaseong. Elle est retrouvée bâillonnée, étranglée et violée, comme les autres. Du sperme, des traces de sang et des cheveux sont prélevés mais ces deux preuves après analyses ne correspondent à aucune trace génétique de la liste à rallonge des suspects. Reste la preuve capillaire qui, de son côté, a été envoyée dans un autre laboratoire pour expertise. Mais là non plus, aucun résultat probant.

Résulte alors un grand sentiment d’impuissance et de frustration parmi toutes les forces de l’ordre. Comment arrive-t-il toujours à leur échapper ? Comment se fait-il que, malgré tous leurs efforts, ils ne soient pas encore parvenus à le coffrer ?

Fin septembre 1987, alors que l’enquête sur le meurtre de Ahn Gi-soon est toujours en cours, un premier témoignage vient défrayer la chronique, un témoignage capital d’un certain Kang, chauffeur de bus de son état, qui dit avoir aperçu un homme qu’il n’a jamais vu auparavant, debout devant la station de bus la nuit où Ahn Gi-Soon a été assassinée.

Le chauffeur de bus dresse un portrait saisissant : un individu menu, vêtu d’une veste noire et d’un pantalon en toile grise, avec des cheveux coiffés en brosse, un nez pointu et une carrure svelte, il serait âgé entre vingt et vingt-cinq ans. Lorsque Kang a arrêté son bus devant la station, l’homme est même monté pour lui réclamer une cigarette avant de redescendre la fumer, après quoi il a disparu, comme volatilisé.

Suivant ces nouvelles descriptions, un énième portait robot est réalisé aboutissant à quelque chose d’à peu près ressemblant. Mais les recherches dans ce sens ne donnent encore rien.

La vie à Hwaseong n’est plus la même depuis le début des meurtres inexpliqués et certains habitants songent déjà à vendre leurs logements pour aller s’établir ailleurs afin de fuir le climat de terreur qui règne désormais dans toute la contrée.

Chaque femme, peu importe son âge, redoute à présent d’être la prochaine sur la liste du tueur. Les vêtements rouges du reste ont été éliminés de toutes les garde-robes. Il faut absolument rester discrètes, dans l’espoir de ne pas trop attirer ainsi l’attention de l’abominable assassin.

Ce que les habitants de Hwaseong ne savent pas encore, c’est que le meurtrier ne se contente plus de suivre ses victimes dans les chemins de traverse et les stations de bus.

En automne 1988, soit deux ans après le premier meurtre, Park Sang-hee, une jeune collégienne de quatorze ans, rentre chez elle après les cours. La soirée se passe le plus normalement du monde, la jeune fille dîne avec sa mère et sa grand-mère avant d’aller prendre une douche et se coucher.

Le lendemain matin, son corps sans vie, mutilé et étranglé, est retrouvé par sa mère. La police ne tarde pas à remarquer que le procédé utilisé par le tueur cette fois-ci est complétement différent des crimes précédents, ce qui l’amène à conclure qu’il ne peut s’agir là que d’un simple imitateur, un amateur fanatique du vrai tueur. Sinon pourquoi aurait-il décidé de changer aussi subitement de procédé ?

Après le meurtre de la jeune Park Sang-hee, la police commence à enquêter auprès du voisinage immédiat de sa famille. Ses soupçons ne tardent d’ailleurs pas à peser sur un certain Yoon Seong-Yeo.

Source : twitter

Yoon Seong-Yeo, âgé de vingt-deux ans, travaille dans un atelier de transformation de cuir dans la province de Chuncheong. Ses collègues le décrivent comme un jeune homme timide et peu ouvert. Au moment des faits, Yoon est encore célibataire, il n’a jamais connu de femme, car bien trop complexé par sa polio qui l’a rendu boiteux depuis son enfance.

Orphelin, sans grande instruction, Yoon Seong-Yeo a commencé son parcours professionnel à seize ans en tant que manœuvre dans une ferme, il avait alors pour ambition de devenir technicien spécialisé mais n’a jamais pu réaliser ce rêve.

Pour la police, c’est le candidat idéal. Tous le soupçonnent de s’être introduit en douce dans la chambre de Park Sang-hee pendant la nuit pour la contraindre à avoir des relations sexuelles avec lui, mais Yoon assure qu’il n’aurait jamais osé l’approcher physiquement, encore moins la tuer :

« Je n’ai jamais essayé de parler aux filles ni réussi à nouer une quelconque relation avec elles, je me disais : quelle femme voudrait d’un handicapé comme moi ? »

Il est finalement arrêté le 27 juillet 1989 alors qu’il est chez lui en train de dîner. Quand Yoon, complétement interloqué, demande aux policiers ce qu’ils font là, ces derniers répondent : « Cela ne prendra pas longtemps ! »

Au poste de police, Yoon est interrogé pendant trois jours d’affilée, trois jours d’interrogatoires serrés et musclés, où les coups pleuvent sur lui. Au terme du quatrième jour, les policiers obtiennent finalement de lui un aveu.

Battu par les policiers, affaibli par le manque de sommeil, Yoon relate le déroulement de la soirée qui a précédé le meurtre de la jeune femme :

« Je suis sorti me promener après le dîner pour prendre l’air, j’ai fumé une cigarette en marchant, je devais à chaque fois m’arrêter pour reposer ma jambe estropiée, puis j’ai encore parcouru quelques mètres quand j’ai aperçu une lumière dans la pièce d’une maison… Je ne sais pas ce qui m’a pris à cet instant, j’ai eu une comme une pulsion sexuelle soudaine, une envie de viol. Une petite voix intérieure me dictait ce qu’il fallait faire : m’introduire à l’intérieur de cette chambre, immobiliser cette fille et l’agresser contre son gré. Cela m’excitait à tel point que j’en tremblais… Et c’est ce que j’ai fait… »

Après avoir étranglé la jeune fille, Yoon a emporté ses vêtements qu’il a brûlés avant de rentrer chez lui pour dormir. Le lendemain, il s’est rendu à son travail comme tous les jours.

Pour le viol et le meurtre de la collégienne, la justice condamne Yoon Seong-Yeo à la réclusion criminelle à perpétuité. Pour les policiers et les enquêteurs, le meurtrier a eu recours à ce qu’on appelle « le crime d’imitation ». Autrement dit, il s’est inspiré du mode opératoire du « vrai » tueur. Aucun des crimes précédents ne lui sera cependant attribué.

Après l’arrestation de Yoon qui a généré beaucoup de bruit au niveau national, les meurtres s’arrêtent pendant une durée de deux ans, deux ans de répit pour les habitants et surtout les habitantes de Hwaseong et ses environs.

Ce semblant de sécurité retrouvée encourage d’ailleurs plusieurs d’entre elles à baisser la garde, à se montrer moins concernées. C’est alors que le drame frappe une nouvelle fois, le 15 novembre 1990. Une neuvième victime est retrouvée, il s’agit d’une collégienne de quatorze ans du nom de Kim Mi-jung.

Non, décidément, c’est loin d’être fini !

Le cauchemar reprend de plus belle et la psychose avec. Pour les enquêteurs, le meurtrier a choisi délibérément de faire « une pause » afin de persuader la population que le cycle mortel était terminé, pour mieux les surprendre par la suite. Une technique aussi sadique qu’inattendue.

Kim Mi-jung a été kidnappée, violée puis assassinée alors qu’elle était sur le chemin de retour de l’école. Son cadavre est retrouvé le 16 novembre 1990, soit au lendemain de son assassinat. Comme les huit premières victimes, l’adolescente a été étranglée avec son soutien-gorge et son corps jeté dans un champ. Comble du sadisme, le tueur lui a infligé près de trente-huit lacérations sur tout le corps avec un rasoir.

La dixième et dernière victime en date s’appelle Kwon Soon-sang, une retraitée de soixante-neuf ans, assassinée à Bansong-ri alors qu’elle était assise à la station de bus dans la soirée du 3 avril 1991. Son cadavre retrouvé dans une colline boisée présente des marques de violence. La police prélève cette fois une empreinte de chaussure (inexploitable) mais aussi des traces de sperme correspondant au groupe sanguin « B ».

Cependant, même avec l’ADN et le groupe sanguin du meurtrier sous la main, la police se sent impuissante. Rappelons-le, nous sommes au tout début des années quatre-vingt-dix et l’étude des données génétiques n’en est encore qu’à ses balbutiements. Alors quoi faire ? Attendre une onzième victime pour agir ? Les enquêteurs se sentent emmêlés dans un terrible cercle vicieux où le meurtrier éprouve un malin plaisir à jouer avec leurs nerfs.

L’ancien détective Park Doo-man, aujourd’hui âgé de soixante-dix ans, raconte cette horrible période :

« Après des années passées à traquer l’assassin dans les rizières et les champs, je peux vous dire que notre haine envers lui dépassait l’imagination. »

L’une des anecdotes les plus troublantes sur le sujet est sans doute celle qui affirme que le serial killer avait pour habitude de tuer pendant les soirs de pluie, idéalement en automne et au printemps, juste après le passage d’une chanson à la radio qu’il aurait réclamée.

En effet, en effectuant l’enquête dans les locaux de la chaîne de radio, la police est stupéfaite de constater la chanson est toujours jouée sur les ondes avant l’un des dix meurtres survenus dans la période allant de 1986 à 1991. L’identité du mystérieux auditeur n’a jamais été révélée ou connue du grand public, mais a continué à alimenter la légende urbaine. Certains diront que la chanson lui rappelait probablement de douloureux souvenirs d’enfance, d’autres, que c’était un rituel qu’il s’était attribué afin d’affirmer « sa marque de fabrique ».

Mais étonnement et sans raison claire, les crimes s’arrêtent subitement pendant plusieurs années de suite.

Beaucoup de psychanalystes sont sollicités pour dresser le portrait psychologique du tueur, ces derniers affirment qu’un serial killer ne s’arrête jamais de tuer. Peu importe les raisons et les circonstances, il trouve toujours le moyen de poursuivre sa traque infatigable. Mais alors, pourquoi cet arrêt soudain des meurtres ?

À Hwaseong comme à Séoul, les débats sur le sujet mobilisent pendant longtemps l’attention générale. Les habitants pensent que quelque chose de grave est arrivé au tueur : une maladie incurable qui l’a contraint à l’immobilité, un internement dans un hôpital psychiatrique, une peine de prison pour d’autres motifs, un déménagement à l’étranger, voire qu’il est carrément décédé.

Au début des années 2000, toujours sans nouvel élément à l’appui permettant la poursuite des investigations, l’enquête qui a duré près de quinze ans est finalement classée sans suite et le dossier clôturé. Car il faut savoir qu’en Corée du Sud, tous les crimes ont un délai de prescription de quinze ans, s’ils restent non élucidés. L’assassin ne risque plus aucune poursuite judiciaire et ce, quel que soit le degré de gravité du délit. Or, il se trouve que le délai de prescription du dernier crime a expiré justement en 2009, réduisant tout espoir à néant.

Il est important de préciser à ce point de notre récit que la Corée du Sud, à l’époque des premiers crimes, est totalement différentes de celle d’aujourd’hui. Les localités rurales comme Hwaseong ont depuis intégré l’espace urbain, beaucoup de champs et de rizières ont cédé la place à de nouvelles installations plus performantes, permettant une exploitation plus rapide du terrain.

Sans oublier un progrès considérable dans le domaine de la médecine pénale et l’exploitation des données ADN, toutes précieusement conservées dans une banque de données génétiques, des données comme celles prélevées sur les scènes de crime à Hwaseong plusieurs années auparavant. Malgré cela, l’affaire n’intéresse plus grand monde, malgré le tapage médiatique qu’elle a suscité ; au demeurant, beaucoup de jeunes n’en ont jamais entendu parler.

Il va falloir attendre la sortie d’un film pour que l’opinion publique manifeste à nouveau de l’intérêt pour l’affaire.

En effet, en 2003, le réalisateur Bong Joon-hoo sort Memories of Murder. Le film relate l’histoire des crimes de Hwaseong et brosse le portrait d’un serial killer insaisissable et cruel, obsédé par le sexe et la violence. Dès sa sortie, le film connaît un franc succès en Corée du Sud et reçoit une critique positive de la part des médias locaux et internationaux. Nous ne disons pas cependant que c’est grâce à la sortie du film que l’affaire va finalement être résolue, mais du moins, son importante médiatisation a encouragé les enquêteurs à rouvrir le dossier.

Source : dramabeans

Ce n’est qu’en septembre 2019 que de nouvelles révélations viennent bouleverser le cours de l’histoire. Elles vont faire la lumière sur l’affaire que beaucoup croyait éternellement non élucidée.

Lors d’une conférence de presse, Ban Gi-Soo, surintendant général de la police provinciale de Gyeonggi Nambu, fait une annonce qui surprend toute la population : il révèle que les preuves ADN conservées par la police depuis trente ans ont enfin parlé. En effet, ce sont bien trois empreintes génétiques similaires qui ont été signalées sur trois des cadavres retrouvés à Hwaseong. Grâce aux progrès de la science, un nom sort également du lot : Lee Choon-jae.

La police repère sa dernière adresse, un modeste appartement qu’il partage avec son épouse dans un village de Gyeonggi. Mais l’appartement est abandonné depuis des années et les voisins n’ont plus aucune nouvelle.

En réalité, Lee Choo-jae se trouve actuellement derrière les barreaux, purgeant une peine de prison à perpétuité pour le viol et le meurtre de sa belle-sœur, survenu en 1994.

Né en 1966 à Hwaseong, il y a passé les trente premières années de sa vie, c’est le deuxième enfant d’une famille de paysans reconvertis en prolétaires. Pendant son enfance, il assiste impuissant à la noyade de sa petite sœur dans un étang, un épisode qui l’a longtemps traumatisé. Alors qu’il est âgé de onze ans, il est victime d’attouchements sexuels infligés par son frère aîné, il n’osera jamais en parler à personne de peur de représailles.

En 1983, après l’obtention de son diplôme d’études secondes, Lee Choon-jae s’enrôle dans l’armée pour effectuer son service militaire. Durant trois années de suite, il occupe le poste de pilote de char. Il retourne à la vie civile en 1986 pour travailler en tant qu’ouvrier dans une usine de pièces automobiles. En 1992, il épouse une femme qu’il a connue dans son usine. L’idylle est de courte durée – à peine un an – au terme de laquelle sa femme finit par le quitter définitivement. Cette rupture, selon la mère de Choon, l’a rendu fou de chagrin et de colère à l’époque.

Source : straitstimes

Par la suite, il tend un guet-apens à sa belle-sœur âgée de dix-huit ans afin de l’attirer dans son appartement dans l’objectif de la violer et la tuer. C’est justement pour ce crime qu’il a été condamné, d’abord à la peine capitale par le parquet de Pusan avant qu’elle ne soit commuée en réclusion criminelle à perpétuité.

Dans un premier temps, Lee Choon-jae nie tout en bloc avant de se rétracter, et finalement, commencer une longue série d’aveux au compte-goutte.

Questionné par les policiers sur les motifs qui l’a incité à violer et à tuer des femmes, Choon donne une réponse évasive : je l’ai décidé un beau jour en me levant le matin, il me fallait assassiner des femmes…

Il avoue d’abord deux meurtres, se donne une trêve d’un mois avant de confesser encore les dix autres survenus à Hwasong, et encore deux autres que la police n’a pas réussi à identifier. Il faut au total neuf interrogatoires pour pouvoir enfin rétablir la vérité. Mais Lee Choon-jae ne cache-t-il pas d’autres choses encore ?

La nouvelle des aveux du meurtrier plonge l’ensemble des Coréens dans la stupeur et l’horreur la plus totale ! Le serial killer qui a réussi à passer entre les mailles du filet pendant plus de trois décennies, qui a mené en bateau un puissant escadron d’unités spéciales, composé de 2 millions d’hommes, qui a semé la terreur et la psychose partout où il passait, a finalement parlé ! En plus de cela, il ne paye pas de mine, décharné comme il est et s’exprimant presque à voix basse. C’est donc lui ce serial killer tant redouté ?

Dans les locaux de la police judiciaire de Seoul, c’est l’ébullition, beaucoup n’arrivent pas à croire que le mystérieux tueur est enfin sous les verrous et qu’il est même prêt à collaborer sans pression.

Lee Choon-jae, cinquante-trois ans, est un petit homme maigrichon au visage pointu et pâle, aux cheveux noirs et luisants ressemblant à du pelage de chat. Assis sur une chaise, il relate tranquillement et dans les moindres détails les circonstances, le mode opératoire, l’emploi du temps, les raccourcis qu’il prenait pour traquer ses victimes, leur terrible agonie sous la pression du nœud pressé autour de leur cou.

 

Les policiers sont à la fois écœurés et scandalisés par tant de sadisme. La froideur de Lee, le ton détaché qu’il emploie pour parler de tout ceci est déstabilisant, glaçant.

Mais Lee Choo-jae ne se contente pas seulement de récits oraux. Muni d’un bout de papier et d’un feutre noir, il trace des plans, dessine des schémas détaillés, donne des informations sur telle ou telle victime : celle-ci avait des pellicules, celle-là portait des dessous en dentelle, les adolescentes avaient de petites poitrines fermes tandis que les plus âgées avaient la chair molle et flasque et prenaient davantage de temps pour rendre leur dernier soupir, il ajoute que la première victime (Lee Wan-im) avait les mains calleuses car c’était une paysanne de l’ancienne génération.

Aucun détail ne lui a échappé.

Interrogé à propos de la couleur rouge censée l’avoir attiré, Lee Choon-jae dit que ce n’était là qu’un détail parmi d’autres. Cela l’a d’ailleurs fort amusé quand il l’a lu à l’époque dans les journaux.

En tout, Lee Choon-jae avoue quatorze homicides dont les dix perpétrés à Hwaseong entre 1986 et 1991, plus quatre autres commis durant la même période mais dans un autre village. L’identité de ces quatre autres femmes est restée inconnue bien qu’une nouvelle enquête ait été ouverte sur le sujet.

Le 2 novembre 2020, Lee Choon-jae passe devant la cour de justice de Séoul où, pour la deuxième fois, il fait l’aveu des quatorze homicides, dont les dix de Hwaseong, sans compter au moins une trentaine d’agressions sexuelles sur des mineurs des deux sexes. À l’heure qu’il est, il purge toujours sa peine dans une prison de haute sécurité de Pusan.

C’est ainsi que prend fin l’histoire de l’insaisissable meurtrier de Hwaseong surnommé depuis « Le tueur du zodiac de Corée du Sud ». Pourquoi a-t-il tué toutes ces femmes ? Difficile d’y répondre. Selon les policiers et les spécialistes de la médecine pénale, Choon est certainement un psychopathe, quelqu’un qui aime faire du mal gratuitement et qui agresse d’abord à des fins sexuelles, ensuite pour tuer. Nul doute qu’il est aussi voyeur, collectionneur et nécrophile.

Suivant un seul et unique mode opératoire, privilégiant les soirs de pluie et les rues mal éclairées pour pouvoir isoler et attaquer aisément ses victimes, Choon n’a jamais eu recours à aucun complice. La végétation luxuriante, les vastes rizières et les collines boisées constituaient également un terrain propice pour ses activités, des lieux suffisamment vallonnés pour dissimuler les corps une fois le méfait accompli. Pendant toute la période qu’ont duré ses crimes, jamais aucun témoin n’a été présent sur les lieux, jamais personne ne l’a surpris en flagrant délit.

Yoon Seong-yeo, le premier suspect arrêté, a été libéré sur parole en 2009. En tout, il a passé dix-neuf ans derrière les barreaux. En proie à la dépression pendant ses longues années d’incarcération, Yoon en est ressorti affaibli physiquement et psychologiquement. Il a dit plus tard aux médias coréens qu’il avait avoué le crime de la jeune Park Sang-Hee survenu en septembre 1988, uniquement pour que les policiers cessent de le torturer et le frapper.

Source : unilad

« C’était une époque où les aveux sans preuves suffisaient pour faire condamner quelqu’un. Quand on n’a pas dormi pendant trois jours, on ne peut plus raisonner correctement et de façon cohérente, Yoon a certainement lâché cet aveu pour que les policiers le laisse enfin tranquille. » raconte un journaliste d’investigation.

Il a depuis porté plainte contre sept policiers (aujourd’hui à la retraite) pour abus de pouvoir et mauvais traitements mais aucun n’a été poursuivi ni condamné.

« Même si la justice a prouvé mon innocence, je veux effacer ma fausse accusation et retrouver mon honneur perdu car c’est tout ce qui me reste. » a déclaré Yoon Seong-yeo lors d’un reportage télévisé de la chaîne Arirang TV en 2019.

Pour celles et ceux que souhaitent en savoir davantage sur le sujet, je ne peux que vous conseiller l’excellent opus coréen « Memories of Murder », un film réussi aussi bien au niveau de la trame qu’au niveau du choix du casting et de la musique. La réalisation a su capter l’essence de la Corée du Sud des années quatre-vingts. Un mélange de polar et de réalisme exacerbé qui a tout pour plaire aux passionnés des affaires criminelles.

Entre le 15 septembre 1986 et le 3 avril 1991, pas moins d’une dizaine de victimes vont être dénombrées dans une province en Corée du Sud, toutes de sexe féminin, âgées entre 13 et 70 ans et portant au moins un vêtement rouge. Comment trouver le criminel à une époque où ni le traçage téléphonique ni l’exploitation des données ADN n’existe encore !?

 

Les sources :


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Marlène Chalfoun, accusée de « complot sexuel »

Marlène Chalfoun, accusée de « complot sexuel »

Marlène Chalfoun, un employé de prison fait face à des accusations de complot sexuel, en vue de commettre une agression sexuelle grave avec Colalillo, un prévenu en attente d'un procès pour meurtre, tentative de meurtre et agression sexuelle, et Nick Paccione, un délinquant dangereux enfermé à Port-Cartier . . .

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Le sadique de Romont, des pulsions sexuelles obscures…au crime

Le sadique de Romont, des pulsions sexuelles obscures…au crime

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L’affaire d’aujourd’hui nous a été proposée par Kassandra de Giuli. Et on commence.

Entre 1981 et 1987, la Suisse, pays tranquille et modèle, est pour la première fois aux prises avec un assassin de l’ombre qui frappe avant de disparaître. Tout ce que l’on sait sur lui, c’est qu’il trie ses victimes sur le volet : des garçons adolescents faisant de l’auto-stop la nuit pour rentrer chez eux et qu’il prend à bord de son véhicule avant de les bâillonner, les violer et les brûler vifs.

Pour la police des cantons du Valais et du Tessin, impossible de signaler et de mettre la main sur ce maniaque sexuel qui réussit toujours à s’en tirer sans jamais laisser la moindre trace.

Mais alors qu’ils s’y attendent le moins, une victime va finalement lever le voile sur celui qui a fait de la mobilité son mode opératoire, un meurtrier aux pulsions sexuelles débridées, torturé par une homosexualité refoulée et une volonté de faire du mal. Son nom : Michel Peiry. Pour la Suisse, il sera l’abominable Sadique de Romont.

À travers l’enfance et la jeunesse tortueuse de Michel Peiry, nous allons tenter de comprendre l’engrenage des serials killers et ce qui peut se passer dans la tête de quelqu’un qui a fait de la volonté de tuer son leitmotiv.

Source : crimes-et-enquetes

Retour sur l’une des affaires les plus controversées des années 80 qui a bouleversé et choqué toute la Suisse.

Nous sommes le 7 mai 1986 à Niouc, petit village en Suisse Romande. Il est minuit passé. Dans le domicile de la famille Antille, c’est la panique : Cédric, leur fils âgé de treize ans, n’est toujours pas rentré.

Une heure auparavant, son père a pris sa voiture pour descendre jusqu’à Sierre où il a fait le tour de tous les pâtés de maisons sans réussir à le retrouver. Cédric qui était sorti avec des copains avait dit aux parents qu’il allait rentrer aux environs de 21 h 30. Ce n’est pas dans ses habitudes de tarder comme cela.

Le lendemain, toujours sans nouvelles de leur fils, le couple Antille décide d’alerter la police du canton. Les policiers se veulent rassurants, disent aux parents catastrophés qu’il ne peut s’agir que d’une fugue et que le garçon va tôt ou tard finir par rentrer. Inutile de s’inquiéter davantage, c’est cela les adolescents.

Et puis les jours se passent sans nouvelles et surtout sans que Cédric donne le moindre signe de vie. La police accepte d’établir une fiche pour disparition inquiétante mais ne va pas plus loin que cela.

Livrés à leur sort, les parents du disparu ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Accompagnés de parents, d’amis, de leurs voisins et de guides de montagne, ils quadrillent tout le canton pendant des jours entiers et même pendant la nuit, mais aucune trace de Cédric. Le désespoir, l’attente, l’inquiétude montent crescendo à mesure que les jours passent, sans nouvelles de lui.

Tout ce que l’on sait, c’est que des habitants de Sierre l’ont vu pour la dernière fois prendre la route cantonale aux environs de 21 h 15. Où est-il allé par la suite, difficile de le savoir.

À Niouc, le couple Antille, des gens pourtant bien sous tout rapport, doivent alors affronter les reproches et les plus méchantes rumeurs : pourquoi vous n’êtes pas allé à la recherche de votre fils le soir même quand il n’est pas revenu ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Et cela ne s’arrête pas là, la vie privée du couple est traînée dans la boue : le mari est traité d’alcoolique tandis que sa femme est accusée de consommer des stupéfiants. Et dans ce petit village qui ne compte qu’une centaine d’habitants, il se murmure même que mari et femme battaient souvent leur fils, ce qui l’a incité à fuguer. Pour les parents du disparu qui s’attendaient à plus de solidarité de la part de leur voisinage, c’est le point de non-retour.

Pendant ce temps, l’attente, elle, est insoutenable et dure quarante-trois jours. Au terme du quarante-quatrième jour, le silence de la maison est rompu par un appel de la police qui annonce une terrible nouvelle, celle que les parents du jeune Cédric ont redouté pendant tout ce temps : un berger a retrouvé le cadavre de leur fils dans le Haut-Valais, entièrement calciné et à 1600 mètres d’altitude.

L’enquête ne dure pas longtemps en l’absence de preuves et d’éléments concrets à l’appui. Pour le juge, aucun doute là-dessus, l’adolescent s’est suicidé. Un coup supplémentaire pour le couple Antille qui doit faire face à un nouveau lot de rumeurs sordides : parents d’un enfant déséquilibré et suicidaire qui est finalement passé à l’acte par désespoir.

Devant cette avalanche de ragots et d’accusations sourdes, mari et femme restent étroitement soudés, convaincus que leur fils de treize ans, d’habitude si joyeux et si tranquille, n’aurait jamais pu mettre fin à ses jours, de surcroît au sommet d’une montagne qu’il ne connaissait même pas.

Mais que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?

Trois mois plus tard, le rapport d’autopsie tombe comme un verdict final : « mort accidentelle ». Selon les légistes, le jeune garçon a fait un feu pour se réchauffer et ses vêtements ont accidentellement pris les flammes. Voilà !

Désormais, pour la justice, l’affaire Cédric Antille est un dossier à classer aux archives, ses parents peuvent de leur côté commencer leur deuil.

Mais il serait bien facile de s’arrêter là, car ceci n’est que le commencement d’une avalanche de crimes inexpliqués qui vont secouer toute la Suisse Romande.

À présent, transportons-nous une année plus tard dans la même région du Valais, dans une froide nuit de mars 1987.

Alors qu’ils sont sur le trajet de retour, un couple fait une découverte macabre au bord de la route : un corps nu, partiellement brûlé et jeté sur une grille. La police est immédiatement alertée. La victime est identifiée comme étant Vincent Puippe, un habitant du village. Le mobile du crime est déclaré à caractère sexuel.

Comme Cédric Antille, Vincent était un garçon sans problèmes, issu d’un foyer aimant, il avait une petite sœur et ses parents étaient agriculteurs, issus de la paysannerie nantie. La veille de son agression, il a été vu pour la dernière fois dans une taverne de Martigny où il prenait une bière avant de quitter les lieux vers 22 h 30. Des témoins racontent l’avoir aperçu à 23 h 00 en train de faire du stop sur le bord de la route.

Dans le canton du Valais, l’émotion est à son apogée. Qui a bien faire une chose pareille au petit des Puippe ?

« Cela paraissait comme un acte de violence gratuit, sans fondements, donc il y a eu automatiquement un élan de solidarité vis-à-vis de la famille de Vincent Puippe mais aussi une psychose qui s’est instaurée. » raconte un journaliste.

La nouvelle de l’assassinat de Vincent Puippe ne manque pas d’arriver jusqu’aux parents de Cédric Antille. Sans preuves à l’appui, ils ne peuvent pourtant pas s’empêcher de prendre contact avec les parents de la victime. Une chose est sûre, ils ont fait tout de suite le rapprochement avec ce qui est arrivé à leur fils et ont l’intime conviction qu’un seul et même individu s’est attaqué sauvagement aux garçons, dans le but de les agresser sexuellement avant de les tuer.

Nous sommes le vendredi 24 avril 1987 à Lausanne. Le carnaval bat son plein, la bière coule à flots, toute la ville est prise d’assaut par une foule bigarrée, peinturlurée et très éméchée. Parmi les jeunes, nous avons Thomas, un adolescent de seize ans qui lui aussi participe aux réjouissances.

Vers minuit, il décide de rentrer chez ses parents qui habitent un petit village de la campagne vaudoise. Mais Thomas n’a pas de voiture et ses amis sont bien trop ivres pour conduire. Il décide alors de marcher le long de la route, espérant croiser un véhicule qui accepterait de l’emmener à destination.

Il fait nuit et froid, Thomas avance, la tête rentrée dans son col, les mains dans les poches de son blouson en cuir. Sur son visage, les traces de maquillage mélangées à la sueur, vestiges de la soirée qu’il vient de quitter. Il se retourne plusieurs fois, guettant des phares de voiture au loin ; il lève la main, une Peugeot beige s’arrête au bord du chemin, Thomas y va sans trop se poser de questions. Nous sommes dans les années 80, les jeunes étaient encore très confiants à cette époque.

Thomas assis sur le siège passager tente de commencer une conversation d’usage mais à côté, le conducteur est étrangement silencieux, le regard fixé sur la route. Thomas a comme une boule à la gorge et sent son estomac un peu douloureux. Il songe alors à toute la bière ingérée lors de la soirée, il demande à ouvrir un peu la fenêtre car il a chaud.

Le conducteur, toujours sans piper mot, appuie sur le bouton demandé et active l’ouverture automatique des fenêtres. Ils roulent ainsi pendant près d’une demi-heure et finissent par arriver à l’entrée du village. L’adolescent pousse presque un soupir de soulagement quand il voit apparaître les maisons. Mais alors qu’il veut descendre, les choses dégénèrent soudainement :

— Où tu vas comme ça ?

— Je rentre chez moi, je vous remercie de m’avoir déposé et…

Le conducteur sort une arme qu’il pointe sur lui, l’obligeant à remonter illico dans le véhicule. Thomas en proie à la panique choisit pourtant d’obéir et remonte sur le siège passager sans résistance. C’est le début de la fin.

Pendant plus d’une heure, ils roulent sur la route d’Echallens puis en direction de Moudon. Le conducteur qui, jusqu’ici, était très silencieux est à présent dans tous ses états, fébrile et très nerveux. Il parle, essuie la sueur qui lui dégouline le long de sa tempe, raconte au jeune Thomas qu’il est un prisonnier en cavale et que toutes les polices du pays sont sur ses trousses en ce moment même. L’adolescent sent que quelque chose de dangereux est en train de se passer là maintenant, alors il essaye de sauter du véhicule en marche avant de constater que la portière passager est bloquée.

Cette tentative de s’échapper met le conducteur hors de lui, il saisit la tête de l’adolescent et la projette violement contre la vitre. Les choses s’accélèrent. Ils s’arrêtent aux abords d’une forêt où Thomas est encore battu et menotté, puis traîné à l’intérieur des bois par son agresseur qui le viole.

Thomas se débat, hurle, tente de repousser l’homme qui s’est remis à le frapper. Après une lutte acharnée, l’adolescent parvient à casser ses menottes, son agresseur se saisit d’un marteau et il lui assène dix coups sur la tête avant de le traîner par les pieds jusqu’à la berge d’une rivière.

La torture continue : l’agresseur lui enfonce la tête sous l’eau à plusieurs reprises, lui laissant à peine le temps de reprendre son souffle pour recommencer encore et encore. Thomas n’a d’autre solution que de faire le mort et cela lui sauve la vie, car son agresseur finit par l’abandonner là.

Couvert de sang, les membres douloureux, le jeune garçon parvient quand même à se relever. Il marche pendant plus d’une heure jusqu’au village de Sottens situé à deux kilomètres du talus dans lequel il a été agressé. Un villageois alerte instantanément les secours et téléphone à ses parents. À l’hôpital, ses plaies au crâne nécessiteront plus d’une quarantaine de points de suture.

Thomas est un miraculé, un échappé de la mort. Malgré le choc et ses blessures graves, il est d’une grande aide aux policiers. Son témoignage est déterminant.

Selon le journaliste Jean Bonnard : « La police va être impressionnée par le courage de l’adolescent et la précision avec laquelle il a narré tous les faits, il a réussi à donner des éléments importants sur son agresseur. »

Thomas a en effet mémorisé beaucoup de choses : le tableau de bord, la voiture Peugeot 504 beige claire automatique à bord de laquelle sa mésaventure a commencé. Il a encore l’image de son assaillant devant ses yeux, couvert de sueur, le souffle court et les yeux brillants d’une lueur perverse et mauvaise. Il décrit un homme d’environ trente ans aux cheveux châtains et frisés, mal rasé et portant un sparadrap au coin de la mâchoire.

Un portrait-robot est immédiatement élaboré et diffusé à toutes les polices du pays. Le visage de celui qui est désormais surnommé « Le sadique de Sottens » fait alors la une de tous les journaux et bouleverse le pays entier. L’irréprochable Suisse en proie aux maniaques sexuels, une première du genre !

Source : pages

Dans la foulée, beaucoup de jeunes commencent à abandonner l’habitude de faire du stop, préférant écourter leurs soirées pour rentrer en transport en commun.

L’enquête débute dans un climat de psychose généralisée où la population demande constamment à être rassurée : alors, l’avez-vous trouvé ? Court-il toujours ?

La réponse ne se fait pas attendre bien longtemps.

Les jours suivants, dans un quartier populaire de la périphérie de Romont, un jeune garçon parvient à reconnaître les traits de son frère dans le portrait réalisé par la police. Il s’appelle Michel Peiry, un homme qui jusqu’ici n’a encore jamais attiré l’attention sur lui, n’a jamais enfreint la loi, qui a un travail et une vie familiale et sociale tout ce qu’il y a de plus normale.

Pour le moment, sa famille n’ose pas encore se prononcer : comment dénoncer leur propre fils ? ! Pourtant le doute n’est plus possible, il s’agit bien de Michel Peiry, le fils discret toujours un peu en retrait qu’ils ont toujours connu. Actuellement, il est au service militaire dans une base de campagne à Berne et ses supérieurs n’en disent que du bien. Cela ne correspond pas, mais pas du tout !

Finalement c’est son frère qui prend la décision d’aller le dénoncer à la police.

La maison des parents de Michel Peiry fait immédiatement l’objet d’une perquisition. L’homme vivait encore avec eux avant son service militaire, partageant les deux-pièces cuisine de ce modeste HLM bien trop étroit pour abriter cinq personnes.

Dans sa chambre, la police fait une découverte : des cordelettes, des bâillons, des rouleaux d’adhésif, des menottes, qu’ils emportent en tant que pièces à conviction. Dans le parking, il remarque que Michel Peiry possède deux voitures : une Citroën CX verte et une Peugeot 504 beige, soit l’un des modèles décrits par la victime.

Les policiers commence l’examen des deux véhicules dans les moindres détails et ils vont de surprise en surprise : dans le coffre de la Peugeot, ils trouvent trois bidons contenant de l’essence, des cordages, une paire de menottes et un marteau, l’arme qui a servi à assommer le jeune Thomas.

À partir de ce moment, la police n’a plus aucun doute : l’agresseur de Thomas et l’assassin de Vincent Puippe et Cédric Antille sont une seule et même personne.

Source : tueursenserie

Dans le pays, la nouvelle provoque un choc sans précédent, jamais on n’a eu affaire à des crimes de cette envergure, des crimes commis par un même individu, avec le même mode opératoire, avec la même technique de « repérage » pour piéger ses victimes. Cela a tout du début de série où l’individu mobile bouge dans les cantons pour traquer et trouver des proies potentielles.

Une course contre la montre commence pour les policiers qui cherchent à tout prix à empêcher le meurtrier de faire plus de dégâts.

Pour mener à bien l’arrestation, la police lance une opération conjointe avec l’armée dans la discrétion la plus totale. La trace de Michel Peiry est localisée dans la campagne de Berne où son arrestation a lieu le 1er mai 1987. Ce jour-là, Peiry est de garde avec une arme chargée à l’épaule. Les policiers et les militaires ont donc attendu patiemment qu’il revienne dans son local et qu’il s’endorme pour pouvoir l’arrêter. Le militaire ne proteste pas quand ils lui mettent les menottes.

Dans sa musette de militaire, les policiers trouvent deux pistolets Winchester calibre 22. Assis sur un tabouret, les yeux baissés, Michel Peiry passe rapidement aux aveux en fumant une cigarette : oui, il a assassiné Thomas, Vincent Puippe et Cédric Antille. Au moment de ses aveux, il ignore encore que Thomas a survécu à ses blessures et a même aidé les policiers pour le portrait-robot. Ils le lui disent, il en paraît presque soulagé.

« Si vous ne m’aviez pas arrêté, j’aurais recommencé ! » dit-il avec aplomb aux policiers.

Cela sonne presque comme une menace, un avertissement. Les enquêteurs ont face à eux ce militaire d’apparence irréprochable, tout raide dans son uniforme qui vient de leur avouer avec une facilité déconcertante les crimes qu’il a commis dans les moindres détails. Et justement, qui se cache réellement derrière le regard fébrile et fixe de ce Michel Peiry ?

Dans la caserne de Berne où il est en ce moment, tous les autres soldats s’accordent à dire qu’il est très apprécié de tous. Même écho au niveau de son cercle amical qui ne dit de lui que du bien. Quand il n’est pas à la caserne, Michel Peiry partage son temps entre la natation et l’escalade alpine, il participe d’ailleurs activement à la vie sociale de sa région. Avant son arrestation, il faisait encore partie du club de spéléologie des Alpes fribourgeoises.

Michel Peiry a tout du bon camarade engagé et c’est un homme intéressant qui inspire la confiance de ses pairs. Au sein de son club, il est sur tous les fronts : il organise les sorties, s’occupe du matériel, organise des récoltes de fonds… en somme, un homme intègre et droit sur lequel on peut aisément compter.

Des retours et des témoignages positifs qui ont pour effet d’accentuer davantage le choc de l’annonce de son arrestation pour des faits aussi horripilants.

Joseph, l’un de ses amis du club, dit d’ailleurs à ce sujet :

« Là, c’est le seau de glace qui m’était tombé dessus ! Pas lui, pas le Michel que je connais ! C’est quoi qui l’a fait déraper ? »

Pour comprendre comment ce militaire engagé, ce sportif de haut niveau apprécié de tous, est devenu un maniaque sexuel violent et débridé, les psychiatres ont recours à cette nouvelle méthode en vogue aux États-Unis : le profiling, où comment revenir aux sources et aux origines de l’individu pour tenter de comprendre les raisons qui l’ont amené à devenir un criminel.

Justement, de sa vie d’avant, que sait-on exactement ?

Michel Peiry est né à Neuchâtel le 28 février 1959, le jour que ses parents ont choisi également pour légitimer leur union civile car la maman est tombée enceinte bien avant d’avoir la bague au doigt, un acte très mal vu dans ce canton catholique de Fribourg où tout le monde passe par l’Église avant de penser à avoir des enfants. Le couple Peiry donne naissance à un autre garçon quatre ans plus tard avant de finalement se résoudre à faire chambre à part.

Dès son plus jeune âge, le petit Michel éprouve un amour total et exclusif pour sa mère, il l’adule, cherche en permanence son affection et son attention. Mais cet amour qui frise l’idolâtrie n’est qu’à sens unique car madame Peiry est une femme peu démonstrative et froide, qui peine à manifester les sentiments maternels tant réclamés par son fils.

Avec son père, c’est une autre paire de manches : Michel le déteste, le méprise, le dénigre ouvertement, une haine réciproque que son père n’essaye même pas de dissimuler de son côté. Ce dernier est un alcoolique et un violent qui frappe constamment sa femme devant leurs enfants. Précédemment, il a fait l’objet de plusieurs plaintes pour avoir commis des sévices sexuels sur des petites filles. Il ne sera jamais arrêté pour ce motif, probablement protégé par le tabou qui entoure la pédophilie au début des années soixante et que la police préfère tout bonnement ignorer.

Devant le policier qui prend note de ces informations, Michel Peiry explose :

« Je haïssais mon père encore plus dans ces moments-là et j’ai eu souvent l’envie de le tuer pour qu’il cesse de faire du mal à ma mère, pour qu’il cesse une bonne fois pour toute de nous torturer ! »

La famille Peiry est l’exemple classique de la famille dysfonctionnelle : un couple qui se déteste et qui se bat en permanence et des enfants torturés et complétement négligés. Auprès de ce père tyrannique et de cette mère indifférente et froide, le jeune Michel se sent constamment rabaissé et humilié. Un jour, en guise de punition, sa mère l’envoie à l’école vêtu de collants féminins. Pour le jeune garçon, c’est une épreuve épouvantable, et pour cause : dès qu’il franchit le seuil de sa classe, tout le monde s’esclaffe, se moque de lui tandis que la maîtresse le rabroue sans ménagements, le traitant de malpropre, de sauvageon et d’immoral.

« Ce jour-là, j’ai voulu disparaître de la surface de la Terre. Quand je voyais ces gamins grimaçants prendre autant de plaisir à se moquer de moi, je voulais les faire pleurer à leur tour, leur faire du mal, les faire souffrir comme moi je souffrais. »

Ce terrible épisode le marque à long terme et constitue à lui seul l’élément déclencheur de son comportement à venir. Dès lors, le petit garçon fragile et constamment en recherche d’affection ne supporte plus de voir des gens de son âge heureux autour de lui, ne supporte plus le regard méprisant des institutrices et des nonnes qui le prennent de haut et l’ignorent pendant tout le cours. Il souhaite les voir tous crever dans la plus grande des douleurs. Son parcours scolaire du reste est un échec.

À ce désir vindicatif qui s’accentue année après année s’ajoute aussi une sexualité trouble et précocement débridée. Alors qu’il a tout juste douze ans, le jeune Michel Peiry est subjugué par une scène sadomasochiste aperçue dans l’une des revues pornographiques de son père. Fasciné par ce qu’il vient de voir, le garçon veut en découvrir plus.

Il se fait lui-même la représentation idéale de la sexualité qu’il commence à associer d’emblée avec beaucoup de violence. Il passe toute la période de la pré-adolescence à se laisser aller à des fantasmes de sévices sur ses petits copains de classe. La nuit venue, il s’adonne à la masturbation avec la crainte constante d’être surpris par sa mère.

À l’âge de treize ans, Michel Peiry découvre, bouleversé, qu’il est attiré par les garçons. Il vit cela mal, très mal. Incapable d’en parler à quelqu’un, il garde tout pour lui et culpabilise énormément. Cette homosexualité réprimée le torture encore plus que ses besoins de vengeance et il redoute que ses parents ne découvrent son orientation et son penchant pour les individus de son sexe.

À cette époque cruciale, il perd beaucoup de poids, ne mange presque plus et travaille de plus en plus mal à l’école. Les psychologues scolaires à cette époque n’existent pas et un enfant distrait ou trop rêveur ne fait l’objet que de réprimandes.

Pour cerner cet environnement, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, c’est-à-dire au début des années soixante-dix, dans un canton catholique où les habitants sont très pratiquants et où l’homosexualité est un sujet tabou, stigmatisé dont personne n’ose jamais parler.

Dans un contexte pareil, l’adolescent n’a personne à qui se confier, pas un parent, pas un professeur, pas un ami. Il prend alors une décision pour soulager sa conscience : aller à confesse pour expier ses péchés. Derrière le grillage du confessionnal, Michel Peiry ne sait pas par où commencer mais le curé le rassure, lui dit que c’est quelque chose de normal et qu’il n’y a pas lieu de s’en inquiéter. À la fin de cette entrevue, il ressort avec le cœur étrangement plus léger.

Le curé de son côté a des plans derrière la tête. Les jours suivants, il l’invite dans sa chambre, l’incite à coucher avec lui avant de lui donner cinquante francs.

Michel Peiry est en proie à des sentiments contradictoires : d’un côté, les relations sexuelles avec le prêtre ne lui déplaisent pas tant que cela et de l’autre, il est totalement terrorisé. Une chose est sûre, il y a quelque chose de grave qui s’est produit dans sa tête, bouleversant tout son mécanisme psychologique.

« Personne n’a compris qu’à ce moment-là, je quittais la société normale pour m’enfermer dans un mythe, un monde à part, le mien. » tape le policier sur sa machine à écrire.

À l’âge adulte, Michel Peiry découvre sa vocation de militaire en même temps qu’il découvre les bars gays de Lausanne et Genève, des endroits propices pour des rencontres masculines en toute discrétion. Le fait de se faire draguer par d’autres gars lui plaît et renforce son estime de soi.

À partir de ce moment, le futur sadique de Romont va inverser les rôles : de l’enfant martyrisé et abusé, il devient celui qui assujetti, celui qui domine, celui qui rabaisse et surtout celui qui viole et qui tue. Pourtant il se défend de ne pas être pédophile bien que ses victimes soient pour la plupart des garçons adolescents ou pré-adolescents.

Source : rtl

En septembre 1981, Michel Peiry prend une année sabbatique, souscrit un prêt à la banque et part en voyage aux États-Unis, il est alors âgé de vingt-deux ans. En Floride, il fait la connaissance d’un Canadien du nom de Sylvestre. Ils deviennent rapidement amants avant que le jeune homme ne disparaisse mystérieusement.

De retour en Suisse, Michel Peiry intègre l’armée de terre dans une base bernoise. Son désir de tuer atteint son apogée. Il veille cependant à laisser une trêve entre ses crimes, parfois d’une année, de deux, parfois plus brièvement, juste l’espace de quelques mois ou semaines.

C’est ainsi que le 4 févier 1984 à Annecy, il assassine le jeune Fréderic, un campeur français qu’il prend en stop avant de l’agresser sexuellement, le ligoter et le brûler.

Un soir de mars 1987, en voyant arriver le jeune, robuste et gentil Vincent Puippe, qui se penche tout souriant à travers la vitre pour lui demander « M’sieur, vous allez sur Sottens ? Vous pouvez me déposer ? », Michel Peiry a instantanément du mal à réguler ses pulsions d’abord sexuelles puis meurtrières.

Michel Peiry, comme bon nombre d’assassins itinérants de sa trempe, bouge beaucoup et souvent pour chercher ses victimes potentielles. En matière de véhicules, il emploie deux voitures, une Citroën vert olive et une Peugeot beige clair.

Son périple le conduit dans des endroits et des pays encore difficiles d’accès pour le citoyen lambda européen : les Pays Baltes, la Yougoslavie ou encore la Pologne où il se rend à bord de sa voiture, traversant les postes frontières et soudoyant les douaniers à coup de francs suisses qui valent de l’or dans ces nations communistes.

En Italie, dans la région de Côme à Belizone, Michel Peiry fait une nouvelle victime, le jeune Fabio Vanetti, âgé de dix-huit ans et disparu depuis le 14 août 1986. Pendant neuf mois, les carabiniers et les enquêteurs vont abattre un travail de Titan sans réussir à repérer le mystérieux tueur.

L’inspecteur Giorgio Galusero qui s’est occupé de l’affaire depuis le début raconte :

« Fabio est allé à la station ferroviaire mais il est arrivé trop tard et a manqué le dernier train pour Vobbarno où habitent ses parents. Il est donc sorti et a marché sur la route cantonale. Depuis, sa trace a été perdue. »

Nous sommes en mai 1987, l’arrestation en Suisse de Michel Peiry a fait les gros titres, même hors des frontières, ce qui n’a pas manqué d’alerter l’inspecteur italien qui y voit comme un lien avec la disparition du jeune Fabio Vanetti. Cela ne peut s’agir d’une simple coïncidence : Michel Peiry s’attaque toujours à des auto-stoppeurs, la veille de vacances ou de jours fériés. Or, c’était aussi le cas de Fabio Vanetti, disparu la veille d’un jour férié en Italie après avoir raté son train de retour.

Préalablement, Michel Peiry passait ses vacances d’été en Yougoslavie où il est apparemment resté jusqu’au 11 août, il est donc probable qu’il soit arrivé en Italie par le biais de la ville de Trieste et qu’il ait atterri dans la région de Côme, tout au nord, aux environs du 13 août.

Alors qu’en Suisse l’enquête semble être déjà bouclée, l’Italie demande à interroger Michel Peiry. Il y est donc transféré.

Les enquêteurs italiens commencent à lui poser des questions sur ses déplacements récents et soudains. Sans aucune pression de leur part, Michel Peiry leur fait des aveux sur ce qui s’est passé cette nuit du 14 août. Il raconte qu’il a pris en stop Fabio Vanetti, qu’ils ont roulé ensemble jusqu’à la sortie du village avant de se rendre dans un bois en retrait. Là, il l’a agressé sexuellement avant de l’étrangler et de mettre le feu à son corps.

Grâce aux indications précises du criminel, les carabiniers n’ont aucun mal à trouver les restes calcinés du jeune homme au bord d’une rivière traversant le petit village de Biasca.

L’inspecteur Giorgio Galusero se rappelle : « Pendant que mes collègues étaient en train d’encercler le lieu du crime, lui (Michel Peiry) était debout là, très calme. Il racontait en détail ce qu’il a fait subir à ce pauvre Vanetti avant de le tuer. Il est vrai qu’en tant que policiers, nous sommes habitués à entendre ce genre de choses, mais je dois vous avouer que nous étions sur le point de craquer. »

Michel Peiry utilise le terme « partir en chasse », qui consiste selon lui à un rituel qu’il s’est établi pour tuer, n’hésitant pas à prendre la route à des heures tardives, sillonnant les chemins, les aires de repos, les stations de bus, à la recherche permanente de potentielles victimes, idéalement des garçons jeunes, seuls et vulnérables qui font du stop.

Parfois, sans qu’ils ne lui demandent rien, il leur proposait lui-même de les déposer quelque part, parfois il leur donnait même de l’argent ; certains acceptaient, d’autres refusaient en battant en retraite tout en le traitant de maniaque.

Il faut dire que son apparence jouait beaucoup en sa faveur : son look de monsieur tout le monde et son air engageant et sympathique ont largement contribué à mettre rapidement en confiance les jeunes hommes qui venaient lui, ignorant à ce moment qu’ils entraient de plein pied dans la gueule du loup.

Pourtant, Michel Peiry précise que, parfois, ces « sorties » pouvaient être passagères car il veillait généralement à laisser une trêve entre chacune de ses agressions. Parfois, l’inverse se produisait et son besoin de tuer et de violenter revenait au galop, aussi urgent que dévastateur, tel une addiction qu’il fallait soulager tout de suite.

« Pendant que j’avais ces gars à ma merci, je me sentais vengé de toutes ces frustrations que j’avais endurées. Et j’aimais tellement cette sensation de dominer que j’y ai pris goût… que pour moi, c’était comme une drogue. »

À partir de ce moment, le profil de Michel Peiry commence à devenir clair pour les policiers suisses comme italiens, sans le moindre doute. Il est le prototype même du prédateur sexuel hors du commun, charmeur, incitateur et à double-face, qui se sent supérieur à sa victime puisqu’il la domine et la rabaisse. Il s’en dégage alors pour lui comme un sentiment de plénitude et de réalisation de soi.

Toutes les disparitions non élucidées qui ont lieu en Suisse Romande sont dès lors réexaminées. C’est à ce moment clé que l’affaire du jeune Cédric Antille resurgit de l’ombre. Souvenez-vous, ce jeune adolescent originaire du Valais s’était, selon la version officielle, immolé accidentellement au sommet d’une montagne même si ses parents ont toujours réfuté cette thèse.

Michel Peiry réitère ses aveux concernant l’homicide de Cédric Antille, aux policiers italiens, bouche-bée.

Pour le couple Antille, cet aveu somme presque comme un soulagement, de savoir enfin ce qu’il s’est réellement passé et de faire taire les mauvaises langues qui ne leur ont pas laissé de répit pendant toute la durée des investigations.

Peu de temps après avoir confessé le meurtre de Cédric Antille, Michel Peiry avoue un sixième crime. Les journaux ne perdent pas une miette de ces révélations constamment mises à jour. Le « sadique de Romont » donne force détails sur le déroulement de tous ses meurtres, les gazettes en réclament encore et encore, les lecteurs aussi.

Comme à chacune des révélations du « Sadique de Romont », la Suisse accuse le coup, profondément humiliée dans son intégrité et sa réputation de nation neutre et sans défauts que cette affaire a terni. Pour beaucoup de citoyens, il est difficile d’expliquer qu’un petit canton comme Fribourg ait pu abriter pendant tout ce temps un prédateur de cette envergure, sans jamais faire état du moindre incident, du moindre scandale de mœurs !? Bizarre…

Avec ces nombreux crimes avoués, Michel Peiry intègre la liste des tueurs en série notoires et potentiellement violents et dangereux.

Mais il est bon de rappeler qu’à cette époque, le terme tueur en série ne fait pas encore partie des mœurs et des mentalités de nombreux pays européens. De surcroît, Michel Peiry n’est pas un tueur qui reste dans son périmètre, c’est un individu mobile, qui a l’habitude de bouger fréquemment en voiture, qui voyage aussi énormément dans des pays pas toujours faciles d’accès pour tout le monde à cette époque, notamment la Yougoslavie, la Pologne, la Hongrie et les États-Unis. Potentiellement, dans tous ces endroits où il est passé, Michel Peiry a pu faire d’autres victimes restées cachées.

En parlant de Yougoslavie, Peiry y a passé des vacances pendant l’été 1986. Il a séjourné au Club Med d’une station balnéaire croate où il a fait la rencontre d’autres touristes suisses.

Un jour, ces derniers l’ont aperçu dans un état physique épouvantable : ses jambes étaient gravement brûlées à tel point que la chair était à vif. Pour arrêter le flot de questions indiscrètes à ce sujet, Michel Peiry avait haussé les épaules en riant, oh ça ? C’est juste un très fort coup de soleil, j’ai une peau de roux que je tiens de ma mère. Vraiment, un coup de soleil ?

Pour les enquêteurs italiens qui ont à présent le monopole de toute cette sordide affaire, Michel Peiry est un menteur, ces brûlures ont sans aucun doute un lien présumé avec un crime qu’il aurait commis là-bas, un crime qu’il a fini d’ailleurs par avouer, encore une fois à la suite de plusieurs interrogatoires musclés.

Sa victime s’appelait Silvio, un jeune Italien originaire de Trieste qu’il avait pris en stop dans la région de Rijeka en Croatie (à l’époque encore en Yougoslavie). Les Italiens de Trieste avaient pour habitude de passer leurs vacances estivales en Yougoslavie à cette époque, car cela revenait beaucoup moins cher que des vacances en Sardaigne.

Michel Peiry dit aux policiers qu’il avait menti et que les brûlures au niveau des jambes sont dues à des éclaboussures d’essence dont il a aspergé Silvio avant de mettre le feu à son cadavre.

Comme pour le cas de Fabio Vanetti, Michel Peiry fournit des éléments extrêmement détaillés sur le déroulement du crime. Suite à ce nouvel aveu, l’inspecteur Galusero décide de se rendre lui-même en Yougoslavie pour tirer cette affaire au clair.

Sur place et avec l’aide de la police croate, il ratisse les environs de Rijeka et tout endroit où le sadique de Romont aurait été susceptible de passer. Pourtant, malgré la collaboration de la police locale, l’inspecteur italien ne trouve rien du tout, pas un seul indice, pas une seule preuve mais il a l’intime conviction que le meurtrier a dit encore une fois la vérité. Galusero ne sait plus vraiment à quoi s’attendre et redoute désormais le pire, que d’autres victimes ne sortent du placard.

Après une année de détention, Michel Peiry avoue en tout onze homicides étalés sur une période allant de 1981 à 1987. Ses aveux, il les fait au gré de sa fantaisie, parfois il parle avec une spontanéité déconcertante, parfois les policiers doivent carrément « lui arracher les vers du nez ».

Du côté des victimes, à part celles qui ont été identifiées, nombreuses sont celles qui sont restées dans l’anonymat et n’ont jamais pu être identifiées, faute de corps et de preuves.

Pourtant, des victimes anonymes, il y en a eu d’autres par le passé. Notamment Sylvestre, l’amant d’une nuit que Michel Peiry a rencontré lors d’un voyage en Floride, ou encore Frédéric, un jeune adolescent assassiné à Grenoble, ou Joël, un Français qu’il a pris en stop. Une liste qui n’en finit plus, au point que les enquêteurs ne savent plus vraiment à quoi s’attendre.

Parmi ces victimes, il y a aussi Anne-Laure une jeune campeuse française que Peiry a assassiné en Camargue et l’unique femmes parmi les victimes. Michel Peiry raconte qu’elle avait les cheveux plats et une peau bien trop flasque pour une jeune de son âge (19 ans) ; il n’a d’ailleurs pas couché avec elle.

Pour la police italienne qui le garde sous surveillance, Michel Peiry dissimule encore bien des choses, et sans doute que les meurtres sont bien au-delà de onze comme il le laisse bien croire.

— Parlez-nous de votre vie sentimentale, avec qui vous la partagiez auparavant ? Quel genre de femme c’était ? demande le policier en tapant sur sa machine.

— Ma femme, oui, oui, ma femme en effet.

Michel Peiry n’a jamais connu de femme mais il a connu Romain, l’homme qui a partagé sa vie pendant un moment. Une histoire d’amour qui le fait encore sourire aujourd’hui.

On fait appeler l’ancien compagnon pour être interrogé. Ce dernier a appris la nouvelle par le biais des journaux et de la télé. Il est sous le choc.

Il donne une version du « sadique de Romont » en totale opposition avec ce qu’ils viennent de voir et d’entendre à son sujet. Romain, l’ancien compagnon, le décrit comme quelqu’un de sociable, d’attentionné, aux antipodes du prédateur nocturne qui sillonne les routes de campagne à la recherche de jeunes garçons à agresser. Bien que n’ayant jamais eu de doute sur lui, Romain ajoute que Michel Peiry était quelqu’un de profondément malheureux.

Source : pages

« Michel me donnait parfois l’impression d’être un orphelin, de quelqu’un qui a grandi sans famille et sans attaches. » raconte-t-il.

Les policiers souhaitent en savoir plus sur leur vie commune avant le début de l’affaire, Romain raconte comment lui et Michel Peiry se sont rencontrés en 1985 dans un bar de Fribourg. À cette époque, Peiry faisait son service militaire tandis que lui travaillait en tant que coiffeur dans un salon réputé de Lausanne. Entre les deux, ça a été le coup de foudre instantané.

« Pour moi il n’avait aucun défaut, il était parfait, c’était l’homme de ma vie. » dit-il aux policiers.

Pourtant il y a une ombre au tableau : les mensonges répétitifs de Michel Peiry, une mythomanie latente que son compagnon préfère ignorer dans un premier temps, même si elle a tendance à prendre parfois des proportions importantes et met en jeu la pérennité de leur couple. Michel Peiry ment sur son parcours, sur sa famille, il se dit haut gradé dans l’armée alors qu’il ne l’est pas.

Leur relation commence à être compromise. Fatigué par les mensonges et les histoires répétitives de son compagnon, Romain finit par le quitter après un an de relation amoureuse. Michel Peiry a du mal à supporter la rupture et continue de harceler Romain par téléphone ou en allant stationner pendant toute une nuit sous sa fenêtre.

Après plusieurs semaines de lutte acharnée, Peiry abandonne enfin ses tentatives désespérées pour se remettre avec lui. D’un commun accord, les deux anciens amoureux finissent par se réconcilier mais ne se remettront plus jamais ensemble, une initiative que Peiry accepte à contre cœur.

C’est dans cet état d’esprit que l’ancien amant découvre le passé meurtrier et la face cachée de celui qu’il idéalisait. Le choc cède la place à l’effroi : « Quand je pense qu’il aurait pu facilement venir chez moi et me tuer et il avait une bonne raison pour cela : notre rupture. »

Il se souvient alors que Michel Peiry avait en permanence deux bidons d’essence cachés dans le coffre de sa Peugeot. Oh c’est pour quand j’aurais une panne de carburant en plein campagne. Les cordages, les lampes torches ? Oh, c’est pour les sorties en montagne quand je fais de l’alpinisme. Il avait réponse à tout, et lui, ne cherchait pas à en savoir davantage.

Pourtant, bien des choses auraient pu l’alerter, comme cette fameuse soirée où Michel Peiry était venu le retrouver dans son appartement vers 21 h 00, tout pâle, échevelé, silencieux et tremblant de tous ses membres. Il a prétexté avoir attrapé un mauvais rhume alors qu’en réalité, il venait de tuer quelqu’un ce soir-là.

« Quand, par la suite, j’ai appris toutes les horreurs qu’il a faites, je n’ai même pas eu envie d’aller lui rendre visite en prison. Il a brisé tellement de vies, tellement de familles, qu’aller le voir serait un préjudice vis-à-vis d’elles. » dit aujourd’hui l’ancien compagnon de Michel Peiry.

Au terme d’un long bras de fer avec la police judiciaire, Michel Peiry alias le « sadique de Romont » finit par avouer onze meurtres perpétrés dans différents endroits et pays. S’agit-il vraiment du nombre exact ? Les policiers suisses et italiens n’ont aucun doute sur ce point, Peiry a sûrement fait bien plus de victimes, qu’ils estiment d’ailleurs au nombre de trente.

Son procès aboutit finalement à une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité, un verdict qu’il n’aura de cesse de critiquer.

Le parcours criminel de Michel Peiry, chronométré et organisé, a pourtant fini par lui jouer de très mauvais tours. Comme beaucoup de serial killers, le sadique de Romont avait cette tendance à sélectionner des victimes qui se ressemblaient, toujours en veillant à étudier, organiser et planifier leur rapt tout en protégeant jalousement la double vie qu’il menait, celle d’un militaire et d’un sportif le jour, transformé en prédateur la nuit.

En faisant souffrir ses victimes, il cherchait peut-être aussi à exorciser ses souvenirs d’enfance où il était l’éternel souffre-douleur, une thèse que beaucoup de psychanalystes ont expliqué par la suite, sachant que cela n’excuse en aucun cas ses crimes commis de sang froid avec une cruauté étudiée et volontaire.

En France, son parcours a été longtemps associé à celui de Pierre Chanal, un autre militaire sans reproches, tombé dans la criminalité et les agressions sexuelles visant des jeunes hommes.

En 2002 et 2009, Michel Peiry a fait une demande de remise en liberté provisoire qui lui a été refusée. À l’heure qu’il est, il est toujours derrière les barreaux.

Michel Peiry, ou « Le sadique de Romont », est un tueur en série suisse dont les crimes sont commis entre 1981 et 1987. Tout ce que l’on sait sur lui, c’est qu’il trie ses victimes sur le volet : des garçons adolescents faisant de l’auto-stop la nuit pour rentrer chez eux et qu’il prend à bord de son véhicule avant de les bâillonner, les violer et les brûler vifs.

 

Les sources :

 


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Magali Blandin, meurtre en famille

Magali Blandin, meurtre en famille

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L’affaire Denise Morelle

L’affaire Denise Morelle

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Le 18 juillet 1984, Denise Morelle, célèbre comédienne québécoise, est retrouvée violée et sauvagement assassinée dans l’appartement qu’elle comptait louer dans le centre de Montréal.

Pour sa famille, ses amis de la scène et ses fans, la mort de celle que tout le monde surnommait affectueusement « Dame Plume » provoque une profonde consternation et un terrible choc. Car qui pouvait en vouloir à ce point à cette femme simple, respectueuse, joviale et généreuse, adulée des grands comme des petits, pour lui faire subir autant de sévices et la tuer avec une telle barbarie ?!

Source : journaldemontreal

L’enquête qui s’en suit est finalement abandonnée pour manque de preuves et pendant près de vingt-trois ans, le crime est classé comme non élucidé. Mais alors que l’affaire est tombée dans les oubliettes, un véritable revirement de situation se produit en 2007 grâce à un prélèvement ADN exploité sur le tard, peut-être l’unique chance de démasquer enfin l’assassin de Dame Plume et mettre fin à l’énigme.

Dans notre dossier d’aujourd’hui, il sera aussi question d’une affaire similaire, celle de la comédienne France Lachapelle dont le meurtre est survenu en 1980 au Québec, à peu près dans les mêmes circonstances.

Place à leur histoire.

— Allo le 911, j’appelle pour signaler la disparition de ma colocataire Denise Morelle. Tout le monde la cherche partout…

— Vous dites être son colocataire ?

— Exactement.

— Quel est votre nom ?

— Jocelyn Cossette.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Avant-hier, elle comptait aller visiter un appartement pour le louer, c’est d’ailleurs le propriétaire qui m’a appelé pour me dire qu’elle n’a plus donné suite à sa demande.

— Vous avez l’adresse de l’appartement ?

— Oui, une minute je pense que je l’ai ici… Alors c’est le 1689, Rue Sanguinet.

— Nous allons vérifier cela.

Il est à peu près 16 h 00 cet après-midi du mercredi 18 juillet 1984 quand les policiers se rendent à l’adresse indiquée dans le quartier très controversé de Maisonneuve. C’est un endroit mal famé du vieux Montréal qui rappelle ces sombres ruelles newyorkaises où s’entassent des malheureux sans toit et où les seringues usagées jonchent le sol.

Les deux policiers repèrent l’appartement de la Rue Sanguinet et frappent à la porte. Pas de réponse. Une affiche avec la mention « appartement à louer » est placardée sur une fenêtre. La porte n’est pas verrouillée, alors ils tournent la poignée et pénètrent à l’intérieur.

« Police. Y a quelqu’un ? »

L’appartement est désert. Les deux agents commencent leur inspection des lieux. Ils font le tour de toutes les pièces. Sur le sol, ils remarquent la présence de débris de verre et du papier gras taché de ketchup et de mayonnaise. L’endroit a l’air vétuste et négligé, comme si les derniers résidents n’avaient même pas pris le temps de faire un peu de ménage avant de quitter les lieux.

Ils continuent leur progression.

« Police. Y a quelqu’un ? » Répètent-ils encore une fois à l’unisson.

Pas de réponse. Finalement, peut-être sont-ils sur une fausse piste. L’homme qui les a contactés ce matin a dû se tromper, peut-être que Madame Morelle n’est jamais venue ici ou qu’elle est partie bien avant qu’ils n’arrivent.

Mais alors qu’ils sont déjà prêts à abandonner les recherches, l’un d’eux remarque une porte, probablement celle de la cave.

— Tiens, allons voir encore ici.

Ils descendent l’escalier qui grince sous leurs pas, ils appuient sur l’interrupteur mais il n’y a pas de lumière. Ils allument leurs lampes-torches. Dans la pénombre, ils distinguent une veille machine à laver et un sèche-linge, dans un autre coin de la pièce, plusieurs cartons contenant des objets hétéroclites et puis…

Un corps. Un corps de femme ensanglanté gisant dans un recoin et caché avec quelques morceaux de papier journal. Les policiers se précipitent, tâtent le pouls de la femme. Elle est morte.

—  Non ce n’est pas possible !

— Il faut prévenir les secours !

L’annonce de l’assassinat de Denise Morelle est faite le soir même à la télévision, une annonce qui ébranle toute la population mais également le milieu de la télévision et du théâtre dans lequel elle travaillait. Partout, c’est l’incompréhension, beaucoup n’arrivent pas à croire qu’elle soit morte. Pas elle, pas Dame Plume qui a tellement fait rire tout le monde dans les années 70.

L’autopsie fait état d’un véritable acharnement. Elle a été violement battue, brûlée, violée puis étranglée. Un vrai carnage.

Au théâtre de Sainte-Adèle où elle se produisait encore il y a une semaine, toutes les représentations de la pièce théâtrale « Les Lurons font l’occasion » ont été annulées dès l’annonce de la terrible nouvelle. Dans les coulisses et les loges, metteurs en scène, producteurs, acteurs, techniciens du son et maquilleurs n’arrivent pas encore à croire ce qu’ils viennent d’entendre. Non ce n’est pas possible, ça doit être un mauvais rêve.

Parmi eux, l’acteur René Gagnon qui donne la réplique à Denise et la fréquente tous les jours au travail, ainsi que lorsqu’ils font le trajet ensemble pour rentrer à Montréal chaque fin de semaine.

René Gagnon et la victime se sont vus il y a peine deux jours de cela. Il se souvient que Denise semblait heureuse et sereine, elle cherchait un nouvel appartement plus grand pour s’installer et quitter la collocation qu’elle avait auparavant car elle ne lui convenait plus. Elle avait des projets plein la tête, dont le tournage d’une nouvelle série sur la chaîne de télévision Super Ecran, sans compter qu’elle jouait tout l’été au théâtre de Sainte-Adèle.

Alors comment expliquer ce meurtre survenu à ce moment clé de sa carrière alors que tout allait si bien ? Une mauvaise rencontre ? se trouvait-elle au mauvais endroit, au mauvais moment ? Probablement.

La police commence à entreprendre son premier recueil de témoignages. Tous les collègues et amis de la victime sont unanimes : Denise était une femme tranquille et sans problèmes, jamais dans les excès, discrète et les pieds sur terre, pas le genre à se fourrer dans des aventures amoureuses sans lendemains, pas le genre à traîner avec n’importe qui et n’importe où, elle choisissait d’ailleurs soigneusement ses fréquentations, se livrait peu ou difficilement.

Âgée de près de soixante ans au moment des faits, Denise n’a jamais été mariée et n’a jamais eu d’enfants mais vivait assez bien ce célibat volontaire. Elle aimait d’ailleurs beaucoup trop sa liberté et sa vie d’artiste pour la troquer contre celle d’une vie familiale classique pleine de contraintes. Elle l’a déjà fait savoir plus d’une fois à ses amies quand elles l’ont taquiné sur sa volonté de « se caser » un jour.

Elle n’avait pour seule famille que ses frères et sœurs, notamment sa sœur aînée Pierrette Gauthier dont elle a toujours été très proche. Du reste, le théâtre était toute sa vie et ses collègues constituaient une sorte de famille de substitution quand elle était en tournée.

Sa vie sentimentale aussi est un grand mystère, personne parmi le casting ne l’a jamais vu aux bras de quelqu’un et elle était bien trop timide pour s’afficher avec un amoureux.

René Gagnon, qui avait pour habitude de passer beaucoup plus de temps avec elle, est interrogé plus longuement que les autres :

— Denise a grandi dans un milieu conservateur, catholique, je pense que cela a beaucoup influencé son tempérament, raconte le jeune homme aux policiers quand ils le questionnent à propos d’une relation supposée avec la défunte. Nous nous aimions et nous nous respections, mais seulement en tant qu’amis et collègues, il n’y a jamais eu autre chose, ajoute-t-il préférant faire abstraction de leur grande différence d’âge.

Bien avant d’en venir aux faits et poursuivre l’enquête qui vient de débuter pour trouver l’assassin de la comédienne, quelques informations sur elle s’imposent.

Denise Morelle est née le 3 décembre 1925 à Montréal, cinq ans après le mariage de ses parents. Elle est la troisième d’une fratrie qui comptera en tout sept enfants, quatre garçons et trois filles. Les Morelle sont une famille soudée et artistique ; Marie-Huguette, la maman, joue tous les soirs du piano et ses enfants l’accompagnent volontiers, sorte de petit chœur improvisé. Comme dans toutes les familles nombreuses et catholiques de cette époque au Québec, les enfants sont exposés très tôt à la religion, fréquentent assidûment l’église avec leurs parents et font leur communion.

Alors qu’elle est âgée de seulement sept ans, la petite Denise découvre sa vocation. Elle aime danser, chanter des cantiques et imiter tout son entourage. Ses parents encouragent d’ailleurs très tôt ce talent en herbe. Après ses études secondaires, elle s’inscrit au conservatoire pour prendre des cours de violoncelle et de flûte, mais également des cours d’élocution et de théâtre.

À dix-huit ans, elle continue sa formation à l’École des Compagnons de Saint-Laurent, l’institut qui a formé la plupart des gens de la scène et du petit-écran québécois. Elle monte pour la première fois sur les planches en 1952 pour jouer dans la pièce « Noces de Sang », puis quatre ans plus tard dans la pièce « Le grand départ ». C’est à cette époque qu’elle commence vraiment à se faire connaître du grand public.

Sa carrière à la télévision ne démarre réellement qu’à la fin des années soixante quand elle incarne le personnage de « Dame Plume » dans l’émission pour enfants « La Ribouldingue ». C’est une véritable consécration. Le programme est diffusé sur la chaîne Radio Canada dès le 17 octobre 1967 et rencontre un franc succès auprès du jeune public.

Source : imdb

Denise Morelle, alors âgée de quarante-deux ans, incarne le personnage loufoque et  haut en couleurs de Dame Plume. Affublée d’une perruque rouge, maquillée comme un Pierrot lunaire, elle campe à merveille ce personnage tout droit sorti de la Commedia dell’arte, plein de farces et de réparties langagières.

Il faut dire que Denise est taillée sur mesure pour le rôle : brune, petite, les yeux expressifs et joyeux, un gros nez, une démarche claudicante, elle a tout d’un Charlie Chaplin au féminin, située à des années-lumière du prototype de beauté de l’époque qui privilégie les grandes blondes longilignes.

Pour les producteurs, l’actrice n’est pas ce qu’on appelle communément une « jolie femme » mais cela ne l’empêche pas d’être polyvalente aux multiples facettes, se distinguant aussi bien dans le registre comique que dramatique. Elle est d’ailleurs tour à tour mime, danseuse, chanteuse, imitatrice, pouvant prendre aisément la tonalité vocale d’une petite fille ou, au contraire, celle d’une très vieille dame.

Ses innombrables qualités comblent d’ailleurs ses attributs physiques peu en harmonie avec les critères de beauté exigées par les grosses productions : elle est intelligente, vive, drôle, généreuse mais également quelqu’un de très modeste et d’accessible dont la célébrité ne lui est jamais montée un seul moment à la tête.

Avec le succès de « La Ribouldingue », Denise est propulsée au-devant de la scène. Des propositions pour jouer dans des productions « plus sérieuses » commencent à pleuvoir : elle quitte un moment son costume bigarré de Dame Plume pour celui plus sobre d’une institutrice dans le téléfilm « Fréderic », ou encore elle campe celui d’une mère de famille paysanne dans la série « Les Fils de la liberté ».

Mais son amour premier est et demeure toujours le théâtre, auquel elle finit toujours par revenir. Elle retourne d’ailleurs rapidement sur les planches l’année suivante. À cette occasion, elle détient la tête d’affiche de la pièce « Mademoiselle Roberge boit un peu » où elle incarne une noble désargentée qui rêve de devenir actrice.

Comme attendu, la pièce connaît un franc succès dans toute la province et dans le reste du pays. Denise fait d’ailleurs partie de l’équipe qui part en tournée à Vancouver, en Ontario, à Ottawa, à Calgary… La tournée se conclut en beauté au Grand Théâtre de Québec et au Centre Culturel de Sherbrooke.

Son ascension continue l’année suivante au théâtre du Rideau Vert et, plus généralement, lors de ce qu’on appelle au Québec les théâtres d’été qui peuvent parfois être joués en plein air comme les spectacles de marionnettes.

Elle incarne ses personnages avec un mélange d’autorité et de fragilité, de naïveté et de total don de soi. Pourtant, pour ses collègues comme pour son public qui la trouve attachante, Denise Morelle reste une grande énigme, une femme discrète et jalouse de son intimité. Si, sur scène, elle est volontiers exubérante, bruyante, farceuse et provocante, dans sa vie de tous les jours, elle est décrite comme très secrète, peu loquace sur sa vie sentimentale ; d’ailleurs elle n’a jamais donné une seule interview de toute sa carrière, bien que très sollicitée par les journalistes.

Après la tournée à grand succès de « Mademoiselle Roberge boit un peu », Denise Morelle s’installe dans le quartier de la Rivière-des-Prairies en 1982. C’est un petit quartier résidentiel sans prétention où elle sort toute seule pour effectuer ses courses, généralement à pied, même si, sans son exubérant maquillage, les gens n’ont aucun mal à la reconnaître. D’ailleurs, beaucoup s’exclament en la voyant : « Oh ben ! C’est-y pas Dame Plume dans le rayon des breuvages ! »

Elle est souvent sollicitée par des enfants ou leurs parents pour signer un autographe tandis que d’autres, la voyant encombrée de ses sacs de courses, lui proposent carrément de la déposer quelque part en voiture. Car oui, autre trait caractéristique de la comédienne, elle ne conduit pas, ne possède pas de voiture et n’a jamais passé le permis de conduire de sa vie.

En janvier 1984, Denise Morelle qui a presque soixante ans est retenue pour jouer le rôle d’une quinquagénaire allumeuse dans la pièce « Les Lurons font l’occasion ». Malgré le début d’une arthrose, elle accepte la proposition du producteur.

La pièce est jouée successivement pendant cinq jours du mardi au samedi dans le théâtre Sainte-Adèle dans les Laurentides. C’est là qu’elle fait la rencontre de celui qui lui donnera la réplique et deviendra son ami intime, l’acteur René Gagnon.

Âgé de trente-cinq ans, grand, blond, sensible, plein d’égards et d’affection, René Gagnon incarne cette nouvelle génération d’acteurs de théâtre québécois qui rêve de faire carrière plus tard dans le cinéma. Denise lui est de bon conseil ; en tant que pionnière, elle lui enseigne les rouages du métier sans jamais se départir de sa modestie et sa bienveillance.

René Gagnon apprécie beaucoup sa compagnie et ils deviennent rapidement inséparables, aussi bien sur scène que dans la vie de tous les jours, tel un couple qui s’entend à merveille sans que la dimension amoureuse ne soit incluse.

Chaque soir après la représentation, ils se retrouvent pour dîner ensemble ou boire un verre. Parfois ils sont accompagnés par d’autres personnes du casting, parfois en tête à tête. L’ambiance à Sainte-Adèle est bon enfant, conviviale et sans chichis, loin du stress de la métropole et son anonymat. Denise s’y plaît beaucoup.

Source : mubi

Chaque lundi et dimanche, jours de leurs repos, le couple d’amis fait le trajet ensemble pour rentrer à Montréal en voiture et se partage les frais de carburant. René dépose Denise devant chez elle avant de partir chez lui. Ils conviennent de faire ainsi jusqu’à la fin de la représentation prévue pour fin septembre, la première devant avoir lieu au mois d’octobre. Denise Morelle doit aussi réfléchir à une proposition qu’on vient de lui faire.

Il y a deux jours de cela, le producteur Jean Daigle est venu la voir dans sa loge pour lui proposer de travailler avec lui dans la série « Les Girouettes ». Elle doit passer devant un jury fin juillet pour faire les premiers essais. Denise Morelle n’a pas d’imprésario ni d’assistante et fait tout toute seule : elle s’occupe des contrats, répond aux coups de fil, accepte ou décline les propositions, toujours avec cette envie permanente de sauvegarder sa vie privée et de ne pas l’étaler. Jean Daigle lui rappelle que le rôle proposé est fait pour elle sur mesure.

Mais Denise a bien d’autres problèmes d’ordre pratique à gérer pour le moment et à leur tête, un déménagement. On a beau être comédienne, participer à des tournées, rencontrer des producteurs de cinéma, le train-train quotidien avec sa réalité bien concrète finit toujours par vous rattraper.

L’une des raisons pour lesquelles elle veut quitter son appartement de Rivière-des-Prairies est d’abord pour se rapprocher du centre-ville. La deuxième est que sa maison actuelle ne lui convient plus avec son loyer excessivement cher. Car si on paye généralement bien à la télévision, il y a aussi les périodes de vache maigre que Denise a expérimenté plus d’une fois.

Pour réaliser des économies, elle a eu l’idée de prendre un colocataire, le jeune Jocelyn Cossette. Mais partager la vie de quelqu’un (même d’un colocataire) n’est pas chose facile pour la femme qu’elle est, qui depuis des années d’une vie solitaire bien rangée, s’est instaurée des habitudes, des manies, des horaires et une liste de « choses à faire et ne pas faire ».

Jocelyn Cossette, de son côté, travaille comme disquaire dans un magasin de musique. Il vient de Montréal, il a la trentaine, il est célibataire et adore faire de la moto. Cohabiter avec Dame Plume est d’autant plus facile pour lui qu’elle n’est presque jamais sur place, toujours dans le tourbillon incessant de ses tournées théâtrales et ses répétitions, ce qui fait qu’il a l’appartement rien que pour lui cinq jours sur sept, parfois plus longtemps quand elle se trouve à l’autre bout du pays. Pourtant, dès son retour à la maison le dimanche soir, elle ne peut s’empêcher de lui faire la leçon :

« — Jocelyn, tu as oublié de sortir les poubelles !

— Jocelyn, tu as oublié de vider le lave-vaisselle !

— Jocelyn, tu as laissé des vêtements humides dans la machine à laver et maintenant il y a une odeur épouvantable ! »

Et ainsi de suite.

Le jeune homme a l’impression de vivre avec de sa mère.

— M’dame Morelle, laissez, je vais m’occuper de ça quand j’aurais fini !

Et il ne le fait jamais, trouvant toujours un bon prétexte pour filer sur sa moto pour aller rejoindre ses amis à la taverne.

— J’ai l’impression de vivre avec un enfant en bas-âge, confie-t-elle à René Gagnon quand ils se retrouvent le mardi matin pour aller ensemble à Sainte-Adèle.

— Vire-le, qu’est-ce que tu attends ? Et prends-en un autre, moi par exemple !

— Tu n’es pas drôle, René. Peut-être que c’est moi qui suis devenue trop grincheuse et acariâtre. Non, en fin de compte c’est moi qui vais partir, prendre un petit appartement toute seule au centre, proche de tout.

— Oui, c’est une idée.

Denise Morelle passe la semaine à éplucher les petites annonces dans les journaux à la recherche du précieux sésame. Elle découvre avec désolation que les prix des loyers ont doublé sinon triplé en comparaison avec les années précédentes. Décidément, vivre à Montréal nécessite à présent d’être millionnaire, à part si on veut se retrouver dans un deux-pièces sous les planchers. Contrariée, elle abandonne le journal et va s’apprêter pour monter sur scène.

Nous sommes début juillet 1984, le printemps québécois d’habitude si froid a cédé la place à des températures estivales nettement bien au-dessus de la moyenne. Denise Morelle, qui n’a pas encore réussi à trouver un nouvel appartement, continue ses recherches dans les journaux. Malgré les tuyaux donnés par ses amis, elle préfère s’occuper de la chose toute seule.

Les représentations quasi-quotidiennes, les longs trajets en voiture entre les Laurentides et Montréal commencent aussi à la fatiguer. Le weekend du 10 juillet 1984, elle laisse partir seul René Gagnon tandis qu’elle s’installe dans sa loge de Sainte-Adèle pour y passer ses deux jours de repos.

Le dimanche du 15 juillet 1984, elle est de retour à Montréal sans son ami qu’elle appelle pour le prévenir qu’elle est revenue plus tôt afin de continuer ses recherches d’appartement.

Elle a d’ailleurs d’ores et déjà fait ses cartons, prévenant Jocelyn Cossette de se trouver un nouveau colocataire dans les plus brefs délais.

En feuilletant les pages d’annonces, Denise Morelle pense avoir enfin trouvé la perle rare.

« Appartement à Henri-Julien. Trois pièces cuisine et salle de bain, balcon, bien aéré. Loyer à négocier. Veuillez contacter Monsieur Untel pour plus de renseignements. »

Denise compose le numéro. La voix joviale d’un homme lui répond à l’autre bout du fil : Ah non désolée Madame, cet appartement n’est plus disponible, une autre personne vous a précédée, oui mais j’ai peut-être autre chose qui pourrait vous intéresser, où ça ? Rue Sanguinet. Mais c’est en plein centre-ville, c’est parfait !

« Je veux juste vous avertir que la porte n’est pas verrouillée, les anciens locataires sont partis avec les clés, vous vous rendez compte, cette ville est devenue une véritable jungle !

Quoi qu’il en soit, vous semblez être une personne de bonne foi et de ce fait, vous pouvez aller visiter à votre guise et nous en parlerons demain. », lui suggère le propriétaire de l’appartement, qui s’excuse encore une fois de n’être pas disponible pour le jour-même.

Le mardi 17 juillet 1984 vers 10 h 00 du matin, Denise Morelle se rend à la banque Laurentienne situé à Saint-Laurent. La journée s’annonce belle. Elle se sent bien, soulagée en partie à l’idée de déménager bientôt. Elle a hâte d’annoncer la bonne nouvelle à son ami René Gagnon quand elle le verra ce soir avant de partir pour Sainte-Adèle.

À la caisse de la banque, Denise fait un retrait de deux cents dollars puis se rend à pied jusqu’à la rue Sanguinet pour visiter le deuxième appartement comme convenu au téléphone avec le propriétaire.

La rue Sanguinet est petite, étroite, et parallèle avec celle de Saint-Denis dans le quartier de Maisonneuve, réputé pour être malfamé et fréquenté par les sans-abris de jour comme de nuit. L’ensemble ne paye pas de mine en effet, Denise remarque que des poubelles débordent dans une longue allée sans déranger personne et que des détritus jonchent le trottoir sur lequel elle est en train de marcher. Bonjour la négligence ! Du jamais vu dans son ancien quartier de Rivière-des-Prairies. Commencerait-elle déjà à regretter sa décision ? Pas pour le moment en tout cas.

Elle continue à avancer jusqu’à arriver devant l’adresse indiquée. Elle constate qu’en effet, la porte n’a pas été verrouillée. Avec beaucoup de précaution, Denise la pousse doucement et pénètre à l’intérieur. Quand elle pose le doigt sur l’interrupteur, elle s’étonne qu’il n’y ait pas de courant. Du reste, une odeur pestilentielle règne dans tout l’appartement. Une chose est sûre, les précédents locataires (qui sont partis avec les clés) n’étaient pas de grands amateurs de ménage.

À ce moment précis, Dame Plume ne sait pas encore qu’un effroyable danger la guette, tapis dans l’ombre, en train d’observer tous ses faits et gestes…

Il est 18 h 30. Accoudé sur la portière de sa voiture, René Gagnon guette l’arrivée de de son amie. Ils se sont donné rendez-vous précédemment au même endroit habituel près de Mont-Royal. Ce soir, ils vont jouer une énième représentation des « Larrons font l’occasion ». Mais pourquoi Denise est-elle en retard aujourd’hui ? S’étonne René Gagnon.

18 h 45, 18 h 50, 19 h 10, 19 h 15, elle n’apparait toujours pas !

Le jeune homme commence à s’impatienter sérieusement, l’inquiétude aussi commence à le guetter : connaissant la ponctualité de Denise, il sait qu’il lui serait impossible de le laisser planté là pendant plus d’une demi-heure sans donner de ses nouvelles. Mais alors, qu’est-ce qui a bien pu la retarder comme ça ?! La visite de son nouvel appartement ? C’était le matin déjà. Alors quoi ?

René jette un dernier coup d’œil à son cadran : 19 h 30 ! À peine le temps d’arriver au théâtre et se préparer pour monter sur scène. Tant pis pour Denise !

Dépité, il remonte dans sa voiture et démarre à toute allure.

« Espérons qu’elle soit déjà sur place ! »

Arrivé à Saint-Adèle, René Gagnon est immédiatement intercepté par le metteur en scène. Denise n’est pas là ? Ben, non ! Vous ne deviez pas venir ensemble ?

C’est la consternation générale. Il est trop tard pour trouver une remplaçante, trop tard pour lui faire répéter son script. Le producteur n’a d’autre choix que d’annuler la représentation de ce soir : Dame Plume incarne le rôle principal et porte toute la pièce sur ses épaules, impossible de faire autrement.

Pendant ce temps, René Gagnon de plus en plus inquiet tente de joindre l’appartement de Denise. Le téléphone sonne, sonne, sans réponse. À la quatrième tentative, quelqu’un décroche enfin, l’acteur pousse un soupir de soulagement.

— Ouais ?

— Denise ?

— Non, c’est Jocelyn, qui est à l’appareil ?

— Je suis René Gagnon, son ami et collègue, Denise n’est pas à la maison ?

— Euh non, elle devait visiter son nouvel appartement ce matin.

— Oui, oui, je sais, s’impatiente René, vous n’avez pas une idée sur l’endroit où elle pourrait être, elle ne vous a rien dit en partant ?

— Bah si, que mon contrat de location va être suspendu et que…

— Bon, merci !

René Gagnon passe une bonne partie de la nuit à passer des coups de fil à gauche et à droite, il contacte les hôpitaux de Montréal, les stations-service, les centres d’accueil, le service des urgences, mais Denise ne semble être nulle part. En dernier recours, il compose le 911, celui de la police.

Le lendemain, Jocelyn Cossette est contacté à son tour par le propriétaire du nouvel appartement. Lui aussi est resté sans nouvelles de Madame Morelle depuis la veille, il a attendu son retour au sujet de sa visite, en vain.

C’est à ce moment que Jocelyn Cossette prend la bonne décision de contacter la police pour leur fournir l’adresse de la Rue Sanguinet.

Au théâtre de Sainte-Adèle, c’est l’ébullition. Si Denise a choisi d’arrêter, il fallait au moins qu’elle prévienne. Dans la foulée, une jeune débutante, Louise Rémy, est choisie pour assurer la relève et la remplacer lors des représentations suivantes. Il est environ 18 h 00 quand René Gagnon arrive tout pâle et en sanglots dans le bureau de la régie :

« Denise… Denise… a été retrouvée morte. »

Le cadavre est retrouvé aux environs de 16 h 00 dans la cave par les deux policiers envoyés sur place. Les secours arrivent pour faire l’état des lieux. Chaque pièce de l’appartement est fouillée et toutes les empreintes sont prélevées.

Le lieutenant Laurent Gavreau de la Sûreté du Québec arrive à son tour sur le lieu du crime. Il remarque que le corps de Madame Morelle présente des traces de violence inouïe : elle a été préalablement battue, violée puis brûlée. Le meurtrier s’est acharné sur elle, l’a frappée avec un objet contondant au visage et sur les bras avant de l’étrangler à mains nues puis avec une corde, retrouvée là sur le sol.

Le mobile du crime est pour le moment le grand inconnu. Les policiers n’arrivent pas à comprendre autant de sadisme et d’acharnement.

Entretemps, le propriétaire de l’appartement, alerté par la police, arrive à son tour sur les lieux pour faire la macabre découverte. Les policiers lui posent quelques questions d’usage avant de l’envoyer au commissariat pour y être interrogé plus longuement.

 

Les enquêteurs s’occupent d’emporter toutes les pièces à conviction, à savoir un carton d’allumettes qui a servi à chauffer l’objet contondant, une corde, un bout de fer et une empreinte de pied taché de sang. Ils prélèvent également des poils pubiens de la victime et des traces de sperme.

Sur le sol, le sac de Denise Morelle et tout son contenu a été éparpillé. L’assassin a également emporté avec lui les deux cents dollars qu’elle avait retirés à la banque peu avant cela.

Le médecin légiste qui entreprend l’autopsie du cadavre de Denise Morelle conclut que « Les premiers coups portés ont été faits avec les poings. Par la suite, un objet a été utilisé pour réaliser les blessures, un objet chauffé à blanc avant d’être appliqué sur les différentes parties de l’anatomie de la défunte. Par la suite, la défunte a été étranglée par voie manuelle suivie d’une strangulation réalisée à l’aide d’une corde. Ses parties génitales montrent qu’elle a été violée à deux reprises et son vagin présente des traces de brûlures, faites avec le même objet contondant préalablement chauffé. »

Le lendemain, l’ensemble des Québécois apprennent, ébranlés, la terrible nouvelle de l’assassinat de Dame Plume. Les détails de sa sordide agonie sont relatés dans tous les journaux, sans état d’âme, elle qui, toute sa vie, a toujours veillé à préserver sa vie privée loin des feux des projecteurs.

Durant l’enquête, trois hypothèses sont retenues :

D’abord, nous avons celle du vol qui a abouti au crime. Selon les enquêteurs, le voleur aurait suivi Denise Morelle dès qu’elle est sortie de la banque avant de s’introduire en douce dans l’appartement dans l’espoir de la voler, pensant probablement qu’il y avait une forte somme d’argent dans son sac.

Cette dernière aurait paniqué ou tenté de s’enfuir et les choses se sont précipitées. Le contenu du sac retrouvé éparpillé par terre avec les deux cents dollars manquants serait la preuve que l’agresseur n’avait pas pour objectif premier de tuer Denise Morelle mais bien plus de la voler.

Cette hypothèse, bien que très probable, finit par être rapidement écartée des investigations. Selon le lieutenant Gavreau, un voleur expérimenté n’aurait pas tué sauvagement Madame Morelle dans le but de lui soutirer la somme de deux cents dollars.

Mais alors que l’enquête continue son avancée, voici qu’une deuxième hypothèse vient défrayer la chronique. En effet, un témoignage important retient l’attention des policiers et voici ce qu’il affirme :

Le mardi 17 juillet 1984, un livreur de la rôtisserie « Au poulet doré » raconte qu’il a stationné son mini-van dans la rue Sanguinet pour effectuer une livraison. À son retour, il a aperçu un étrange individu sortir de la ruelle Saint-Denis, il semblait hagard comme sous l’effet de stupéfiants, il marchait d’ailleurs d’une façon irrégulière, titubant et trébuchant à chaque pas ; ses cheveux étaient bruns et frisés et il portait un pantalon blanc taché de sang. Le livreur ajoute qu’il l’a aperçu entre 16 h 30 et 17 h 30, ce qui coïncide avec l’heure où la victime a été retrouvée par les policiers.

L’individu venait-il tout juste de fuir la scène du crime ?

Néanmoins, le livreur fournit une description assez réaliste qui permet aux policiers de réaliser un portrait-robot approximatif, celui d’un homme de race blanche, portant les cheveux bruns et bouclés, ayant entre 25 et 35 ans, sans signe particulier hormis peut-être des yeux caves de quelqu’un qui a l’habitude de consommer régulièrement des drogues fortes comme le crack ou l’héroïne.

Selon le lieutenant Gauvreau, « Cet appartement dont la porte n’était pas fermée à clé est le lieu propice pour les sans-abris mais aussi ceux qui souhaitent venir y consommer de la drogue sans crainte d’être aperçus. »

Un squat, en d’autres termes, où toutes sortes de zonards viennent trouver refuge à la nuit tombée, y compris pendant la journée pour se piquer discrètement à l’abri des regards.

Avec le témoignage du livreur de la rôtisserie à l’appui et le portrait-robot, des patrouilles commencent à faire des tournées régulières dans le quartier, interrogeant les habitants et toutes les personnes suspectées d’être des junkies notoires. Mais ils ne trouvent aucune trace du mystérieux individu aux cheveux frisés.

Quelques jours plus tard, Claude David, un habitant de Mont-Royal, vient faire sa déposition au poste de police. Il raconte que le jour précédant la mort de Denise Morelle, il a lui-même été envoyé par le propriétaire de l’appartement pour le visiter car lui aussi souhaitait le louer. Claude David raconte que quelque chose a alerté ses sens dès qu’il a poussé la porte du logement.

Il a ressenti comme une présence étrange qui le guettait durant toute la durée de sa visite de l’appartement, une présence invisible mais menaçante qu’il l’a incité à écourter sa visite et quitter les lieux sans se retourner. Claude David dit qu’il a probablement évité le pire ce jour-là et que si ça se trouve, cette personne qui était tapie dans l’ombre l’aurait probablement tué lui aussi s’il n’avait pas eu ce mauvais pressentiment qui lui a sauvé la vie. La police décide de garder son témoignage en réserve en attendant la progression de l’enquête.

La troisième hypothèse avancée par les enquêteurs et certainement la plus probable est celle que l’actrice était probablement accompagnée le jour de sa mort. Jocelyn Cossette, son ancien colocataire, entre à ce moment dans le collimateur des policiers. Il est le premier à avoir guidé les policiers sur la piste de l’appartement, le premier à les avoir avertis après le coup de fil du propriétaire, un mode opératoire parfois utilisé par certains assassins quand ils souhaitent prendre de l’avance en brouillant les pistes.

René Gagnon raconte d’ailleurs qu’entre Denise et son colocataire, les relations n’étaient plus au beau fixe depuis qu’elle avait décidé de suspendre son contrat de location. Une vengeance ?

Mais Jocelyn Cossette a un solide alibi : dans l’après-midi du mardi 17 juillet 1984, il a travaillé dans son magasin de musique, des clients peuvent d’ailleurs en témoigner ; il n’a quitté son travail qu’à la fermeture du centre commercial, c’est-à-dire à 22 h 00 et il ne s’est pas absenté longtemps pendant sa pause.

Comme preuve, il présente un ticket de caisse d’une donuterie dans laquelle il a pris un beignet et un café à emporter à 18 h 00. Au terme de l’enquête auprès de l’employeur du jeune homme et des clients du magasin de disques, Jocelyn Cossette est finalement écarté de la liste des suspects potentiels.

Selon Pierrette Gauthier, sœur aînée de Denise, « Connaissant ma sœur, je sais qu’elle n’aurait jamais songé à visiter toute seule un appartement inhabité qu’elle ne connaissait pas, elle était bien trop prudente pour cela. »

Une idée appuyée fermement par l’acteur René Gagnon qui ajoute que « Denise ne serait jamais entrée toute seule dans cet appartement. La connaissant et connaissant le quartier, je ne pense pas qu’elle y serait allée toute seule sans se faire accompagner par quelqu’un auquel elle faisait entièrement confiance. »

Alors qui a bien pu accompagner Denise Morelle ce jour-là ?

Fouiller la vie intime de la victime est d’autant plus difficile pour les enquêteurs qu’elle n’a jamais eu l’habitude d’en parler de son vivant. Denise Morelle avait une personnalité secrète qui a ajouté une couche à la part d’ombre qui entoure son meurtre inexpliqué.

Ni sa famille, ni ses amis, ni ses collègues ne lui connaissent un amoureux ou du moins une liaison, à croire qu’elle était complétement chaste, mais était-ce vraiment le cas ?! Pierrette Gauthier se demande d’ailleurs si sa sœur n’était pas menacée par quelqu’un, n’avait pas peur de quelqu’un en particulier, ne craignait pas pour sa vie ces derniers temps.

La piste d’un amoureux secret éconduit qui a décidé de se venger en dernier recours ?

La police épluche tout l’agenda téléphonique de Denise à la recherche de quelque numéro de téléphone suspect, une adresse, un nom étranger à ceux qui se trouvent d’habitude dans son carnet, mais ils ne trouvent rien.

Source : facebook

Les obsèques de Dame Plume ont lieu le lundi 23 juillet 1984 à l’église Saint-Clément, en présence de toute sa fratrie mais aussi de tous ses collègues du théâtre, ses collaborateurs et des personnalités du petit écran québécois. Sa mort inexpliquée et barbare a bouleversé toute la communauté francophone du Canada.

La pièce de théâtre « Les Lurons font l’occasion » a été interrompue peu de temps après et certains des acteurs, par égard pour leur amie disparue, ont préféré ne pas continuer l’aventure sans elle. À leur tête René Gagnon mais également les acteurs Gaëtan Labrèche et Michel Tremblay. Ce dernier raconte à ce propos :

« Pendant une partie de l’été suivant cette horrible tragédie, on s’est demandé si on allait pouvoir faire la pièce suivante intitulée “Albertine” dont les répétitions étaient prévues pour fin août et où Denise devait jouer l’un des personnages principaux… Tout le monde était ébranlé dans l’équipe, nous l’aimions tous profondément… »

Pendant plus de vingt ans, le dossier Morelle est resté sans suite. Hormis les pièces à conviction prélevées par la police sur le lieu du crime, aucun nouvel élément n’est venu donner un rebond à l’affaire et permettre d’explorer de nouvelles pistes.

Pourtant, en 2005, une lueur d’espoir apparaît quand la police de Montréal pense avoir enfin trouvé l’assassin potentiel de Denise Morelle en se basant sur un profil génétique comparé avec les données trouvées sur le lieu du crime et conservées depuis dans la Banque des données génétiques canadiennes. Mais les résultats se révèlent négatifs.

Il a fallu attendre l’année 2007 et une nouvelle avancée en matière d’expertise d’ADN pour que le dossier bénéficie à nouveau d’un regain d’intérêt. L’émission d’investigation intitulée « Qui a tué ? », diffusée sur la chaîne TVA et consacré au cas de Denise Morelle, a permis quant à elle la réouverture de l’enquête dans sa globalité et remettre l’affaire sous les feux des projecteurs.

À nouveau, les données génétiques prélevées vingt ans plus tôt (dont des poils pubiens appartenant à la victime et des traces de sperme de son assaillant) sont soumis à la banque génétique où plus de 50 000 profils ont été recueillis sur des scènes de crime depuis la fin des années soixante-dix. Parmi ces profils, un seul sort du lot, il appartient à un malfrat appartenant au milieu de la haute délinquance montréalaise, connu notamment pour plusieurs vols avec effraction et responsable de plusieurs agressions sexuelles. Son nom : Gaëtan Bissonnette.

Âgé de vingt-six-ans au moment de l’assassinat de Denise Morelle, Gaëtan Bissonnette a depuis fait plusieurs allers retours en prison pour différents délits : vente de drogue, trafic d’armes, viols et agressions sexuelles sur mineures… Ironie du sort, c’est son dernier délit en date, un vol à main armée dans un supermarché en 2006, qui a permis à la police de l’écrouer.

Gaëtan Bissonnette passe rapidement aux aveux : il dit avoir frappé, violé et tué Denise Morelle dans l’appartement de la Rue Sanguinet, le 17 juillet 1984, avant de prendre la fuite pendant la nuit. Il raconte qu’il squattait dans l’appartement vide de ses propriétaires parce qu’il venait de sortir de prison et n’avait nulle part où aller. À cette époque, il consommait quotidiennement de l’héroïne, était à court d’argent et en manque. Il avoue avoir volé les deux cents dollars retirés à la banque par la victime.

Le meurtrier raconte que l’arrivée impromptue de l’actrice a bouleversé le cours des événements. Ils se sont retrouvés nez à nez dans le couloir. Au début, il voulait juste lui prendre son argent pour se procurer sa dose mais les choses ont dégénéré. Denise a paniqué et s’est mise à crier et à courir dans tout l’appartement, alors il l’a tuée pour « qu’elle se taise » comme il dira.

Gaëtan Bissonnette se rétractera par la suite en disant qu’il n’a jamais voulu tuer Denise Morelle, que c’était purement accidentel, espérant ainsi réduire la lourde peine de prison qui se profile déjà à son encontre. Le juge du palais de justice de Montréal rejettera pour sa part cet aveu créé de toutes pièces.

Son procès s’ouvre le 16 novembre 2007 au terme duquel Gaëtan Bissonnette est condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de vingt ans.

Pour l’entourage familial et professionnel de la comédienne, cette sentence, bien qu’arrivée tardivement, a permis de rendre justice à titre posthume à la personne formidable et généreuse qu’elle était.

Aujourd’hui, le quartier mal famé de Maisonneuve où a eu lieu le crime a fait peau neuve. Peuplé dans les années 70-80 par des junkies et des sans-abris, il regroupe à présent des logements étudiants, des lofts, des cafés branchés et des boutiques de hipsters très sophistiquées.

Cette nouvelle génération ignore tout de l’assassinat de Denise Morelle ainsi que des circonstances dans lesquels il s’est déroulé. D’ailleurs, un habitant de l’autre rive du Saint-Laurent a même failli acheter l’appartement dans lequel a eu lieu le crime, ignorant complétement son passé tourmenté.

À l’instar de l’affaire Morelle, une autre affaire criminelle similaire a eu lieu le 22 octobre 1980, faisant pour victime une jeune comédienne du nom de France Lachapelle, retrouvée poignardée de plusieurs coups de couteau dans son appartement de Rue de la Tourelle à Québec.

Comme Denise Morelle quatre ans plus tard, France Lachapelle jouait dans plusieurs pièces de théâtre et était au sommet de sa carrière au moment des faits. Elle avait vingt-deux ans lorsque son assassin s’est introduit chez elle pendant la nuit, l’a violée, l’a poignardée avant de mettre le feu à l’appartement.

Ironie du sort, l’un des principaux suspects sera Robert Lepage, célèbre metteur en scène avec lequel a travaillé Denise Morelle en personne. Il sera par la suite blanchi et écarté de la liste des suspects.

Le meurtre de France Lachapelle a depuis été classé comme non élucidé, rejoignant de ce fait le triste palmarès des féminicides survenus dans l’ensemble de la province de Québec entre les années 80 et 90. L’écrivain Jacques Côté lui consacrera un livre, « France Lachapelle : Autopsie d’un crime imparfait. »

Avec l’avancée en la matière de la médecine médico-légale et l’expertise génétique, beaucoup de crimes restés irrésolus pendant de longues années ont finalement trouvé une réponse.

Au Canada, pays démocratique, égalitaire et réputé pour sa sécurité et son faible taux de criminalité, il est difficile d’imaginer que des meurtres ayant pour principales victimes des femmes soit encore aujourd’hui au sommet de l’affiche. Entre 1997 et 2005, un climat de peur et de paranoïa a régné dans toute la Province de Québec, où pas moins de 600 femmes ont été assassinées dans des circonstances troubles et mystérieuses.

Pour l’écrivaine et militante féministe Christine Brouillet, le souvenir de l’assassinat sordide de France Lachapelle et Denise Morelle ébranle encore aujourd’hui la société civile. Elle conclut sur ce propos : « Ce qui frappait tout le monde, c’est que ça s’était passé tout près. Cela montrait que ce genre de meurtre pouvait survenir non seulement dans une grande ville comme New York ou Paris, mais également au Québec. »

Le 18 juillet 1984, Denise Morelle, célèbre comédienne québécoise, est retrouvée violée et sauvagement assassinée dans un appartement. Pour sa famille, ses amis de la scène et ses fans, la mort de « Dame Plume » provoque une profonde consternation. Car qui pouvait en vouloir à ce point à cette femme simple, respectueuse pour lui faire subir autant de sévices et la tuer avec une telle barbarie ?

 

Les sources :

 


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