Les Mille et une vie de Billy Milligan

Les Mille et une vie de Billy Milligan

Cliquez ici pour en savoir plus

Octobre 1977. Un suspect pas comme les autres comparait devant le tribunal de Columbus, dans l’état de l’Ohio, pour séquestration et viols à répétition sur trois jeunes filles qu’il a kidnappées quelques mois auparavant, sur le parking de leur université. Son nom : Billy Milligan.

A y voir de plus près, l’accusé de vingt-trois ans peut ressembler à n’importe quel autre jeune de son âge. Pourtant, après des examens psychologiques approfondis, il s’avérera que Billy Milligan n’est pas la personne que l’on croyait. Car en réalité, il n’y a pas qu’un seul mais bien plusieurs Billy !

L’histoire de Billy Milligan va provoquer une onde de choc aux États-Unis, qui vont, pour la première fois, plonger dans les tréfonds du mystérieux et effrayant trouble dissociatif de la personnalité, ou personnalité multiple !

Source : all-funny

Chez Milligan, on dénombrera plus de vingt personnalités complètement différentes, chacune traînant avec elle son vécu et son histoire personnelle, se manifestant à tour de rôle et prenant de plus en plus d’ascendant sur sa personne, tour à tour protectrices et destructrices !

A ces « alters » comme la science les surnomme, Milligan attribuera même des noms, des tempéraments et des nationalités : filles ou garçons, Américains, Anglais ou tout droit arrivés de l’URSS, ils se prénomment Adalana, Tommy, David, Christopher, Allen, Kristin, Daniel, Arthur ou encore Ragen Vadaskovinic. Obéissant à une sorte de charte interne, ils ont pour obligation de suivre un code de conduite strict et de privilégier les arts, les lettres, les sciences… Billy devient leur objet, leur jouet, qu’ils manipulent à leur guise !

Sans plus tarder, je vous invite à me suivre dans les abysses de la psychologie humaine afin de cerner un peu mieux l’histoire de Billy Milligan, « l’homme aux 24 personnalités ».

Nous sommes en septembre 1977. Des membres de la police de Columbus, en Ohio, viennent toquer à la porte d’un certain William Milligan, un mandat de perquisition à la main.

Le jeune homme qui leur ouvre semble complètement désarçonné quand ils lui annoncent qu’ils viennent fouiller sa maison et qu’il est accusé de graves voies de faits sur trois jeunes personnes, qu’il a séquestrées dans sa cave et violées à répétition. Milligan semble pris au dépourvu ! Quelle histoire de viol ? Les trois victimes, amies et étudiantes à l’Ohio State University ont porté plainte contre lui avec preuves à l’appui.

Le jeune homme de vingt-trois ans est comme pris d’amnésie : il ne se rappelle de rien, absolument de rien ! Il nie tout en bloc, d’avoir été ce jour-là sur le parking du campus de l’université, d’avoir kidnappé ou violé des filles ! Il a envie de pleurer ! Piètre système de défense ! La police ne veut rien entendre, elle le devance et pénètre dans la maison.

Les fouilles commencent et donnent rapidement des résultats : les policiers mettent la main sur tout un arsenal composé de revolvers, de couteaux, de cordelettes, de ruban adhésif, mais ils trouvent aussi et surtout les sacs à main, les portefeuilles ainsi que des accessoires ayant appartenus aux trois victimes, dans la cave de Milligan.

A présent, il ne peut que prétendre à un avocat pour assurer sa défense ! Il est immédiatement menotté et conduit au commissariat. On le prend en photo, relève ses empreintes, et il est transféré la nuit même à la prison d’État de Franklin, en attendant que sa défense puisse se constituer.

Pour ce qui est des preuves qui ont permis de l’incriminer, un prélèvement d’empreinte relevé sur le capot de la voiture de l’une des victimes a suffi à le confondre.

Il faut dire que sans ces trois viols et l’intervention rapide et efficace des enquêteurs, l’histoire de Billy Milligan serait certainement encore inconnue aujourd’hui. Son arrestation va être l’élément déclencheur d’une enquête singulière qui, bien au-delà de l’aspect juridique, va prendre des allures de vrai thriller psychologique.

Mais revenons un peu dans les couloirs froids et les portes grinçantes et automatiques de la prison de Franklin. Billy a passé une très mauvaise nuit, même si ce n’est pas la première fois qu’il dort dans une cellule. Il y a seulement deux ans de cela, il a été arrêté pour vol à main armée et agression sexuelle et a été incarcéré à la Lebanon Correctional Institution. Après quoi, il a été libéré avec l’ordre de venir pointer chaque semaine au commissariat. Quelques jours seulement après sa libération, il a récidivé encore en kidnappant les trois étudiantes.

Milligan se plaint, tourne en rond, étouffe dans sa cellule. Il réclame des cigarettes qu’on lui apporte et dans la journée, un maton le surprend alors qu’il tente désespérément de se pendre avec son drap, et l’arrête in extremis. L’administration de la prison de Franklin décide de présenter Milligan à un expert en psychiatrie, le Dr Willis. C. Driscoll qui sera le premier d’une longue série de spécialistes confrontés au cas « Milligan ».

Résultat des courses : le prisonnier souffrirait d’une schizophrénie aiguë accompagnée de troubles du comportement. Le Dr Driscoll ajoute d’ailleurs que Billy est aussi en proie au « Syndrome de Ganser », trouble psychologique qui se manifeste lors des premiers jours, voire les premiers mois de détention d’un individu.

Mais l’administration pénitentiaire ne s’arrête pas là. Milligan continue à faire des siennes. Durant les jours qui suivent sa première entrevue avec le psychologue, il fait plusieurs autres tentatives de suicide, qui échouent toutes.

On fait donc appel à un deuxième expert, une femme cette fois-ci : Dorothy Turner, tout droit venue du Southwest Community Mental Health Center de Colombus. Cette jeune psychologue, que l’administration pénitentiaire a choisi, est encore débutante mais semble pleine de professionnalisme.

Devant ses yeux, elle a le rapport de son confrère, le Dr Driscoll, qui dresse en détails la pathologie de Milligan, mais aussi le procès-verbal avec les témoignages poignants et détaillés de ses trois victimes.

Source : 10tv

Avant de le rencontrer, l’experte psychologue a pensé avoir affaire à un redoutable agresseur, un maniaque sexuel à l’allure intimidante et perverse. Le jeune homme blond aux traits doux, baissant le regard, que le policier installe sur la chaise en face d’elle, change radicalement toutes les idées préconçues qu’elle s’en est faite : c’est carrément un adolescent, un pauvre adolescent déboussolé et solitaire !

Mais pas de sentimentalisme, cela ne relève pas de ses fonctions, elle est ici pour parler à un dangereux maniaque sexuel qui continue à nier les chefs d’accusation qui pèsent sur lui !

Le Dr Turner pose d’abord quelques questions d’usage à Milligan pour vérifier s’il est sain d’esprit, le questionne sur son âge, son parcours scolaire, le nom de ses parents ; il répond d’une voix grave et précise à toutes les questions sans en esquiver aucune. Lorsque Dorothy lui demande le numéro de sa carte d’identité, c’est une petite voix enfantine qui lui répond, une voix de petite fille boudeuse et contrariée.

Pas démontée pour autant et pensant à une mise en scène, Turner reformule la même question à plusieurs reprises pour voir si Milligan n’essaye pas de se moquer d’elle en agissant ainsi : même elle entend toujours le même babillage, la même petite voix fluette, obstinée et impatiente qui lui répond par le négatif :

— Ze suis Kristin, et z’ai trois ans ! Ze sais pas !

— Mais si tu es Kristin, où est donc passé Billy ? Demande la psychologue.

— Billy ? Bah, il dort !

Les jours suivants, Dorothy Turner découvre avec stupéfaction qu’ils sont bien trois à « se relayer » devant elle à chaque fois qu’elle vient parler avec Billy.

Celui qui semble les dominer tous en monopolisant la parole est bien Arthur, un Anglais à l’accent londonien bien ciselé qui parle de sciences et de lettres et semble avoir une grande érudition en débattant de plusieurs sujets. Quand Billy se met à fumer frénétiquement cigarette sur cigarette, Dorothy comprend alors qu’il s’agit cette fois de Allen, un jeune artiste turbulent et toxicomane, qui adore la peinture et réalise des portraits, et qui se manifeste quand il s’agit de commettre des ignominies et des actes de délinquance. Il déclare d’ailleurs que c’est lui qui a incité Billy à violer les jeunes filles du campus.

Turner a tôt fait de remarquer que Allen prend un malin plaisir à la narguer, et aime jouer avec elle en usant d’humour noir, de blagues salaces et de mauvais goût.

La psychologue est à la fois subjuguée et effrayée parce qu’elle voit et entend. Elle est en train d’assister pour la première fois de sa courte carrière à une démonstration spontanée du trouble de la personnalité dissociée, ou trouble de la personnalité multiple.

Turner va vite se rendre compte, en parlant presque chaque jour avec Milligan, que cette pathologie est caractérisée par une ou plusieurs personnalités complètement différentes prenant le contrôle psychique et moral du sujet malade. Ces personnalités, ou entités, peuvent interagir à tour de rôle, ou au contraire, une prenant l’ascendant sur toutes les autres. Cela sera d’ailleurs le cas avec le Londonien Arthur ; la psychologue va remarquer qu’il a un réel talent d’orateur et qu’il veut toujours montrer qu’il en sait plus que les autres !

Une variation vocale, comportementale, voire même physique, peut intervenir. Dans ce cas, l’adulte masculin, en l’occurrence ici Milligan, peut aisément prendre la voix d’un petit enfant ou celle d’une femme. Cela arrive quand la petite Kristin prend le dessus, toujours quand Billy est au plus mal ou ne se sent pas assez à l’aise avec l’interlocuteur qu’il a en face de lui.

Les réponses données par Kristin sont donc toujours anodines et évasives et servent de paravent ou pour détourner l’attention sur une question trop gênante ou trop douloureuse. Quand Turner lui demande d’écrire quelque chose ou de griffonner sur un papier, Kristin dit qu’elle ne sait pas car elle souffre de dyslexie et qu’en plus, elle est trop petite.

Mais Dorothy Turner est de plus en plus en proie au doute après toutes ces manifestations d’un genre nouveau dans le domaine où elle exerce. Et si c’était un coup monté ? Elle sait que Billy Milligan est très intelligent, et qu’il pourrait facilement peaufiner cette mise en scène pour simuler la folie et ainsi, se faire éviter la case prison.

Pour ne pas laisser planer l’ombre d’un doute, la psychologue décide de réunir les jours suivants un petit comité constitué des avocats de Billy, Gary Schweickart et Judy Stevenson, mais aussi du juge d’instruction chargé du dossier, le procureur Bernie Yavitch et d’une autre spécialiste de renom qui a déjà eu affaire à ce genre de phénomène, le Dr Cornelia Wilbur.

Le souhait de Dorothy Turner est qu’ils assistent tous aux variations de personnalités du prisonnier qu’elle a vues les jours précédents. Le comité d’abord sceptique, surtout du côté de la magistrature représentée par le procureur Yavitch, changera vite d’avis. Pour pallier toute incertitude, une caméra est placée pour filmer l’entrevue en huis-clos. Ce à quoi assiste Bernier Yavitch et son secrétaire leur fait presque perdre l’équilibre de leurs chaises respectives.

Le jour de la première audience est d’ailleurs un désastre : incapable de gérer ses émotions, sous les feux des projecteurs, Billy brandit en bouclier Kristin qui se met aussitôt à pousser des couinements et des sanglots de plus en plus aigus et bruyants.

Toutes les personnes présentes dans la salle sont très secouées de ce qu’elles viennent de voir et d’entendre. Tant que Billy ne pourra pas contrôler Kristin, il est inenvisageable de poursuivre le procès.

La psychanalyste Cornelia Wilbur et la psychologue Dorothy Turner, présentes elles aussi, tentent tant bien que mal de consoler Kristin mais rien n’y fait. Voir ce jeune homme costaud et barbu, pleurant avec la voix d’une fillette de trois ans, est presque une vision de cauchemar !

Lors des prochaines audiences, on demande d’ailleurs à Milligan, eu égard de son état, de se retirer voire de ne pas assister du tout à son procès s’il ne s’en sent pas capable.

Et si le mal de Milligan prenait sa source dans l’enfance ? Pour le savoir, je vous invite à une rétrospective dans la fin des années cinquante.

Billy est né William Stanley Morrison le 14 février 1955 à Miami Beach en Floride. Ses parents sont Dorothy Milligan et John Morrison. Dorothy a déjà été mariée auparavant à un certain Chalmer Milligan dont elle porte toujours le nom.

Avant d’atterrir dans la torpeur et les plages de sable blanc de Floride, Dorothy Milligan a passé sa jeunesse plus au nord du pays, dans le froid et montagneux Ohio. Elle est chanteuse dans les night-clubs et c’est comme cela qu’elle a toujours gagné sa vie, n’en déplaise à tous les hommes qui vont partager son existence et qui lui interdiront d’exercer ce métier jugé trop vulgaire et non approprié pour une épouse.

Elle rencontre John Morrison à la fin des années quarante, ils se marient et ont trois enfants : William dit Billy, James dit Jim et Kathy Jo. Mais rapidement, le couple qu’elle forme avec Morrison s’avère des plus désastreux, aussi bien sur le plan familial que financier.

Il faut dire que ce mariage est un véritable fiasco et pas du tout en adéquation avec cette femme accoutumée à la vie nocturne, un micro dans la main et toute une assistance pour l’applaudir après chaque show.

Du reste, John est devenu de plus en plus taciturne, de plus en plus morose, en proie à la dépression et incapable de s’acquitter des dépenses du foyer. Ses trois enfants l’exaspèrent et chaque naissance l’enfonce un peu plus financièrement. D’ailleurs, l’idée d’avoir une famille nombreuse ne l’a jamais vraiment enchanté ; si cela ne tenait qu’à lui, ils n’auraient eu aucun enfant, mais Dorothy n’en fait toujours qu’à sa tête !

La situation financière des Morrison s’aggrave lorsque John commence à plonger dans l’enfer de l’alcool et du jeu, où il laisse désormais la majeure partie de sa paye, ajouté à des dettes qu’il contracte et qu’il est incapable d’honorer. Le divorce avec Dorothy est alors prononcé, à l’amiable. Elle obtient la garde exclusive des enfants encore très jeunes. Elle décide de plier bagages et de rentrer au bercail, en Ohio, tandis que John reste à Miami.

Pas pour longtemps ; sa dépression finira par l’emporter et il se suicide quelques semaines plus tard, juste après le départ de sa famille. Cette nouvelle choque ses enfants, Billy en particulier, même si, de son vivant, son père n’avait jamais manifesté la moindre attention ou affection à son égard.

Après quelques temps passés à Columbus, Dorothy et ses enfants s’installent dans la petite ville de Lancaster où elle renoue avec son ex-premier mari, Chalmer Milligan, et avec lequel elle se remarie.

La vie de la nouvelle famille recomposée n’est pas sans conséquences sur Billy et sa fratrie. Ils détestent tous les trois leur beau-père, un homme mauvais et misogyne, qui juge qu’une femme n’est bonne qu’à être dans sa cuisine ou derrière une planche à repasser.

Plus grave encore, son attitude à l’égard de ses beaux-enfants se met aussi à changer de manière équivoque et malsaine. Avec Kathy Jo, l’unique fille de la famille, Chalmer commence à se montrer un peu trop entreprenant, mais il se lasse très vite d’elle, surtout qu’elle arrive à se défendre et menace de le dénoncer à la police.

Exaspéré, il jette son dévolu sur le jeune et fragile William, le petit Billy, le chouchou de sa mère, celui qui aime mettre la table, dresser le couvert, ranger les napperons et que le beau-père surnomme méchamment « petite pédale ».

Pendant des années, Chalmer lui fera subir des attouchements sexuels, tout en lui intimant de ne pas en souffler mot à sa mère car cela risquerait de dégénérer et que pour ce fait, il sera envoyé en maison de correction et personne dans la famille ne voudra plus jamais entendre parler de lui ! Pire, il menace même de le tuer et d’enterrer son cadavre quelque part dans la vague campagne. Terrorisé comme toutes les victimes de ce genre de sévices, Billy se tait et subit sans broncher, les viles perversités de celui qui aurait pu être son père de substitution.

On raconte que cette période trouble et dramatique de la vie de Billy coïncide avec la manifestation de ses premières autres personnalités, notamment celle de Kristin, la fillette de trois ans, qui semble toujours en rogne et pleurnicharde, et puis il y a aussi Sean, un petit garçon avec lequel Billy partage ses jeux. Sean a cette particularité d’être sourd et muet, et finira d’ailleurs par disparaître, laissant place à d’autres personnalités au fur et à mesure que Milligan entre dans la phase puberté.

Ce phénomène de dissociation continue crescendo et arrive à son paroxysme une fois à l’âge adulte sans que personne dans son entourage proche ne se rende compte de la gravité extrême de son état. Dans la foulée, sa mère divorce une seconde fois de Chalmer Milligan, et ce dernier quitte la maison familiale pour toujours. Billy, pour la première fois depuis des années, peut enfin pousser un vrai soupir de soulagement. Il ne reverra plus son beau-père, ne vivra plus sous sa menace !

Cependant, la période de l’adolescence est marquée par une longue descente aux enfers, caractérisée par un manque accru d’assiduité à l’école et une tendance à chaparder dans les étals de supermarchés. Billy est alors un jeune garçon troublé, très renfermé, qui ne parle jamais à personne, vivant presque dans un monde parallèle où des voix lui parlent dans sa tête, s’éloignant de plus en plus de son frère et de sa sœur. Seule sa mère Dorothy reste toujours très proche de lui.

Ses petits actes de délinquance le conduisent une première fois en maison de correction.

Le coup de grâce survient en 1975, quand il est incriminé pour vol à main armée et agression sexuelle. Pour ce double méfait, il fait, pour la première fois, connaissance avec le monde carcéral où il est condamné pour une période de deux ans.

Il est libéré en 1977 mais son casier judiciaire porte désormais la mention d’agresseur sexuel. Quelques jours seulement après avoir quitté la prison, il se rend dans le parking du campus de L’Ohio State University. Là, il remarque trois jeunes filles très enjouées, en train de ranger leurs affaires dans le coffre de leur voiture pour rentrer chez elles à l’occasion des vacances scolaires.

Sans hésiter une seconde, Milligan s’élance vers elles, les prenant au dépourvu et avant même qu’elles fassent un geste pour l’éviter, il leur projette une quantité importante de gaz lacrymogène qui les met toutes les trois K.O. Il s’empare alors des clés de contact et démarre le véhicule avec les trois filles à bord. Direction, sa maison. Son alter ego, Allen, guide toute l’opération !

D’abord séquestrées pendant des jours dans la cave, et continuellement violées, les trois prisonnières de Milligan vont vite se rendre compte que la personne qui se présente devant la porte de leur geôle pour leur apporter leurs plateaux-repas n’est pas toujours la même ! Intelligentes et intuitives, les filles devinent rapidement le mal profond dont souffre leur bourreau.

Source : youthincmag

S’il se montre souvent intraitable et d’une violence inouïe avec elles, il a aussi des moments de répit, notamment quand la personnalité d’une petite fille, vous l’aurez compris, Kristin, se manifeste.

D’ailleurs, durant le procès de Milligan, les victimes raconteront que Kristin, bien que craintive au début, a eu vite fait de se montrer gentille, joueuse et coopérative, et que c’est l’une des rares qui ne leur faisait pas peur.

Ce ne sera pas le cas d’Allen, le délinquant consommateur d’héroïne qui, s’appropriant les traits de Billy, se mit à les violer à tour de rôle. C’est celui-là même qui les a le plus marqué lors de leur effrayant séjour chez Milligan.

Lors du procès de Billy Milligan, ses avocats plaident à l’unanimité la folie. A l’issue de l’audience en octobre 1977, il est jugé coupable de trois chefs d’accusation aggravés dont kidnapping, utilisation d’une arme à feu, séquestration et viol.

Jugé incompatible et trop dangereux pour le monde carcéral, il est envoyé dans un centre psychiatrique de haute surveillance, The Worthington Clinic, sorte d’asile pour des patients irrécupérables, souffrant de différentes pathologies graves et ayant commis des crimes par le passé.

La justice espère ainsi que son séjour lui permettra, au vu de sa lucidité, de se remettre en question. Il y reste seulement cinq mois, assez cependant pour faire déclencher d’autres alter-ego en lui. Ce qui se produit lors de ce séjour révèle que ce dont souffre Billy Milligan est complétement différent de ce que la médecine psychiatrique moderne a connu jusque-là.

Durant son incarcération, car c’en est une, son état psychique est au plus mal.

Les murs blancs, cloisonnés, impersonnels et froids de sa cellule lui procurent une angoisse profonde et quasi-permanente, et rien n’y fait : ni les médicaments que les infirmiers distribuent à la ronde et qui ne servent qu’à lui conférer un état de zombie, plus mort que vif, ni les séances avec les psychologues qui viennent un jour sur deux s’enquérir de son état. Comme en prison, Milligan a peur de voir resurgir « ses doubles » qu’il est incapable de contrôler.

Si, jusque-là, nous avons pu faire quelque peu connaissance avec Kristin la fillette, Allen le peintre délinquant, Sean le petit sourd-muet et Arthur le britannique cultivé issu de la haute société, d’autres ne tardent pas à apparaître avec leurs caractéristiques propres, leur sexe féminin ou masculin, leur âge, leur passé, et leur personnalité, bonne ou mauvaise. En tout, elles sont dix personnalités à se partager, pour l’instant, le corps et l’esprit de Billy. Ce dernier les surnomme d’ailleurs « les officiels ».

En règle générale, ces officiels obéissent tous à un même code de conduite, veillant toujours à respecter scrupuleusement des règles telles que la chasteté et l’hygiène très poussée, essayant toujours de ne pas être oisifs et d’avoir l’esprit constamment occupé par une activité physique ou artistique, comme la danse, la peinture ou la musique. Ils se protègent les uns les autres, les adultes veillant sur les petits, les hommes sur les femmes et ainsi de suite.

Aux psychologues qui lui rendent presque quotidiennement visite, Billy commence à évoquer ces nouvelles entités, quand ce ne sont pas elles qui prennent carrément la parole pour parler à sa place.

L’un de ces nouveaux « alter », et des plus marquants, est sans doute Ragen Vadascovinic. Quand ce dernier se manifeste à travers la voix de Billy, il s’adresse directement aux médecins et se déclare comme le chef des « officiels ».

Ragen n’est pas Américain mais Yougoslave, d’ailleurs il a un fort accent d’Europe de l’Est et son anglais est très approximatif. Il raconte qu’il est Serbe puisqu’il s’exprime couramment dans cette langue et écrit parfaitement en cyrillique. Il se définit comme étant un fervent communiste et membre du parti, ancien champion d’arts martiaux ayant gagné plusieurs médailles lors de compétitions en URSS. Il adore les armes à feu qu’il manie à la perfection.

Il avoue qu’il lui est déjà arrivé de voler dans des étalages mais seulement pour survivre ou aider les autres alter-ego de Billy. Il est très protecteur, voire même possessif envers eux, à la manière d’un papa exigeant, et dit être capable d’assurer leur défense en cas de danger. Il prend sous son aile les plus jeunes et les plus vulnérables comme Kristin ou Sean.

Pour ce qui est des viols commis sur les trois étudiantes, Ragen Vadascovinic raconte, une octave plus bas, sûrement submergé par la honte, d’y avoir participé occasionnellement quand il avait consommé du cannabis ou quand il avait un verre de trop dans le nez, et il accuse souvent Allen de l’avoir entraîné et incité à consommer de la drogue alors que, lui, auparavant ne fumait même pas !

Ragen Vadascovinic se manifeste pour la toute première fois lors de l’entrevue organisée par le docteur Dorothy Turner durant laquelle ont pris part aussi les avocats de Billy Milligan, le procureur Bernie Yavitch et la psychanalyste Cornelia Wilbur. Dorothy Turner a eu beaucoup de mal à persuader Yavitch d’y participer car ce dernier ne croyait pas un mot de cette histoire à dormir debout.

Pour ce magistrat âgé et chevronné, ayant l’habitude de voir défiler à la barre toutes sortes de criminels et de maniaques sexuels, Milligan fait partie de ces détraqués et psychopathes et il s’est cru beaucoup trop malin pour échapper à la justice en inventant tout ce scénario tiré par les cheveux de doubles maléfiques parlant comme des bébés de trois ans. Le procureur, comme il a été démontré, changera radicalement d’avis dès la fin de l’entrevue et c’est seulement Ragen qui le fera revenir sur ses suppositions et ses idées reçues.

Coupant soudainement la parole au Londonien Arthur qui, conscient d’avoir un auditoire, aime s’écouter parler et accaparer l’attention de tous avec ses phrases choisies et bien construites, Ragen surgit lorsque Billy retombe dans un état de transe évidente.

L’alter ego s’est proclamé, et devant tous, comme étant le protecteur attitré de Billy Milligan et son porte-parole, mais aussi celui de tous les « officiels ». D’ailleurs, ça sera lui qui évoquera pour la première fois l’épisode tenu secret sur les viols qu’a subi Billy durant son enfance, par son beau-père Chalmer Milligan.

Ragen, prenant son accent slave le plus exotique et d’une voix de basse de plus en plus sévère et menaçante, dit aux avocats et aux psychologues assis en face de lui :

— Vous êtes responsables de ce qui va passer ! Tous les hommes sortir maintenant ! Billy a peur des hommes parce que son père lui a fait mal !

Puis Kristin le relaie, le pouce dans la bouche, sanglotant de douleur, à la manière d’un Billy redevenu en un clin d’œil l’enfant vulnérable qu’il était, incapable de faire face aux assauts de son beau-père.

Au terme de cinq mois désastreux passés au Worthington Clinic, Billy est à nouveau transféré dans un autre asile psychiatrique, moins cloisonné, mais tout aussi étroitement surveillé, The Athens State Hospital.

Lors de son séjour dans le premier établissement, Milligan s’est plaint continuellement du personnel soignant, assurant qu’ils étaient tous peu impliqués dans leur travail et qu’ils le négligeaient volontairement, allant jusqu’à oublier parfois de lui administrer ses doses journalières de psychotropes. Dans le nouveau centre, tout a soudainement l’air plus coloré, vif, joyeux, jusqu’aux uniformes des aides-soignants qui ont proscrit le blanc de leurs tenues pour ne pas effrayer les malades.

Dans le Athens State Hospital, les choses tendent à se transformer positivement ; Billy est pris sous l’aile des médecins et des aides-soignants, on lui fait confiance en lui accordant souvent la permission d’aller se promener tout seul dans le parc de la résidence, de parler avec les autres patients, de regarder la télé tant qu’il le souhaite et de jouer aux cartes ou tout autre jeu de société qui le passionne.

Ce deuxième séjour en psychiatrie, bénéfique et salutaire à ses débuts, va se transformer petit à petit en véritable enfer, pire que le premier, avec l’arrivée inattendue des « indésirables » !

Mais qui sont-ils ? Une deuxième « vague » d’alter ego, plus puissants et plus cruels que jamais, avec cette fois pour mission l’auto-destruction de la personne de Billy. En nombre, ils sont même plus importants que les « officiels » puisqu’ils sont treize ! Ceux-là, Billy les craint plus que tout, d’autant plus qu’ils adorent les objets aiguisés et pointus comme les ciseaux, les couteaux, les lames de rasoir. Souvent ils l’incitent à se couper les veines avec l’un de ces objets, à monter sur le toit de l’hôpital et plonger dans le vide, à faire des nœuds avec ses draps.

Billy est tellement terrorisé qu’il ne peut même pas en parler au personnel soignant. Avec les « officiels », les nouveaux arrivants se livrent une guerre sans merci, tenant tête à Ragen Vadascovinic et sa bande. Parmi ces nouveaux doubles qui se sont appropriés l’esprit et le corps de Billy Milligan, on peut citer :

Phil, une petite frappe originaire de Brooklyn qui a précédemment travaillé avec la mafia ; Kevin, un ancien serial killer et maniaque sexuel reconverti en planificateur de crime organisé et qui se lie rapidement d’amitié avec Phil ; Walter, un tireur à gage australien ; Steven ou Stephen, un imposteur spécialisé dans les falsifications des signatures ; Lee un mauvais plaisantin qui maîtrise l’art de s’attirer des ennuis.

Mais il y a aussi et surtout Adalana, l’une des rares personnalités adultes de sexe féminin, âgée de 19 ans et souffrant vraisemblablement de schizophrénie puisqu’elle peut se montrer aussi ignoble qu’inoffensive, parfois même très douce avec un sens aigu du goût et des belles choses.

On découvre d’ailleurs que, comme Allen, le tabagique indécrottable, elle adore faire de la peinture et veut partager sa passion avec tout le monde ; elle sait aussi faire la cuisine et excelle dans l’art du rangement et de la décoration d’intérieur.

Adalana a fasciné toutes les personnes qui ont étudié le cas de Milligan, par sa complexité et son étrangeté, accentuée probablement par ses penchants lesbiens et sa haine immodérée des hommes et des garçons qu’elle souhaite tous détruire car d’après elle, ils ne font que du mal partout où ils vont ! Lesbienne assumée, elle ne cache pas son amour et son attirance pour les filles, poussant même parfois Billy à caresser les mains d’une infirmière ou l’embrasser sur la bouche. Billy n’ira cependant jamais jusque-là, ce qui aura tendance à exaspérer Adalana.

Malgré son côté obscur et trouble, Adalana a un rapport maternel avec les petits qui sont un peu les chouchous de cette « grande famille » d’un genre particulier. Les enfants, désormais représentés par Kristin mais également par David, Daniel et Chris, trois autres jeunes garçons surgis en même temps que les indésirables, font désormais office de bouclier quand les douloureux souvenirs de l’enfance de Billy ressurgissent.

En tout et pour tout, ils sont bien 23 personnalités à s’approprier le corps et l’esprit de Billy Milligan, une première dans l’histoire de la psychiatrie dans tout ce qu’elle possède de plus inouï et de plus bizarre !

Car avec dix premiers « officiels », Billy se sentait plus au moins protégé. Mais avec les treize nouveaux « arrivants », sa vie est désormais un enfer de chaque instant, de chaque heure et de chaque minute. Alors pour avoir un peu de répit, il dort, déléguant à ses personnalités « protectrices » le soin d’agir comme elles le souhaitent.

Si Arthur le Britannique essaye tant bien que mal de créer une harmonie entre les entrants et sortants, les éléments perturbateurs issus des « indésirables », notamment Phil et Kevin, ne voient pas les choses sous le même angle et font absolument tout le contraire de ce que dicte Arthur. Ils boivent, consomment des drogues dures, font la fête et entraînent parfois Ragen avec eux, cherchant à le rallier à leur cause, mais il ne cède pas !

Allen, le peintre, réalise quant à lui des autoportraits dont l’un rendu très célèbre où l’on voit figurer sept des personnalités de Billy, fidèlement et clairement représentées sur une toile. Pour celles et ceux qui l’ont déjà vue, cette toile tétanise par la force des détails, les expressions faciales des personnalités, leur air figé, et l’usage des couleurs sombres, conférant à cette atmosphère particulière et dérangeante tout le glauque qu’il la caractérise.

Sur cette toile, les sept alter ego arborent un aspect physique, vestimentaire, et ethnique différent. Il y a Tommy, Arthur, Adalana assise au centre, vêtue d’une robe bleue, portant des cheveux noirs et tenant dans ses bras la petite Kristin, une petite frimousse blonde et boudeuse.

Puis juste derrière, on peut apercevoir Ragen le Yougoslave, imposant, haut de taille, brun, moustachu, athlétique, puis Kevin rebelle et désinvolte, et enfin lui-même Allen, assis tout au bout du tableau, le regard perdu, tandis que les autres scrutent impitoyablement le spectateur ! Glaçant, terrifiant !

Le Dr David Caul se rappelle encore de cette anecdote concernant la toile peinte par son patient. C’est lui-même qu’il l’avait encouragé à le faire, dans l’espoir de le voir délivré de ses entités une fois qu’il les aurait « couchés » sur une toile. Mais à sa grande déception, Billy n’en peint que sept : Tommy, Adalana, Ragen, Kristin, Arthur, Allen et Kevin.

Quand il lui demande pourquoi les autres n’ont pas eu « l’honneur » d’y figurer aussi, la réponse de Billy est très évasive. Peut-être que s’il les avait peints tous ensemble, réunis sur la même toile, leurs visages seraient totalement confus. Pourquoi alors avoir choisi ces sept en particulier au détriment des autres ? Sont-ils ses préférés ou les plus représentatifs de son mal-être ? Le docteur Caul ne parviendra jamais à percer ce mystère.

Il faut savoir que Billy a détruit auparavant deux autres toiles, ne gardant que la troisième, rendue célèbre par la suite lorsque  son histoire sera connue des médias américains.

Le Dr David Caul a compris depuis le début que son patient souffre d’un trouble dissociatif de la personnalité. S’il a pu émettre hâtivement un tel jugement, c’est parce qu’il a déjà eu affaire à ce genre de personne. L’origine de ce mal est en général relié directement à l’enfance de l’individu, et c’est souvent un choc émotionnel violent qui en est l’élément déclencheur : viol, agression physique, harcèlement, bizutage, …

Quand le choc est insurmontable, il est « redistribué » ou projeté sur d’autres personnalités créées de toutes pièces pour pallier le trop-plein de douleur difficile à surmonter pour une seule personne. C’est donc grâce à ces nouveaux « doubles », ces alter ego, que l’individu se sent alors capable de surmonter cette épreuve et d’aller de l’avant malgré toute la souffrance psychique que cela implique.

Chez Billy Milligan comme chez toutes les personnes qui souffrent de cette pathologie, l’intervention du « moi », de l’individu, sa capacité à être pleinement conscient et lucide de ses faits et gestes, n’a plus lieu d’être ! Aux autres personnalités de s’occuper de « faire le ménage » dans ce fouillis tortueux qu’est le cerveau humain, et de se battre entre elles pour survivre à l’intérieur de l’âme de la personne concernée.

L’auteur Daniel Keyes, qui apprend l’histoire de Mulligan par le biais de quelques collègues de l’université des sciences de l’Ohio, décide de se rendre lui-même au chevet du jeune homme au Athens State Hospital. Il ne sait pas encore à quoi il doit s’attendre mais si cela réussit, il pourrait en faire un livre. Son idée est de pouvoir tourner des séquences vidéo de Billy, de manière tout à fait improvisée et sans préparation aucune.

L’asile refuse d’abord l’accès à Daniel Keyes, avec pour seule explication que l’intimité des malades ne doit pas être exposée hors des murs de l’établissement pour une question de préservation de la vie privée. Keyes, néanmoins, n’est pas homme à s’avouer vaincu ; il ira jusqu’à demander la permission à Dorothy Milligan, la mère de Billy, qui accepte l’intervention de cet homme au caractère entier et sans scrupules, qui tient énormément à son projet et qui est prêt à tout pour rencontrer son fils.

Source : aventurasnahistoria

Après de nombreuses contraintes administratives, l’hôpital donne finalement son accord et une première rencontre est organisée pour la semaine suivante, alors que Daniel Keyes est angoissé à l’idée que Billy, ou ses autres personnalités, puissent changer d’avis à la dernière minute.

Comme tous les gens qui l’ont déjà rencontré, Billy Milligan surprend par son aspect de jeune premier : il est costaud, plutôt joli garçon, sourit et discute volontiers sans s’effaroucher. Mais à mesure que son entretien avec Keyes avance, les choses changent radicalement, il se rétracte et se met à sangloter en silence avec une petite voix enfantine qui pourrait bien être celle de Kristin.

La caméra de Keyes tourne, lui, retient son souffle, complétement tétanisé. Soudain, Milligan se redresse d’un bond, prend un air menaçant et fixe son interlocuteur. Il marmonne quelque chose dans une langue slave que Keyes ne comprend pas, certainement du russe ou quelque chose qui s’y apparente. C’est Ragen Vadascovinic qui est là, et il semble très contrarié :

— Quoi vouloir à Billy ? Billy est innocent, ne doit pas retourner au tribunal ! Vocifère-t-il dans un anglais approximatif.

Autre pause, Billy semble comme épuisé, il respire difficilement et ses bras tremblent, il tient sa tête de ses deux mains en se balançant d’avant en arrière, et le Britannique Arthur surgit, prenant la parole dans un anglais de la City de Londres, soigné et bien châtié :

— Je vous prie, un peu de silence, qu’avez-vous à crier tous de la sorte ? Je propose que nous consultions d’abord Billy avant de prendre les décisions importantes, il est certes jeune mais ce n’est pas une raison pour l’écarter…

Le ton, le timbre de la voix, la maîtrise de la langue étrangère, les parfaits accents, l’expression des yeux, la gestuelle, à chaque transformation, Billy cède complétement et exclusivement la place à l’alter qui la revendique.

En voilà un autre encore ! C’est Samuel, un commerçant juif de Brooklyn !

Un fort accent ashkénaze se met à parler aussitôt. Samuel est l’un des plus passifs et des moins loquaces quand il s’agit de parler aux étrangers, il est très timide et pour cela, il a tendance à se faire écraser par les autres.

Dès qu’il sent qu’on l’écoute, il se met à citer des passages de la Torah, puis se confond en excuses avec sa voix traînante et nasillarde, il dit qu’il aime et craint beaucoup Dieu, que les autres le mettent en colère car ils se disent tous athées.

Il n’a même pas le temps de continuer que Allen, le peintre toxicomane, vient déjà lui couper la parole. C’est à son tour à présent ! Il ne fait que de se moquer ouvertement du look un peu suranné de Daniel Keyes et de ses grosses lunettes de vue.

En tout, l’auteur assistera pendant plusieurs mois d’enregistrement à la manifestation des 23 personnalités de Billy, hommes, femmes et enfants, peintres, scientifiques et malfrats, dépressifs, joyeux lurons ou dangereux criminels, rien ne lui sera épargné.

La collaboration de Billy et Daniel Keyes se poursuivra les mois suivants, tandis que Billy continue son long processus de guérison grâce aux soins prodigués par le Dr David Caul.

Au bout de quelques semaines, Keyes remarque l’arrivée de la 24e et ultime personnalité de Billy. Cette dernière est considérée comme étant celle qui a fusionné toutes les autres et c’est tout naturellement qu’on lui attribue le nom de « the teacher », le professeur. Keyes raconte d’ailleurs à son propos :

— J’ai vu se matérialiser devant mes yeux la personne la plus éloquente, la plus intelligente, la plus charmante, la plus fascinante jamais rencontrée de toute ma vie !

Le Prof sera le symbole de la guérison complète ou du moins partielle de Milligan, la preuve d’un chapitre clos pour toujours.

Avec l’avènement de la 24e entité, la convalescence de Billy est complète.

En 1988, il est enfin apte à quitter les locaux de l’asile psychiatrique où il a séjourné pendant presque douze ans. Il sera par la suite, totalement blanchi par le parquet de l’Ohio.

Après des années de lutte acharnée contre sa pathologie, on le juge apte à pouvoir reprendre une vie presque normale. Il revient vivre chez sa mère pendant quelques temps avant de mettre le cap sur Los Angeles en Californie où il part s’installer au début des années 90. Là-bas, il essayera pendant un temps de travailler dans le domaine du cinéma et crée même sa propre boîte de production, The Stormy Life Productions, un projet qui sera voué à l’échec par manque de capitaux.

Billy restera longtemps en contact avec l’auteur Daniel Keyes qui lui consacrera un livre rédigé à partir de leur ancienne collaboration alors qu’il était encore interné au Athens State Hospital.

Cet ouvrage, intitulé Les mille et une vies de Billy Milligan rapporte, avec illustrations et extraits sonores à l’appui, l’expérience conjointe de l’auteur et des différentes personnalités qu’il a « rencontrées » en direct.

Keyes veillera à retranscrire le plus fidèlement possible l’ensemble de ses entrevues en huis-clos. La sortie du livre provoqua un choc terrible aux États-Unis, bouleversant au passage de nombreux Américains qui, bien que friands d’histoires spectaculaires et surnaturelles, seront confrontés à la réalité froide d’une vraie situation clinique, se déroulant à quelques pas de chez eux.

Néanmoins les ventes seront fructueuses, aussi bien en Amérique du Nord que dans toute l’Europe et permettra de faire connaître au grand public cette pathologie encore inconnue, auréolée de tabous et souvent associée à la démence.

Billy Milligan décède à l’âge de 59 ans, le 12 décembre 2014, des suites d’un cancer. Avant sa mort, il a séjourné dans une maison de repos situé à Columbus dans l’état de l’Ohio.

Source : latimes

Son histoire, bien que singulière, ne fait pas l’unanimité. En 1954, une jeune femme du nom de Shirley Ardell Mason, vivant à New York, a été suivie par la psychanalyste Cornelia Wilbur pour une forme similaire de trouble de la personnalité multiple. Tout comme Billy, Shirley avait souffert d’abus sexuels durant son enfance, un traumatisme qu’elle a fini par projeter sur des personnalités dans une forme instinctive d’auto-protection. Ses alter ego sont toujours des femmes de la haute société newyorkaise, guindées et élégantes.

L’histoire de Shirley Mason sera adaptée au cinéma en 1976 sous le titre Sybil, un an jour pour jour avant le déclenchement de « l’affaire Milligan » en Ohio.

L’histoire de Billy sera également adaptée sur grand écran en 2017 dans un film intitulé Split. L’acteur britannique James McEvoy y joue le rôle principal, dans une performance aussi audacieuse que poignante.

Octobre 1977. Un suspect pas comme les autres comparait devant le tribunal de Columbus, dans l’état de l’Ohio, pour séquestration et viols à répétition sur trois jeunes filles qu’il a kidnappées quelques mois auparavant, sur le parking de leur université. Son nom : Billy Milligan.

A y voir de plus près, l’accusé de vingt-trois ans peut ressembler à n’importe quel autre jeune de son âge. Pourtant, après des examens psychologiques approfondis, il s’avérera que Billy Milligan n’est pas la personne que l’on croyait. Car en réalité, il n’y a pas qu’un seul mais bien plusieurs Billy !

L’histoire de Billy Milligan va provoquer une onde de choc aux États-Unis, qui vont, pour la première fois, plonger dans les tréfonds du mystérieux et effrayant trouble dissociatif de la personnalité, ou personnalité multiple !

 

Les sources :

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

L’énigme de l’ordre du Temple solaire

L’énigme de l’ordre du Temple solaire

Cliquez ici pour en savoir plus

À l’approche de l’an 2000, beaucoup de sectes apocalyptiques se sont mises à préparer leur départ vers une autre dimension. Dans cette lancée, entre octobre 1994 et mars 1997, 74 personnes ont trouvé la mort sur deux continents différents, l’Europe et l’Amérique du Nord. Les victimes ont toutes péri de la même façon : brûlées dans des incendies et placées en cercle dans des chalets. Elles étaient suisses, canadiennes, françaises ayant pour seul point commun l’appartenance à la secte de l’Ordre du Temple Solaire.

Pour les différentes polices des trois pays commence alors une longue et éprouvante enquête pour percer la vérité alors que tout tend à croire qu’il s’agirait de suicides collectifs. Durant leurs investigations menées à tâtons dans un univers parallèle et complétement inconnu, les policiers découvrent les coulisses d’une puissante organisation aux tendances ésotériques et suicidaires, un véritable business très rentable, orchestré par deux puissants gourous : Joseph Di Mambro, un ancien bijoutier provençal et Luc Jouret, un médecin homéopathe belge, deux anonymes au parcours douteux, devenus en un rien de temps des dieux pour leurs disciples.

L’Ordre du Temple Solaire reste, à ce jour, l’une des plus grosses affaires de dérive sectaire de la fin du xxe siècle. L’arnaque à grande échelle, le crime organisé, les nombreuses cérémonies théâtralisées et un rocambolesque transit sur la planète Sirius constituent le socle de cette organisation criminelle qui s’est toujours targuée d’être à but non lucratif et d’agir pour le bien commun.

Comment tout cela a-t-il commencé ? Comment les adeptes ont-ils été enrôlés ? Qui se cache réellement derrière la façade bien vernie des deux gourous emblématiques, Jo Di Mambro et Luc Jouret ? Je vous propose de faire un retour sur les traces et l’origine de cette secte singulière qui n’a pas fini de faire parler d’elle, même 26 ans après !

Nous sommes le 4 octobre 1994 dans le petit village de Morin-Heights au Québec. Les pompiers de la commune voisine viennent d’être alertés pour un incendie qui se propage dans l’un des chalets du village. Quand ils arrivent sur les lieux, il est malheureusement déjà trop tard pour maîtriser quoi que ce soit : la maison est en cendres et tombe en ruines. Les policiers appelés en renfort arrivent pour faire les premiers constats : outre les importantes pertes matérielles, ils découvrent dans les décombres cinq cadavres carbonisés, dont celui d’un bébé.

Pour l’instant, repérer l’origine du feu est primordial. Au premier abord, tout laisse à penser qu’il s’agit d’un incendie accidentel, déclenché par une bonbonne de gaz ou un radiateur, sauf que…

Le lendemain, 5 octobre 1994, dans la paisible localité de Salvan dans les Alpes Suisses, ce sont deux chalets à avoir brûlé entièrement dans des circonstances quasi-similaires à celui de la veille au Québec. Dans la première maison, la police suisse découvre à son tour quinze cadavres carbonisés, plus dix autres dans un autre chalet quelques mètres plus loin. Vingt-cinq victimes au total.

Les policiers ne sont pas au bout de leur surprise puisque deux heures plus tard, à 110 kilomètres de Salvan, dans la commune de Cheiry, vingt-trois cadavres supplémentaires sont retrouvés dans une petite ferme biologique isolée qui a pris soudainement feu, elle aussi. Fait très curieux : le chalet de Cheiry n’est autre que la réplique exacte de celui de Salvan en moins grand en superficie. On ne recense encore une fois aucun survivant.

Parmi les victimes du chalet de Salvan figurent deux « personnalités » locales : Joseph Di Mambro, 70 ans et Luc Jouret 46 ans. Di Mambro et Jouret ne sont pas des inconnus : le premier mène une vie de jet-setter et le deuxième est un brillant conférencier connu dans le monde entier et qu’on ne présente plus en Amérique du Nord.

Pourtant, depuis quelques mois déjà, de curieux bruits ont commencé à circuler à propos de leurs vraies vocations. Ils ont été mêlés à différentes affaires de fraudes immobilières et de versement de chèques sans provision. Des bruits circulent également à propos d’une secte d’un genre singulier dont le tandem Jouret/Di Mambro serait fondateur.

Au Canada, où l’enquête se poursuit dans le même état d’esprit, la police québécoise fait une étrange découverte : le propriétaire du chalet de Morin-Heights n’est nul autre que Luc Jouret ; les personnes mortes étaient ses disciples et ses sympathisants, ceux qui ne rataient pas une seule de ses conférences !

Entre la Suisse et le Canada, on recense en tout soixante-neuf victimes, décédées dans les mêmes circonstances, à un jour d’intervalle et ayant toutes appartenu à une mouvance sectaire, un groupuscule ésotérique, connu sous le nom de l’Ordre du Temple Solaire.

Graduellement, les pièces commencent à coller, mais les différents corps de police sont devant un dilemme : qui est à l’origine des trois incendies ? S’agit-il d’un suicide collectif ou plutôt d’un abominable crime organisé par les gourous et leurs filières des deux côtés de l’Atlantique ?

Dans les deux pays, l’annonce des décès fait l’effet d’une bombe atomique ! Les familles des victimes ont du mal à y croire, à digérer cette histoire de secte ! Beaucoup ont d’ailleurs appris la terrible nouvelle par le biais de la radio et de la télé.

La tristesse, la colère et l’incompréhension prennent rapidement le dessus : les victimes étaient des personnes saines d’esprit, des familles et des couples aimants, unis, équilibrés, visiblement sans soucis, et occupant tous des postes plus ou moins importants dans des domaines aussi variés que les finances, les banques et l’industrie ! Comment ont-ils pu tomber dans ce piège et entraîner leurs enfants avec eux dans cette folie ?

Et les enquêteurs vont de surprise en surprise, plongeant de plus en plus dans le macabre : dans les chalets de Salvan, de Cheiry et de Morin-Heights, ils retrouvent tout un arsenal composé de reste de capes blanches et noires rehaussées d’un crucifix brodé en fil d’or, de perfusions, de fioles, de dispositifs pour mettre le feu, de revolvers, de somnifères et d’antidépresseurs. Deux épées reliées par tout un système enchevêtré de fils électriques sont également retrouvées dans les décombres.

Source : aucoteduranie

Sur les lieux, apparaît encore une preuve indéniable : une mystérieuse cassette VHS dont le contenu fait froid dans le dos : les premières images montrent une salle à manger aux murs rouges, probablement celle du chalet de Salvan ; autour de la table sont réunis plusieurs individus partageant en grande pompe ce qui s’apparente à un dernier repas de condamnés. Le dernier dîner pris en commun par les membres de l’OTS, quelques instants seulement avant leur transit précipité vers la planète Sirius !

Vers la fin de la séquence, chaque adepte est prié, par la personne derrière la caméra, de prendre la parole afin d’exprimer son ressenti et dire ses dernières volontés. Tous semblent sereins, incroyablement sereins et parlent de façon monocorde et détachée. Pas l’ombre d’une émotion n’altère leur voix ou leur expression faciale, pas un seul ne semble être bouleversé.

La police conclut alors que pour arriver à cet état presque végétatif, les adeptes de ont dû être drogués à leur insu par Jo di Mambro et Luc Jouret, présents aussi lors de la séquence vidéo finale. Le film se termine segmenté en saynètes filmées à la sauvette dans le silence le plus complet et très dérangeant, où l’on peut voir les personnes présentes lors du dîner prendre place à même le sol, en cercle et en position allongée. Puis soudain, la cassette laisse place à un écran noir.

Les jours suivants, les autorités compétentes donne l’ordre de resserrer le dispositif policier autour des chalets de Salvan et de Cheiry, afin d’éviter tout regroupement potentiel de personnes avec les mêmes idées suicidaires.

Quelques semaines plus tard, c’est un document des membres officiels de l’OTS qui refait surface, contenant des listes de patronymes, de dates de naissance, de professions, en tout 500 personnes dont la plupart sont répertoriées à Genève et interrogées par les policiers. En parcourant la liste, les autorités relèvent également le nom de deux policiers français et ceux de la femme et le fils d’un skieur de renom : les Vuarnet !

Soumis à des interrogatoires, d’anciens adeptes sont bouleversés : leur seul regret est de ne pas avoir pu rejoindre en temps voulu leurs père spirituels, Jo Di Mambro et Luc Jouret, afin d’effectuer ensemble le premier transit vers Sirius, le lieu de sûreté qu’ils avaient promis pour fuir ce monde matériel tellement injuste et cruel ! Pour le moment, le seul espoir qu’il leur reste est un message à titre posthume laissé par Di Mambro qui atteste les attendre « là-bas » et qu’ils doivent absolument le rejoindre dès qu’un nouveau signal leur sera donné, très prochainement !

Pour les policiers, l’enjeu est d’éviter coûte que coûte un énième drame humain ! C’est pourquoi ils décident de mettre tout ce monde sur écoute téléphonique. Seulement, les jours puis les semaines passent et rien de nouveau à l’horizon, pas un écho, aucun nouveau message, seulement des coups de fil au contenu bénin et sans langage codé, de simples conversations sur le train-train quotidien.

Les policiers finissent même par croire que certains ont fini par abandonner l’idée de ce voyage abracadabresque vers Sirius, qu’ils ont pu retrouver un semblant de vie normale, voire même qu’ils ont pu renouer avec leurs familles qui leur ont ôté cette idée de la tête. Mais ils se trompent !

Treize mois plus tard, le 16 décembre 1995, coup de théâtre ! Cette fois-ci, seize cadavres supplémentaires sont retrouvés en France, dans une forêt du massif du Vercors surnommée « Le Trou de l’enfer », nom très évocateur ! Comme les victimes précédentes, les corps ont été brûlés et disposés en cercle en se tenant par la main. Les voitures des seize victimes ont été, quant à elles, répertoriées en lisière de bois, portant des immatriculations de Genève ou du Luxembourg. Dans ce nouveau et triste palmarès figurent également trois enfants âgés entre six et dix ans, accompagnant leurs parents.

Les premiers éléments de l’enquête retiennent la thèse du suicide collectif avant que les premiers résultats balistiques ne démontrent le contraire : douze parmi les victimes ont été exécutées d’une balle 22 long rifle !

Rapidement, les enquêteurs repèrent le point commun avec les événements advenus un an auparavant en Suisse et au Québec. Il n’y a à présent plus aucun doute là-dessus : les victimes du Vercors étaient, comme les autres, des adeptes de l’OTS ; Joseph Di Mambro leur a bien dit d’attendre un signal pour pouvoir partir à leur tour ! Et ils l’ont fait au nez et à la barbe des autorités ! Quel a été le signal, d’où venait-il ? Les autorités sont tout bonnement incapables d’y répondre.

Pour les policiers, c’est le coup de massue ! L’histoire de l’écoute téléphonique s’est révélée un vrai fiasco et a été habilement contournée par les « candidats au transit » qui ont trouvé d’autres moyens, outre le téléphone, pour communiquer et s’organiser entre eux !

Alain et Jean Vuarnet, dont respectivement la mère et l’épouse figurent parmi les dernières victimes, sont sous le choc ! Il faut dire que les Vuarnet ne sont pas des inconnus pour les médias : les époux Jean et Edith étaient des champions de ski avant de se reconvertir en judicieux homme et femme d’affaires qui ont collectionné les succès et les acquisitions matérielles. Avec leurs trois garçons, ils filaient le parfait bonheur familial jusqu’à l’annonce de la terrible nouvelle qui a tout remis en question, et a balayé toute ombre de quiétude et d’équilibre !

Le choc des premiers instants céde la place à la frustration, la colère et l’incompréhension. Mais alors que Jean Vuarnet semble se résigner à accepter cette épreuve aussi dramatique et douloureuse soit elle, Alain, lui, ne décolère pas ! Comment se fait-il que sa mère, Edith, qui n’a jamais été une femme suicidaire ou dépressive, ni sujette aux troubles du comportement, a-t-elle pu tomber dans un tel engrenage ? Comment a-t-elle pu entraîner si inconsciemment son petit frère Patrick dans ce délire ?

Les médias ont commencé à avancer des termes comme : « secte », « ésotérisme », « monde invisible », « monde parallèle », « templiers », « transit sur la planète Sirius », « lavage de cerveau », « suicide collectif », tant de choses qui ne semblent pas du tout correspondre avec tout ce que représentait sa mère dans ses souvenirs : une femme équilibrée, indépendante, cartésienne et avec la tête sur les épaules. Pas le genre d’illuminée mystique à se jeter dans la gueule du loup et à gober les paroles d’un gourou suicidaire !

Alain avait appris que sa mère fréquentait la secte en octobre 1994, juste après l’annonce des premiers massacres de Salvan. Puis, elle lui avait promis qu’elle allait définitivement quitter la structure et revenir à sa vie d’avant, et il l’avait cru sur parole ! La famille l’avait entourée du mieux qu’elle avait pu, craignant une « rechute » !

Sauf qu’au fil du temps, les choses ont empiré : le rapport fusionnel et aimant qu’il avait toujours entretenu avec elle s’est graduellement effrité, et elle a commença à se replier de plus en plus sur son petit frère, au point que cela fragmenta, brisa leur famille : Alain, son père et un autre frère d’un côté, sa mère et Patrick de l’autre ! Deux clans qui commencent aussi à s’affronter chaque jour pour un oui ou pour un non !

Alain Vuarnet se souvient, encore maintenant, des étranges coups de fil reçus au beau milieu de la nuit et des départs précipités de sa mère et Patrick à des heures improbables, pour ne rentrer que tard le lendemain sans piper mot et sans fournir d’explication sur leur absence !

Face à Jean de plus en plus en colère et les harcelant de questions sur leur emploi du temps insolite, Edith et Patrick dressaient un mur de silence et allaient s’isoler tout seuls dans une pièce ! Les derniers temps, juste avant le drame du Vercors, il leur arrivait même de dormir ensemble dans le même lit, et se taire brusquement dès que quelqu’un faisait irruption dans la pièce !

Au début de l’année 1996, soit un mois à peine après la découverte des cadavres du Vercors, les trois polices canadienne, suisse et française, d’un commun accord, décident de travailler et de collaborer conjointement avec les moyens dont elles disposent, dans un esprit de « l’union fait la force » . Le dossier de l’OTS ne ressemble à aucun autre, la grande part de mystère et d’étrangeté qui l’entoure ne fait pas progresser les choses.

Dès le départ, ces policiers tellement terre à terre, tellement accoutumés aux crimes « visibles », aux malfaiteurs lambda, aux enquêtes classiques et linéaires, se sentent comme projetés dans l’inconnu, dans un monde parallèle, auréolé de mystères et de parts d’ombre dont ils ignorent absolument tout ! Par où commencer les recherches ? Sur quoi faut-il se baser ? Comment éviter une autre catastrophe humaine ?

De leurs côtés, les médias, friands de ce genre d’affaire, en font leurs choux gras : tout ce qui est en rapport avec les événements de l’OTS constitue à présent un terreau pour le sensationnalisme et le voyeurisme macabre.

Et justement, bien avant d’en arriver à toutes ces interrogations, comment et dans quelles circonstances s’est construite la secte de l’Ordre du Temple Solaire ?

Son histoire commence ainsi !

Le futur Ordre du Temple Solaire débute discrètement dans un village isolé de la Belgique, à la fin des années 70. Au début, ce n’est qu’une petite communauté peu connue dont la principale activité tourne autour de l’organisation de petites réunions et de rencontres où sont débattus et discutés les sujets de l’actualité qui préoccupent alors les intellectuels : l’origine et le sort de l’humanité à l’aube de l’an 2000, le nucléaire, la vie dans l’espace, la pollution atmosphérique et la couche d’ozone, les guerres, les nouvelles maladies incurables comme le cancer ou le SIDA.

À côté de cela, des ateliers de naturopathie, de yoga, de botanique et de cuisine bio sont également prodigués contre de modestes rétributions, le tout dans une ambiance conviviale et décontractée.

L’une des têtes pensantes de ce groupuscule est un jeune homme du nom de Luc Jouret, médecin homéopathe de vocation, qui a voyagé pas mal dans toute l’Asie où il a appris la médecine orientale ancestrale, la médecine douce par les plantes et les techniques de yoga visant à réduire le stress et le burn-out, véritables fléaux des sociétés industrialisées !

Outre ses vastes connaissances en la matière, ce qui frappe positivement les personnes qui côtoient Luc Jouret pour la première fois, c’est indéniablement son charisme bien dosé et sa capacité à accaparer l’attention de son auditoire par le pouvoir des mots.

Au fil du temps et des conférences sur tout le territoire belge mais aussi en Suisse et dans le Midi de la France, sa réputation se renforce de plus en plus avec l’arrivée de nouveaux sympathisants ! Des échos positifs arrivent même depuis Québec !

Luc Jouret est rapidement rejoint par un autre personnage, un ancien orfèvre originaire de Nîmes : Joseph Di Mambro. D’origine italienne et né à Nice, Di Mambro a roulé sa bosse un peu partout avant d’atterrir sur le siège voisin de l’homéopathe belge à grand succès !

Mais si Jouret possède le pouvoir des mots et des jolies tournures pour accrocher l’auditoire, Di Mambro, lui, est fort de longues années d’expérience dans le domaine de l’ésotérisme : outre son métier de bijoutier, il a été tour à tour été médium, cartomancien, directeur d’un centre New Age dans la région de Grenoble, « Le Centre de la Préparation à l’âge nouveau ».

Il raconte qu’il possède aussi le don de voir l’avenir dans les cours d’eau et que ses prémonitions se révèlent toujours justes ! En somme, un personnage haut en couleurs et de plus en plus indispensable !

Son physique, lui, ne paye pas de mine : myope, obèse, portant une perruque, Jo Di Mambro arbore le parfait look du gigolo provençal : chemises Versace bigarrées, bagues en or à tous les doigts, il fait souvent des blagues grivoises et est très loquace, en totale opposition avec Jouret qui est beaucoup plus dans la classe et la retenue.

« Leurs talents » mis en commun, ils comptent ainsi conquérir le plus de monde possible ! Doucement mais sûrement, ces deux hommes que tout sépare, aussi bien le grand écart d’âge (Di Mambro a 23 ans de plus que Jouret) que la formation et les origines sociales, trouvent un terrain d’entente, comprennent que l’avenir se joue maintenant et commencent dès lors à tisser habilement leur toile.

Sous le joug de Joseph Di Mambro, le groupe commence à s’isoler crescendo, à se couper de plus en plus des autres et du monde extérieur. Les ateliers de cuisine vegan et sans gluten, les séances de méditation et comment parler avec les plantes, cèdent alors la place aux séances de spiritisme, aux discussions sur la vie après la mort et les interrogations sur la création de l’Homme.

Les participants, jusque-là libres d’aller et de venir à leur guise, sont à présents priés de devenir moins mobiles et de ne pas aller divulguer publiquement ce qui se dit au sein de la structure. Tout doit rester secret, et si quelqu’un a envie de dire quelque chose, il doit d’abord en faire part aux deux responsables.

Source : ranker

Jo Di Mambro décide qui reste et qui part. Pour lui, tout est question d’aura et de vibrations. Si l’une des personnes ne correspond pas au profil qu’il recherche chez un futur adepte, il réunit immédiatement les autres et leur dit : « Celle-là ou celui-là, je ne le sens pas, il n’a pas de bonne vibrations, il faut qu’il parte, qu’il quitte notre communauté ! » Et c’est ce qui est fait, avec l’approbation générale !

La manipulation commence dès lors à opérer et à prendre des proportions plus au moins importantes. Toutefois, pour les moins crédules parmi les membres du groupe, beaucoup commencent à mettre en doute les vraies capacités de Di Mambro et s’en vont les uns après les autres de leur plein gré. La communauté commence petit à petit à se vider et bientôt, Luc Jouret et son acolyte se retrouvent seuls, en tête à tête.

Les deux futurs gourous comprennent alors rapidement que la Belgique n’est pas du tout le lieu approprié pour leurs aspirations et leurs ambitions ésotériques, ils mettent alors le cap sur la Suisse où les gens possèdent plus de moyens financiers et ont plus d’inclination pour les nouvelles tendances.

En 1984, une nouvelle petite communauté se rassemble autour des deux acolytes dans la ferme des Rochettes, située à Cheiry dans le canton de Fribourg. Ici, ils mettent les premières bases de ce qui sera dans quelques temps le socle de leur future secte, initialement l’Ordre Chevaleresque de Tradition Solaire.

Jouret et Di Mambro font alors l’acquisition d’un chalet magnifique qu’ils meublent dans un pur style kitsch : lustres clinquants, canapés rococo, moquette léopard, velours rouge sur tous les murs, objets ésotériques vaudous côtoyant crucifix et bénitiers, l’objectif est d’en mettre plein la vue aux visiteurs !

Contre toute attente, les dons en argent cash et en chèques ne tardent pas à pleuvoir, les deux charlatans jubilent mais ne le montrent pas. Ils sont assez malins pour comprendre que tous ces gens qui viennent boire leurs paroles et donner leur argent ont besoin d’une bonne dose de sensationnalisme, voire même de quelques frissons, histoire de faire un peu peur et renforcer le côté mystique devenu leur fonds de commerce.

Avec ça, il faut aussi le décor approprié. Les séances de méditation et de spiritisme cèdent la place à des cérémonies maçonniques, avec rituels d’initiation et costumes de circonstance, à la façon des Templiers du Moyen Âge. La première cérémonie du genre, qui ressemble en réalité plus à une soirée d’Halloween qu’à une réunion ésotérique, récolte au passage un franc succès.

Mais les discours à rallonge ne sont pourtant pas le fort de Jo Di Mambro qui est tout sauf un bon orateur ! Dénué de charisme, laid, facilement contrarié, il articule mal, a une voix monocorde, et a du mal à dissimuler son fort accent du Midi. Les discours qu’il lit se transforment en vraies épreuves de torture auditive pour les adeptes. Il comprend que sa vocation n’est pas là, et se tourne plutôt vers le recrutement des futurs adeptes, fort de sa capacité de persuasion d’ancien bijoutier.

Luc Jouret, de son côté, est tout l’opposé. D’abord, il est beaucoup plus jeune mais aussi beaucoup plus éloquent et charismatique que Di Mambro. Contrairement à ce dernier, Jouret ne se contente pas de réciter un discours tout prêt aux adeptes, il a recours à d’autres moyens pour se faire de la pub, notamment la télévision où il commence à accorder des interviews.

Dans la foulée, il écrit aussi plusieurs ouvrages portant sur la même thématique : les origines de la vie extraterrestre, la vie après la mort, l’hypnose et les NDE. Il s’accorde lui-même des titres notamment celui de Conférencier international en SCIENCE DE VIE et son succès arrive grâce au bouche à oreille.

A partir de là, Luc Jouret commence à donner des conférences à succès, regroupant à présent entre 400 et 600 personnes. Loin de baragouiner et de baratiner son audience, l’homéopathe belge lui fait un discours sensé et argumenté et les gens boivent littéralement ce qu’il dit. A la sortie de chacune de ces rencontres, on pouvait entendre distinctement : « Quel type épatant ce Dr Jouret ! Quelle éloquence ! Quel charisme ! »

En un laps de temps restreint, les succès de Jouret couplés au marketing de comptoir de Di Mambro deviennent une sorte de moyenne entreprise sur fond de quête spirituelle de soi.

Des centaines de personnes commencent à affluer, et beaucoup proposent même de participer financièrement pour lancer le mouvement. L’un des adeptes ira même jusqu’à verser aux deux gourous un don d’un million de francs suisses soit l’équivalent de 620 000 euros actuels, une somme astronomique. D’autres suivent l’exemple en cédant des parts d’héritage, et pour les plus démunis, carrément leurs épargnes. Au terme de quelques mois, les caisses de la communauté deviennent archi pleines.

Le nom de la fondation change alors de nom est devient Golden Way, avant de devenir définitivement Ordre du Temple Solaire (OTS) en 1985.

Dans la charte de la fondation qui, en passant, est également approuvé par les autorités suisses, l’un des articles stipule :

« Promouvoir le rapprochement de la science et de la théologie pour permettre à l’Homme de prendre sa vraie place dans l’univers en redécouvrant le sens des valeurs réelles ».

Bien gentil et joli tout cela ! Au nom de la fondation, les deux gourous font l’acquisition de plusieurs chalets dans la localité de Salvan – connue pour ses stations de ski huppées – mais aussi des appartements à Genève et à Zurich, dans le seul but d’abriter les activités de la communauté.

C’est pour redonner du sens à sa vie et travailler sur son développement personnel que Thierry Huguenin, jeune prothésiste dentaire originaire de Bâle, commence à assister aux conférences de Luc Jouret. Complétement subjugué par le personnage et par ses enseignements, il commence à suivre de près le calendrier de ses déplacements et ne rate plus aucun de ses meetings.

Contacté en aparté par l’homéopathe, qui n’a pas manqué de remarquer son intérêt, Thierry est gracieusement invité à rejoindre l’un des chalets de l’OTS. Fin 1985, Thierry vend sa maison, quitte son travail, direction Genève, où une toute nouvelle vie l’attend. Il est alors persuadé d’appartenir à quelque chose d’exceptionnel, de grandiose, avec une poignée d’autres personnes privilégiées comme lui.

A son arrivée dans l’une des maisons de la communauté, Thierry Huguenin est accueilli chaleureusement par Jocelyne, la femme de Jo Di Mambro qui s’occupe de l’installer dans ses nouveaux quartiers. Tout de suite, le jeune homme se sent bien dans ce nouvel environnement. Avec lui, il y a une vingtaine d’autres personnes, hommes et femmes, suisses et québécois pour la plupart, réunis par le même amour de la nature et pleinement convaincus de faire quelque chose d’extraordinaire en plantant des fruits et légumes bio.

Dès le lendemain, Thierry est mis dans le bain. Il assiste pour la première fois aux cérémonies, qui revêtent désormais plus de panache et s’inspirent de celles des Templiers et des Chevaliers de la Table Ronde. Joseph Di Mambro se proclame alors Grand Maître et théâtralise de plus en plus ces cérémonies d’un genre particulier.

Le costume tient une place d’importance ! S’inspirant des guerriers médiévaux, les gourous mettent à disposition des adeptes de majestueuses capes blanches ou noires rehaussées d’un crucifix pour la modique somme de… 700 euros. Qu’à cela ne tienne, ils payeront pour les avoir. En portant une cape, le sentiment d’appartenance n’est que plus renforcé et vous élève au rang « d’élu » !

Les adeptes sont alors sujets à des visions, habilement orchestrées par les gourous. Tour à tour, ils assistent, tétanisés, à la résurrection du Christ qui se manifeste lors d’une des premières assemblées nocturnes réunissant une soixantaine de personnes, sous fond de brouillard et de musique céleste. La volonté de marquer les esprits par l’aspect théâtral des cérémonies occupe désormais tout le temps de Jo Di Mambro, qui veut à chaque fois pousser les choses dans leur paroxysme.

Ses disciples, il les convainc qu’ils font partie d’une élite, de quelque chose de prestigieux et qu’ils sont chanceux par rapport au genre humain. L’engrenage commence.

Les journées, elles, sont consacrées à des ateliers de coaching personnel, de séances d’hypnose, mais surtout à abattre beaucoup de tâches très terre à terre. Car si la secte consent à vous accueillir et vous offrir tout le soutien et l’amour dont vous avez besoin, il faut bien qu’il y ait une contrepartie.

Et cette contribution consiste à travailler sans relâche, les femmes dans la cuisine, les hommes aux travaux d’aménagement, de plomberie, de jardinage et d’entretien des domaines de l’OTS. Sur ordre des gourous, la communauté doit manger exclusivement ce qu’elle récolte dans ses potagers, et tout aliment ou produit d’entretien qui vient de l’extérieur est scrupuleusement inspecté, stérilisé et lavé au moins vingt fois avec de l’eau de javel par crainte des « mauvaises énergies ».

Mais ce n’est pas tout. Ils ont ordre de confier tous leurs biens à Di Mambro et Jouret en espèces ou sous forme de legs et de biens immobiliers. Le tout est de « travailler pour le bien de la communauté ». Luc Jouret voyage toujours en business class à Montréal ou achète un luxueux duplex à Genève : c’est pour le bien de la communauté. Jo Di Mambro emmène toute sa smala dîner dans un prestigieux restaurant : c’est pour le bien de la communauté. Il achète un yacht pour faire des croisières : c’est encore une fois pour le bien de la communauté.

L’emprise des gourous sur les adeptes est telle qu’ils pourraient les convaincre de faire n’importe quoi. Luc Jouret « recrute » lors de ses conférences, prenant les futurs adeptes en aparté, faisant mine de s’intéresser à eux, leur posant des questions sur leur vie personnelle, leur profession, leur origine, histoire de cerner leur classe sociale et bien évidemment leurs potentielles rentrées d’argent !

De son côté, Di Mambro flaire aussi les bonnes affaires, les grosses fortunes familiales, en vrai chasseur d’héritage. Certains lui donnent procuration sur leurs comptes courants, d’autres lui confient la villa d’une mère ou d’un père vieillissants, et Di Mambro accepte tout, bien trop content de se faire entretenir par le gratin de la bourgeoisie genevoise, prête à tout pour rester auprès de lui.

Quant aux couples mariés qui arrivent à l’OTS, il prend soin de les séparer et organise de nouveaux « mariages cosmiques » basés sur des vibrations.

« Oh ! Un tel est mieux assorti avec une telle ! Organisons-leur un mariage cosmique ! » Et c’est ainsi que de nombreux couples se sont vus déchirés et séparés à jamais.

Jo Di Mambro profite aussi de ce sombre commerce, et érige autour de lui tout un harem de maîtresses. Parmi elles, il jette son dévolu sur la jeune Dominique Bellaton, qu’il « féconde » en direct avec une épée devant tout un parterre d’adeptes, convaincus qu’ils viennent d’assister à la divine conception. L’épée en question contient tout un système permettant de créer l’illusion d’être habitée par quelque chose de mystique et d’avoir des pouvoirs surnaturels. La réalité, bien sûr, est tout autre. Dominique Bellaton tombe enceinte de Di Mambro de la façon la plus naturelle qui soit. Mais à l’OTS, la réalité dépasse largement la fiction !

La petite Emmanuelle naît en 1982 et sera déclarée comme « l’enfant cosmique ». Pour ce fait, il lui sera interdit de marcher sur le sol, d’être en contact direct avec les autres, de ne manger que des aliments sélectionnés et préalablement stérilisés à plusieurs reprises, et surtout elle sera affublée à longueur du temps d’un casque de cosmonaute pour la protéger des mauvaises énergies ramenées de l’extérieur par les autres.

Retirée à sa naissance de sa mère Dominique Bellaton, la petite Emmanuelle est confiée à Jocelyne, la femme de Di Mambro, la seule habilitée à la toucher, la laver et l’alimenter. Jo Di Mambro l’appelle affectueusement « Doudou ».

A partir de 1990, l’Ordre du Temple Solaire érige désormais la mort comme la seule porte de sortie, la seule délivrance pour les adeptes. Pour la première fois, « le transit par le feu » est évoqué lors d’une des cérémonies nocturnes du vendredi.

De nouveaux adeptes ont fait entretemps leur entrée dans la structure, dont Edith Vuarnet et son jeune fils adolescent, Patrick. Pour ces fidèles, logeant à l’extérieur du chalet, un mot de passe : « Buffet froid », leur est confié pour chacune de leurs visites.

Source : reddit

Des soirées thématiques, « les soirées des apparitions », sont à présent organisées à tout moment. Un coup de fil avec un simple « buffet froid » et l’adepte laisse tout en plan pour se précipiter au siège de la secte, munit de sa cape à 700 euros et de son épée cachée dans le coffre de sa voiture.

Au cours de ces fameuses veillées, des phénomènes de lévitation et d’apparition ont lieu, habilement orchestrées dans les coulisses par des techniciens à l’aide d’hologrammes et de trucages.

Sur l’estrade d’honneur, dans un tourbillon de fumée et de musique cosmique, Jo Di Mambro entonne son speech : « En vertu des pouvoirs dont je suis investi, je trace un cercle de protection autour de cette sainte assemblée, et par l’entité qui m’habite, j’appelle l’ange de l’heure et la divinité planétaire ! ».

Thierry Huguenin, toujours aussi fervent disciple, devient également une espèce de bras droit pour Jo Di Mambro qui le harasse de travail manuel mais en fait aussi son chauffeur à titre personnel. Tous les jours, l’ancien prothésiste doit conduire son maître à Zurich afin de rencontrer « Les Maîtres de l’invisible » dans une prétendue galerie souterraine tenue secrète. Thierry ne verra jamais le lieu de ces rencontres, toujours sommé de stationner très loin. Ce n’est que plus tard qu’il saura que Di Mambro allait y rencontrer sa maîtresse du moment, non pas dans une galerie souterraine mais bien dans un luxueux appartement.

Atteint de douleurs lombaires de plus en plus lancinantes, Thierry est quand même envoyé avec un couple originaire du Québec, les Lepage, pour réaliser les finitions du chalet que la secte vient d’acquérir à Cheiry. Pourquoi payer de la main d’œuvre puisque des adeptes peuvent le faire et à titre gracieux ?!

Mais depuis quelques temps déjà, Thierry commence à avoir des doutes quant à la bonne foi de Di Mambro et de sa clique de favoris. Maintes fois, il les a conduits dans des enseignes de luxe et de joaillerie pour faire leurs emplettes de Noël. Plusieurs fois par an, il les a déposé à l’aéroport car ils partaient en voyage en Egypte, en Italie et aux États-Unis, des virées de luxe largement payées grâce aux cotisations généreuses des autres adeptes, tandis qu’eux devaient rester sur place pour planter des potagers bio, récolter des légumes, refaire la tuyauterie, réparer des radiateurs, faire les courses.

Thierry n’est pas dupe ! La secte s’est tout bonnement payé leur tête depuis des années, lui et tant d’autres, et c’est sans langue de bois qu’il fait part de ses réflexions à ses amis québécois.

« De toute façon, dès qu’on aura terminé la job, Martine et moi nous repartons à Québec ! Il est hors de question qu’on continue ! » confie Marc Lepage à Thierry.

« Je ne compte pas continuer non plus ! » dit Thierry.

Mais quand Jo Di Mambro apprend que le couple compte quitter la secte et que, de surcroît, Martine Lepage est enceinte, il est fou de rage : aucun enfant ne doit faire concurrence à « l’enfant cosmique » ! Malgré les contre-indications, les Lepage finissent quand même par rentrer chez eux et viennent dire une dernière fois au revoir à Thierry.

Un an plus tard, il apprend, sous le choc, que les Lepage ont été retrouvés dans leur domicile de Montréal, tués de plusieurs coups de couteau. Leur bébé, Christophe-Emmanuel, a quant à lui été tué d’un pieu enfoncé dans le cœur.

Source : twitter

Les auteurs de cet abominable crime seraient vraisemblablement Dominique Bellaton et un certain Joël Egger, dépêchés sur place par Luc Jouret. Leur sordide besogne accomplie, ils ont sauté dans le premier avion pour Genève, convaincus d’avoir éliminé l’Antéchrist en personne.

En 1993, malgré les supplications de Jocelyne Di Mambro et d’autres « élus », Thierry Huguenin plie bagages et quitte définitivement la communauté. D’autres lui emboîtent le pas, de plus en plus fatigués par les discours réchauffés de Luc Jouret et des délires apocalyptiques de Di Mambro.

L’Ordre du Temple Solaire est à présent en plein déclin, le moral mais aussi les caisses s’en font ressentir : l’argent dépensé dans les voyages en première classe, le shopping, les banquets chez Fouquet, s’est dangereusement amoindri et il n’y a plus moyen de faire revenir les vaches à lait.

Pire, beaucoup de membres « sortants » ont commencé à réclamer leurs dus aux deux gourous, les harcelant de coups de fil, les pressant de leur rembourser tout l’argent qu’ils leur ont si crânement soutiré pour leur dépenses personnelles. Di Mambro est au pied du mur, il promet de les rembourser, tous !

C’est alors que Luc Jouret commence à invoquer le prochain départ, le fameux transit sur la planète Sirius afin d’échapper à ce monde de misère humaine.

Les cérémonies clinquantes et flamboyantes des débuts ont laissé place à de petites réunions regroupant maximum cinq ou six adeptes, où il n’est plus question à chaque fois que de mort et de départ.

Le 4 octobre 1994, Thierry Huguenin revient à Salvan réclamer une forte somme d’argent qu’il avait confié à Di Mambro il y a quelques années de cela. Le gourou accepte gracieusement de lui donner rendez-vous au chalet pour le rembourser.

Mais quand Thierry arrive sur place, il est pris d’un très mauvais pressentiment, une forte odeur de carburant le prend au nez. Jo di Mambro vient à sa rencontre, lui dit qu’il a perdu les clés du chalet mais qu’ils peuvent discuter dans le garage. Thierry est très en colère et le fait comprendre à un Di Mambro très conciliant et penaud, qui commence presque à le supplier de rester avec eux pour toujours.

Dans un mouvement, il tente même de fermer la porte du garage. Paniqué, Thierry Huguenin a le bon sens et le réflexe d’agir au bon moment, de sauter dans sa voiture et démarrer à toute allure. Tant pis pour l’argent. Il ne reviendra plus jamais ici ! Des adeptes essayent tant bien que mal de lui faire barrage mais il est déjà trop tard.

Le pressentiment de Thierry Huguenin a été juste. Le lendemain, 5 octobre 1994, l’incendie des chalets de l’OTS fait la une des médias suisses et québécois.

« L’univers a été créé par le feu et c’est par le feu qu’il doit se dissoudre ». C’est sur cette phrase que s’est achevée la vidéo cassette du massacre de l’OTS.

Après la mort des deux gourous, certains anciens adeptes, visiblement nostalgiques, ont continué à se voir, notamment par le biais d’une certaine Christiane Bonnet qui assure entendre dans son sommeil le message posthume de Jo Di Mambro. Elle réussit à convaincre et entraîner avec elle quinze autres anciens disciples dans un bois du massif du Vercors, dans la nuit du 15 au 16 décembre 1995 pour un « deuxième et dernier transit ». Leurs corps mitraillés de balles et brûlés sont retrouvés par la police de Grenoble quelques jours plus tard. Meurtre ou suicide collectif ? Jusqu’à aujourd’hui, le mystère reste complet.

Deux ans plus tard, à Saint-Casimir, petit canton de la région de Montréal, cinq cadavres supplémentaires sont retrouvés, carbonisés et disposés en demi-lune, trois d’entre eux étaient de nationalité française. Ce sera le dernier drame du genre relié à l’Ordre du Temple Solaire.

En France, un mystérieux personnage, Michel Tabachnik, ancien médium et chef d’orchestre philarmonique mais surtout fervent membre de l’OTS depuis ses débuts, est suspecté d’avoir aidé les gourous à organiser les massacres et d’être même derrière les effets spéciaux lors des cérémonies.

De plus, son nom figure un peu partout dans les documents comptables de la secte, notamment les mesures pour confectionner sa cape et sa chasuble, mais aussi dans de très controversés documents notariaux visant à acquérir des biens immobiliers à Genève et à Montréal. Pointé du doigt, Michel Tabachnik crie toujours son innocence. En 1998, Il est condamné par le tribunal de première instance de Grenoble pour création d’association de malfaiteurs et crime organisé. Il est finalement blanchi et relâché en décembre 2006, après près de six ans derrière les barreaux.

Depuis les terribles événements de 1994, Thierry Huguenin est resté à Genève, vivant en reclus, incapable d’affronter le monde extérieur après près de quinze ans passés dans la secte. Sa renaissance, il la doit à l’écriture d’un roman dont le titre « Le 54e », évoque le chiffre du dernier des Templiers que la secte lui aurait accordé avant le transit.

« Je me considère comme un miraculé ! Si je parle aujourd’hui, c’est pour faire justice aux autres, tous ces gens, ces amis que j’ai tant aimé ! Pour eux, pour tous ces innocents morts à cause de la mégalomanie de deux hommes, je n’ai pas le droit de me taire ! » raconte Huguenin au bord des larmes et très fragilisé émotionnellement par cette expérience.

Il lui faudra près de cinq ans pour revenir à un semblant de vie normale, car selon lui, « même si on choisit de quitter une structure sectaire de son plein gré, elle continue longtemps à vivre en nous ! C’est une prison invisible ! J’ai encore peur d’aller m’asseoir dans un café, peur d’aller dans des administrations, de faire mes courses, peur de parler aux gens, craignant qu’ils me questionnent sur mon parcours, et là, qu’est-ce que je pourrais bien leur dire ? J’ai tout simplement honte de ce qu’ils ont fait de moi ! »

De son côté, Alain Vuarnet, fils et frère de deux victimes du Vercors, n’a jamais décoléré ni baissé les bras. Depuis des années, il continue à se battre pour faire éclater la vérité auprès d’autres associations anti-sectaires. Pour Vuarnet, les massacres de Salvan, de Morin-Heights, de Cheiry et du Vercors étaient de vrais meurtres maquillés en suicides collectifs et non le contraire !

Avec 74 victimes au compteur, l’Ordre du Temple Solaire a été la secte ayant généré le plus de dégâts humains, répartis sur deux continents. En Suisse et au Canada, les poursuites judiciaires contre X ont été finalement abandonnées car il n’y avait plus personne à juger après le décès de Joseph Di Mambro et Luc Jouret.

Source : kennerly

Si beaucoup d’anciens adeptes ont choisi de sortir de l’ombre et de témoigner pour exorciser un peu de cette horreur, d’autres ont préféré garder l’anonymat, nostalgiques de leur gourous ou craignant que la colère des Templiers ne vienne s’abattre sur eux et les maudire à jamais. Un petit groupe continue néanmoins à attendre le prochain voyage vers Sirius.

À l’approche de l’an 2000, beaucoup de sectes apocalyptiques se sont mises à préparer leur départ vers une autre dimension. Dans cette lancée, entre octobre 1994 et mars 1997, elles sont bien 74 personnes à avoir ont trouvé la mort : brûlées dans des incendies et placées en cercles dans des chalets.

L’Ordre du Temple Solaire reste, à ce jour, l’une des plus grosses affaires de dérive sectaire de la fin du 20ème siècle. C’est une organisation criminelle qui s’est toujours targuée d’être à but non lucratif et d’agir pour le bien commun.

Comment tout cela a-t-il commencé ? Comment les adeptes ont-ils été enrôlés ? Qui se cache réellement derrière la façade bien vernie des deux gourous emblématiques, Jo Di Mambro et Luc Jouret ?

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Ian Brady et Myra Hindley, les tueurs de la lande

Ian Brady et Myra Hindley, les tueurs de la lande

Cliquez ici pour en savoir plus

Nous sommes au début des années 60, dans une cité ouvrière de la périphérie de Manchester. Ici vit la working class, la main d’œuvre immigrée des quatre coins de l’Angleterre, arrivée massivement d’Écosse et d’Irlande, chassée par la crise économique et appâtée par les nombreuses usines qui embauchent dans la région industrielle du Nord-Ouest de l’Angleterre.

Dans ce contexte socio-économique trouble, de mystérieux enlèvements et meurtres d’enfants viennent défrayer la chronique. Entre juillet 1963 et octobre 1965, cinq enfants et adolescents, âgés de 10 à 17 ans, sont violés, atrocement mutilés et leurs restes enterrées à Saddleworth Moor, une sinistre et lugubre chaine de landes vallonnées qui compose l’essentiel du paysage de la région.

La longue enquête menée par la police départementale de Manchester, épaulée par l’ensemble de la communauté civile, va progressivement mettre en lumière deux personnalités immorales et démoniaques, ne reculant devant rien pour assouvir leurs instincts les plus bas et les plus vils : Myra Hindley est une charmante blonde aux faux airs de Marilyn Monroe, et son compagnon, Ian Brady, est un jeune homme cultivé et élégant !

Source : mirror

Au terme de plusieurs investigations, reconstitutions, témoignages, la Grande-Bretagne toute entière découvre à son tour l’épopée criminelle et sordide d’un couple de détraqués, capables du pire et dépourvus d’humanité, agissant en binôme : Myra Hindley piège la victime et Ian Brady l’agresse sexuellement, puis l’exécute !

Pour tous, ils ne seront désormais connus sous le surnom des « Moors Murderers », « Les tueurs de la lande ».

Place à leur histoire !

Nous sommes le 7 octobre 1965, à Wardle Brooke Avenue, petit quartier de Gorton au Nord de Manchester. Il est 5 h 00 du matin. Un épais brouillard, le fog, enveloppe tout sur son passage.

Une voiture de police vient récupérer un jeune couple abrité derrière une cabine téléphonique pour l’emmener au commissariat. L’homme a des révélations à leur faire. De graves révélations. Il ne pouvait pas tout raconter au téléphone. Il avait trop peur pour cela. D’ailleurs, il a toujours dans sa poche le canif qu’il a ramené de chez lui pour se défendre. Au cas où !

Son épouse, livide et accrochée à son bras, tremble de tous ses membres et fume cigarette sur cigarette pour tenter de se calmer !

Une heure plus tard, au commissariat de Hyde, face à l’inspecteur Bob Talbot, l’individu fait des déclarations. Il se prénomme David Smith et sa femme s’appelle Maureen Hindley Smith. La veille, il a été témoin malgré lui, d’une épouvantable scène de meurtre !

En rentrant chez lui, il a voulu garder le silence, couvrir les coupables, mais c’était beaucoup trop horrible pour qu’il se taise et devienne complice alors, il a tout raconté à sa femme, dans les moindres détails ! Puis Maureen lui a fait du thé, qu’elle a additionné de cognac et qu’il a avalé d’une traite. Mais il ne s’est pas senti bien, il a donc pris une douche et est sorti passer le coup de fil à la police, celui pour lequel il est dans leurs locaux maintenant.

« J’étais là à attendre devant la porte d’entrée, environ 10 ou 15 minutes, puis j’ai entendu un cri épouvantable, très aigu, haut perché, comme celui d’une femme ! Ma belle-sœur Myra, m’a alors appelé :

– Dave ! Dave ! Viens me donner un coup de main ! » … Quand je suis rentré dans le salon, j’ai vu un jeune gars en train d’agoniser sur le canapé, ses jambes étaient écartées, Ian Brady était au dessus de lui, une machette à la main, il y avait du sang partout…

– Qui est Ian Brady ?

– Le fiancé de ma belle-sœur ! Puis après, Ian a assené un violent coup à la tête du gars et il a crié une dernière fois ! J’ai encore le bruit du choc dans ma tête, un bruit terrible d’os brisés et de sang qui gicle ! »

Un policier alluma une cigarette pour David Smith, qui la prit, et tira plusieurs bouffées

– Continuez, dit l’inspecteur Bob Talbot.

– Le garçon était trop lourd à porter, ils voulaient d’abord le mettre dans le fourgon ! Ian l’a saucissonné avec des câbles électriques ! Il m’a demandé de le porter, mais je ne pouvais pas non plus, il pesait une tonne ! Alors Myra a suggéré de mettre le cadavre dans une bâche en plastique et de le traîner jusqu’à la chambre d’amis, en attendant …

– Connaissez-vous le nom de la victime ?

– Non, bredouilla Smith, je ne l’ai jamais vu dans le quartier ni traîner avec Ian auparavant…

– Pourquoi voulaient-ils le mettre dans le fourgon avant ?

– Pour aller l’enterrer à Saddleworth Moor, c’est ce qu’ils font toujours !

– C’est ce qu’ils font toujours ?

Ceci n’est que le début d’une longue et éprouvante investigation et la fin d’une terrible épopée criminelle comme jamais la ville de Manchester n’en avait connue auparavant. Une véritable et sordide chasse organisée qui a duré près de deux ans sans discontinuer, prenant pour cible des enfants et des adolescents des deux sexes, disparus les uns après les autres sans laisser de trace. Derrière eux, demeure la douleur de leurs familles et l’incompréhension, ainsi que l’incapacité de la police à percer le mystère de ces disparitions inexpliquées.

Dans cette cité ouvrière du Nord-Ouest de l’Angleterre, où les parents sont longtemps absents à cause de leur travail à l’usine, les enfants sont livrés à eux-mêmes la plupart du temps et passent leurs journées dehors quand ils n’ont pas école, sans surveillance et sans que cela occasionne de l’inquiétude !

D’ailleurs, « qui ne connaît pas qui » dans la communauté anglo-irlandaise du quartier de Wardle Brooke ? Les maisons de briques noires sont collées les unes aux autres, le linge sèche dans des cours communes, l’intimité est inexistante, les commerçants connaissent les noms de tout le monde par cœur et la solidarité règne : ce qui est valable pour les enfants des uns l’est tout autant pour celui des autres ! En somme, à Wardle Brooke, tout le monde est logé à la même enseigne !

À cette époque, les affaires de pédophilie et de rapt d’enfants ne font pas encore les gros titres des faits divers, et rares sont les personnes qui en parlent ouvertement, aussi bien entre citoyens que dans les médias, d’ailleurs très conservateurs.

Profitant de ce climat de quiétude et de non psychose, les « Tueurs de la lande » passeront à l’acte sans jamais s’inquiéter d’être pris sur le fait, mus par une volonté de faire du mal pour la plaisir ! À eux deux, ils incarnent ce que cette époque de transition avait de plus noir : la violence gratuite et un goût prononcé pour la dépravation la plus vile !

Quand on les voit pour la première fois, c’est un jeune couple bien comme il faut, sorti tout droit d’un album de rock’n’roll : elle, arborant une choucroute de cheveux blond platine, à la pointe de la mode vestimentaire, tandis que lui fait penser à un membre des Beatles, toujours bien soigné et cravaté en toute occasion !

Pourtant, au-delà du look vestimentaire, quelque chose de morbide et de malsain frappe chez ces deux individus : leur regard ! Vide et impersonnel, comme celui de Ian Brady, froid, incisif et fixe, comme celui de Myra Hindley.

Quand et comment se sont-ils rencontré pour la première fois et quand ont-ils signé leur pacte de sang ? Pour le savoir, revenons quelques années en arrière, afin de comprendre la construction de ces deux personnalités diaboliques et cerner leur épouvantable histoire.

Myra (prononcez Moïra) Hindley est née le 23 juillet 1942 à Crumpsall, une banlieue défavorisée de Manchester. À sa naissance son père, Robert Hindley, dit « Bob », est absent car parti combattre au front avec l’armée de Sa Majesté. Les festivités du baptême se déroulent donc sans le papa et le bébé est baptisé à la chapelle catholique de Saint Francis, une semaine plus tard.

La petite Myra passe donc ses premières années en compagnie de sa mère, Nellie, et sa grand-mère, dans un petit deux-pièces cuisine à Gorton, l’une des cités ouvrières de la région. À la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, son père rentre au foyer, amer et traumatisé par les combats. Il se met à boire de façon excessive afin de calmer ses tourments.

La famille Hindley vit dans une grande précarité et la violence règne au sein de la maison. Bob frappe continuellement sa femme et la petite Myra est souvent témoin des disputes de ses parents.

Bob Hindley, d’origine irlandaise ayant immigré en Angleterre dans les années 30, apprend à sa fille à se battre très tôt, à la façon d’asséner coups de poings et morsures, et contrer de potentiels adversaires !

Une fois, pendant leurs jeux, un petit voisin griffe le visage de Myra et la pousse sur l’asphalte ! En pleurs, la fillette court chez son père pour lui montrer son visage égratigné et ensanglanté ; Bob Hindley ne fait rien pour la consoler, au contraire, il la renvoie auprès de son petit agresseur et l’incite à lui rendre la pareille ! Ce qu’elle fait ! Pour s’être vengée en mordant la joue du petit voisin, elle sera même félicitée par son père ce jour-là…

Rapidement, Myra apprend que pour survivre dans ce milieu, il lui faudra toujours obtenir les choses par la force, et qu’avec de la gentillesse, on n’arrive à rien ! D’ailleurs, dès l’âge de dix ans, elle se taille une réputation de bagarreuse dans leur cité de Gorton. Tous les petits voisins redoutent ses accès de rage et la précision de ses coups de poing. Même les garçons plus âgés et physiquement plus avantagés qu’elle, fuient dès qu’ils la voient foncer sur eux !

En 1946, une nouvelle petite fille, Maureen, naît chez le couple Hindley. Cette naissance inattendue n’est pas bien accueillie par les parents et précipite graduellement la famille dans une situation financière encore plus précaire qu’elle ne l’était auparavant.

Bob, qui est souvent ivre, a du mal à garder un boulot quand il en a un, et tout ce qu’il parvient à gagner, il va le débourser dans les pubs, se montrant généreux avec les consommateurs et payant volontiers des tournées, même si à la maison, sa femme et ses enfants n’ont pas de quoi dîner.

Incapable d’assumer financièrement deux enfants, le couple Hindley se met d’accord pour confier Myra à sa grand-mère maternelle, habitant dans le pâté de maisons derrière le leur, et chez qui elle restera pendant toute son enfance et une grande partie de son adolescence.

Très permissive avec Myra, sa grand-mère la laisse sécher les cours au collège quand elle le désire et ne lui dit rien si elle rentre plus tard que l’heure prévue. Non surveillée et surtout jamais verbalisée par son aïeule, l’adolescente se sent comme sur un petit nuage et en profite au maximum !

Durant l’été 1957, un des voisins et meilleurs amis d’enfance de Myra, un jeune garçon de 13 ans nommé Michael Higgins, vient l’inviter à l’accompagner dans un réservoir désaffecté pour y passer la journée. Il compte sur elle pour lui apprendre quelques brasses car elle est très bonne nageuse.

Les deux adolescents partagent une amitié très fusionnelle et fraternelle, Myra a beaucoup de sympathie pour Michael et accorde beaucoup d’importance au fait qu’ils aient tous les deux les mêmes initiales « M et H » . Un jour, Myra décline la proposition de Michael, préférant accompagner une copine pour aller faire du shopping.

Source : imdb

Incapable de flotter tout seul, Michael Higgins meurt noyé dans les eaux du réservoir sous les yeux de ses petits camarades. Quand son cadavre est ressorti, il est blanc comme du coton et ses extrémités sont bleu foncé ! Son décès tragique et inattendu va bouleverser Myra à longue échéance et lui peser sur la conscience ; elle restera longtemps persuadée d’être en partie responsable de la mort de Michael, pleinement convaincue que si elle avait été présente pendant cette journée fatidique au lieu d’aller faire du shopping, rien de cela ne serait arrivé, et que Mike serait encore en vie à l’heure qu’il est !

Ce premier choc dans sa vie d’adolescence la conduit à se rapprocher de la foi ; elle commence à fréquenter l’église assidûment, prend des cours de catéchisme, communie et reçoit sa confirmation en 1958 sous le prénom de Véronica. Pendant un temps, Hindley songe même à embrasser la carrière religieuse, mais elle abandonne vite cette idée quand d’autres opportunités commencent à se profiler à son horizon.

Ayant un besoin pressant d’argent, elle abandonne son cursus scolaire et commence à travailler un peu partout, d’abord comme coursière, puis couturière, toiletteuse pour chiens, shampooineuse dans un salon de coiffure et serveuse dans un café. En 1960 elle obtient son « vrai » premier métier : elle est embauchée par une société de génie électrique. Elle saute sans plus attendre sur cette opportunité qui dépasse de loin toutes ses attentes !

Cependant, sans diplôme et sans réelle qualification de secrétaire, on lui confie des tâches de subalterne : surveiller constamment la bouilloire, tartiner des sandwichs et servir le thé à l’ensemble des employés de la boîte lors des tea-breaks (il peut y en avoir plusieurs dans la même journée). Le reste du temps, elle s’occupe de distribuer le courrier dans les bureaux.

Fidèle à son tempérament affirmé et acharné, elle va toquer à la porte de son patron pour lui réclamer de la besogne « plus sérieuse ». Ce dernier accepte de lui donner une chance si elle se montre à la hauteur.

Conformément à ses volontés, des tâches « plus sérieuses » lui sont alors confiées : rédiger et taper le courrier administratif, passer quelques coups de fil, organiser des dossiers, faire des commissions et surtout, ne servir le thé qu’occasionnellement .

Et puis, il faut bien l’avouer : Myra Hindley a ce petit plus qui la différencie des autres ! Dans ce milieu bureaucratique un peu démodé et suranné, elle fait sensation avec sa jeunesse et sa vivacité, elle est élégante et toujours soignée, grande, brune et athlétique, avec d’incroyables yeux bleus très déterminés, elle est surtout décrite comme bavarde et souvent très drôle. Tout le monde l’adore, à l’unanimité !

Quand elle reçoit l’enveloppe de sa première paye, Myra l’égare dans le métro et revient le lendemain en pleurs au bureau pour raconter sa mésaventure. Elle fait tellement de peine à ses collègues qu’immédiatement, une collecte de fond est organisée pour lui restituer l’intégralité de son salaire.

Mais quand la société fait faillite et congédie son personnel, Myra Hindley est contrainte de partir, comme les autres.

Quelques semaines pus tard, elle trouve un travail de dactylo dans une société de textile. Veillant longtemps dans les pubs chaque soir après son travail, elle a du mal à suivre le rythme effréné de sa nouvelle vie. Son nouveau patron est très exigeant et autoritaire ! Au bout de six mois de travail dans la nouvelle entreprise, elle est finalement renvoyée pour absentéisme répétitif.

Au cours de la même année, elle est embauchée une troisième fois comme assistante de direction chez Millwards, une société de décoration et d’ameublement. Hindley, alors âgée de vingt ans et voulant s’émanciper, veut changer radicalement de look ! Nous sommes en plein dans les turbulentes « sixties » ; on ose de plus en plus les jupes courtes, les longues bottes en cuir à talons, les coiffures à plate-forme et les jaquettes fluo. Myra bien sûr, n’échappe pas à la règle et compte mettre le paquet !

Revenue entretemps vivre chez ses parents, elle brave l’autorité paternelle et commence à arborer des tenues de plus en plus provocantes. Ses cheveux subissent aussi une métamorphose : elle troque ses longues boucles noires contre une petite coupe (la fameuse « choucroute »), réalise une décoloration avec de l’eau oxygénée et effectue régulièrement des rinçages à la peroxyde pour obtenir un blond platine des plus sophistiqués, qui aura pour effet d’accentue la pâleur de son visage et fait ressortir davantage ses yeux bleus !

Dans sa modeste cité ouvrière de Gorton, Hindley passe désormais pour une vraie gravure de mode ! Sa petite sœur, Maureen, lui emboîte rapidement le pas. Toutes les deux veulent s’affranchir de cette mentalité latente de la « working class », de la domination de leurs parents et de la misogynie ambiante. Myra redoute surtout de reproduire le même schéma que sa mère, d’épouser un violent alcoolique et de se retrouver avec trois ou quatre enfants à charge. Elle fera tout pour éviter ce scénario !

Enchaînant les petits copains et les liaisons sans lendemain, à la fin de 1961, Myra Hindley fait la rencontre d’un singulier jeune homme, au fort accent écossais et aux dehors de crooner sage : Ian Brady.

Elle en tombe rapidement très amoureuse. Ian, de son côté, très imbu de sa personne, l’ignore totalement. La jeune femme, guettant chaque jour tous ses faits et gestes, ne manque pas de le consigner dans son journal intime, telle une petite adolescente en fleur :

« Ian m’a regardé aujourd’hui ! »

 « Ian m’a souri aujourd’hui ! »

« Je suis tellement triste aujourd’hui, Ian ne m’a pas regardée … »

« Va-t-il proposer de m’emmener faire un tour sur sa moto un de ces jours ? »

« Ian m’a souri et m’a parlé aujourd’hui, j’étais comme sur un petit nuage ! Il est super bien fringué comme toujours, oh mon dieu, il est si beau !… »

La rencontre entre l’enfant terrible de Glasgow et la petite dactylo blonde de Gorton est d’abord très platonique ! Ian est ouvertement bisexuel et a plus tendance à préférer les garçons aux filles. Pour lui, Myra ne peut être qu’une passade, une idylle de quelques jours, voire de quelques semaines tout au plus. Mais il se trompe !

Les deux jeunes gens deviennent rapidement inséparables, allant au pub, allant dîner dans des stands de fish and chips, au cinéma. Par ailleurs, ils sont souvent accompagnés par la petite sœur de Myra, Maureen Hindley et du copain de cette dernière, le jeune et rebelle David Smith, qui est fortement impressionné et même intimidé par la personnalité flamboyante et studieuse du jeune Ian Brady.

Les deux couples font sensation : ils incarnent la nouvelle jeunesse britannique éprise de liberté, émancipée et désireuse de s’amuser au maximum. Au contact des garçons, les sœurs Hindley commencent même à fumer leurs premières cigarettes avant de développer une forte addiction par la suite.

Quand ils ne travaillent pas, les quatre amoureux se retrouvent chez la grand-mère des filles. Ils se mettent d’ailleurs à y squatter de plus en plus, pour dîner, fumer des tonnes de cigarettes, boire de la bière, danser et écouter des vinyles empruntés chez des copains de David Smith.

Myra est subjuguée par sa nouvelle conquête ! Une chose est sûre : Ian Brady n’est pas comme les autres garçons de son entourage, il possède quelque chose de mystique, un air de dandy ! Quand la nouvelle tendance est aux blousons de cuir et aux coiffures gominées d’Elvis Presley, lui arbore un aspect sage et classique du gendre idéal, toujours sur son trente-et-un, portant costume trois-pièces, chemise blanche et cravate noire.

Surtout, Ian Brady passe pour être un érudit : il cite des passages entiers de poèmes allemands de Goethe et de Schiller, des ouvrages français du Siècle des lumières, et a même commencé à étudier le latin . En somme, un geek comme on dirait de nos jours !

Pourtant, il s’obstine à rester secret sur son passé, n’évoquant que très vaguement ses origines, mentionnant juste aux visiteurs qu’il est originaire de Cardiff, dans le Pays de Galles, et qu’il a immigré en Angleterre pour travailler comme magasinier, tout en rêvant de pouvoir continuer un jour ses études universitaires, idéalement à Oxford.

En réalité, Ian Brady est né à Glasgow, en Écosse, le 2 janvier 1938. Sa mère, Maggie Stewart, est une barmaid encore célibataire quand il vient au monde. L’enfant ne connaîtra jamais son père biologique. Sa mère lui assurera toujours qu’il était journaliste et que son nom de famille était Brady.

De par son travail nocturne au pub et son peu de moyens financiers, Maggie Stewart n’a d’autre choix que de confier son fils à un couple de voisins, les Sloan, déjà parents de quatre enfants. Ian prend leur patronyme et devient un de leurs enfants par procuration.

Dès la petite enfance, il commence à manifester un plaisir morbide à torturer les animaux et à maltraiter les enfants plus jeunes que lui. Plus tard, comme Myra Hindley, il devient la terreur des autres enfants de son quartier de Govan à Glasgow !

À l’adolescence, son casier judiciaire est déjà plein puisqu’il a passé deux ans en maison de redressement pour avoir volé de l’argent et une montre à ses parents adoptifs. Par la suite, il commet plusieurs cambriolages et tente même de tuer sa petite amie du moment, juste pour avoir dansé avec un autre garçon lors d’un bal.

À cette époque, il travaille comme manœuvre dans un chantier naval et rêve de partir loin, de quitter l’Écosse précaire du début des années 50 et de voyager partout dans le monde, aller aux États-Unis et peut-être même en Australie. Ian n’aura jamais le temps de concrétiser ses projets et est rapidement rattrapé par ses démons !

Il comparaît à neuf reprises devant les tribunaux pour différents délits. À sa dernière sortie de prison, il part s’installer chez sa mère et, pour participer aux frais du foyer, il trouve un petit boulot de garçon-boucher. Peu de temps après, il démissionne et quitte définitivement son Écosse natale pour partir s’installer en Angleterre.

C’est à Manchester, ville ouvrière par excellence et en pleine expansion, qu’il pose ses valises le 10 décembre 1957. Il trouve rapidement un job de coursier, puis de magasinier, et loue une petite chambre dans une pension familiale.

Beau garçon, présentant bien, toujours impeccablement habillé et rasé, il attire rapidement l’attention de la gent féminine du coin, plus habituée aux hommes grossiers et machos. Peu attiré par ces ouvrières en bigoudis et pardessus en plastique bon marché, Ian Brady repousse leurs avances avec une politesse et une indifférence manifestes.

De manière générale, les femmes ne l’intéressent pas ! Sauf peut-être cette blonde peroxydée qui lui fait les yeux doux depuis un bon bout de temps déjà et qu’il n’a fait qu’ignorer jusqu’ici ! Elle semble sortir du lot, mais il va devoir la façonner avant de tenter quoique ce soit avec elle ! Brady dès lors, trace son plan.

À mesure de la progression de sa relation avec Myra, le jeune écossais s’occupe de « parfaire ses connaissances culturelles ». Pour ce fait, il l’emmène régulièrement dans les bibliothèques, lui fait découvrir les œuvres du Marquis de Sade, la littérature allemande et surtout le recueil « Mein Kampf » écrit par Hitler. Ils assistent tous les deux à la première projection du Procès de Nuremberg au cinéma. Car il faut savoir une chose, Ian Brady est un féru des Nazis, fasciné par leur cruauté, et il ne cache à personne ses penchants d’extrême-droite !

Source : thetimes

Myra Hindley, qui a rarement ouvert un livre de sa vie, plonge littéralement dans le délire de Brady, commence à adopter ses idées racistes et xénophobes ! Elle est fascinée par ses connaissances générales et son érudition !

David Smith n’échappe pas non plus à la règle, et l’écossais devient en quelque sorte son mentor, sa source d’inspiration.

Pour Ian Brady, la chose la plus séduisante chez sa petite amie est certainement son indépendance. Contrairement aux filles de Gorton qui ne rêvent que de se caser au plus vite et de fonder une famille, Myra ne veut absolument rien de tout cela. Elle refuse de reproduire le même schéma que sa mère Nellie ou de sa grand-mère, des femmes assujetties toute leur vie, encaissant les coups sans broncher, subissant la mauvaise humeur de maris alcooliques et désargentés !

Au début de l’année 1963, Brady fait pour la toute première fois part à Myra de son projet d’assassinat. Incapable d’agir seul, il sollicite son aide : elle sera « l’appât », celle qui attire les potentielles victimes tandis que lui, s’occupera de les tuer. Il lui parle alors de « l’accomplissement du meurtre parfait » ! Myra, loin de s’en offusquer, est presque flattée par cette invitation.

Les jours suivants, Ian ramène de la bibliothèque un roman où les deux héros sont des adolescents qui assassinent un enfant. Il ordonne à la jeune femme d’en lire en moins les passages importants afin de s’en inspirer pour leur « plan ». Elle acquiesce.

Le soir même, Myra Hindley consigne dans son journal intime :

« En quelques mois seulement, il m’a convaincu qu’il n’y avait pas de Dieu du tout ! Il pourrait me dire que la terre est plate, que la lune est faite de fromage et que le soleil se lève à l’ouest, je l’aurais cru ! »

Durant les week-ends, le couple sillonne en moto la région de Manchester pendant des heures, accompagné par le petit chien de Myra, Puppet.

Un jour, alors qu’ils sont entre les communes d’Oldham et de Kirklees, sur la nationale, Ils font la découverte d’un spot, un lieu angoissant et lugubre, une gigantesque lande faite de tourbe et de dense végétation : Saddleworth Moor.

Ian en est presque ému : ça lui rappelle les paysages venteux et désolés de son Écosse natale ! Myra de son côté, est totalement subjuguée par la lande, son immensité et ses nombreuses allées vallonnées, comme enfouies sous terre. On pourrait se perdre là-dedans et ne plus jamais réapparaître !

Mais justement ! L’endroit correspond exactement aux attentes de Ian, il est juste parfait en tous points !

En juillet de la même année, lui et Myra sont enfin prêts ! Ils viennent de signer leur pacte de sang avec l’intention de faire le plus de mal possible !

Leur première victime est déjà toute trouvée : c’est Pauline Reade, une adolescente de 15 ans, amie d’enfance de Maureen, la petite sœur de Myra. Dans l’après-midi du 12 juillet 1963, Myra l’accoste à bord de son mini-van et lui demande de l’accompagner à Saddleworth Moor pour y chercher un gant qu’elle a perdu la veille. Pauline Reade la croit sur parole et monte avec elle.

Arrivées à destination, elles sont rapidement rejointes par Ian Brady qui s’est déplacé en moto. Myra fait les présentations et Pauline ne voit rien venir. Prétextant aller chercher une lampe-torche dans la voiture, Myra laisse l’adolescente seule avec Ian et part s’isoler dans son véhicule.

Quelques instants plus tard, Myra est rappelé par son copain, qui lui dit de venir l’aider à enterrer le corps de la pauvre Pauline, entièrement dénudée, violée et égorgée.

À leur retour ce soir-là, les deux assassins se rendent tranquillement au pub pour boire des bières et écouter de la musique avant de rentrer se coucher.

La disparation de Pauline est signalée dès le lendemain par ses parents. La police promet de faire des recherches. Tout le voisinage est interrogé, même Myra qui raconte ne pas avoir vu l’amie de sa sœur depuis plusieurs jours. Sans compter qu’elle n’est pas du tout le genre à fuguer ou quitter la maison sans prévenir ses parents. Que c’est étrange, soupira-t-elle !

Sans davantage d’indices ni de témoins, les recherches sont abandonnées là.

Cinq mois plus tard, le 23 novembre 1963, Myra accoste un autre enfant du voisinage, le jeune John Kilbride, âgé de 12 ans. Elle lui demande de l’aider à porter ses paquets de courses et lui promet de lui payer un soda et une glace une fois à la maison. John Kilbride, qui connaît bien Myra Hindley, accepte, appâté comme peuvent l’être les enfants par de simples promesses.

John vit seul avec sa mère, une ouvrière séparée de son mari, qui lutte péniblement contre un problème d’alcoolisme et de dépression. John, qui est son enfant unique, est la prunelle de ses yeux. C’est un garçon tellement serviable, gentil et attachant !

Le sort que lui réserve le couple diabolique se conclut dans la sinistre lande. Comme Pauline Reade, le petit John Kilbride est isolé dans le contrebas avec Ian Brady qui se jette sur lui et le viole avant de l’étrangler avec une chaussette. Pendant ce temps, Myra était tranquillement en train de fumer une cigarette à bord de son fourgon.

Le couple se donne encore une trêve de quelques mois, une trêve où ils s’adonnent de plus en plus à des pratiques sexuelles sadomasochistes. Pour la première fois Ian, qui n’est attiré que par les hommes, éprouve du désir pour cette femme diabolique aux instincts aussi bas que les siens. Ils sont en parfaite osmose !

Pour se donner un semblant de normalité et ne pas éveiller les soupçons de leur entourage et du voisinage, les deux malfaiteurs continuent à aller travailler, à sortir et à fréquenter Maureen Hindley, qui s’est entretemps mariée avec David Smith. Le couple s’est installé dans un petit appartement proche de la maison des Hindley, à Wardle Brooke Avenue.

Fin mai 1963, Ian presse encore Myra de lui trouver une autre victime. Il a un besoin pressant de tuer. Elle s’exécute sans se faire prier ! Elle aussi a eu la même idée !

Dans la douce et tiède soirée du 16 juin 1963, Myra croise le petit Keith Bennett dans le marché hebdomadaire. Âgé de 12 ans, le petit garçon raffole de sucreries. Myra lui promet de lui donner 2 shillings s’il accepte de porter ses paquets de courses. Keith est d’accord. À bord d’une voiture louée au préalable par Myra, ils ne s’arrêtent qu’une fois arrivés à Saddleworth Moor.

Sauf que là !

Keith Bennett, malgré son jeune âge, sent que quelque chose d’étrange se trame, que Myra lui a menti à propos de sa récompense de 2 shillings ! Il se met alors à pleurnicher bruyamment, à réclamer sa mère, à vouloir rentrer à la maison !

Énervé par la tournure que prennent les événements, Ian l’entraîne de force dans le terrain de tourbe, tandis que Myra reste debout à monter la garde au loin. Keith est violé et étranglé avec une corde. Le couple enterre son corps et disparaît dans le fourgon avant de prendre le chemin du retour.

Le 26 décembre 1964, en pleines festivités de Noël, Ian et Myra tombent sur une nouvelle victime, une petite fille de dix ans nommée Lesley Ann Downey. Le couple la repère seule dans un parc d’attraction. Visiblement, elle n’est pas accompagnée. Arrivés à sa hauteur, ils font mine de faire tomber leurs achats par terre et demandent à Lesley Ann de leur donner un coup de main pour les ramasser, même stratagème que les fois précédentes.

La petite fille les accompagne par la suite dans leur fourgon pour y déposer le tout. Ian lui offre une glace pour la remercier et insiste avec Myra pour la raccompagner chez elle, ce que l’enfant accepte. Elle monte sans se méfier du traquenard qu’ils sont en train de lui tendre.

Arrivés devant leur appartement, ils entraînent la fillette avec eux, la font monter dans leur chambre. Lesley Ann prend alors peur et demande à partir. Ian lui bâillonne la bouche avec un chiffon pour l’empêcher de crier et d’ameuter le voisinage. Ensuite il la déshabille, prend plusieurs clichés d’elle en lui imposant des poses suggestives, la viole et demande à Myra de lui faire couler un bain. Quand cette dernière retourne dans la chambre quelques minutes plus tard, elle trouve l’enfant inerte sur le lit. Sur un magnétophone, Ian a enregistré les cris et les supplications de l’enfant.

Source : dailymail

Très tôt le lendemain matin, le couple va enterrer le cadavre de Lesley Ann Downey à Saddleworth Moor.

Ils attendent encore dix mois avant de repasser à l’acte. Ian veut maintenant traquer des adolescents à l’aspect viril, il dit être fatigué des jérémiades des petits !

Hormis les marchés, les parcs et les foires où tout grouille tellement de monde et où ils finiraient par se faire prendre un jour, ils décident de jeter leur dévolu sur un lieu plus discret, où ils ne se sont encore jamais rendus auparavant pour trouver des « proies » : la gare centrale de Manchester.

Dans la soirée du 6 octobre 1965, Ian et Myra stationnent devant la gare et restent aux aguets. Ils voient sortir les voyageurs, ceux qui rentrent de la navette. Visiblement, il y a peu de monde ce jour-là mais soudain, Ian presse la main de sa compagne et lui fait un geste en direction de la sortie.

« Lui là-bas ! Reste-là, j’y vais ! » Dit-il d’un ton sans équivoque.

Edward Evans, qui fait chaque jour la navette entre Oldham et Gorton, s’avance sans les voir. Ian va à sa rencontre, se présente, sympathise avec le jeune homme. Edward Evans, âgé de 17 ans et probablement homosexuel, accepte l’invitation de Ian de prendre un verre avec lui à la maison, et peut-être même de faire autre chose si les conditions s’y prêtent.

Dans la voiture, Ian lui présente Myra Hindley, qu’il fait passer pour sa sœur. Les poignées de mains sont échangées avec enthousiasme et ils prennent la route tous les trois.

Arrivés devant chez eux, Myra, à la demande de son compagnon, va chercher son beau-frère David Smith, lui demande d’attendre devant la porte et de ne rentrer que quand Ian l’appellera, surtout pas avant ! David Smith ne comprend rien à ce jeu mais accepte de s’y prêter, allume une cigarette et patiente.

À l’intérieur, les choses dégénèrent. Edward Evans, comprenant qu’il a été pris dans un guet-apens, commence à se battre avec Ian Brady, prenant d’abord de l’avantage sur lui grâce à sa force musculaire et sa haute stature. Myra pendant ce temps, s’isole dans la cuisine avec son chien Puppet et écoute la progression de la lutte derrière la porte.

Ce n’est qu’en entendant le cri épouvantable poussé par Evans qu’elle se met à hurler et à appeler David Smith.

« Dave ! Dave ! Viens tout de suite ! Il nous faut un coup de main ! »

Quand il pénètre dans l’appartement, Smith découvre, horrifié, la scène du crime : , il y a des morceaux de chair partout, des éclaboussures de sang sur le canapé, le sol et même sur les murs.

Myra, livide, lui tend alors un seau d’eau mélangé à de la javel et de l’ammoniaque, et lui ordonne de l’aider à tout nettoyer. David Smith remarque que pendant tout le processus de nettoyage, sa belle-sœur déplace, range, change les taies des coussins tout en fredonnant une chanson.

Quand ils ont tout terminé, David aide encore Ian à transporter le cadavre d’Edward Evans dans la chambre d’amis, car il est trop lourd pour être porté jusqu’au fourgon. Il faut le faire disparaître le plus vite possible !

Après quoi, Ian lui offre une bière et lui propose de passer la nuit chez eux. Terrorisé, Smith refuse, prétextant qu’il n’a jamais laissé sa femme seule pendant la nuit. Il les quitte vers 3 heures du matin et rentre précipitamment chez lui tout raconter à Maureen.

Deux heures plus tard, armés d’un canif, mari et femme repèrent une cabine téléphonique et appellent la police. David Smith demande à ce qu’ils viennent les récupérer pour les emmener faire une déposition au commissariat.

Le lendemain, suite aux déclarations de l’unique témoin du crime d’Edward Evans, 20 policiers sont envoyés au domicile de Myra Hindley et de Ian Brady.

Les policiers décident de procéder doucement sans les brusquer. Ils demandent à fouiller la maison pour un simple contrôle de routine lié à un cambriolage. Les forces de l’ordre se mettent immédiatement à fouiller toutes les pièces de l’appartement. Le cadavre d’Edward Evans est rapidement trouvé dans la chambre d’amis, enroulé dans une bâche en plastique. Le couple projetait de l’enterrer dans la lande le soir-même.

Suite à cette trouvaille, Ian Brady est arrêté et conduit au commissariat. Myra, que personne ne soupçonne encore, est relâchée après son interrogatoire.

Les jours suivants, La police perquisitionne la maison, théâtre de tant d’horreurs. En fouillant dans la chambre du couple, elle tombe sur des plans dessinés sur papier – probablement par Ian – et ressemblant à des plans de cambriolage. Dans ces croquis, la police relève également des initiales mystérieuses, ainsi qu’un billet de train de la gare centrale, datant du 6 octobre, un aller-retour Oldham-Manchester. Le billet d’Edward Evans !

Sous le sommier, la police retrouve encore une valise de cuir rouge, comportant des photos du couple prises à Saddleworth Moor, des photos pédopornographiques, des bijoux, de la lingerie féminine et surtout, de mystérieuses bandes magnétiques audio. Leur contenu regroupe des enregistrements vocaux des derniers instants de la petite Lesley Ann Downey, et les policiers y entendent distinctement les éclats de voix de Hindley et de Brady couvrant ceux de la fillette.

L’un des policiers se souvient que David Smith a raconté une chose étrange lors de sa déposition : Ian plaisantait souvent sur la présence de cadavres d’enfants enterrés dans les Moors. Grâce aux photos du couple trouvées dans la valise rouge, la police pense avoir finalement répertorié « le secteur » pour commencer ses fouilles. Sans perdre une minute, elle fonce vers la lande.

Les recherches commencent la nuit-même. Certains journalistes, accompagnant les policiers, sont pris de chair de poule et sont très angoissés dès qu’ils arrivent sur les lieux. L’endroit est immense, lugubre, en pente, et très dense en végétation. Toute la lande est ratissée, transformée en un temps record en véritable terrain d’investigation !

« On avait l’impression de marcher sur des squelettes ! On était tous, y compris les enquêteurs, complétement terrorisés ! » Se remémore un journaliste d’investigation, présent depuis le début de l’enquête.

Le 10 octobre 1965, le cadavre de Lesley Ann Downey est découvert, suivi onze jours plus tard par celui de John Kilbride, disparu en novembre 1963. Les cadavres de Pauline Reade, disparue en juillet 1963 et celui du petit Keith Bennett, disparu en juin 1964, ne seront jamais retrouvés.

Source : standard

Le procès des « Monstres de la lande » s’ouvre le 6 avril 1966. Pour les mener de leurs prisons respectives au tribunal, des patrouilles de police sont contraintes de couvrir Ian et Myra afin de les protéger d’une potentielle attaque de la population. Et pour cause : à chaque passage des fourgons de police, des cailloux sont jetés de toutes parts.

La population de Manchester est en ébullition. L’Angleterre, quant à elle, est sous le choc ! De mémoire collective, jamais encore des crimes et des viols aussi sordides sur des enfants n’avaient impliqué de femme, en partenariat avec un assassin !

Durant les audiences, le couple Hindley/Brady comparaissent non-coupables !

Le 6 mai 1966, le verdict tombe enfin : triple réclusion criminelle à perpétuité pour le triple meurtre de Lesley Ann Downey, John Kilbride et David Evans. Ni Brady, ni Hindley n’avouent les viols et meurtres de Pauline Reade et de Keith Bennett. Coïncidence ou coup de chance, le couple échappe aussi in-extremis à la peine capitale, abolie en Grande-Bretagne une année auparavant.

Incarcérée dans la prison pour femmes de Cookham Wood, Myra Hindley meurt des suites d’une pneumonie, le 15 novembre 2002, après plus de trois décennies passées derrière les barreaux. Lors de ses premiers mois de détention, elle a cessé de se décolorer les cheveux et a préféré revenir à sa couleur brune d’origine. Elle a terminé ses études et obtenu sa licence en littérature quelques années plus tard, toujours au sein de la prison.

La veille de sa mort, la désormais « Femme la plus détestée du Royaume-Uni » a adressé un long courrier à son avocat où elle lui raconte en détails comment elle a été sexuellement envoûtée et mentalement instrumentalisée par Ian Brady depuis leur fatidique rencontre au début des années 60. Elle insiste sur le fait que Ian l’a droguée plus d’une fois pour la manipuler à sa guise.

De son côté, Ian Brady continuera de jouer au chat et à la souris avec les journalistes d’investigation. En 1985, il avoue à l’un d’eux le double-meurtre de Pauline Reade et de Keith Bennett, dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Une nouvelle enquête est encore ouverte et de pénibles souvenirs ravivés. Un seul corps non identifié sera retrouvé dans le périmètre indiqué par Ian Brady, et ne sera ni celui de Pauline, ni celui de Keith.

Au début des années 2000, Brady commence à publier des poèmes et pamphlets sur Internet. Il rédige et publie même un livre papier, « Les Portes de Janus : l’assassinat en série et son analyse par Ian Brady ». Dès sa sortie, le livre sera retiré des ventes par tous les libraires de Grande-Bretagne.

Aujourd’hui âgé de 88 ans, Ian Brady a été placé sur ordre de son médecin dans une unité de soins psychiatriques du troisième âge.

L’affaire des « Tueurs de la lande » reste à ce jour l’un des cas les plus graves de pédo-criminalité, à l’instar de l’affaire Dutroux en Belgique. Des deux tueurs, Myra Hindley reste certainement la plus profondément détestée par l’opinion publique britannique.

Tom Rhattigan, ancien habitant de Gorton et enfant à l’époque des crimes de la lande, se souvient comment il a failli lui-même tomber dans les filets du couple diabolique. Il décrit le charme de Myra Hindley, de sa faculté extraordinaire à attirer facilement les enfants à elle avec de simples promesses de bonbons et de limonade.

«Nos parents nous ont toujours appris à nous méfier des étrangers de sexe masculin, mais jamais à nous méfier d’une femme ! C’est peut-être de là que vient l’erreur ! » Raconte Tom Rhattigan.

Le profiler et journaliste David Holmes ajoute que : « Myra avait cette faculté de faire d’un événement atroce quelque chose de normal pour se distancier de la réalité et d’échapper à l’horreur de ses actes ! Elle a vécu depuis son enfance dans un climat familial où la violence et la méchanceté étaient très banalisées et même récompensées ! Brady a fait ressortir le monstre qui sommeillait en elle ! Sans vouloir excuser une seule fois ses actes, je dirais qu’elle a été un pur produit de son temps et de son éducation. »

Les familles des victimes, soudées par cette épreuve commune, continuent toujours à collaborer régulièrement, à adresser des courriers à gauche et à droite et à donner des interviews sur le sujet.

Ce qui est sûr, c’est que même 57 ans après les faits, la lande n’a pas encore livré tous ses secrets !

Nous sommes au début des années 60, dans une cité ouvrière de la périphérie de Manchester. Ici vit la working class, la main d’œuvre immigrée des quatre coins de l’Angleterre.

Dans ce contexte socio-économique trouble, de mystérieux enlèvements et meurtres d’enfants viennent défrayer la chronique. Entre juillet 1963 et octobre 1965, cinq enfants et adolescents sont violés atrocement mutilés, et leurs restes enterrées à Saddleworth Moor.

La longue enquête menée par la police départementale de Manchester va progressivement mettre la en lumière sur deux personnalités immorales et démoniaques : Myra Hindley est une charmante blonde, et son compagnon, Ian Brady !

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Sanda Dia, quand le bizutage va trop loin !

Sanda Dia, quand le bizutage va trop loin !

Cliquez ici pour en savoir plus

Quand on vous dit bizutage !

Pour les uns, c’est un rituel de passage symbolique dans la vie estudiantine ou militaire, ayant pour but de raviver le sentiment de camaraderie et de briser la glace afin de permettre au concerné d’intégrer entièrement un groupe, tandis que d’autres diront que c’est une pratique abusive, barbare, humiliante, qui laisse parfois de terribles séquelles à long terme chez les individus les plus sensibles !

Cette pratique, populaire dans le monde entier depuis des siècles, n’a pas cessé de diviser ! Malheureusement, le bizutage n’est pas toujours synonyme de débordement guilleret et de farces salaces entre étudiants un peu éméchés, il peut parfois avoir des conséquences horrifiantes et dramatiques.

L’histoire de Sanda Dia, jeune étudiant belgo-sénégalais en est le parfait exemple, et son cas n’est malheureusement pas isolé.

Source : plus.lesoir

En 2015, son bac en poche, le jeune homme, alors âgé de tout juste dix-sept ans, s’apprête à faire son entrée dans la prestigieuse Université Catholique de Louvain dans la Flandre.

Les festivités de son baptême de (ça veut dire la même chose, je vous laisse choisir entre les deux termes) bizutage, qui devaient lui permettre d’intégrer le cercle très select de La Fraternité Reuzegom, tournent pourtant rapidement au cauchemar. Privé de sommeil depuis 48 heures, fortement alcoolisé, nauséeux, déshydraté, Sanda Dia succombe lors de l’ultime épreuve, alors qu’il est maintenu complètement nu dans de l’eau glacée en plein mois de décembre. Il décède à l’hôpital quelques heures plus tard.

Son histoire, mais surtout sa mort tragique, créent le scandale dans tout le territoire belgo-flamand. Mais alors, qui pointer du doigt, qui faut-il condamner ? L’université ? Le recteur, qui n’a rien vu venir et qui n’a pas voulu sanctionner trop sévèrement les coupables ? L’inconscience et la cruauté d’adolescents issus de milieux nantis et privilégiés qui se sentaient intouchables ? Le système en lui-même, qui ferme les yeux sur ce genre de dérapages ? Peut-on qualifier cet acte de crime raciste, crapuleux et prémédité ?

Telles sont les interrogations qui entourent cette affaire, encore toute récente et très controversée !

Fortement décriée, voire interdite dans plusieurs pays où elle est passible de prison, la tradition du bizutage n’en trouve pas moins ses candidats attitrés, et beaucoup d’étudiants des grandes écoles militaires, navales ou commerciales, l’imposent encore aux nouveaux arrivants. Selon le pays ou la région, on parle de confréries, de cercles, de fraternités, de clubs, de foyers, chacun imposant ses propres règles de conduite et son emblème aux couleurs de son choix, idéalement entouré d’une créature mythologique, symbole de force et d’immortalité.

Quant au déroulement même du bizutage, il peut varier en fonction de la filiale, de la spécialisation ou de l’institution, le point commun étant d’humilier au maximum le candidat et le pousser dans ses retranchements.

On peut notamment citer les traditionnels verres d’alcool engloutis à la chaîne jusqu’à l’ivresse totale, les défilés à poil devant les camarades, les pluie de coups reçus sans broncher, les corps tartinés d’aliments odorants ou de liquides dégoûtants, l’ingestion de mets crus et peu ragoûtants, le tout dans une ambiance décontractée, certes exacerbée mais généralement bon enfant ! C’est du moins ce qu’on laisse croire.

Dans le monde entier, des voix s’élèvent pourtant pour interdire définitivement ce genre de pratiques jugées trop abusives et humiliantes, pouvant marquer les candidats les plus sensibles à long terme, leur faire abandonner leur cursus, et de développer un sentiment d’infériorité face à leurs pairs, sans parler de nombreux cas de suicides suite à des bizutages qui ont fait plus d’une fois la une des journaux.

Le triste palmarès des victimes de bizutages demeure un sujet encore tabou, les victimes préférant gober cette humiliation avec sang-froid et virilité, de crainte de se voir écartées et catégorisées d’incapables ou de lâches par leurs « frères », appellation donnée aux membres des fraternités entre eux.

Aux États-Unis, le cas de Timothy Piazza, décédé brutalement lors de son bizutage survenu en février 2017, a sévèrement entaché la réputation de l’Université de Pennsylvanie, dans laquelle il menait de brillantes études pour devenir ingénieur en génie civil. Les membres du cercle très fermé des Beta Theta Pi, la fraternité pour laquelle il avait postulé, l’ont obligé à boire plusieurs verres d’alcool dans un laps de temps restreint. Timothy a fini par succomber à cet excès, complétement intoxiqué, puis battu à mort par ceux qui se disaient être ses meilleurs amis.

Source : kwqc

Nous reviendrons pour parler de son cas un peu plus tard dans le récit.

À présent, je vous invite à vous pencher avec moi sur le cas qui nous intéresse aujourd’hui, celui du jeune Sanda Dia.

Son décès tragique, survenu en décembre 2018, a soulevé colère et révolte dans la ville flamande de Louvain. Issu d’un milieu modeste, enfant d’un couple mixte, Sanda s’illustre très tôt dans le cercle familial par ses excellentes notes au lycée qui lui ont ouvert les portes des cycles préparatoires en ingénierie civile de l’Université Catholique de Louvain, l’une des plus anciennes de Belgique et d’Europe. Un avenir prometteur et brillant l’attend, brutalement abrégé dans la nuit tragique du 4 au 5 décembre 2018.

Comment tout cela s’est-il déroulé ? Pourquoi personne n’a-t-il levé le petit doigt pour mettre le holà face à cet excès de violence à son égard ? Sa mort a-t-elle été préméditée ou accidentelle ? Les avis sur la question restent très controversés et contradictoires.

Mais revenons un peu sur son parcours.

Sanda Dia est né le 9 avril 1998 à Edegem, dans la province d’Antwerp en Belgique, d’une mère flamande et d’un père sénégalais, ancien immigrant arrivé en Europe dans les années 80.

La famille Dia appartient à la classe moyenne, dans une ville qui compte beaucoup de notables et de familles bien nanties, de pure tradition et de souche néerlandaises.

Le père de Sanda, qui n’a pas pu pousser ses études au-delà du secondaire, a toujours souhaité que ses enfants puissent réussir dans la vie et accéder à des postes prestigieux plus tard.

Déjà tout petit, Sanda est poussé par son père à étudier vaillamment et à apprendre sans cesse, la réussite scolaire ne pouvant être que le gage d’une belle ascension sociale dans le futur. Sanda, en fils obéissant, se plie à ses volontés, ne désirant que lui plaire et le rendre fier.

À l’école primaire, le petit garçon fait la connaissance de son meilleur ami duquel il ne se séparera plus. Au lycée, ils partagent les même bancs et suivent le même cursus scientifique.

Garçon très populaire dans son lycée, pourvu d’un charme alliant intelligence et gentillesse naturelle, Sanda, qui adore danser, est surnommé le « Michael Jackson d’Edegem » par ses amis. D’ailleurs, durant son temps libre, il adore reproduire les chorégraphies de comédies musicales des années 80, notamment celle de « Thriller » et est féru des films d’animation de Walt Disney.

En 2015, Sanda réussit ses épreuves du baccalauréat avec les honneurs, ayant les meilleures notes de sa classe. Élève doué, intelligent et appliqué, il songe à intégrer le cycle des classes préparatoires de la prestigieuse Katholieke Universiteit Leuven de Louvain, communément abrégée en KU Leuven, qui lui ouvre d’ailleurs grand ses portes.

À la rentrée de septembre, Sanda est accepté en cursus d’ingénierie civile. Il quitte sa ville natale d’Antwerp pour louer une petite chambre dans le campus de KU Leuven. Ce premier passage dans la vie d’adulte comble ses parents d’orgueil et de fierté, en particulier son père.

Si Antwerp passe pour une ville de riches, Louvain la dépasse largement et le jeune garçon le découvre assez rapidement.

Ici, les Rolls et les Bentley font légion, les enfants font leurs études dans des collèges privés, prennent des cours de golf et d’équitation, en attendant de faire fructifier l’héritage de leur papa respectifs une fois adultes !

Ces futurs héritiers de banques, entreprises, études de notaire et cabinets de chirurgie esthétique intègrent, pour la plupart et par pure tradition familiale, l’un des cycles préparatoires de l’Université Catholique, connue comme étant le socle fondateur dont sont sortis tous les personnages haut placés de la ville.

Bien que nouvellement arrivé, Sanda n’a aucun mal à trouver ses repères et à se faire de nouveaux amis, parmi ces adolescents habitués depuis leur plus tendre enfance à ne fréquenter que les gens appartenant exclusivement à leur milieu.

Les personnes qui l’ont fréquenté à cette époque parlent d’un jeune homme ouvert qui ne cherche jamais de noises ni à se faire des ennemis. Il allait naturellement vers tout le monde et trouvait toujours le moyen de briser la glace et d’engager la conversation. Il avait cette aptitude à faire rire et à rendre loquaces et amicales des personnes généralement très timides et très renfermées.

Sa sociabilité, son charme métissé, ses bonnes manières, son intelligence et son aptitude à aimer tout le monde sans juger personne, lui permettent de faire rapidement sa place dans ce milieu très select et collet-monté, si différent de tout ce qu’il a connu jusque-là.

Sanda passe haut la main ses deux premières années préparatoires, s’illustrant auprès de ses professeurs et même du recteur de l’université. À partir de là, l’ambition sera le maître mot dans la vie du jeune homme, qui souhaite accéder aux plus hauts échelons.

À la rentrée de septembre 2018, qui coïncide avec sa troisième année à KU Leuven, Sanda fait la connaissance d’une des fraternités les plus selects mais aussi les plus anciennes et fermées de l’établissement : La Fraternité Reuzegom. Arborant un écusson aux couleurs noire et verte et d’un dragon crachant le feu, elle fait automatiquement penser à ces anciens clubs londoniens pour aristocrates du 19e siècle.

Source : news-24

L’idée d’intégrer la fraternité occupera désormais toutes les pensées du jeune étudiant.

Sauf que la chose ne s’avère pas des plus simples, et pour cause : les membres de Reuzegom ne se comptent que sur les doigts d’une main et beaucoup sont porteurs des plus anciens patronymes de la ville, déposés chaque matin au campus par leur chauffeur, possédant déjà leur fortune personnelle, ce qui n’est pas le cas de Sanda.

Son meilleur ami d’enfance, inscrit d’ailleurs dans le même cursus et partageant la même chambre que lui, raconte que la volonté de Sanda de vouloir à tout prix faire partie de la fraternité Reuzegom était purement opportuniste : il voulait se faire des connaissances pour son avenir, des connaissances susceptibles de l’aider à s’élever dans l’échelle sociale, sachant que la plupart des membres de la fraternité ont des parents placés dans les hautes sphères et qui pourraient éventuellement lui donner « un coup de pouce » au moment opportun.

Ce même ami ajoute qu’à part cette image parfaite et vernie renvoyée par le groupe, Sanda ignorait tout sur son fondement, ses penchants et du mode opératoire pour entrer au sein de Reuzegom.

Et d’ailleurs, quelle était la raison pour laquelle cette fraternité, ce groupuscule d’étudiants était si hermétiquement fermé aux autres ? Pour apporter des éléments de réponse, revenons si vous le voulez bien, aux origines mêmes de sa création.

La fraternité a vu le jour à Antwerp, dans les années 40, juste après la Seconde Guerre Mondiale, fondée par trois étudiants de KU Leuven : Fred De Meester, Remi Verselder et Hugo Schiltz, tous trois appartenant à des familles aristocratiques flamandes.

À la base, la fraternité était une sorte de réunion d’étudiants, tous issus du lycée catholique Xaverius College Borgerhout, tenu par les moines franciscains et situé dans les environs d’Antwerp. Son nom initial à cette époque était Oxaco-Leuven, et ce n’est qu’en 1957 que son nom changea définitivement en Reuzegom.

La plupart des étudiants de la fraternité étaient issus des différents cycles d’ingénierie civile, de droit et des branches commerciales. Et surtout, surtout, – car c’est un point impératif –, venant tous de milieux très privilégiés, Reuzegom se voulait être avant tout la gardienne d’une certaine tradition, un cercle fermé, élitiste et de pure tradition catholique et néerlandaise, n’acceptant que les individus de sexe masculin remplissant toutes les « conditions d’admission », et refusant au passage tous les étudiants étrangers et même les belges francophones.

À la fin des années 70, la fraternité comptait quelques trente étudiants actifs.

Par ailleurs, Reuzegom est passée à la notoriété depuis sa création, connue pour imposer l’un des bizutages les plus durs et acharnés en la matière, incluant toutes sortes d’épreuves physiques, mais aussi du racket, du harcèlement et plus récemment, en 2013, un cas scandaleux de maltraitance animale.

En effet, la fraternité s’est vu attaquée en justice par l’association de défense animale GAIA pour avoir, lors d’un bizutage, martyrisé et tué un porcelet de la façon la plus sadique et cruelle qui soit, avant de filmer la scène avec des smartphones et de diffuser le tout sur les réseaux sociaux. Les vidéos ont été depuis, retirées des plateformes.

Scandalisées par de tant de cruauté, d’autres associations de même envergure ont pris le relais en envoyant des courriers de reproches acerbes à KU Leuven, souhaitant que les coupables de cette boucherie soient envoyés devant le parquet de justice.

Et pourtant, ni l’université, ni la justice ne levèrent le petit doigt pour punir les organisateurs de ce massacre, considérant la chose comme une simple « bêtise » d’étudiants. Aucune charge ne sera retenue contre eux !

Encouragée par cette impunité et par le silence des responsables de l’université, la fraternité commença à faire parler d’elle et pas de la meilleure des façons, allant jusqu’à republier par pure provocation, les vidéos supprimées par les réseaux sociaux !

Suite aux différentes pressions, KU Leuven décida de réagir en établissant une sorte de « charte du bizutage », que tous les membres appartenant aux différents cercles et fraternités estudiantines de la ville de Louvain, ont été invités à signer avant de mettre en œuvre quoi que ce soit dans le futur.

Cette charte organisée en forme de mode d’emploi, indique les choses permises et non permises lors d’un bizutage, interdisant par ce fait, toute forme de harcèlement physique ou sexuel, racisme, racket, maltraitance sur des individus ou des animaux, emblèmes xénophobes, extorsion et intimidation.

Sauf que cette règle sera catégoriquement refusée par l’ensemble des concernés, qui s’opposèrent à l’idée d’y coucher leur signature et encouragèrent tous les autres à en faire autant. Face à ce refus général de coopérer, la charte est finalement abandonnée, n’ayant pas su générer l’effet escompté.

Nous sommes au début du mois d’octobre 2018, lors d’une petite fête organisée par le collectif d’étudiants de l’université. Sanda y fait la rencontre des deux leaders attitrés de Reuzegom, ceux qui se font appeler par leurs subalternes, « Les seniors ». Ce ne sont pourtant pas les plus populaires de l’établissement mais une aura de mystère semble les entourer, ce qui n’échappe pas au jeune étudiant ingénieur.

Les jours suivants, il leur renouvelle sa volonté de faire partie des leurs. Les membres seniors de la fraternité lui détaillent alors le bizutage qu’il va devoir affronter en intégralité, incluant différentes épreuves de passation, toutes plus difficiles les unes que les autres.

L’éventualité d’un bizutage n’effraie pas Sanda, même si nombre de ses camarades, à commencer par son ami d’enfance, font tout leur possible pour l’en dissuader. Pour toute réponse, le jeune homme balaye leurs avertissements d’un revers de la main : beaucoup d’autres garçons et filles avant lui ont eu affaire à ce genre de rituel pour intégrer un groupe, et personne n’en a gardé de séquelles, tout se passe toujours dans la bonne humeur et dans une ambiance bon enfant.

Mais ce que Sanda ignore encore, c’est que ce « rituel de passage » est organisé en différentes épreuves étalées sur deux jours entiers voire plus, et vise à repousser les limites du futur candidat afin d’évaluer ses capacités d’endurance. Les détails ne sont, quant à eux, révélés que le jour J, le mettant devant le fait accompli.

Il est important de souligner que depuis 2015, Reuzegom n’a compté qu’un seul membre de couleur, un étudiant d’origine congolaise et depuis, plus aucun autre individu non-blanc n’a pu en faire partie, jusqu’à la demande de Sanda Dia, trois ans plus tard. À cette seule éventualité, nombre des membres de la confrérie décident d’emblée de le prendre de haut et de le mépriser de la façon la plus vile qui soit à cause de sa couleur de peau et de son appartenance ethnique !

Comme chez de nombreux groupuscules néo-nazis, l’appartenance ethnique joue un rôle primordial dans la confrérie Reuzegom, vantant la pureté d’une race blanche et aryenne blonde aux yeux bleus, et méprisant tous ceux qui ne présentent pas ces caractéristiques !

Pour cette même raison, certains membres de la fraternité se mettent carrément à faire à Sanda des remarques vexantes et ouvertement racistes sur son physique de métisse, mettant en valeur la « suprématie de la race blanche » sur toutes les autres !

Profondément choqué et humilié par ce qu’il vient d’entendre, le jeune homme préfère pourtant les ignorer, se concentrant exclusivement sur le but derrière son intégration future au sein de Reuzegom et ne s’attardant pas sur ce genre de détails, visant seulement à le provoquer. Du moins le pense-t-il !

Les jours suivants, il assiste à plusieurs réunions des Reuzegom et essaye tant bien que mal de s’imprégner de leur « culture ». Au final, une première épreuve d’initiation est prévue pour fin octobre, à l’occasion des festivités d’Halloween, et rendez-vous est donné dans un nightclub d’Antwerp, un vendredi soir.

Sanda, qui d’habitude n’est pas un grand consommateur d’alcool, devine déjà ce qui l’attend ! En un temps record, il est sommé d’ingérer des quantités faramineuses d’alcool forts : tequila, whisky, gin, vodka, en gros, le fameux et dangereux binge-drinking britannique, si populaire auprès de la jeunesse anglaise !

Très alcoolisé, Sanda et deux autres candidats réussissent pourtant cette première épreuve haut la main, avec en prime des incessants aller-retour aux toilettes et une terrible gueule de bois le lendemain.

La chose se répète encore les week-ends suivants, le cercle changeant souvent d’endroit, passant par le bistrot miteux du quartier, le pub irlandais huppé ou encore le nightclub de fin de soirée, et à chaque fois, des quantités astronomiques d’alcool sont consommées par les candidats !

L’un des événements marquants d’une de ces soirées est qu’une fois, alors que tout le monde s’apprêtait à partir, ordre est donné à Sanda Dia de nettoyer les tables et de débarrasser les verres parce que c’est un boulot fait pour les « gens de sa race » !

Le jeune homme, conscient de faire cela dans le cadre de son « test d’endurance », se plie aux volontés des membres de Reuzegom, nettoie les tables et emporte les verres vides au comptoir sous les railleries des autres garçons !

Quelques semaines seulement avant le début de la deuxième partie des épreuves, Sanda et les huit autres garçons retenus pour le bizutage se voient restreints au nombre de trois. Six d’entre eux ont été éliminés suite à leur fulgurant échec lors de la première épreuve d’initiation !

Le 4 décembre 2018, Sanda, accompagné des autres candidats qui comme lui, se préparent mentalement pour la soirée qui s’annonce longue, essaient tant bien que mal de relativiser, plaisantant, ou du moins s’efforçant de plaisanter, sur les épreuves auxquelles ils vont devoir se soumettre dans quelques heures.

L’une des premières épreuves commence dès l’après-midi sur le coup de 16 h 00, et consiste à vendre des fleurs sur la place du marché de la ville, le but final étant de réussir à en vendre le plus possible aux passants. Le vainqueur au terme de l’épreuve pourra passer à la suivante, tandis que le perdant sera obligé de boire du lait avarié et manger de la pâtée pour chat.

Si les deux autres candidats semblent capables d’écouler leur stock, Sanda, lui, reste à la traîne, ne réussissant à en vendre qu’une dizaine et redoutant déjà la punition qui l’attend au terme de cet examen.

Vers 17 h 00, le verdict tombe et la punition est sans appel : le jeune homme devra ingurgiter un litre de lait avarié, manger de la nourriture pour chats et arroser cela de quelques verres d’alcool.

Vers 19 h 00 ce soir-là, Sanda est déjà en état d’ébriété avancé, mais les cérémonies de bizutage ne font que commencer ! Aucun des Reuzegom ne tient compte de son état déplorable et de son envie incessante de vomir ! Ils trouvent même cela drôle !

La soirée se poursuit encore avec de nouvelles épreuves : cette-fois ci, ordre est donné à Sanda et aux deux autres candidats de se mettre à genoux pour être évalué sur des types de question-réponse portant sur des sujets divers.

Sanda est tellement ivre qu’il n’arrive pas à placer deux mots, il a la tête qui tourne et l’estomac au bord des lèvres. Pourtant, autour de lui, personne ne semble prêter attention à son malaise.

Une seconde fois, une punition attend encore ceux qui donnent les plus mauvaises réponses : ils devront encore boire davantage, de l’alcool pur et non coupé d’eau.

À la fin de cette première et redoutable soirée, Sanda a déjà bu près de deux litres et demi de gin à lui tout seul, accompagné de cinq ou six bières. À mesure qu’il ingère de l’alcool, il devient de plus en plus pâle, incapable de parler ou de marcher, vomit à plusieurs reprises avant de perdre carrément connaissance.

Les deux autres candidats, logés à la même enseigne que lui, ne tardent pas à s’évanouir à leur tour et à cet instant, deux des seniors de Reuzegom ouvrent leur braguette et leur urinent dessus avant de leur tartiner le visage de ketchup et de pâte Nutella !

Suite à cela, les trois garçons sont conduits sur les coups de 5 h 00 du matin dans leur lit respectifs pour dégriser. Les membres seniors poussent le sadisme jusqu’à aller couper l’eau dans les distributeurs du couloir et des salles de bains afin d’empêcher les trois garçons d’aller s’abreuver pour dessouler.

Le lendemain, 5 décembre 2018 à 11 h 00 du matin, les trois victimes de la veille se réveillent avec une terrible gueule de bois, comme immergeant du fond d’un puits. Pour le reste, ils n’ont que de vagues souvenirs des événements de la soirée précédente ! À mesure que la journée avance, et tandis que les deux autres candidats semblent se remettre un peu à coup d’aspirine et de café, Sanda, lui, est encore complétement dans les vapes !

Les quelques étudiants qui le croisent ce jour-là, sans compter son meilleur ami et colocataire, parle d’un Sanda complétement déconnecté et comateux, présent uniquement physiquement, le regard vide et la mine blafarde. Aura-t-il la force de continuer les épreuves de cette dernière journée d’évaluation ?

Vers midi, signal est donné pour le début de la dernière épreuve, devant se dérouler dans un chalet appartenant à l’un des membres de Reuzegom. Encore une fois, l’alcool devra couler à flots, puis les candidats devront ingérer de l’huile de poisson très odorante, avant de s’immerger entièrement dans un trou rempli d’eau glacée.

Sur le trajet, le groupe s’arrête plusieurs fois pour effectuer des achats, notamment du poisson cru, des anguilles, de l’huile de poisson, des boisson énergisantes et vitaminées et bien sûr, de l’alcool en grande quantité. À la suite de quoi, le groupe se dirige à Vorselaar, situé à quelques kilomètres de Louvain, là où se trouve le chalet.

D’après les personnes présentes lors de cette journée, beaucoup notent l’état lamentable dans lequel se trouve Sanda, peinant à parler et devant être soutenu par deux membres de la fraternité pour pouvoir marcher.

Dès leur arrivée sur les lieux, les trois initiés sont emmenés séparément : Sanda est accompagné par un senior dans une pièce du chalet, tandis que les deux autres sont placés sous étroite surveillance dans l’une des dépendances.

Dehors, d’autres membres de Reuzegom se mettent à creuser trois fosses profondes dans la terre verglacée. Rappelons-nous que nous sommes en plein mois de décembre, de surcroît en Belgique, et que la température extérieure oscille entre 5 et 7 degrés Celsius. Puis les fosses sont remplies à ras bord d’eau, tâche rude car elle nécessite plusieurs allers retours entre le robinet de la cuisine et le jardin.

Pendant ce temps, dans le chalet et les dépendances, chaque membre senior s’occupe de déshabiller un initié, le but étant de les laisser en caleçon ou au moins torse nu. Ainsi dénudés, ils sont menés à l’extérieur, dans le froid, où les nouvelles règles du jeu leur sont expliquées :

Ce sera à nouveau un questionnaire, comme la veille, portant sur divers sujets, auquel l’initié devra répondre juste au maximum de questions. S’il réussit le pari, il sera récompensé illico par une lampée de RedBull ou d’eau fraîche, et sinon, il sera contraint de manger l’un des mets peu ragoûtants proposés : anguilles ou autre poisson cru ou d’ingurgiter au moins un litre d’huile de poisson mélangée à de l’urine.

Puis l’épreuve commence !

On descend Sanda et ses deux acolytes, transis de froid, dans les trous remplis d’eau glacée. Ne s’étant pas du tout remis des événements de la veille, le jeune homme est rapidement dépassé par les deux autres initiés et la punition tombe sans se faire attendre : il lui faut plonger la tête sous l’eau, repêcher une anguille jetée dedans et lui mordre la tête ! Ce qu’il fit contre toute attente !

Cela fait bientôt sept heures que les trois garçons, moralement détruits et physiquement très affaiblis, se trouvent dans l’eau, qui se couvre déjà d’une pellicule de gel et de verglas.

À 19 h 00, l’une des dernières épreuves est annoncée : chacun des initiés devra avaler un énorme poisson vivant et faire passer le tout avec de l’huile de foie de morue, l’huile de poisson devant agir comme vomitif par son goût prononcé, son odeur nauséabonde et sa texture visqueuse, le but final étant de faire ressortir le poisson en entier de la bouche. Celui qui réussira cette épreuve sera considéré comme très proche de la victoire finale et aura réussi le bizutage haut la main.

Les initiés prennent chacun dans un seau un poisson encore vivant et frétillant et l’avalent aussitôt, évitant de trop penser à la terrible et dégoûtante sensation que cela leur procure. Suite à quoi, ils se mettent à avaler de longues gorgées frénétiques d’huile de foie de morue, tant et si bien qu’ils ont aussitôt l’estomac retourné et bientôt, ils régurgitent tout, le poisson en premier.

Contrairement aux deux autres garçons, Sanda n’en mène pas large ! Il réussit à renvoyer l’huile mais toujours pas de poisson ! Alors, on le force, en lui écartant la mâchoire avec les doigts, à boire plus d’huile pour en être de plus en plus dégoûté, mais rien ne se produit !

Vacillant entre une irrésistible envie de vomir et une terrible sensation de gel dans toutes les parties de son corps, Sanda est finalement sorti hors de la fosse mais seulement pour une trêve de quelques minutes, le temps qu’il reprenne un peu ses esprits pour pouvoir continuer.

Pour « le réchauffer », les membres seniors poussent même la cruauté jusqu’à lui uriner partout sur le corps, certains ne se privant pas de proférer des insultes violentes et racistes à son encontre, le traitant de nègre, d’esclave, de larbin pour les blancs et de plusieurs autres expressions sordides et dégradantes.

Aussitôt après cela, il est replongé dans la fosse d’eau glacée où l’épreuve de tout à l’heure continue, lui forcé d’ingurgiter l’huile, et toujours incapable de vomir le poisson qu’il a avalé quelques instants plus tôt. Il sent déjà ses dernières forces l’abandonner.

Vers le coup de 19 h 30, les membres seniors décident de rentrer au chalet pour dîner, laissant les trois malheureux grelottants et en proie à la nausée, pataugeant dans l’eau stagnante jusqu’à la ceinture. Trente minutes plus tard, les deux autres initiés remarquent que Sanda a de nouveau perdu connaissance, alors ils prennent la décision de le sortir du trou humide pour l’allonger sur l’herbe, lui enlèvent son pantalon mouillé et lui mettent des chaussettes pour le réchauffer. De l’intérieur du chalet, ils entendent les membres de Reuzegom festoyer et chanter, dans l’indifférence totale.

Malgré toute la bonne volonté de ses compagnons d’infortune pour tenter de le réchauffer, Sanda ne semble plus réceptif à rien et commence à montrer d’inquiétants signes d’état fébrile.

Avertis par les deux initiés venus toquer à la porte du chalet, quelques membres seniors, bravant l’interdiction de leur chef, ramènent le jeune homme à l’intérieur et le placent sur un grand sac poubelle, face au feu de cheminée.

Puis l’un d’eux a l’idée de l’allonger dans l’une des voitures où il met le chauffage en marche, sauf que la tentative de réanimation est vouée à l’échec et pour toute réponse, Sanda ne fait qu’émettre d’étranges râles gutturaux remplis de souffrance. Son état ne fait qu’empirer de minute en minute !

Les membres de Reuzegom, sous la pression des deux initiés, prennent finalement la décision d’emmener Sanda aux urgences. Au lieu de le placer en bonne et due forme sur la banquette arrière pour pouvoir rester dans une position adéquate et profiter du chauffage, ils le jettent carrément dans le coffre, sans même prendre la peine de le recouvrir avec un plaid ou une couette pour le protéger du froid durant le trajet jusqu’à l’hôpital. Durant le temps du trajet cependant, Sanda a plongé dans le coma.

Arrivés à l’hôpital d’Edegem aux environs de 22 h 00, le groupe confie Sanda et les deux autres initiés aux brancardiers avant d’aller à la réception pour exposer la situation. Pas une seule fois ils ne feront mention de la quantité faramineuse d’huile de poisson avalée par le malade, ni dans quelles circonstances cela s’est déroulé, ils mettent plutôt l’accent sur son état d’ébriété avancé dans le cadre d’un rituel d’initiation pour intégrer un « club », chose qu’il a accepté de faire de son plein gré, insistant sur le fait qu’il n’a pas été forcé !

Après quoi, le groupe quitte les lieux, persuadé que Sanda ressortira indemne dans deux ou trois jours !

Hélas, les événements en décidèrent autrement.

En réalité, à son arrivée à l’hôpital, Sanda Dia était dans un état d’hypothermie très avancé, sa température corporelle avait chuté à 27 degrés, ses bras et ses jambes étaient complétement frigorifiés et son rythme cardiaque était passé au ralenti.

Son état est tellement critique qu’il est immédiatement transféré à l’Hôpital Universitaire d’Anvers.

Arrivé au CHU d’Anvers, Sanda Dia, qui n’a toujours pas recouvert ses esprits, est plongé dans un coma artificiel. On lui fait faire des analyses sanguines et c’est là que les médecins découvrent avec stupéfaction que son corps a subi une acidification totale due à l’énorme quantité de sel contenue dans l’huile de poisson qu’il a avalée pendant toute la soirée, et qui a achevé de le déshydrater !

Les médecins n’arrivent pas à faire le lien entre le bizutage et la raison qui a conduit ce jeune homme à consommer une quantité aussi mortelle de sel !

Dans la foulée, les parents de la victime, alertés par l’hôpital, arrivent en catastrophe et ne quittent plus le chevet de leur fils ! Sanda, intubé de toutes parts, a été plongé dans un sommeil artificiel. L’acidification a malheureusement fait son effet, s’attaquant à plusieurs de ses organes et les desséchant presque complétement ! Il vacille entre la vie et la mort !

De leur côté, les membres de Reuzegom, revenus entretemps au chalet, procèdent à un nettoyage méticuleux de l’ensemble de la maison et des communs, les fosses remplies d’eau sont masquées avec de la terre et des feuilles mortes, les bouteilles d’alcool et d’huile de poisson vidées dans l’évier de la cuisine et dans les toilettes, tout est nettoyé et rangé de sorte à camoufler tout éventuel indice de leur passage et des rites qui se sont déroulés là quelques heures plus tôt.

Après quoi, ils se relayent pour prendre une douche, changent de vêtement avant de prendre la route et de rentrer chez eux sans le moindre remord, sans le moindre soupçon de crainte ou de regret, sans une seule pensée pour le pauvre Sanda, qu’ils ont si cruellement martyrisé avant de l’abandonner sur un brancard d’hôpital !

Le 7 décembre 2018, Sanda Dia, âgé de 20 ans, rend son dernier souffle, suite à un œdème cérébral et plusieurs défaillances de ses organes vitaux, endommagés par l’overdose de sel dans le sang.

Source : leparisien

La mort tragique du jeune et brillant étudiant en ingénierie à l’avenir prometteur a achevé de secouer tout le campus de KU Leuven, générant au passage colère et incompréhension.

Le jour suivant la cérémonie mortuaire, tous les membres de la fraternité Reuzegom, de peur de se faire prendre, sont sommés par leurs seniors de supprimer de leurs téléphones et de leurs profils Facebook, SMS, messages WhatsApp, Snapchat, toutes les photos et les vidéos.

Quand les enquêteurs se rendent au chalet, préalablement nettoyé par les coupables, ils ne trouvent aucune trace, aucun indice révélateur de ce qu’il s’y est passé !

Depuis ce triste événement, les 18 membres que comptait Reuzegom se sont dispatchés, tout en continuant tranquillement leur cursus à KU Leuven. Aucun d’eux n’a pris la peine de faire des excuses publiques, même si des rumeurs parlent d’un certain courrier écrit collectivement et qu’ils voulaient envoyer aux parents de Sanda en guise de Mea culpa avant de se rétracter à la dernière minute, craignant une vengeance.

Pour couronner le tout, ils ne reçurent pour toute sanction, tenez-vous bien : 30 heures de travaux d’intérêt public et la rédaction d’une dissertation sur les dangers du bizutage ! Rien que cela !

Cette décision, plus que clémente, a été terriblement critiquée et décriée par l’ensemble des professeurs et étudiants de l’établissement, scandalisés par la « légèreté » de la punition à l’égard de ce qui paraît être un crime prémédité.

Pour toute réponse, le recteur de KU Leuven avança le principe de présomption d’innocence jusqu’à preuve du contraire.

Le fait de laisser les meurtriers de Sanda Dia en liberté et de leur permettre de poursuivre leurs études dans l’établissement a révolté beaucoup de monde en Belgique. Beaucoup parlent même de favoritisme et de faiblesse à l’égard de garçons issus de milieux nantis et influents dans la ville de Louvain, sachant que beaucoup ont des parents magistrats et que l’un d’eux serait même le fils d’un célèbre juge d’instruction d’Anvers.

Et la justice dans tout ça ? N’a-t-elle pas son mot à dire ? Peut-on encore rester impuni au 21e siècle car nés privilégiés, dans cette même Europe qui scande et vante les principes de l’égalité et de la démocratie pour tous, en faisant fi de l’origine, de la classe sociale, de la couleur de peau et de l’appartenance religieuse ?

De l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, c’est une histoire tout aussi dramatique et similaire qui a secoué les médias, lorsque Timothy Piazza, 19 ans, étudiant en deuxième année d’ingénierie à l’Université d’État de Pennsylvanie, meurt de façon brutale pendant les cérémonies de bizutage organisées par sa « fraternity » : les « Beta Theta Pi ».

Comme Sanda Dia, Timothy Piazza avait un avenir prometteur qui l’attendait. Comme lui, il était jovial, brillant, sociable, aimant tout le monde, bien entouré par ses parents et ses amis.

Dans la nuit du 2 au 3 février 2017, dans le foyer étudiant de la fraternité Beta Theta Pi, a eu lieu une cérémonie de baptême visant à « enrôler » de futurs membres. Cette cérémonie a pour nom « The Gauntlet » (le gant en français), l’épreuve principale impliquant de se souler au maximum dans un laps de temps réduit.

On raconte qu’avant de se rendre au foyer ce soir-là, Timothy et huit autres membres de la fraternité ont fait une halte dans une « winerie », sorte de boutique spécialisée dans la vente d’alcool. Il faut savoir que la consommation de tous les spiritueux est sévèrement contrôlée et sanctionnée en Amérique du Nord, bien plus qu’en France ou en Europe de manière générale, et que tout achat implique la présentation de la carte d’identité à la caisse du magasin.

Les garçons déjà majeurs présentèrent leur carte à la caisse, réglèrent la facture et emportèrent leurs achats. En tout, ils ont acheté pour un total de 1179 dollars rien qu’en alcool, dont plusieurs caisses de gin pur, de rhum, de vin blanc sec, de whisky, de vodka et plusieurs packs de bière.

De retour au foyer, la cérémonie du « gant » commença : encerclé par les Beta Theta Pi, Timothy a été sommé de boire toutes sortes d’alcool, d’abord de la vodka, puis plusieurs canettes de bière et enfin du vin, directement versé dans une chaussure appartenant à l’un des membres de la fraternité.

Plusieurs fois pendant cette soirée, Timothy a fait des haltes pour aller prendre l’air dehors avant de retourner à l’intérieur. Ce sont les caméras de surveillance du foyer étudiant qui ont capté des images de lui, hagard, titubant, mal en point, se tenant l’estomac des deux bras, vomissant par terre à plusieurs reprises et faisant de nombreuses chutes sur le sol en glissant dans les escaliers de l’entrée principale. Sa tête a cogné l’asphalte à plusieurs reprises.

Le voyant dans cet état, des membres de la fraternité la ramenèrent à l’intérieur, lui aspergèrent le visage d’eau pour tenter de le réveiller avant de lui asséner de violents coups au visage et à l’abdomen. D’après des témoins de la scène, il avait le visage tout ensanglanté, et craché du sang et du vomi. Cela n’arrêta pas ses bourreaux qui ont poussé la cruauté jusqu’à le jeter sur le sol et lui donner des coups de pied dans les côtes.

Source : usatoday

À minuit, Timothy était inconscient, les garçons l’allongèrent alors sur un canapé et rentrèrent se coucher. Ce n’est que le lendemain, peu avant midi que, ne le voyant pas recouvrer ses esprits, l’un d’eux décide d’appeler le 911.

« Notre ami ne va pas bien ! Je vous prie, envoyez des renforts ! »

Timothy succomba le même jour à ses blessures et à une overdose d’alcool.

Tout comme la fraternité Reuzegom, les Beta Theta Pi firent en sorte de tout nettoyer et de ranger avant l’arrivée de la police, et les membres seniors envoyèrent des SMS d’alerte pour donner des directives afin que tout soit nickel dans le foyer pour ne pas éveiller les soupçons :

« Les gars ! Faites en sorte que tout soit propre, faut pas qu’ils se rendent compte qu’on l’a soulé à l’alcool, ça pourrait nous apporter de graves ennuis ! » Disait l’un de ces SMS.

Une semaine après les faits, la police de l’état de Pennsylvanie écroua huit des membres de la confrérie et mit en examen dix-huit autres anciens membres, impliqués de près ou de loin dans l’affaire. L’avocat des parents de Timothy Piazza a assuré pour sa part que de lourdes sanctions attendaient les coupables de cette barbarie et qu’aucune circonstance atténuante ne jouerait en leur faveur.

En septembre 2017, la fraternité Beta Theta Pi fut complétement dissoute et bannie du campus de l’Université d’État de Pennsylvanie sur ordre du recteur de l’établissement. Les coupables ont été chacun condamné à une peine variant entre dix et vingt ans de prison pour plusieurs chefs d’accusation dont celui d’homicide involontaire, coups et blessures ayant conduit à la mort, intoxication volontaire d’un individu et non-assistance à personne en danger.

La mort de Timothy Piazza a provoqué beaucoup d’émoi aux États-Unis et sur décret, plusieurs universités ont été invitées à bannir toute forme de bizutage dans leurs enceintes.

Des drames comme ceux de Sanda ou de Timothy, ne font malheureusement pas figure d‘exemples.

Dans certaines institutions militaires ou navales, plusieurs candidats au bizutage ont préféré garder le silence sur ces pratiques humiliantes par égard pour leurs supérieurs hiérarchiques, tandis que d’autres ont préféré tout avouer à leur entourage et abandonner de brillantes carrières, quand ils ne commettaient pas le pire en guise de vengeance. En effet, le 3 février 2015, un soldat de l’armée de terre sud-coréenne, âgé de 22 ans, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité après avoir organisé et provoqué la mort de cinq de ses camarades, en leur jetant des grenades et en tirant sur eux.

L’armée coréenne étant connue dans le monde entier pour encourager des formes très violentes de bizutage, le jeune soldat n’a pas pu supporter la série d’épreuves humiliantes qui lui ont été infligées lors de sa cérémonie d’enrôlement et a fini par craquer et péter un plomb. Aujourd’hui, avec le recul, cet ancien soldat dit regretter amèrement ses actes.

En Belgique, l’affaire Sanda Dia est encore en cours de procédure. Il aura fallu deux ans pour que son histoire revienne sur le devant des médias en septembre 2020. Les proches de la victime, à commencer par ses parents, craignent surtout que l’affaire ne soit complétement étouffée et reléguée aux oubliettes.

Le 5 septembre 2020, dans la région du Brabant, sous la houlette des associations étudiantes Karibu, un collectif d’étudiants africains, et l’organisation Belgian Youth Against Racism, près de 300 étudiants ont participé à un sit-in suivi d’une veillée silencieuse en hommage à Sanda Dia. Le but de ce rassemblement était de mettre la pression sur les hautes instances afin de ne pas négliger le « dossier Dia » et de soutenir les parents de la victime, restés inconsolables.

La Chambre des Conseillers de Hasselt est encore en plein pourparlers pour trancher sur le fait de soumettre ou non l’affaire à la justice et d’envoyer les concernés derrière les barreaux dans l’attente d’un potentiel procès en correctionnelle. Mais aux dernières nouvelles, des sources sûres ont appris que le délai avait encore été rallongé de plusieurs mois, les membres de la Chambre ayant exprimé leur volonté d’attendre la manifestation de nouvelles preuves et éléments dans l’enquête avant de se prononcer sur une décision.

Le bizutage n’est pas toujours synonyme de débordement guilleret et de farces salaces entre étudiants un peu éméchés ,il peut parfois avoir des conséquences horrifiantes et dramatiques.

L’histoire de Sanda Dia, jeune étudiant belgo-sénégalais en est le parfait exemple, et son cas n’est malheureusement pas isolé. Un épisode exceptionnel sur une affaire très récente et malheureusement peu traité par les grands médias.

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Les soeurs Poquianchis, les tueuses de Mexico

Les soeurs Poquianchis, les tueuses de Mexico

Cliquez ici pour en savoir plus

Nous sommes le 16 janvier 1964, à San Francisco del Rincon, au sud du Mexique. Une foule composée de villageois vocifère et réclame la mort devant le portail grand ouvert du ranch « La Loma Del Angel ».

Les patrouilles de police essayent tant bien que mal de dégager le passage et de disperser la foule en colère, mais rien n’y fait, tout le monde tient à voir sortir de leur tanière les brujas, les sorcières, les meurtrières ! Tous sont prêts à les lyncher sur place s’il le faut !

Et justement, les voilà qui sortent, quatre silhouettes noires voilées et endeuillées, escortées par la patrouille ; quatre petites femmes que les policiers poussent devant eux sans ménagement. Les deux plus âgées ont la tête baissée et avancent en tâtonnant dans la poussière sans lever les yeux, tandis que les deux autres, plus jeunes, injurient les villageois en leur faisant des gestes obscènes avec les mains.

Elles, se sont les sœurs Gonzales Valenzuela : Delfina, Maria Del Carmen, Maria Luisa et Maria De Jesus, tenancières de bordel de leur état, mais pas que…

Leur abominable commerce commence au début des années 50. Femmes cupides et sans scrupules, obsédées par l’argent, on leur attribue plus d’une centaine d’homicides, infanticides, avortements clandestins, tortures, rapts, séquestrations, rituels sataniques et vols organisés. De ce sordide trafic, les sœurs Gonzales Valenzuela entassent un magot de plusieurs milliers de pesos, soutenues par la complicité de policiers véreux et corrompus qui, profitant du climat ambiant tourmenté, tirent également profit de ce sinistre commerce.

Source : sandiegored

Après leur spectaculaire et inattendue arrestation en 1964, le pays tout entier découvre, à travers les articles parus dans les journaux à la rubrique « faits divers », le parcours sordide et effrayant de celles, dont la mémoire populaire se souviendra comme étant les « Ponquianchis », dans ce sombre Mexique à peine sorti de la révolution, dominé par la foi catholique, la misère et les superstitions, où la femme ne tient qu’un rôle de seconde zone.

C’est sur une route solitaire, aride et sinueuse que résonne les pas rapides de trois jeunes filles en loques. Elles courent à perdre haleine, la gorge sèche, en se tenant la main comme pour s’encourager à aller de l’avant ! En effet, le moindre arrêt pour reprendre leur souffle peut leur être fatal !

Malgré l’obscurité qui masque tout sur leur passage, les aboiements menaçants des chiens errants et les ombres cabrées des imposants cactus, elles ne s’arrêtent pas, ne veulent pas s’arrêter avant d’être hors de danger ! Leur but : atteindre Guanajuato, la ville la plus proche, avant les premières lueurs du jour. Tout le monde doit savoir de quel enfer elles viennent de s’extirper ! Tout le monde doit être au courant que de là d’où elles viennent, la mort rôde dans tous les coins !

Mais pour l’instant, pas de victoire hâtive ! Elles ne sont encore que fugitives ! Qui sait si leurs patronnes, remarquant leur absence, n’ont pas d’ores et déjà envoyé des hommes à leurs trousses ! Et s’ils les reprennent… Elles ne préfèrent même pas penser à la suite, tant elles savent de quoi ils sont capables avec les fuyardes !

À cette seule pensée, les trois filles sentent leurs forces les abandonner et la peur leur tenailler l’estomac ! Mais hors de question de faire marche arrière ! Pas maintenant, alors qu’elles sont si proches du but ! Chaque pas dans la poussière poudreuse de la route les rapproche davantage de leur destination ! Guanajuato résonne comme une musique à leurs oreilles, leur unique issue de secours !

Leur plan d’évasion, elles l’ont longtemps organisé, étudié, décortiqué, en ayant en tête tous les scénarios possibles et imaginables en cas d’échec. Comme beaucoup de détenues, elles ont plusieurs fois voulu abandonner, tant elles n’avaient plus la force physique et mentale pour réfléchir !

Le coup de grâce s’est produit quand cette pauvre Adela a été obligée de tuer sa propre sœur sur ordre de leurs patronnes ! Une scène qu’elles les ont toutes contraintes à voir jusqu’au bout, dans un élan de voyeurisme sans vergogne, afin de comprendre ce qui les attendrait en cas de rébellion ! C’était insoutenable, plus abominable que leurs pires cauchemars !

Elles savaient que tôt ou tard, elles allaient être les prochaines et l’électrochoc s’est produit : l’instinct de survie prit le dessus ! La terrible envie de fuir est revenue au galop, hantant leur quotidien, devenant l’obsession de chaque minute !

Alors qu’elles s’y attendaient le moins, il a fallu que le geôlier chargé de leur surveillance ce soir-là soit trop ivre pour ne pas les voir passer sous son nez ! Cela a été au final beaucoup plus facile et rapide qu’elles ne l’auraient cru !

Elles, ce sont les sœurs Soledad, et Maria del Pilar et leur amie d’infortune, Catalina Ortega ! Ce 12 janvier 1964 au soir, elles viennent de quitter précipitamment le bordel de « La Loma del Angel », leur prison depuis presque trois ans, le pénitencier de la fratrie féminine Gonzales Valenzuela, plus connues dans la région sous le surnom des Poquianchis !

Plus mortes que vives, vêtues de haillons, les cheveux cachés sous d’épais foulards de laine, Soledad, Maria et Catalina Ortega n’ont plus que la peau sur les os, ressemblant plus à des squelettes qu’à de pimpantes adolescentes de quinze, treize et dix-sept ans, leur âge réel.

Au petit matin, elles arrivent sur la place principale de Guanajuato au son de l’angélus, alors que la petite commune est encore à peine éveillée. Sans perdre un instant, les trois filles se mettent à chercher une adresse, celle d’une certaine Madame Esperanza Santana.

Madame Santana vit dans le dénuement le plus total. Elle vend des tortillas sur le marché et partage un logement communautaire avec d’autres familles, dans la pension Emacolada Concepcion.

À peine les trois fugitives frappent-elles à sa porte qu’elle les fait rentrer précipitamment dans son logement et referme la porte à double tour derrière elles. Devant elle se détachent alors trois visages émaciés au regard de bêtes traquées, des figures de vieilles femmes dans des corps de petites filles, complétement terrorisées et tremblant de tous leurs membres !

L’adresse de son logement, c’est sa fille, Eliza Aguilar, qui le leur a fourni.

Après la séparation de ses parents, Eliza a été confiée par son père Osvaldo Aguilar, aux Poquianchis, contre une petite rétribution en argent.

Les sœurs Gonzales Valenzuela l’ont d’abord refusée avec dédain : « Trop jeune, va coûter cher en nourriture et ne sera d’aucune utilité ! »

Mais Osvaldo Aguilar qui avait des dettes de jeu et tenait absolument à avoir l’argent tout de suite, leur a tenu tête :

 « C’est une petite très dégourdie, vous verrez par vous-même ! Elle va vous aider dans les travaux domestiques, elle sait tout faire ! »

Il y a un an, Eliza a disparu dans des conditions douteuses, âgée d’à peine douze ans. Personne ne sait ou n’a osé demander de ses nouvelles.

À Esperanza Santana, les trois filles font le récit de leur fuite précipitée, de leurs horribles conditions de détention dans le bordel de la « Loma del Angel » et de l’horreur qui s’y produit tous les jours.

Elles se souviennent des vieux clients ivres et lubriques avec lesquels elles étaient contraintes de coucher, les différents abus, la sensation de faim constante, les coups de pied, les coups de fouet, les gifles, les morsures, et puis ce meurtre, ce terrible meurtre d’Ernestina, une prostituée sauvagement assassinée par sa sœur aînée, Adela, sur ordre de leurs patronnes et geôlières, qui ont assisté à la mise à mort en riant aux éclats alors que le sang giclait de partout !

N’en pouvant pas en entendre davantage, Esperanza Santana donna à manger aux filles avant de les emmener au poste de police de Leon Guanajuato pour y faire le récit qu’elles viennent de lui faire.

En voyant pénétrer dans leurs locaux la pauvre marchande enroulée de châles avec les trois filles en guenilles, les policiers crurent d’abord à un gang de petites voleuses, comme il en pullule des dizaines dans le coin, mais rapidement, ils comprennent que cela est beaucoup plus grave qu’il n’y paraît.

Sur ordre d’Esperanza, les trois filles montrent leurs bras et leurs jambes aux agents des forces de l’ordre, sur lesquels ils voient des traces de morsures, de brûlures de cigarettes, des infections cutanées dues à la malnutrition, sans compter les balafres sur leurs visages et les bleus encore récents. Catalina Ortega a même déjà perdu toutes ses dents inférieures et souffre de calvitie précoce, à cause de la teigne qui s’est attaquée à sa chevelure noire et qu’elle n’a pas pu traiter.

Au bout de ce premier examen, les policiers sont horrifiés par ce qu’ils viennent de découvrir !

Le lendemain, suite à leur déposition, les trois fillettes sont finalement confiées à un médecin afin d’être auscultées, tandis que deux patrouilles de police s’entassent dans des fourgons, en route vers San Francisco Del Rincon ! Dans leurs oreilles résonne encore le sordide récit relaté par ces pauvres gamines !

Le ranch de « La Loma del Angel » est une imposante bâtisse encerclée de fils barbelés, dominant un terrain aride et tellement désolé que même la végétation s’y fait rare.

Des aboiements de chiens se font entendre de tous côtés. L’endroit semble comme abandonné. Les policiers sautent du fourgon et vont frapper au portail. Ils attendent longtemps.

Finalement, un homme encore jeune, d’une imposante carrure et coiffé d’un chapeau texan, vient leur ouvrir. En voyant les uniformes, il fait rapidement la liaison avec les trois fugitives disparues depuis avant-hier et que lui et les autres ont cherché partout. Elles les ont dénoncés !

Les policiers le devancent et pénètrent à l’intérieur, dans une grande cour en terre battue avec un puits en son centre, couvert d’une bâche. Alertées par le bruit des pas, la patronne des lieux ne tarde pas à se présenter. Vêtue de noir de pied en cap, elle affiche un air outragé et surpris.

  • Voyons, sergent, vous ne voyez pas que nous sommes en deuil ! Pénétrer ainsi chez des femmes seules sans s’annoncer n’est pas dans vos habitudes !
  • Nous avons un mandat d’arrêt contre vous et nous allons encercler les lieux !

Rapidement, le ton change ! La femme se met à injurier la milice qui la menotte, tandis que les policiers s’éparpillent un peu partout dans la maison, armés de leurs revolvers.

À mesure de leur progression dans la cour de la propriété, ils remarquent une porte cadenassée. Ils la forcent ! Et là…

Difficile de voir quelque chose tant l’obscurité est totale ! Mais ils entendent des gémissements de douleur, des sanglots étouffés. Tout au fond, ils remarquent des formes humaines composant comme un monticule opaque.

Une forte et nauséabonde odeur de sang et d’excréments donne un haut-le-cœur aux policiers. Les corps squelettiques se ramassent pour masquer leur pudeur, certains sont entièrement nus. Les policiers actionnent la lumière de leur lampe-torche et distinguent ici et là, des jeunes femmes, des petites filles et même des nouveau-nés.

C’est surtout leur regard qui interpellent les agents de police, un regard proéminent, effarouché et terrorisé de bêtes traquées et longtemps maltraitées. Elles lèvent instinctivement le bras pour se protéger quand les policiers tentent de les toucher.

« C’est fini maintenant ! Vous êtes sauves ! »

Après plusieurs tentatives et beaucoup de persuasion, ils parviennent à les tranquilliser, puis les font sortir deux par deux de ce trou immonde qui constitue leur habitat.

À la lumière du jour, l’insolite et effrayant spectacle des recluses est d’autant plus horrifiant : beaucoup sont blessées, brûlées, et portent des signes apparents de malnutrition et de déshydratation. Certaines ont perdu leurs cheveux et leur dentition, beaucoup pleurent, d’autres ricanent ou au contraire, poussent des cris de détresse. En tout, une vingtaine de femmes et une dizaine de fillettes.

Les villageois de San Francisco del Rincon, mis au courant de l’arrivée de la police, se sont déjà attroupés devant le ranch de « La Loma » en attendant de découvrir la suite. Des bruits circulent depuis déjà longtemps à son propos, mais jamais personne n’a encore percé ses secrets, tant les portes restent hermétiquement closes, de jour comme de nuit, et que peu d’activités semblent animer les lieux, hormis certains soirs où musique, rires et cris emplissent l’atmosphère ambiante.

À part les sœurs Gonzales Valenzuela, treize autres femmes et onze hommes sont arrêtés en même temps qu’elles en leur qualité de maquereaux, rabatteurs, aides, geôliers, avorteuses, sages-femmes et tortionnaires.

La journée n’a pas encore pris fin que la nouvelle de leur arrestation est sur toutes les lèvres.

Les journalistes d’une petite chronique à sensation nommée « Alarma ! » débarquent à leur tour dans la soirée, conscients qu’ils tiennent là de quoi tenir en haleine leurs lecteurs durant un mois entier. Armés de leurs appareils photo, ils immortalisent le visage des sœurs Gonzales Valenzuela, confiées à la garde d’un milicien dans l’attente d’être transférées au poste de police de Guanajuato.

Les habitants de San Francisco del Rincon ne le savent pas encore, mais l’arrestation spectaculaire et inattendue des Poquianchis et de leurs aides vient de mettre fin à près de deux décennies de terreur dans la région de Jalisco. À présent confrontées à la justice, elles doivent avouer les crimes qui leurs sont reprochés, et ils sont nombreux, atroces, abominables.

Derrière leurs voiles noirs et leur rosaire, les quatre sœurs, Delfina, Maria Luisa, Maria Del Carmen et Maria de Jesus, se défendent bec et ongles, se disent complétement innocentes et se proclament partisanes de la morale et de la vertu, n’ayant agi que pour protéger des filles déjà perdues et chassées par leurs familles, qu’elles ont recueilli par charité chrétienne !

Les policiers chargés de les interroger ne croient pas un mot de ce qu’elles racontent. La déposition faite par Soledad, Maria del Pilar et Catalina Ortega, leurs anciennes prisonnières, fait froid dans le dos et contient assez de charges et de preuves pour les faire lourdement condamner devant une cour d’assises.

Au cours de l’enquête qui se poursuit pendant les jours suivants, la police découvre les coulisses du sordide circuit de prostitution des sœurs Gonzales Valenzuela. Un business très rentable qui leur a permis, au fil des ans, d’amasser un important magot de prêt d’un millier de pesos sur le dos de leurs malheureuses victimes !

Source : sandiegored

Et la police va de surprises en surprises : hormis le ranch de « La Loma del Angel », centre névralgique de leur activité, les quatre sœurs sont également propriétaires de maisons closes à Lagos de Moreno, Querétaro, Colima, Guanajuato, Tamaulipas, Veracruz, San Luis Potosi et Coahuila. En somme, dans presque toutes les communes rurales de la région de Jalisco, où elles se sont forgées une solide réputation de redoutables femmes d’affaires, ne reculant devant rien pour faire croître leurs bénéfices.

Leurs anciens rabatteurs et hommes de main, Francisco Camarena Garcia et son cousin et bras droit, Enrique Rodriguez Ramirez, témoignent à leur tour contre leurs patronnes et donnent leur propre version des faits.

Suite à cela, toute la milice de Guanajuato se mobilise pour poursuivre les recherches des autres complices en cavale. Au bout de quelques jours, le bruit arrive jusqu’à la section de la police judiciaire de Mexico, qui dépêche également ses hommes pour prêter main forte aux investigations.

L’affaire prend alors une tournure nationale !

Une dizaine d’autres individus, embauchés par le réseau des Poquianchis, et soupçonnés d’avoir participé, de près ou de loin, aux crimes et autres rapts et violence sur les détenues, sont également arrêtés et conduits en prison.

Piégées par leurs employés et compagnons de crime, les quatre maquerelles finissent pas tout avouer. Et c’est en face de la machine à écrire du sergent Abel Calderon qu’elles se confient pour la première fois. Un récit long de plusieurs heures.

C’est à Jalisco, au début des années trente, que tout a commencé.

Nous sommes dans le Mexique post-Zapata. Un nouveau président, Lazaro Cardenas vient d’être élu, et on parle déjà des nouvelles réformes qu’il songe à établir sous peu sur l’ensemble du territoire national, en proie depuis plus d’un siècle à d’incessantes guerres civiles et autres conflits internes, opposant des villages ennemis.

L’église catholique elle, dirige pour sa part tous les aspects de la vie domestique de chaque foyer mexicain. Chaque famille vit au rythme des messes, neuvaines, mariages, baptêmes, communions, commémorations et autres célébrations religieuses. Chez cette population majoritairement pauvre, rurale et analphabète, la foi reste la seule échappatoire à un quotidien souvent bien amer. Christianisme et vieilles superstitions amérindiennes cohabitent également en parfaite osmose, et tout ce qu’on ne parvient pas à expliquer de manière concrète trouve évidemment réponse dans le domaine du paranormal, dont la plupart des Mexicains sont très friands.

C’est dans ce contexte socio-culturel que Maria del Carmen, Delfina, Maria Luisa et Maria de Jesus voient le jour, dans un petit village de Jalisco, au sud du pays. Leurs parents sont Isidro Torres y Gonzales, maton dans la prison municipale, et Bernarda « Nardina » Valenzuela, femme au foyer.

L’enfance des quatre sœurs se déroule dans un climat familial où la violence est le maître mot. Isidro est un homme alcoolique, violent, caractériel, qui impose à ses filles une réclusion permanente à la maison, devant s’acquitter uniquement des travaux domestiques. L’unique sortie consiste à se rendre au marché hebdomadaire et à la messe dominicale.

Bernarda, la mère, est une catholique dévote, dont la piété frise le mysticisme exacerbé. Durant la fête des morts, « El dia de Muertos », Il lui arrive souvent de se lacérer le corps jusqu’au sang en signe de pénitence ou de se traîner à genoux jusqu’à l’église pour expier tous ses péchés, réels et imaginaires.

Isidro, en tant que responsable de la petite prison locale, règne en tyran sur sa famille, composée uniquement de femmes. Homme possessif et ouvertement macho, il leur impose une autorité rigide à laquelle toutes doivent obéir, sous peine de sévices physiques d’une rare violence. Isidro n’y va jamais de main morte !

D’ailleurs, les quatre sœurs sont continuellement battues par lui, sans que personne n’ose jamais s’interposer, pas même leur mère, qui le craint autant qu’elles.

Devenue adolescente, l’aînée des filles, Maria del Carmen, commence à montrer des signes manifestes de rébellion contre l’autorité paternelle. Une nuit, alors que son père est dans sa taverne habituelle à se souler avec ses copains, elle en profite pour fuguer avec Luis Caso, épicier de son état, de vingt ans son aîné, qu’elle a rencontré lors d’un baptême et dont elle est tombée amoureuse.

Mais l’escapade est vouée à l’échec et Carmen est retrouvée par Isidro qui, après l’avoir battue, la place en détention dans la prison municipale pour une période de 14 mois afin de lui enlever toute envie de recommencer à l’avenir. Durant son incarcération, il ne lui fait pas de faveurs et empêche même sa mère et ses sœurs de lui rendre visite pour lui apporter de la nourriture et des vêtements de rechange.

Maria del Carmen fini tout de même par être libérée au terme de dix mois de réclusion ; ne pouvant plus vivre sous le même toit que son père, elle part travailler en qualité d’ouvrière dans une petite manufacture de textiles, située à San Luis Potosi, à 300 kilomètres de Jalisco.

Le travail à l’usine s’avère pénible et mal rémunéré, mais pour elle, hors de question de rentrer à la maison.

La jeune Maria del Carmen, profitant de cette nouvelle indépendance, fait la connaissance d’un homme déjà marié. De cette liaison clandestine naît un fils, qu’elle prénomme Luis, en souvenir de son premier fiancé. L’idylle ne dure pas et l’homme finit par la quitter pour retourner auprès de son épouse légitime.

Sans ressources, Carmen jette son dévolu sur un autre garçon, mais cette nouvelle relation est un fiasco : elle travaille et s’occupe de son fils, tandis que son compagnon passe ses journées à se souler dans les tavernes miteuses du village. De plus, il lui prend tout l’argent qu’elle ramène à la maison, sous prétexte qu’une femme est incapable de gérer seule ses dépenses. Le couple finit par se séparer au terme de deux ans de vie commune désastreuse et dysfonctionnelle.

Du côté de sa famille restée à Jalisco, les choses ne vont guère mieux !

Lors d’une rixe dans un bar, le père, Isidro, tue un petit délinquant du nom de Felix Ornelas. Craignant d’être déféré devant la justice, il déserte la nuit même et disparaît pendant des années sans plus jamais donner de nouvelles, laissant sa famille dans le dénuement le plus total. Les trois autres filles sont alors envoyées par leur mère pour travailler en qualité d’ouvrières. Leurs trois salaires réunis permettent à peine à la famille de survivre.

En 1935, la famille vit dans une grande misère et Maria Del Carmen, apprenant le départ précipité de son père par le biais de ses sœurs, revient à la maison afin d’aider sa famille financièrement.

En 1938, elle fait la connaissance d’un nouvel amoureux, Jesus Vargas, surnommé « El Gato » à cause de ses cheveux blonds et ses yeux jaunes et rétrécis, comme ceux d’un chat.

Jesus, beaucoup plus jeune que Maria del Carmen, est un petit criminel sans scrupules qui, comme les précédents, ne cherche qu’à la déposséder du peu qu’elle a.

Ensemble, ils parviennent tout de même à ouvrir une modeste cantine grâce à une petite somme d’argent épargnée par Carmen, du temps où elle travaillait encore à l’usine de textiles.

Mais Jesus Vargas s’avère être un moins que rien, totalement irresponsable. Alcoolique et accro aux tournois de coqs, il dilapide en un rien de temps tout l’argent gagné par sa compagne, et quand elle ne consent pas à lui en donner, il va directement se servir dans la caisse. Comme tous les hommes mexicains de cette époque, il ne tolère aucune résistance de la part de Maria del Carmen et la frappe violemment quand elle le contredit ou l’empêche de boire.

Croulant sous des dettes qu’elle est incapable de rembourser, Carmen abandonne la gargote, quitte Jesus Vargas, et retourne encore une fois auprès de sa mère et de ses sœurs. Avec le peu d’argent resté de sa première affaire, elle ouvre un stand à boissons devant chez elle et s’occupe d’abreuver le voisinage contre quelques pièces.

Son retour à Jalisco coïncide avec la mort du père, Isidro, décédé entretemps dans des circonstances douteuses. Toutefois, il laisse à ses filles un petit héritage. Ce legs tombe d’ailleurs au bon moment, et bien que portant strictement le deuil de leur père, les quatre sœurs jubilent déjà à l’idée de ce qu’elles vont pouvoir faire avec cet argent !

Delfina, la deuxième des sœurs, et certainement la plus dégourdie, pense à faire fructifier ce capital tombé du ciel ! Pour ce faire, elle jette d’abord son dévolu sur un petit local sans prétention qu’elle transforme en cantine à El Salto de Jaunacatlan.

Dans ce petit bistrot qui ne paye pas de mine, Delfina propose bière et tequila, une cuisine « comme à la maison », et installe même une table de billard. Le petit local, commence à se faire une sacrée réputation dans le coin, parce que la boisson y coule à flots, que les paris y sont tolérés, et que les tamalé et les fajitas de la señorita Delfina sont les meilleurs de toute la contrée !

Le bistrot se porte bien, même si parfois, de violentes bagarres éclatent quand les hommes deviennent un peu éméchés. Tout de même, Ils doivent bien s’ennuyer ! Il manque d’ailleurs quelque chose à cette enseigne qui commence à se forger sa réputation. Des filles, mais bien sûr !

Avec les nouvelles rentrées, Delfina commence à offrir un service supplémentaire : la location de chambres pour les couples non-mariés souhaitant avoir des relations sexuelles en toute discrétion. Pratique strictement interdite par la loi, elle n’hésite pas à soudoyer et corrompre les policiers pour qu’ils ferment les yeux sur ces pratiques, allant jusqu’à leur offrir le service des dames à titre gratuit et exceptionnel.

À mesure que l’entreprise commence à prendre de l’ampleur, Delfina engage sa sœur Carmen pour s’occuper des comptes. Cette dernière la convainc de légaliser l’entreprise. L’administration mexicaine étant réputée pour ses délais à rallonge, c’est à leurs amis policiers qu’elles ont recours pour obtenir le précieux sésame : le permis de propriété.

L’un des agents de police, le capitaine Hermenegildo Zuniga Maldonado, devient entretemps l’amant de Delfina et son protecteur. Grâce à lui, elle peut désormais dormir sur ses deux oreilles et travailler en toute légalité, sans craindre de se faire arrêter pour atteinte aux bonnes mœurs.

Dès lors, la modeste gargote devient une véritable maison close à la clinquante enseigne de « Guadalajara By Night », la plus célèbre de toute la région de El Salto de Jaunacatlan.

Quant aux recrues, Delfina les « repère » dans les marchés, leur promet de les engager comme servantes, se présentant comme intermédiaire auprès des grandes maisons à la recherche de femmes de chambres et de cuisinières. Les filles, jeunes et inexpérimentées pour la plupart, mordent rapidement à l’hameçon et ce n’est qu’à leur arrivée à « Guadalajara By Night » qu’elles comprennent en quoi leur travail doit consister.

Pour Delfina, plus les filles sont jeunes, plus elle a des chances d’en tirer le maximum. Pour ce fait, elle n’hésite pas à les engager, à peine âgées de 13 ou 14 ans. Certains parents, trop pauvres, lui cèdent carrément leurs enfants contre quelques pesos.

En quelques années, Delfina et Maria Del Carmen, toujours avec la complicité de policiers véreux et d’employés municipaux, également clients du bordel, parviennent à créer un vaste réseau de prostitution savamment orchestré.

Toutefois, l’établissement est contraint de fermer ses portes quand une terrible bagarre éclate une nuit entre des clients trop ivres. Une bagarre qui se solde par une fusillade et laisse plusieurs blessés sur le carreau. Malgré l’appui du capitaine Hermenegildo Zuniga Maldonado, l’amant de Delfina, les autorités locales décident de fermer le « Guadalajara By Night » et somment ses propriétaires de dégager les lieux le plus vite possible.

Source : planet-today

Delfina et Carmen, chargées de deux valises pleines de billets et de tout un harem de jeunes filles, déménagent à Guanajuato, plus précisément à San Francisco del Rincon.

Sur place, elle font la connaissance d’un travesti, El Poquianchi, danseur et tenancier d’un bar très populaire, « La Barca De Oro ». Seulement l’établissement, qui a connu de meilleurs jours, n’attire plus qu’une clientèle miteuse, et El Poquianchi a plus d’une fois été embarqué par la police à cause de son homosexualité. Elles lui proposent de lui racheter son affaire, ce qu’il accepte.

Désormais installées dans leurs nouveaux quartiers, Delfina et Carmen font venir auprès d’elles leurs deux autres sœurs cadettes, Maria Luisa et Maria de Jesus, l’une devant s’occuper de la cuisine et l’autre de la caisse, tandis qu’elles-mêmes seront chargées du recrutement.

L’activité criminelle des sœurs Gonzales Valenzuela, devenues entretemps connues sous le surnom de « Poquianchis », commence précisément à cette époque, c’est-à-dire en 1955, poussées par une soif insatiable d’argent et de bénéfices. Carmen, bien qu’étant l’aînée, cède volontiers la place à Delfina, réputée pour être cruelle et redoutable en affaires, sans scrupules et surtout sans tabous.

Pour ne pas trop se faire remarquer, elles engagent des hommes pour aller aux devant des jeunes filles et leur proposer « du travail ». Ces hommes de main, anciens repris de justice pour la plupart, assurent également le rôle de videurs au bar et de proxénètes. Francisco Camarena Garcia est engagé le premier en qualité de chauffeur et coursier et son cousin, Enrique Rodriguez Ramirez, ne tarde pas à le rejoindre en qualité d’assistant.

Ensemble, ils vont recruter les filles dans les villages voisins, convaincant leurs parents qu’elles travailleraient dans de respectables maisons et qu’elles ne manqueraient de rien, que très vite elles gagneraient assez pour les aider financièrement.

Une fois sur place, les filles sont regroupées dans la cour de la maison et sont lavées à l’eau froide, puis Delfina et Maria Luisa font leur inspection physique, voient si elles sont porteuses de maladies contagieuses ou vénériennes, si elles ont des poux ou tout autre infection cutanée. Le soir même, elles sont livrées aux premiers clients.

Condamnées à rester à l’intérieur toute la journée, les filles n’ont droit qu’à une demi-heure de promenade par jour dans le patio de la « Barca de Oro », étroitement surveillées par les deux cousins.

Pour resserrer l’étau davantage, Delfina leur vend des produits de beauté, des vêtements, des bijoux, des cigarettes et de la nourriture qu’elle met à crédit sur leurs comptes personnels, de sorte que les filles soient toujours endettées et ne soient pas en mesure de quitter les lieux sans avoir remboursé l’intégralité de leurs achats.

Pour ces malheureuses qui croyaient venir travailler en qualité de nourrices pour bébés ou femmes de chambres, l’engrenage commence.

D’ailleurs, Delfina ne compte plus sur le stratagème de « promesse d’emploi » pour engager ses futures victimes. Désormais, elles et ses hommes ont recours au rapt et au kidnapping. Pour ce faire, elle envoie Francisco et Enrique sillonner toute la région à cheval à la recherche de petites paysannes. Les plus âgées n’ont pas plus de 14 ans.

Un nouveau complice, une petite frappe du nom de Jose Santos, ne tarde pas à venir compléter la bande d’hommes de main. Delfina le charge de s’occuper des travaux domestiques, de nettoyer le poulailler, de nourrir les chiens et de s’occuper des chevaux avant de carrément l’élever au rang de tortionnaire des filles récalcitrantes, qui se croient trop malignes pour vouloir s’échapper.

Pour tout repas, les prisonnières des Poquianchis n’ont droit qu’à trois tortillas de maïs et une ration de haricots par jour.

Pendant la journée, on leur accorde quelques heures de répit avant de se préparer pour le travail, qui commence à la tombée de la nuit, quand les premiers clients commencent à se manifester. Nombreuses sont celles qui tombent enceintes, et le sort qui leur est réservé est alors des plus cruels : un avortement dans des conditions d’hygiène épouvantables et sans anesthésie, mené de front par une vieille du village, dont les quatre tenancières achètent le silence à coup de pesos et de bouteilles de tequila.

Pour celles dont les grossesses ne se manifestent que tardivement, elles sont contraintes d’accoucher dans les mêmes conditions et se voient retirer leurs bébés, puis jetés vivants dans une petite fosse derrière le bar, où ils finissent par mourir au bout de quelques heures.

Fortes de la prospérité de leurs affaires et de la protection de la police de Guanajuato, corrompue à son tour, rien ne peut plus désormais arrêter les quatre sœurs, et leur cruauté ne fait que s’accroître. Elles instaurent d’ailleurs une nouvelle charte : quand une prostituée atteint l’âge de 25 ans, elle est considérée comme étant trop vieille, alors on l’emprisonne, on la prive de nourriture et on la laisse lentement mourir à petit feu, enfermée dans un cachot.

À ce moment-là, Jose Santos, chargé des sales besognes de la fratrie de maquerelles, creuse un trou derrière la maison et enterre discrètement la malheureuse à la tombée de la nuit.

Les prostituées les plus jolies, qui ramènent le maximum de clients, sont quant à elles élevées au rang de favorites, et bénéficient de quelques avantages : accepter des cadeaux de leurs clients, manger à leur faim et s’accorder quelques moments de liberté.

D’autres, physiquement moins avantagées, trouvent d’autres stratagèmes pour s’attirer les faveurs de leurs terribles patronnes. En échange de leur vie, elles acceptent de devenir leurs geôlières et se chargent de punir elles-mêmes les filles qui trouvent la force de se rebeller.

Deux d’entre elles, Guadalupe Moreno Quiroz et Adela Martinez, ex-favorites tombées en disgrâce, devenues de terribles matonnes, n’hésitent pas à infliger elles-mêmes des punitions qui consistent à brûler les filles à blanc, à leur tirer les cheveux et à leur donner des coups de pied.

Au début des années 60, Delfina revend la « Barca de Oro », en proie à la concurrence d’autres établissements de même envergure qui commencent à lui faire de l’ombre. Avec ses sœurs, elle déménage l’entreprise et tous ses résidents dans un ranch, en retrait du village de San Francisco del Rincon.

Ce ranch, baptisé « Loma del Angel » situé en plein désert, éloigné des habitations, est l’endroit parfait pour la continuation de leur activité. Ici, le degré de cruauté des Poquianchis revêt un tout autre aspect. Les sévices reprennent de plus belle et de la plus sordide des manières.

Mais en 1963, le ton change brusquement, et pour cause : un nouveau gouvernement est mis en place dans la région de Guanajuato, balayant sur son passage tous les protecteurs des Poquianchis. Une opération de « nettoyage », visant à redorer le blason du nouveau gouverneur, souhaite mettre fin aux activités illicites. Une véritable chasse contre les maisons closes et leurs propriétaires est alors engagée.

Élevées depuis toujours dans la superstition, convaincues qu’on leur a jeté un sort, les Poquianchis commencent à se livrer à des rituels, alliant pratiques religieuses et croyances occultes indiennes, visant à conjurer le mauvais sort. Quand les grigris ne suffisent plus, elles passent au niveau supérieur : les rituels sataniques accompagnés de sacrifices humains. Les nouvelles arrivantes sont mêmes témoins de ces pratiques de magie noire, avant d’être contraintes à y participer elles-mêmes, sous peine d’être exécutées.

Durant ce « rituel d’initiation » les Poquianchis brûlent des voiles et des pièces de draps pour former une étoile à cinq branches et invitent les filles à danser dessus. Généralement, à l’issue de ces étranges festivités, un poulet noir est toujours sacrifié et donné en offrande à des dieux occultes de la tradition Maya. Suite à cela, tout pouvait être permis, les quatre sœurs donnant liberté d’agir à leurs hommes de main pour choisir la fille de leur choix afin de pratiquer sur elle toutes sortes de tortures et agressions sexuelles.

Pour sauvegarder une réputation sans tache et endormir la méfiance des autorités qui commencent à devenir un peu trop exigeantes, les quatre sœurs se rendent quotidiennement à l’église du village, font des offrandes aux pauvres et assistent à toutes les messes.

Elles sont continuellement voilées et vêtues de noir, comme le veut la tradition catholique mexicaine, et pour tous les gens du coin, ce ne sont que de pauvres femmes venues chercher refuge pour survivre en ces temps instables et difficiles pour tous. Cependant, nul ne sait ce qui se trame derrière les hauts murs de « La Loma del Angel ».

En 1964, un drame vient secouer les quatre sœurs. Luis, le fils unique de Maria Del Carmen, se fait sauvagement assassiner dans un bar de Jalisco lors d’une bagarre. Pour sa mère, c’est un véritable coup de poignard dans le cœur ! Cherchant à se venger, elle envoie ses hommes, Francisco Camarena et Enrique Rodriguez à la recherche de ses assassins. Ces derniers font le tour des tavernes de Guanajuato pendant des jours avant de finalement rentrer bredouilles.

À la « Loma del Angel » les choses commencent également à se dégrader. La folie meurtrière des sœurs Gonzales, exacerbée par ce dernier drame, n’a plus aucune limite. Dans le ranch, c’est un véritable système pénitentiaire qui est instauré. Femmes et enfants sont entassés dans des cachots et abandonnés dans des conditions de vie effroyables.

L’une des geôlières, Adela Martinez, devient même le bourreau chargée de tuer les rebelles et dans la foulée, elle assassine même sa propre sœur, Ernestina, retenue contre son gré avec les autres et ayant fait une tentative de fugue. Ce meurtre, les Poquianchis y assistent même en personne, obligeant toutes les résidentes à regarder la scène en intégralité pour comprendre à qui elles ont affaire si l’envie leur prend de s’évader à leur tour.

Terrorisées, coupées du monde, affamées, humiliées, torturées, souffrant de différentes maladies et infections, la trentaine de femmes et de petites filles qui forment à présent le « harem » des Poquianchis ne ferment plus l’œil de la nuit. Beaucoup meurent des suites de leurs maladies ou succombent carrément à la folie. Les geôles sont étroitement surveillées et différents matons s’y relaient de nuit comme de jour, les Poquianchis ne gardant auprès d’elles que celles qui peuvent générer le maximum de bénéfices.

Source : sandiegored

Pourtant, l’ombre d’un terrible dénouement commence déjà à planer sur cette organisation criminelle.

Ce matin du 14 janvier 1964 aurait pu ressembler à tous les autres, à la « Loma del Angel », quand un cri retentit de la cour :

« Elles sont parties ! Elles ont pris la fuite ! »

Dans le patio du ranch, l’agitation est à son comble ! Trois des résidentes, Catalina Ortega et deux sœurs, Maria et Soledad Del Pilar, viennent de disparaître ! Delfina envoie des hommes à leurs trousses dans les alentours. C’est l’état d’alerte ! Ordre est donné de cadenasser toutes les ouvertures, d’enfermer tout le monde !

Francisco Camerena, Jose Santos et Enrique Rodriguez ne reviennent qu’à la nuit tombée sans rien. Les filles leurs ont bel et bien échappé !

À l’annonce de cette nouvelle, Delfina tomba dans un état de transe, injurie les trois hommes, les frappe, menace de les jeter en prison et de les faire tuer.

« Il faut quitter les lieux et vite ! » Décrète Maria Luisa.

Leur seul recours en effet ! En une fraction de seconde, caisses, tiroirs, coffres forts, taies d’oreillers, dessous de matelas sont intégralement vidés et leurs contenus dissimulés dans les corsages, foulards et bas.

Les Poquianchis avaient pour habitude de ne pas garder leur argent dans un seul et même endroit, perpétuellement obsédées par l’idée de se le faire voler par leurs employés.

Alors qu’elles sont en train de boucler les dernières valises, elles entendent des coups violents assénés au portail.

Francisco Camarena arrive :

« Ils sont là ! Que faut-il faire ? »

C’est Maria del Carmen qui choisit d’aller au-devant de la police, préparant d’emblée le mensonge qu’elle leur servira. Passant facilement pour une pauvre grand-mère, feignant la surprise, elle sort son mouchoir et son chapelet, qu’elle enroule autour de son poignet et se met à marmonner des prières. Ce qu’elle ignore encore, c’est que dehors, son destin et celui de ses sœurs est d’ores et déjà scellé.

Au cours d’une arrestation spectaculaire, les sœurs Gonzales Valenzuela ainsi que leurs complices, sont conduits le jour même à la prison d’état de Guanajuato.

Lors de l’enquête qui suit, le ranch de « La Loma del Angel », théâtre de tant d’horreurs, sera entièrement perquisitionné et mis sous scellé pour des fouilles. Dans un terrain vague, situé non loin de la propriété des Poquianchis, la police tombe sur un petit cimetière improvisé contenant des restes humains, dont plusieurs squelettes de bébés.

La police libère aussi une vingtaine d’adolescentes et de jeunes femmes, retrouvées dans un état de rachitisme épouvantable, souffrant pour la plupart de tuberculose, d’infections cutanées et de maladies vénériennes. Certaines ont déjà perdu la raison. Elles sont conduites d’urgence à l’hôpital, en attendant de retrouver la trace de leurs familles respectives.

Lors de leur interrogatoire, les sœurs Gonzales Valenzuela se présentent aux enquêteurs comme étant des catholiques très pieuses, victimes d’abus et de cruauté, endeuillées suite à la mort de leur neveu, et sur qui le sort s’est acharné depuis leur naissance.

Elles nient catégoriquement tous les faits qui leur sont reprochés. De leur côté, leurs anciens employés passent rapidement aux aveux et dénoncent tous les crimes qui ont eu lieu, aussi bien dans le local de la « Barca de Oro » que les plus récents, à la « Loma del Angel ».

Trahies par leurs complices, prises au piège, les quatre criminelles vont justifier leurs crimes en se proclamant défenseuses de la morale et de la vertu, allant même jusqu’à justifier les infanticides par un acte de foi, car selon elles, « un bâtard n’aura jamais sa place au ciel auprès des anges et des saints ».

Lors de leur procès, retransmis sur les radios nationales et suivi par tout le pays, les histoires effrayantes relatées par les survivantes et anciennes prisonnières des Poquianchis viendront compléter la noirceur du tableau ; notamment le cas de « viande de prostituées » vendue sur les marchés pour en faire des tamalé, à 3 pesos le kilo. Cette révélation ne sera pourtant pas prise en considération par la justice et relèvera plus, dans la mémoire collective, de la légende urbaine que de la réalité.

De son côté, l’hebdomadaire « Alarma, Unicamente la Verdad ! », se charge de couvrir l’affaire dans sa totalité. Ses rédacteurs vont d’ailleurs assister à toutes les audiences et fourniront chaque semaine de nouveaux éléments sur l’avancée du procès. Leur colonne du 20 janvier 1964, a d’ailleurs pour titre :

« Les Poquianchis : Tortionnaires Impitoyables ! »

Suite à la publication de différents numéros successifs autour de l’affaire, la revue gagne une popularité sans précédent, passant de 10.000 tirages à 500.000 exemplaires, vendus à travers tout le Mexique. Rapidement, sa renommée dépassera les frontières pour englober toute l’Amérique Latine, et sera suivie par des millions de lecteurs, avides d’histoires macabres et insolites.

Échappant de peu à la peine de mort, Les Poquianchis seront condamnées chacune à 40 ans de réclusion criminelle pour différents délits : organisation criminelle, détention illégale d’armes à feu, constitution de réseaux de prostitution, pratique illégale de la médecine, torture, rapt, esclavagisme, infanticides, séquestration et pratique de la magie noire. On compte près de 150 meurtres commis sous leurs ordres dont 91 reconnus.

Source : murderpedia

Leurs complices, Francisco Camarena Garcia, Jose Santos, Enrique Rodriguez ainsi que Guadalupe Moreno Quiroz et Adela Martinez seront, quant à eux, condamnés respectivement à vingt ans de réclusion criminelle.

D’autres individus ayant travaillé dans le réseau de prostitution dont des avorteuses, proxénètes, sages-femmes et indics, sont à leur tour arrêtés et condamnés à différentes peines de prison, allant de cinq à quinze ans d’emprisonnement.

Trois des sœurs Poquianchis décèdent pendant leur incarcération :

Maria del Carmen en 1965, des suites d’une hépatite mal soignée, suivie par Delfina en 1968, vraisemblablement attaquée par une codétenue, et Maria Luisa en 1984, des suites d’un cancer du foie. Seule Maria de Jesus décède après sa libération, bénéficiant d’une remise de peine au début des années 90, compte tenu de son âge avancé et de sa santé mentale défaillante.

Le Mexique a été en proie à une vive émotion lors de l’histoire des Poquianchis, après leur arrestation, et du scandale qui en a découlé après la découverte des cadavres de bébés et des prisonnières faméliques.

En 1976, le réalisateur Felipe Cazals leur consacre un film éponyme qui retrace leur parcours en tant que tenancières de maison close et criminelles sans vergogne.

En 2018, Lucero Hernandez, une jeune documentaliste originaire de Guanajuato, produit un reportage sur l’une des dernières survivantes des geôles des Poquianchis, une petite grand-mère du nom d’Anita. Dans le documentaire qui lui est consacré « Anita : el documental », la vieille femme relate avec beaucoup d’émotion et sans langue de bois les terribles années passées derrière les murs du ranch de « La Loma del Angel » avant de finalement retrouver sa mère en 1965.

Le Mexique garde encore en mémoire la terrible épopée criminelle des Poquianchis, considérées encore à ce jour comme les femmes les plus dangereuses que le pays ait jamais connu.

Sous la pression internationale, le gouvernement mexicain a fini par adopter en 2003, La Législation sur la Traite des Êtres Humains, soit trois ans après sa déclaration à l’ONU en l’an 2000. Si aujourd’hui, la condition des femmes mexicaines est en nette amélioration, il reste qu’elles peinent encore à se faire une véritable place dans une société, encore très conservatrice.

Au début des années 60, la société mexicaine a été choquée d’apprendre les crimes odieux commis par quatre femmes; les sœurs González Valenzuela , María de Jesús, María del Carmen, María Luisa et Delfina.

On en a beaucoup parlé; elles sont mortes en tant que tueuses en série, sorcières, tortionnaires et proxénètes. Autour de ces quatre femmes est née une légende d’horreur digne du meilleur des romans noirs.

 

Les sources :


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.

Émile Louis : l’affaire des « disparues de l’Yonne »

Émile Louis : l’affaire des « disparues de l’Yonne »

Cliquez ici pour en savoir plus

Bonjour et bienvenue pour une nouvelle affaire criminelle. Avant de commencer, sachez que vous pouvez accéder à tous nos épisodes bonus, en vous rendant sur Patreon-lecoinducrime ou sur la chaîne Youtube en cliquant sur le bouton rejoindre. Merci beaucoup.

A la fin des années 70 dans le département de l’Yonne, sept jeunes femmes disparaissent sans laisser de trace. Pour leur entourage cela ressemble à une fugue, elles ont sûrement pris le large pour x raison ! Alors, personne ne se donne la peine de les chercher, ni d’aviser la gendarmerie.

Il faut dire que les disparues n’ont jamais eu la vie facile : issues de familles dysfonctionnelles ou en difficultés financières, souffrant de handicap mental, elles ont été placées dans l’un des foyers de la DDASS de la région d’Auxerre, l’APAJH.

Un seul homme pourtant s’intéressera à leur cas, un gendarme, Christian Jambert, qui fera de leur disparition une affaire personnelle. Loin de lui faciliter la tâche, les administrations et les institutions se dresseront toutes contre lui. Très vite, Jambert va se heurter à une omerta généralisée, et verra les portes lui claquer au nez les unes après les autres ! On le prend même pour un fou, un halluciné qui a inventé cette histoire de disparition de toutes pièces !

Source : leparisien

Mais alors que l’enquête est remise au goût du jour 20 ans plus tard, l’improbable se produit : Jambert est retrouvé mort à son domicile. Un suicide maquillé en meurtre ou l’inverse ? Grand mystère !

Dans cette affaire auréolée de non-dits et de secrets, faire parler les personnes est une tâche pénible ! Mais alors que l’enquête tourne en rond et risque d’être classée, l’ombre d’un présumé coupable commence enfin à se manifester. La nouvelle fait l’effet d’une bombe ! Le coupable, ce bonhomme si paternel, si protecteur, si sympathique ! Qui l’aurait cru ?

C’est ce que je vous propose de découvrir dans la mystérieuse affaire des « Disparues de l’Yonne ».

Nous sommes à Auxerre ce 20 février 1980. Le gendarme Christian Jambert, la quarantaine, pousse finalement un soupir de soulagement. Le juge d’instruction lui a enfin donné son accord pour prendre en charge un dossier qui lui tient à cœur depuis la fin des années 70. Un dossier épineux concernant la disparition mystérieuse d’une jeune femme de 23 ans, Sylviane Lesage. On raconte qu’elle a disparue vers 1976 ou 1977 et qu’elle provient d’un des foyers de la DDASS de la région.

Dès le départ, ce gendarme d’un naturel sérieux et obstiné se sent comme impliqué personnellement dans cette investigation. Issu lui-même de la DDASS où il a passé toute son enfance et une partie de son adolescence, Jambert ne peut être que le mieux placé pour comprendre la situation.

Les rumeurs au sujet de la disparue vont bon train : Sylviane Lesage a la réputation d’avoir la cuisse légère, qu’elle fréquente beaucoup d’hommes ; ça, tout le monde le sait dans le village de Rouvray où elle vit chez sa nourrice avec trois autres filles issues comme elle des foyers d’accueil, mais ce n’est pas une raison pour ne plus donner de nouvelles !

Tout porte à croire qu’elle vient de fuir avec un amant, un homme qu’elle a rencontré sur le chemin de l’école ! Fuir avec un homme ? Difficile de le croire quand on sait que la jeune femme souffre d’une déviance mentale.

Le gendarme Jambert sait également tout . Les directeurs des foyers, eux, ne veulent rien entendre : Sylviane était déjà majeure au moment de sa disparition donc tout à fait libre d’agir comme bon lui semble !

De plus, la DDASS ne peut pas résoudre tous les problèmes de la terre, ne peut pas faire « le suivi » de chaque jeune qui quitte le foyer à sa majorité, ne peut pas prendre en charge des filles déjà en âge de se marier et de travailler !

En d’autres termes, si Sylviane a choisi de disparaître, c’est de son plein droit citoyen et même la police ne peut aller la rechercher. Sa maladie, elle, n’est même plus prise en considération ! D’ailleurs, qui s’y intéresse à son handicap mental ?!

Furieux, déçu et dégoûté par tant d’indifférence de la part de l’institution, le gendarme décide de faire cavalier seul. Il se fait un serment : retrouver Sylviane et la ramener chez sa nourrice, peu importe le temps que cela prendra et les circonstances dans lesquelles cela se déroulera !

Et le temps commence à passer. Un an plus tard, le 5 juillet 1981, un agriculteur de la petite commune rurale de Rouvray, au nord d’Auxerre, se réveille aux aurores comme de coutume à la campagne. Ce matin-là, il doit dégager un tas de fumier entassé depuis hier devant sa grange. Alors qu’il s’approche des enclos, il croit apercevoir quelque chose qui dépasse du monticule de fumier. Une branche ? Un morceau de bois ? Un… os ? il s’approche davantage et constate qu’il s’agit bien d’un os humain. Paniqué, l’homme saisit sa fourche et se met à enlever frénétiquement le tas de fumier en le projetant dans tous les sens, la gorge serrée à l’idée de ce qu’il va découvrir en dessous.

Effectivement, là, tout en bas, se trouve un cadavre. A première vue, il s’agit sûrement d’une femme. Le paysan sent ses jambes se dérober sous lui tant sa frayeur est grande.

Il court prévenir les gendarmes et revient avec eux sans tarder. Christian Jambert est là, à la tête des opérations. Les premières constatations font état d’un cadavre de femme, dans la vingtaine, bâillonnée avec une culotte et dans un état de décomposition avancée. Toute identification s’avère alors impossible tant le corps ne ressemble plus à rien. Le cadavre inconnu est alors envoyé à la morgue en attendant que l’enquête soit officiellement ouverte.

De retour dans les locaux de la gendarmerie d’Auxerre, Jambert commence à dresser une fiche signalétique du corps anonyme. Il ne sait pas pourquoi mais son intuition lui dit que la disparation de Sylviane Lesage pourrait avoir un lien avec ce que lui et ses collègues viennent de voir ce matin dans la grange du paysan de Rouvray.

Jambert commence ses investigations et découvre qu’elles ne sont pas une, mais bien plusieurs à avoir disparu entre 1977 et 1979. Elles ont pour point commun le foyer de la DDASS où elles ont vécu depuis leur enfance et leur déficience mentale à degrés différents.

Après de longues recherches, il trouve enfin leurs noms : Chantal Gras, Madeleine Dejust, Martine Renault et Jacqueline Weiss, sans compter les sœurs Lemoine, âgées de 16 et 27 ans au moment de leur disparition, et bien sûr celle qu’il cherche depuis le début, Sylviane Lesage.

Le gendarme reçoit la permission d’ouvrir une enquête à grande échelle. Il retrouve la trace des familles d’accueil et des tutrices chez qui les jeunes filles ont trouvé refuge à leur sortie de la DDASS. Toutes d’ailleurs habitent la même zone du nord d’Auxerre et toutes sont formelles : leurs protégées se sont évaporées du jour au lendemain, sans emporter d’effets, sans argent, sans affaires de rechange et sans un seul bagage hormis leur sac à main.

Avant le cas de Sylviane Lesage, celui tout aussi mystérieux de Chantal Gras revient à la mémoire du gendarme. C’est d’ailleurs sa nourrice qui est venue alerter ses collègues de la gendarmerie à la fin des années 70, lorsque Chantal est partie de la maison sans jamais plus revenir.

À cause d’un manque flagrant d’éléments permettant d’ouvrir une investigation, les choses n’ont jamais abouti et la situation est restée ainsi jusqu’à la découverte du cadavre de Rouvray.

Durant ses précédentes recherches, le gendarme découvre aussi qu’aucune des filles n’est mariée, et qu’à part Françoise Lemoine, qui a un enfant de son côté, les cinq autres sont toutes célibataires et n’ont jamais eu de relation sentimentale connue.

Un personnage va vite attirer l’attention de Christian Jambert : le chauffeur du bus scolaire qui a l’air de bien connaître les disparues. C’est d’ailleurs l’ami de ce dernier, un certain Jacques Moreau, propriétaire d’un commerce d’alimentation à Auxerre, qui le mentionne la première fois au gendarme.

Jambert ne perd pas une minute pour aller le questionner. L’homme répond aimablement et donne son emploi du temps : il s’en va chaque jour chercher les filles chez leurs nourrices ou dans l’un des foyers de l’APJH pour les emmener dans les centres où elles font des formations professionnelles, et chaque soir après la sortie des cours, il refait le même trajet inverse pour les redéposer chez elles.

On lui donnerait le bon dieu sans confession à ce chauffeur, qui a l’air d’être un brave gars, d’ailleurs c’est ce que tout le monde pense de lui ! Ce chauffeur, c’est Emile Louis, un homme de quarante-sept ans, employé chez l’agence de transport « Les Rapides de Bourgogne ».

Dès le départ, Christian Jambert, qui se fie beaucoup à son intuition, « ne le sent pas », et ce malgré son abord gentil, inoffensif et sympathique. Emile Louis a une bonne bouille, des cheveux grisonnants, le sourire facile et engageant, s’exprime avec l’accent de la région et ses phrases sont simples, carrées, modestes, tout comme sa personne. Durant tout l’interrogatoire, Emile Louis a le regard fuyant et évite soigneusement de croiser celui de Jambert lorsqu’il lui adresse la parole.

Source : marieclaire

Au fur et à mesure de leur discussion, le gendarme flaire quelque chose, sent qu’il y a anguille sous roche, que Emile Louis lui cache sûrement quelque chose et qu’il en sait beaucoup plus qu’il ne veut lui faire croire !

Même sans preuve à l’appui, Jambert le suspecte d’être derrière le cadavre trouvé dans le tas de fumier quelques jours plus tôt et c’est avec regret qu’il le laisse partir quand l’interrogatoire touche à sa fin et qu’il lui tend le papier de la déposition à signer.

Les jours suivants, le gendarme poursuit ses investigations auprès du voisinage.

Les premiers témoignages appuient alors ses soupçons : le chauffeur du bus était bien là le jour où Sylviane Lesage a disparu, il est par conséquent le dernier à l’avoir vue vivante.

Plus étrange encore, on raconte que cet homme déjà d’âge mûr et cette fragile jeune fille semblent bien s’entendre de façon sans équivoque et provocante, ne se cachaient jamais, allant même jusqu’à flirter régulièrement au vu et au su des habitants du village. D’après eux, Sylviane avait l’air de bien connaître Emile Louis et d’apprécier ses attentions, ceci à l’insu de la femme et de la maîtresse de ce dernier, réputé dans toute la contrée pour courir plusieurs conquêtes féminines à la fois.

Jambert se rend chez le juge d’instruction du parquet d’Auxerre, le dossier d’enquête préliminaire dans les mains. A sa grande déception, le magistrat refuse formellement d’incriminer Emile Louis sur la base de témoignages et de ragots recueillis lors d’une simple enquête de voisinage. Il lui faut plus de preuves, au moins un élément concret à présenter.

Jambert lui parle alors du cadavre trouvé à Rouvray, mais le juge balaye ses affirmations d’un simple geste de la main. Sans véritables preuves à l’appui qui attesteraient de la culpabilité du chauffeur de bus, il ne peut pas l’écrouer ; la loi le lui interdit.

Hormis le cadavre et quelques témoignages oculaires qui se contredisent, Jambert n’a rien, il ne peut même pas compter sur la médecine médico-légale, elle-même novice en matière de dépistage. Les prélèvements ADN, à cette époque, n’en sont pas encore à leurs balbutiements.

Personne ne sait les exploiter ! Les laboratoires commencent à peine à réaliser timidement leurs premiers essais cliniques ; et suivant une vieille tradition un peu archaïque, la gendarmerie de province dédaigne recourir aux nouvelles expertises scientifiques à l’américaine pour pister les criminels et les violeurs !

Pourtant, visionnaire, Jambert demande aux médecins légistes de faire subir un examen dentaire au cadavre de la grange. Entretemps, il récupère le dossier médical de Sylviane Lesage afin de pouvoir faire le rapprochement avec les résultats du laboratoire. Et cela paye ! Les preuves sont unanimes : les deux correspondent parfaitement. Le cadavre trouvé chez le paysan est bien celui de Sylviane Lesage. Jambert tient là une preuve en or, c’est ce juge d’instruction qui va l’entendre !

Fin décembre 1981, peu avant le nouvel an, Emile Louis est enfin placé en garde à vue et mis en examen pour le meurtre de Sylviane Lesage.

L’homme s’insurge, nie toute implication dans l’assassinat de Sylviane, autant que pour celui des autres disparues ! Il confesse cependant les relations sexuelles avec Sylviane de son vivant, raconte qu’il a toujours été attiré par les jeunes adolescentes, que c’est une question de pulsion sur laquelle il n’a pas de contrôle, même en ayant recours à des traitements prescrits par des sexologues et des thérapeutes ! Oui il a été faible mais pas au point de tuer !

Malgré ces aveux, il passe devant la cour de justice et est condamné à cinq de prison, réduite par la suite à quatre ans avant de déboucher finalement sur un non-lieu pour manque de preuves. En 1984, Emile Louis est remis en liberté et part s’installer dans la région de Draguignan puis à Fréjus dans le Sud de la France, où il loge dans un mobil home.

De son côté Christian Jambert enrage : tous ses efforts pour prouver la culpabilité du suspect aboutissent à un échec ! A cause de son obstination, il a aussi réussi à se mettre à dos la magistrature et le Parquet, fatigués de l’entendre ressasser cette improbable « affaire des disparues de l’Yonne » qui ne tient pas debout !

Pour tous, Jambert est un gendarme zélé et obsessionnel, trop fier pour écouter les ordres de ses supérieurs, suffisamment têtu pour n’agir qu’à sa guise, et ayant assez de culot pour refuser une décision de justice pourtant claire !

Loin de recevoir le soutien de ses collègues de la gendarmerie, Jambert ne récolte au passage que raillerie et moqueries. On moque son obstination de paysan et sa pugnacité dans une affaire qui, finalement, n’intéresse pas grand-monde et ne fait pas couler d’encre ! Le dossier est clos et c’est tant mieux ainsi !

D’ailleurs, le sort même de ces filles issues du ban de la société, vivant de la générosité du système social, enfants déviantes, abandonnées à la naissance, placées, n’intéresse pas plus. Pour les gens, elles ne sont que des bouches de moins à nourrir pour l’État et de l’argent en moins à verser à la sécu !

Chercher à connaître le « pourquoi du comment » ne ferait que remuer certaines choses sur lesquelles tout un système judiciaire préfère fermer les yeux !

Pendant ce temps, alors que le dossier du chauffeur d’Auxerre vient à peine d’être bouclé, une seconde affaire tout aussi sordide de réseau de prostitution éclate dans la même région. Les mis en cause sont cette fois-ci un couple, les Dunand, arrêtés et inculpés en 1984 pour proxénétisme, commercialisation de vidéos à contenu pédophile, et exploitation de mineures à des fins sexuels.

Coïncidence d’autant plus étrange encore, leurs « recrues » sont toutes des filles issues de la DDASS. Mais ils sont vite écartés de l’affaire des disparues. Ce sont à la fois trop d’éléments qui concordent, trop d’affaires qui se ressemblent et qui, au final, ne se rejoignent pas !

Nous sommes à présent en 1985, soit un an plus tard.

L’ « affaire des disparues de l’Yonne » est désormais une affaire classée, et ce depuis la libération de l’unique suspect, Emile Louis.

Nous sommes à l’APJH, un des foyers relevant de la DDASS de la région d’Auxerre. Ici sont placés les enfants des deux sexes, d’âge et de provenance différents, séparés dans des bâtiments distincts.

Généralement, ils sont tous issus de familles en difficulté et ce sont les assistantes sociales qui sont venus un jour les retirer à leurs parents ou tuteurs légaux.

Ces enfants-là ont parfois des frères et sœurs placés dans le même foyer qu’eux, ou ailleurs dans d’autres institutions. Les plus chanceux sont placés directement chez des familles où ils peuvent avoir une vie plus au moins normale avec deux parents, certes étrangers à leur famille, mais au moins dans un semblant de cocon familial.

D’autres n’ont jamais connu leurs géniteurs, car abandonnés directement à la naissance par leurs mères biologiques, incapables de s’en occuper. Ceux-là souffrent moins, ils vivent sans souvenir particulier d’une précédente maison.

Et puis il y a les autres, ceux que les encadrants et les employés du foyer font mine d’ignorer, ceux considérés comme incurables car nés avec des déviances mentales qui les différencient des autres enfants.

A cette époque, c’est-à-dire la deuxième moitié des années 80, l’approche que l’on a du handicap mental est encore très mitigée au point que même les parents en conçoivent de la honte. La présence d’un enfant attardé dans la famille, surtout dans les milieux ruraux et défavorisés, est alors perçue comme quelque chose de dysfonctionnelle et de fatal, une menace pour l’équilibre d’un foyer !

Au lieu d’être en contact avec les autres résidents, on a pris l’habitude de cloisonner et d’enfermer ces « enfants spéciaux », les tenant éloigner des autres et de la vie en dehors des murs de l’institution. Ils ne sont pourtant pas toujours à l’abri à l’intérieur quand on sait ce qui passe parfois dans ces foyers : on évoque à demi-mots quelques cas de viols par-ci, d’abus sexuels par-là, sur des filles mais aussi bien des garçons, de la part des membres du personnel censé les protéger.

Les jeunes filles souffrant de handicap à différents degrés sont les premières cibles des pervers en blouse blanche, sous les traits d’encadrants et d’auxiliaires de vie. Ces monstres savent qu’ils ne seront jamais trahis par leurs victimes, car ils ont pleinement conscience que même si le besoin leur vient de les dénoncer, personne ne les croira, ni leurs nourrices du village qui prennent le relais, ni les assistantes sociales submergées de travail, ni les directeurs qui ne songent qu’à garder leurs postes respectifs !

Pour Pierre Monnoir, jeune homme reconverti en chef de famille depuis la mort de ses parents, l’année 1985 est une année décisive ! Il se trouve dans la délicate position et dans l’obligation urgente de placer son frère cadet dans un foyer relevant de la DDASS.

Source : 20minutes

Son frère aussi fait partie de ces enfants à besoins spécifiques, il est handicapé mental, et a longtemps souffert à l’école à cause de cela. Le harcèlement et les méchancetés dont il fait incessamment l’objet l’empêchent de poursuivre un cursus scolaire normal.

Pour Pierre, cette décision est aussi difficile que douloureuse. A-t-il seulement le choix à présent ? Mais à son plus grand soulagement, la redoutable séparation qu’il a tant appréhendée depuis des semaines et déjà préparée et répétée mentalement des milliers de fois, a été plus facile qu’il ne l’aurait cru !

Pierre revient régulièrement rendre visite à son petit frère, lui apporte des affaires et des petits cadeaux, voit s’il s’habitue à « sa nouvelle maison », vérifie qu’il ne manque de rien, se promène avec lui dans le parc de l’institution, parle aux autres parents d’accueil, tuteurs et cadres médicaux et administratifs du lieu. Tout le monde semble satisfait des soins et de l’attention prodigués aux enfants qui résident ici, le personnel est sur le pied de guerre tous les jours et veille à chaque détail !

Malgré les sourires et les petites tapes d’encouragement, les élans de sympathie, les chaleureuses et indulgentes poignées de main échangées, Pierre sent qu’une atmosphère particulière règne dans cet endroit. Une atmosphère malsaine qu’il n’arrive pas à décrire !

Quand il rentre à la maison après ces visites hebdomadaires et qu’il en parle à sa femme, elle le taquine sur le fait qu’il a tendance à se montrer trop protecteur et possessif envers ce frère malade par devoir fraternel. Elle le rassure sur le fait que les enfants là-bas sont à l’abri du monde extérieur qui refuse de les intégrer à son système et que les personnes qui s’occupent d’eux ont pour la plupart une longue expérience dans le domaine.

Le discours de son épouse est léger et terre à terre, tout ce qu’il a besoin d’entendre. Sauf qu’il ne s’y résout toujours pas !

Ses visites suivantes lui donnent la certitude qu’il a bien raison d’avoir le cœur serré dès qu’il pénètre dans les murs de l’APJH.

— Vous êtes sûrement au courant pour les filles disparues il y a quelques années de cela ? Elles étaient toutes d’ici !

— Disparues ? Mais comment ?

— En quittant le bus scolaire un soir, d’après ce qui se raconte, leurs tutrices les attendaient à la maison, en vain ! Elles étaient dans tous leurs états en ne les voyant pas revenir !

— Elles ne sont jamais rentrées ?

— Jamais !

— Mais, les flics sont sûrement au courant ? Ils ont ouvert une enquête ! Non ?

— C’est sûr qu’une instruction a été ouverte, mais vous savez, entre nous, ça n’a pas trop ameuté grand monde par ici…

En quittant son frère ce soir-là pour rentrer chez lui, Pierre Monnoir a toujours dans l’oreille les propos entendu quelques heures plus tôt. Des filles disparues mystérieusement ? Quand cela ? Pourquoi ? Qui peut bien être le responsable ?

Il sent qu’on ne veut pas lui en dire plus. Les jours suivants, il ne repense plus qu’à ces filles, à tel point que cela tourne à l’obsession. Alors, il décide de mener lui-même ses investigations, partant du principe du devoir humain. C’est qu’il a été élevé comme ça, Pierre Monnoir, avoir toujours de l’empathie pour plus malheureux que soit et offrir son aide aux plus vulnérables.

Chaque jour, profitant de son travail de représentant en pâtisserie qui lui permet de faire des trajets en long et en large dans toute la région auxerroise, il va frapper chez les gens pour sa petite enquête personnelles. Pourtant à chaque fois, c’est des mines figées et des paroles réprimées qui lui sont servies en guise de réponses.

Les gens savent mais ne veulent pas dire et s’énervent quand il insiste. Pourquoi cette omerta ? Il croit détenir un élément de réponse : le sujet dérange et y toucher équivaut à bouleverser la structure d’une sacro-sainte institution française : l’œuvre sociale.

À mesure que les questionnements de Monnoir deviennent insistants, les invitations à rebrousser chemin se font sans le ménager davantage !

À plusieurs reprises, il est même mis carrément à la porte des foyers relevant de l’APJH d’Auxerre. Ni les assistantes sociales, ni les auxiliaires de vie, ni les directeurs des institutions ne consentent à lui adresser la parole, ou changent radicalement de sujet quand ils sentent qu’il les entraîne dans un terrain vaseux.

Tout comme le gendarme Jambert, Pierre Monnoir est même ridiculisé et traité d’idiot, de fou et de paranoïaque.

Dans la foulée, il apprend qu’une sordide affaire de viol impliquant l’un des directeurs de l’APJH, pris en flagrant délit avec une jeune fille, vient d’avoir lieu dans le même foyer où son petit frère est placé. La nouvelle a l’effet d’une bombe ! Le directeur pour se décréditer, raconte qu’il voulait juste faire une introduction sexuelle à cette jeune femme de 22 ans complétement ignorante du domaine affectif, et que ce besoin est tout à fait légitime. Il finit par écoper de six années de réclusion criminelle.

Cette affaire est la goutte qui fait déborder le vase et renforce un peu plus Pierre Monnoir dans ses convictions : ces enfants handicapés mentaux ne sont pas du tout l’abri dans ces structures, bien au contraire !

Malgré tout le remue-ménage généré par cette scandaleuse affaire, la vie quotidienne a repris son droit au sein des foyers et on n’a plus jamais évoqué le directeur pervers, ni ne s’est intéressé au sort de sa victime remise depuis peu sous la garde d’une nourrice à domicile.

Scandalisé par la tournure des choses, Pierre Monnoir fait une dernière tentative hasardeuse. En homme de son époque, il connaît le pouvoir que peuvent exercer les médias sur l’opinion publique, notamment la télévision, et c’est la gorge serrée qu’il pénètre un beau matin de 1995 dans les locaux de la chaîne TF1.

Que vient-il faire ici ? Il espère parler à l’un des producteurs de la célèbre émission « Perdu de vue » spécialisée dans la recherche des personnes disparues.

Pierre Monnoir sait qu’il joue là sa dernière carte et tient à en tirer le maximum. Et puis, s’il ne réussit pas, il aura au moins tenté quelque chose, ce n’est pas comme ne rien faire du tout.

Les producteurs de l’émission, qui tient chaque mois en haleine les dix millions de téléspectateurs fidèles qui ne ratent pas un épisode, peuvent se vanter d’être programmé en première partie de soirée. Et pour cause, « Perdu de vue » a rencontré depuis sa toute première sortie d’antenne, en 1990, un succès grandissant, succès dont peuvent rarement se targuer les programmes de cette nature.

Grâce au travail d’investigation mené indépendamment par les producteurs, des centaines de familles ont pu retrouver des proches disparus et n’ayant plus donné de nouvelles, des fugueurs ont également refait surface après des années d’absence, et l’émission reçoit mensuellement près de 3 000 courriers et coups de fil de remerciements.

Pierre Monnoir a frappé à la bonne porte cette fois-ci et il va tout de suite en avoir confirmation. Le premier journaliste qui vient à sa rencontre est le tout jeune Stéphane Munka, interloqué de trouver quelqu’un qui n’appartient pas « au domaine », debout au beau milieu de leurs locaux !

Sans se démonter, Pierre Monnoir entre directement dans le vif du sujet : il a besoin de leur aide, seuls eux, les médias, peuvent faire quelque chose. Il faut que les gens sachent qu’il y a eu une grave affaire de disparition de jeunes filles placées dans des foyers de la DDASS d’Auxerre en 1977, et que tout le monde s’acharne à fermer les yeux et fait la sourde oreille depuis bien trop longtemps ! Cette omerta ne peut plus durer dans un État de droit et un pays civilisé comme la France !

Jacques Pradel, le présentateur de l’émission, vient le voir en personne. Ils discutent et les producteurs se mettent d’accord pour ouvrir leur propre enquête sur le sujet. Une première ! Jamais encore quelqu’un n’est venu les aborder directement à la chaîne pour dénoncer un fait.

Pour cela, les caméras de TF1 vont se déplacer dans la région de l’Yonne, dans les communes rurales de Villefargeau, à Rouvray, à Aigremont, à Charbuy, à Moneteau, partout où ils peuvent récolter des témoignages susceptibles de les aider dans leurs investigations. Le journaliste Stéphane Munka parvient à décrocher un rendez-vous avec le directeur de l’APJH mais ce dernier refuse de répondre aux questions et invite Munka à ne plus jamais remettre les pieds dans l’établissement.

Même constat auprès des gendarmes, des commerçants, de la justice même, tout le monde refuse de parler, ou l’on se contente de dire que ce sont des rumeurs alimentées par des paranos, qu’il n’y a pas lieu de disparition, que même si c’est le cas, ces filles ont dû sûrement fuguer comme le font des centaines d’autres personnes en France chaque a née !

Pour le moment, l’équipe de l’émission possède seulement des informations sur quatre des sept disparues : Christine Marlot, Chantal Gras, Madeleine Dejust et Bernadette Lemoine.

Incapable de trouver des éléments de réponse à leur enquête, l’équipe de télévision décide de rentrer à Paris.

Source : parismatch

Pour les journalistes et producteurs de « Perdu de Vue », cette histoire est auréolée de beaucoup de mystères : comment personne ne s’est-il rendu compte de l’absence de ces quatre filles depuis 1977 ? Pourquoi leur nom a-t-il été rayé des registres de l’APJH ? Comment ont-elles pu organiser un plan d’évasion sans commettre d’impair et dans la discrétion la plus totale, alors que toutes sont lourdement handicapées mentales ? Pierre Monnoir a raison, plusieurs éléments ne concordent pas ! Stéphane Munka sent que quelque chose de bizarre entoure cette affaire.

Dans cet état d’esprit, il retourne les semaines suivantes dans la région de l’Yonne et endosse la lourde tâche d’aller à la recherche des familles des disparues. Cette fois-ci, contre toute attente et aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ses efforts payent enfin !

Le journaliste retrouve par hasard la trace de la nourrice de Chantal Gras, Madame Maudier, une quinquagénaire habitant Villefargeau et chez qui la jeune fille vit depuis 1975, depuis qu’elle a quitté le foyer de l’APJH à sa majorité.

Devant les caméras de TF1, Madame Maudier, très bouleversée, explique comment elle a donné l’alerte à la gendarmerie les jours suivants, qu’elle n’a pas eu de retour, que cela s’est fait de façon très expéditive, comme si personne ne s’intéressait vraiment à ce qu’elle racontait.

Quand Stéphane Munka demande à connaître le déroulement du dernier jour où elle a vu sa jeune protégée, la nourrice raconte :

« Elle est rentrée à la maison vers le coup de 17 h – 17 h 30, elle a posé son sac dans la cuisine et elle est venue m’embrasser. Après elle est sortie faire un tour près de la maison, elle avait l’habitude de le faire chaque jour, elle ne s’éloigne jamais, ce n’est pas son genre, elle écoute toujours mes recommandations ! Vers 18 h je rentre dans sa chambre, croyant la trouver là à faire ses devoirs, pas de Chantal ! 19 h, pas de Chantal ! Passé les coups de 21 h, j’ai commencé sérieusement à m’inquiéter ! ».

Mais le témoignage le plus décisif est relaté par la vraie mère de Chantal, Gisèle Gras :

« Vous savez, le chauffeur m’avait prévenue ! Il m’a dit : “Vous verrez Gisèle, quand votre fille aura 18 ans, elle partira !” ».

Le chauffeur, mais quel chauffeur ? Le chauffeur du bus scolaire, le mystérieux Emile Louis, celui qui est dans la ligne de mire des autorités depuis le début de cette affaire, l’assassin présumé de Sylviane Lesage !

Sans plus attendre, Stéphane Munka contacte la gendarmerie d’Auxerre et là, l’invraisemblable se produit : l’homme qu’il recherche est connu des annales judicaires depuis la fin des années 70, il y a même un gendarme du nom de Jambert qui n’a pas cessé une seule fois de révolutionner l’ordre des choses dans cette enquête mise au point mort par décision du Parquet pour le faire écrouer.

À partir de ce moment, les choses commencent à prendre forme, les pièces se mettent petit à petit en place, et quand Stéphane Munka entre directement en contact avec les gendarmes qui conservent le dossier d’enquête préliminaire réalisé par Jambert en 1981, on le lui offre sur un plateau d’argent.

A sa demande, on lui fait même une lecture intégrale du dossier à la façon d’une dictée au téléphone. Durant près de deux heures, Munka prend des notes, mot pour mot, craignant de négliger ou d’oublier quelque chose, n’hésitant pas à faire répéter son interlocuteur à l’autre bout du fil. Le dossier est blindé, il contient des éléments importants, des témoignages, mais aussi des renseignements complémentaires sur les quatre disparues, et contre toute attente, trois autres noms surgissent dans la foulée.

« Attendez, vous voulez dire qu’elles sont sept au total à avoir disparu entre 1977 et 1980 ? »

Affirmatif ! les gendarmes fournissent à Stéphane Munka les trois autres noms, il s’agit de Martine Renaud âgée de seize ans au moment de sa disparition, Jacqueline Weiss âgée de 18 ans, et Françoise Lemoine, 27 ans et déjà mère d’un enfant au moment des faits ! Toutes ont connu Emile Louis, et certaines sont même devenues ses maîtresses.

Le journaliste de « Perdu de Vue » va de surprise en surprise. Les gendarmes lui parlent aussi du cas de Sylviane Lepage dont le cadavre a été retrouvé dans un tas de fumier un matin de 1981 à Rouvray, et comment l’affaire s’est finalement soldée par un non-lieu.

Quand Stéphane Munka referme son calepin, il sait qu’il possède à présent suffisamment d’éléments pour mettre en route le processus de production de cet épisode très controversé et sur lequel cet homme, Pierre Monnoir, semble fonder tous ses espoirs !

Le 25 mars 1996, le numéro de « Perdu de Vue » consacré aux « Disparues de l’Yonne » passe pour la première fois à l’antenne et est suivi par des centaines de téléspectateurs.

Sur le plateau ce jour-là, auprès du présentateur Jacques Pradel, sont également présents Pierre Monnoir et des membres de l’association qu’il a créée entretemps, l’Association de défense des handicapés de l’Yonne, abrégé en ADHY.

L’épisode génère tellement d’intérêt auprès du public qu’il est rediffusé les semaines suivantes, et qu’on lui consacre une suite, sorte de briefing pour vérifier si les appels à témoins émis lors de la première diffusion ont porté leurs fruits.

C’est alors qu’une famille originaire de l’Yonne, les Marlot, prend contact avec la production : leur petite sœur Christine, âgée de quinze ans au moment des faits, a elle aussi disparu sans laisser de tracer au cours du mois de janvier 1977. Auparavant, elle était prise en charge dans un institut médico-éducatif à Auxerre. Comme les autres, elle est handicapée mentale et pas vraiment autonome, pas au point d’organiser toute seule un plan de fugue.

La production de l’émission affiche des portraits grandeur nature des disparues sur les écrans, les mêmes qui sont repris par les journaux les jours suivants. « L’affaire des disparues de l’Yonne » commence pour la première fois à avoir un regain d’intérêt au niveau national. Pendant une année entière, l’émission garde l’affaire « ouverte » dans l’attente de nouveaux rebondissements.

L’improbable se produit en 1997, quand le gendarme Christian Jambert est retrouvé mort à son domicile dans des circonstances assez floues. Les premiers tests balistiques attestent d’un suicide par carabine, Jambert s’est vraisemblablement suicidé en se tirant une balle dans le crâne ; la douille est retrouvée à côté de son corps.

Suicide mais pour quelle raison ? On l’ignore tout à fait ! On raconte que le gendarme a subi beaucoup de pression à cause du dossier des disparues d’Auxerre, qu’il s’est senti incompris et rejeté par tous à cause de cela, qu’étant d’un naturel dépressif, il a fini par mettre fin à ses jours. La thèse de l’assassinat, elle, n’est pas non plus écartée, et des personnes comme Pierre Monnoir y croient. L’affaire est restée non-élucidée et accentue davantage le mystère.

Avec la disparition du gendarme Jambert, figure emblématique de l’enquête, Pierre Monnoir décide de reprendre les rênes des investigations. Avec son association, ils demandent l’aide et l’intervention des plus hautes instances parisiennes afin d’obtenir gain de cause.

Ces dernières acceptent de reprendre le dossier et nomment un magistrat, le juge Benoît Lewandowski, à la charge de l’instruction. Mais comment relancer une affaire déjà vieille de 20 ans, sans preuves et sans cadavres ?

Les choses s’annoncent d’emblée très compliquées ! Tout d’abord, il y a le rapport préliminaire de Christian Jambert qui s’est perdu dans le palais de justice et qu’on n’a pas retrouvé, ensuite beaucoup de brigades ont rechigné à prendre part aux investigations. Pour mettre le holà d’entrée de jeu, le juge Lewandowski décide de confier à deux gendarmes la lourde tâche de reprendre l’enquête à zéro.

Et ce n’est pas une mince affaire ! Rebelote, retour à Rouvray, à Villefargeau, dans tous les villages où ont vécu les disparues. Les gendarmes fouillent partout, les bois, les cours d’eau, les puits, interrogent d’anciennes connaissances des disparues, ont même recours à des sourciers et des mediums. Résultat des courses : rien, encore une fois !

Pendant ce temps, Emile Louis vit paisiblement à Draguignan. Mais quand ils apprennent que l’enquête est réouverte sous l’autorité d’un nouveau juge, les journalistes retrouvent sa trace et vont l’interroger. C’est d’ailleurs Stéphane Munka de « Perdu de Vue » qui s’y rend le premier.

Et là, loin de tomber sur un dangereux criminel, il est en face d’un petit grand-père vivant dans une modeste HLM, un peu grognon, un peu grincheux mais sans méchanceté, qui l’invite à prendre un verre dans sa cuisine. Munka en est presque attendri sur le moment tellement l’homme à l’air inoffensif ! Et il n’est pas le seul d’ailleurs, beaucoup de ses collègues tombent aussi dans le panneau !

« Allez chercher du côté de la mafia d’Auxerre ! Moi, je n’avouerai pas des crimes que je n’ai pas commis ! Je n’ai aucune raison d’avoir tué ces pauvres filles, elles étaient assez malheureuses comme ça ! Le sort s’acharne sur moi ! » se plaint Emile Louis.

Ce qui est sûr, c’est qu’il a de la répartie, soutient imperturbablement le regard des journalistes et répond à leurs questions sans hésiter.

Stephane Munka décide alors de le « brosser dans le sens du poil », il le questionne sur son enfance, ses origines, son parcours. Et là, le vieillard commence à se livrer dans une forme de confessionnal, s’apitoie sur son sort, sanglote, raconte un terrible épisode qui date de 1944 quand ses sœurs ont eu le crâne rasé sur la place publique par des résistants et qu’il a brûlé la grange d’un de leurs bourreaux pour venger leur honneur !

Et puis, la suite de sa vie est rythmée par de nombreux séjours dans des maisons de redressement, il se marie deux fois, a quatre enfants, et collectionne les petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille. D’après lui, tout ce qu’il a toujours fait, c’est pour éviter à ses enfants d’avoir la même enfance que lui.

En 2000, trois ans après le début de la nouvelle enquête, ni la police, ni le juge, ni les enquêteurs n’arrivent à avoir le moindre nouvel élément. Il reste qu’ils sont tous pertinemment convaincus de la culpabilité d’Emile Louis, mais malheureusement n’ont aucune preuve concrète pour l’envoyer devant les assises.

Pire, si rien ne se passe dans les prochains mois, le dossier risque d’être classé une deuxième fois, comme en 1981 dans l’affaire Sylviane Lesage. Le seul recours qui reste alors au juge Lewandowski est de donner son feu vert pour une interpellation en urgence d’Emile Louis dans l’espoir de le faire avouer.

Début décembre 2000, les gendarmes se rendent chez lui à Draguignan et l’emmènent dans leurs locaux pour un interrogatoire. Contre toute attente, ils montent un coup qu’ils espèrent voir aboutir : pour le faire avouer, on lui annonce que « l’affaire des disparues de l’Yonne » remonte maintenant à plus de quinze ans, qu’elle est donc assez ancienne pour être prescrite et que même s’il avoue tout maintenant, il ne risque rien ; à la fin de son interrogatoire, coupable ou pas, il pourra rentrer tranquillement chez lui.

Mais Emile Louis, loin d’être crédule, demande à voir d’abord l’article de la prescription, inscrit noir sur blanc dans le Code pénal. Les gendarmes le lui montrent et que se dit-il à ce moment-là ?

« C’est bon ! Je pense que je peux y aller. »

Sans hésiter une seule seconde, il lâche tout, avoue les sept meurtres. Il dit cependant ne pas se souvenir des circonstances dans lesquelles se sont déroulés les assassinats.

« Une bestiole m’a poussé à tuer ! »

Tout ce dont il se souvient, c’est qu’avant d’assassiner les filles, il les emmène toujours dans son coin de pêche préféré à Villefargeau, couche avec elles puis les tue.

Parfois sa mémoire lui fait défaut, alors faute de donner des noms, il donne des descriptions physiques, qui permettent aux enquêteurs de mettre un visage sur les photos des disparues. Loin de s’arrêter et avec la précision d’un GPS, il donne des signalisations routières : telle route, tel chemin de traverse, tel raccourci, allant même jusqu’à montrer le lieu où il a enterré les corps sur une carte géographique de l’Yonne !

Source : lejdc

Les gendarmes n’en croient pas leurs yeux, ils jubilent presque ! Il aura fallu plus de 23 ans pour venir à bout de cette énigme et voilà que ce retraité vient tout avouer d’une traite !

Le lendemain, on conduit Emile Louis à l’endroit indiqué. Sans aucune difficulté, il désigne les sept emplacements où sont enterrés les corps des filles. Les trois jours de recherches qui suivent aboutissent à quelque chose : on retrouve un squelette presque intact, une paire de lunettes, des restes de vêtements, un sac, et des paires de chaussures, enterrés à 1 m de profondeur.

Le 14 décembre 2000, sur ordre du juge Benoît Lewandowski, Emile Louis est transféré au palais de justice d’Auxerre. On lui désigne un avocat, maître Alain Thuaut. Ce dernier comprend rapidement que son client est persuadé d’être relâché, croyant naïvement à la thèse de la prescription avancée par les gendarmes ! Emile Louis est écroué le soir même.

Les chefs d’accusation qu’on retient contre lui sont : meurtre au premier degré, dissimulation de cadavres, torture, séquestration, attouchements sexuels sur des mineurs, viols, coups et blessures sur sa deuxième femme Chantal Paradis qu’il a épousée en 1992 et la fille de cette dernière, Karine, viols à répétition de sa propre fille, Marilyne Louis, qui témoigne contre lui à la barre.

Il est condamné une première fois en mars 2004 à 20 ans de prison avant de voir sa peine reconvertie en réclusion criminelle à perpétuité le 25 novembre de la même année. Dans la salle, c’est presque l’euphorie à l’annonce du verdict. Même l’avocat de la défense et le jury en sont satisfaits, tant l’affaire les a bouleversés !

Dans son box, encadré par deux policiers, Emile Louis, 70 ans, ne réagit pas, ne dit pas un seul mot. Il quitte le tribunal, tête baissée, mains menottées, en bleu de travail comme il a l’habitude de se présenter et monte dans le fourgon de la police.

Pierre Monnoir, qui a assisté à toutes les audiences, a du mal à dissimuler son émotion : « Nous avons gagné cette bataille ! Justice a été rendue aux familles ! »

L’affaire des « Disparues d’Auxerre » s’achève ainsi, après une enquête longue, éprouvante, décourageante, faite dans des conditions insolites et dans un climat étouffant, incarné par le silence des institutions.

Grâce à l’intuition de ceux qui ont refusé d’abandonner avant de rendre justice aux disparues, ceux-là même qui ont vite pressenti le danger là où d’autres ne le voyait pas, que cela soit le gendarme Jambert, emporté avant l’épilogue de cette affaire qui l’a tant fait souffrir de son vivant, ou encore Pierre Monnoir, qui depuis, a fait de la cause des handicapés mentaux son combat quotidien, la justice a pu enfin clore ce dossier.

Emile Louis, « le boucher de l’Yonne », est décédé de mort naturelle en 2013 à l’âge de 79 ans.

Quant aux membres des familles des disparues, venus au grand complet lors des procès, ils savent à présent que leurs filles, sœurs, cousines peuvent enfin reposer en paix.

Dans un contexte historique pas si lointain de notre époque actuelle mais pourtant si différent, une époque où le handicap mental était considéré comme une malédiction qu’il fallait dissimuler à la société, une époque où ces mêmes personnes malades étaient à la merci de ceux qui étaient censés être leurs protecteurs, l’affaire des disparues de l’Yonne aura l’effet d’une bombe car elle secouera ce qui, d’habitude, relève du tabou et du non-dit. Une histoire qui fait encore grincer des dents !

A la fin des années 70 dans le département de l’Yonne, sept jeunes femmes disparaissent sans laisser de trace. Pour leur entourage cela ressemble à une fugue. Alors, personne ne se donne la peine de les chercher, ni d’aviser la gendarmerie. Un seul homme pourtant s’intéressera à leur cas, un gendarme, Christian Jambert, qui fera de leur disparition une affaire personnelle.

Mais alors que l’enquête est remise au goût du jour 20 ans plus tard, l’improbable se produit : Jambert est retrouvé mort à son domicile. Un suicide maquillé en meurtre ou l’inverse ? Grand mystère !

 

Les sources :

 


See acast.com/privacy for privacy and opt-out information.