Le Mystère de l’expédition du Col Dyatlov

Depuis 1 moisCriminologie

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Le 25 janvier 1959, un groupe de dix étudiants de l’institut polytechnique de l’Oural, en URSS, prennent la route pour faire une expédition dans le nord de la Sibérie.

Les premiers jours du voyage se passent sans encombre malgré les rigueurs de l’hiver russe : les randonneurs sont expérimentés, savent d’emblée où ils vont et sont habitués aux conditions extrêmes.

Mais dans la nuit du 1er février, alors que le groupe campe en flanc de montagne, les choses dégénèrent subitement. Commence alors une fuite désespérée dans la nuit, une fuite dont ils ne reviendront pas.

Quand les cadavres des randonneurs sont retrouvés un mois plus tard dans un état désastreux, les spéculations, les interrogations et les théories les plus folles deviendront le lot quotidien de toute l’URSS malgré l’omerta étatique et la terreur policière.

Une question demeure en suspens : que s’est-il vraiment passé lors de cette funeste nuit ?

Je vous invite à découvrir ou redécouvrir avec moi la plus énigmatique des affaires criminelles russes de ces soixante dernières années.cadavre

L’affaire d’aujourd’hui nous a été proposée par Jonathan Graveron.

Source : dhnet

Avoir vingt ans dans l’URSS de la fin des années cinquante, c’est être conscient d’œuvrer, étudier, réussir pour le bien de la nation. L’Union soviétique est encore une super puissance économique, fière d’avoir réussi à imposer le communisme comme régime socio-politique sur une partie non négligeable de l’Europe de l’Est, tirant orgueil de son excellence dans tous les domaines : scientifique, sportif, artistique, littéraire, économique.

L’étudiant soviétique acquiert très tôt le sens de l’honneur, de la combativité, du devoir national, de la reconnaissance et se doit d’exceller et fournir des efforts continuels pour s’illustrer à long terme car la nation ne doit jamais perdre la face avec ses ennemis. Et ils sont nombreux.

En 1959, nous sommes en plein période de guerre froide qui oppose l’URSS et son ennemi naturel de toujours, les États-Unis. Deux puissances, deux modèles que tout oppose et en perpétuelle compétitivité. Si les Américains peuvent se targuer de posséder les moyens financiers, logistiques et techniques, les Soviétiques, eux, misent tout sur le savoir, la discipline et l’indéniable sens du sacrifice de leur peuple.

Doucement mais sûrement, la paranoïa s’installe en URSS, la course à l’armement commence. À l’école primaire, les maîtresses apprennent aux enfants comment charger et décharger une carabine et les différents types de munition, les soldats sont glorifiés et décorés, les ouvriers et les paysans sont immortalisés en statues géantes et herculéennes. Nous sommes prêts ! Semblent-elles dire.

« La guerre est à nos portes ! » est devenue la phrase avec laquelle se réveille et se couche chaque citoyen soviétique, peu importe son âge, qu’il soit homme ou femme. Et les jours passent, puis les années mais aucune guerre ne se déclare encore ; alors on se prépare davantage, on arme davantage, on discipline davantage.

La propagande faisant son effet, tous les Soviétiques sont convaincus que les Américains sont des débauchés, des matérialistes dénués de valeurs morales, obsédés par l’argent et la surconsommation. D’ailleurs, il est interdit de faire entrer n’importe quel objet susceptible de rappeler le pays de l’Oncle Sam sur le territoire : jeans, gadgets électroniques, chewing-gums, cosmétiques, spiritueux, produits alimentaires et autres bagatelles, la militsia (police d’État) est là et veille aux mouvements de tout un chacun ; elle connaît le contenu de son panier de courses qui, du reste, doit être impérativement transparent ou en maillage pour ne rien cacher.

Mais avoir vingt ans en URSS, ce n’est pas uniquement cela. C’est aussi les sorties au cinéma, les excursions pédagogiques à Moscou et Leningrad, les vouchers de vacances dans les stations thermales du Sud, les vendanges dans les kolkhoz (terres collectives) et les mariages à la fin du cursus universitaire.

D’ailleurs, c’est à cette époque que commence notre affaire, plus précisément à Iekaterinbourg dans la Sibérie occidentale.

Institut polytechnique de l’Oural

23 janvier 1959

Igor Alekseïevitch Dyatlov vient de fêter ses vingt-trois ans une semaine auparavant. Comme il est d’usage, il a invité tous ses amis à un barbecue au bord de la rivière. La fête s’est poursuivie tard dans la soirée et la vodka a coulé à flots. Pour un Russe, l’invité est le plus beau des cadeaux et généralement, celui qui est fêté doit aussi veiller à gâter ses hôtes en termes de nourriture et boissons, quitte à rester sans argent et mourir de faim les jours suivants.

— Votre bourse ne passera que dans un mois, Igor Alekseïevitch, ce n’est pas la peine de venir chaque jour ici ! Lui dit la grosse employée renfrognée derrière le guichet.

— Bigre, un mois, mais c’est une éternité !

— Les temps sont durs pour tout le monde ! Répond la guichetière sans lui décocher un sourire.

En sortant du bureau chargé des affaires estudiantines, Igor Alekseïevitch commence à tourner et retourner ses poches : ici, sa carte de l’institut polytechnique et son passeport (carte d’identité), là deux jetons aller-retour pour le métro, trente roubles en pièces et un bon alimentaire.

— Il me reste le bon pour le pain, le lait, les cigarettes et deux boîtes de conserve, un autre pour acheter une nouvelle paire de gants et c’est… tout ! Énumère-t-il en comptant sur ses doigts.

L’expédition est dans deux jours, tout l’équipement a été regroupé et stocké chez Sasha Sergueïevitch Kolevatov en attendant le départ. Au moins, ce voyage lui permettra d’oublier pour un temps ses aléas financiers. Qui sait, à son retour, sa bourse sera peut-être déjà arrivée. Rassuré par cette dernière pensée, Igor Alekseïevitch se dirige vers le club sportif attenant à son école. Pratiquant le handball depuis des années, il n’a pas pu jouer lors de la dernière saison à cause des examens semestriels.

Dans les vestiaires des garçons, l’odeur âcre de la sueur se mélange à celle de l’eau Cologne dont s’aspergent copieusement ceux qui viennent de sortir de la douche. Parmi les garçons, il y a Iouri Doroshenko, Iouri Ioudine et Kolya Thibeaux-Brignolles. Eux aussi sont du voyage et dès qu’ils aperçoivent Igor Alekseïevitch, le bombardent de questions :

— Tu es sûr qu’il ne manque rien ?

— On fera l’inventaire ce soir !

— Il faudra emporter des vêtements supplémentaires !

— c’est déjà fait !

— Pâté d’esturgeon, thé, sucre …

— Kasha (blé concassé), lait en poudre, concombres marinés…

— Vodka, lard, barres chocolatées, beurre, pansements, bandes de gaze…

— Les filles s’occuperont de la pharmacie !

— On aura épuisé tous les bons réunis.

En sortant du club, les garçons se renseignent sur les prévisions météorologiques de l’endroit où ils vont. Les températures tomberont jusqu’à -45° C.

Ça y est, l’hiver est bien installé cette fois-ci, et dire que les douces températures du mois de décembre (-8° C) promettaient de s’éterniser, au point que beaucoup ont jugé bon de ne pas sortir leurs grosses touloupes cette année ! Puis janvier est arrivé et le thermomètre a dégringolé de lui-même. Aujourd’hui, il fait déjà -20.

Dans le métro, les garçons sont rejoints par Liudmila et Zina, les deux filles qui les accompagnent dans l’expédition, et elles aussi étudiantes à l’institut polytechnique. Les discussions tournent autour des prochains examens dans telle ou telle matière, l’excursion à Star City et à Moscou prévues pour le mois d’avril, la visite d’une délégation scientifique venue de Minsk prévu pour le mois de mai… Quel programme !

Plus qu’un jour avant le grand départ. En se séparant à la station de métro Krousskaïa, ils se donnent rendez-vous à la gare ferroviaire d’Alapaïevsk après-demain à 7 h 00 du matin. Ils seront dix en tout, huit garçons et deux filles pour la montée du Mont Otorten.

Source : rbth

Le 25 janvier 1959, le groupe se retrouve à bord de la ligne ferroviaire Ekaterinbourg-Ivdel, première halte avant le début de l’expédition. Le reste du voyage jusqu’à destination se fera en bus puis en camion.

Le groupe arrive en train à Ivdel le 25 janvier 1959. Ils prennent ensuite le camion jusqu’à Vijaï, le dernier village de l’oblast (unité administrative) de Sverdlovsk.

À présent, laissez-moi vous présenter les dix membres de l’expédition. Tous se sont rencontrés auparavant à l’école polytechnique où ils se sont liés d’amitié et étudié ensemble.

Igor Alekseïevitch Dyatlov, 23 ans, Zinaïda « Zina » Alekseïevna Kolmogorova, 22 ans, Liudmila Aleksandrovna Dubinina, 21 ans, Aleksander « Sasha » Sergueïevitch Kolevatov, 25 ans, Rustem Vladimirovich Slobodine, 23 ans, Iouri Alekseïevitch Krivonichtchenko, 24 ans, Iouri Nikolaïevitch Doroshenko, 21 ans, Nikolai « Kolya » Vladimirovich Thibeaux-Brignolles, 24 ans, Semion Alekseïevitch Zolotariov, 38 ans (le seul enseignant) et Iouri Efimovitch Ioudine, 22 ans.

Igor Alekseïevitch Dyatlov a été désigné pour mener l’expédition mais chacun bien sûr sera amené à prodiguer conseils et indications au moment opportun. Le but du voyage est d’atteindre le Mont Otorten dans la partie septentrionale des monts Oural. À cette période de l’année (janvier), cette partie est classée dans la « catégorie 3 », la plus difficile et potentiellement dangereuse, mais les dix randonneurs ont une longue expérience en ski alpin et sont donc dans les meilleures dispositions d’esprit.

La première nuit, le groupe campe dans un bois de bouleaux. Igor Alekseïevitch inscrit sur son carnet de route :

26 janvier 1959, 1 h 00 du matin, jour 1

 

 

Le lendemain matin, après un petit-déjeuner fait de kasha, œufs et thé, le groupe continue son itinéraire. La neige a tout enseveli autour d’eux, elle est fine et poudreuse et très commode pour la marche.

Dans cette partie reculée de la Sibérie, il n’y a presque pas âme qui vive. Les dix amis traversent de majestueuses forêts de pins, de bouleaux et mettent leurs patins à glace pour traverser une rivière complétement gelée. Les chutes des uns et des autres provoquent l’hilarité générale. Semion Zolotariov, le plus âgé du groupe, prend quelques clichés mémorables.

Arrivés à Petchora, la présence de yourtes et de totems leur rappelle qu’ils ne sont plus vraiment en Russie européenne mais bien en territoire Mansi, peuple asiatique et indigène qui vit depuis toujours dans cette contrée, et qui subsiste encore et essentiellement grâce à la chasse et l’élevage de rennes, comme dans les temps anciens.

Les Mansi, bien que vivant en autarcie, ont l’habitude de voir passer de temps en temps des groupes d’expédition composés essentiellement de « Russes blancs ». Bien que très attachés à leur langue et à leurs coutumes, les Mansi parlent également la langue russe pour la plupart et offrent volontiers le gîte et le couvert aux touristes de passages, coincés par les tempêtes de neige.

Le groupe de Dyatlov ne s’attarde pourtant pas et se contente de faire un signe de main amical aux villageois et aux enfants qui se sont précipités hors des yourtes pour les voir passer. Zinaïda Alekseïevna prend tout de même deux ou trois photos d’une femme et de son bébé, vêtus de peau de phoque et de grandes toques en fourrure brodée.

Dans la nuit du 26 au 27 janvier, le groupe s’installe dans une steppe vallonnée pour dresser le campement. Le dîner est expéditif à cause du froid et tout le monde se dépêche de regagner sa tente après une dernière tasse de thé bien chaud.

Vers 3 h du matin, le groupe est réveillé par des gémissements de douleur en provenance de la tente que partagent Iouri Nikolaïevitch et Rustem Vladimirovich. Igor Alekseïevitch, armé de sa lampe torche, va voir ce qui se passe.

Il trouve Iouri, le visage congestionné, serrant son ventre entre ses mains et son camarade assis à côté, tentant de le calmer.

— Des coliques, déclare RustemVladimirovich d’un air grave, je lui ai donné un antispasmodique mais apparemment, cela n’a pas du tout l’air de s’arranger.

— On a pourtant mangé la même chose au dîner…

— C’est le cas ! Mais regarde-le, il n’a pas l’air bien…

Igor Alekseïevitch dirige la lumière de la torche sur le malade. Le visage de Iouri Nikolaïevitch, si coloré en temps normal, a viré à une teinte cireuse et de la sueur perle sur son front.

— Iouri ? Iouri ? Est-ce que ça va ?

Le malade lui fait non de la tête tout en grimaçant.

La nuit sera courte.

Le lendemain matin, l’état de Iouri Alekseïevitch s’est aggravé pendant la nuit. Il est acheminé d’urgence vers Sverdlovsk pour rentrer à Ekaterinbourg, incapable de poursuivre l’aventure. Il sera déterminé par la suite qu’il souffrait d’un ulcère doublé d’une sciatique qui s’est déclenché brusquement.

Le groupe se retrouve donc à neuf désormais pour continuer. Le 27 janvier, ils commencent leur ascension vers le mont Otorten.

Journal de Liudmila Dubinina, 27 janvier 1959, 23 h 00

Les hommes ne changeront donc jamais ? Depuis notre départ, c’est toujours moi ou Zina qui sommes déléguées à tenir les fourneaux. Quand ils terminent de manger, ils laissent leurs couverts là et rentrent roupiller dans leurs tentes comme des barines (seigneurs). Laver la vaisselle par un temps pareil en ne nettoyant qu’avec de la neige fondue, je ne vous dis pas ! À notre retour, je vais en toucher un mot au directeur de notre Institut, ils vont l’entendre !

Tard dans la nuit, les premiers signes d’une tempête de neige commence à se déclarer. Les petites tentes basiques dans lesquels dorment les neuf filles et garçons menacent à chaque instant de s’envoler. Cela n’empêche pas le groupe d’avancer. Le 31 janvier, ils atteignent les hautes terres et commencent à préparer leur escalade.

Prévoyants, ils font d’abord une halte dans un bois pour y cacher des vivres et de l’équipement en prévision de leur voyage de retour. Chaque membre du groupe est équipé d’un sac à dos, de grosses chaussures thermiques à crampons, de mousquetons, descendeurs, sangles, cordes, pitons à glace, bloqueurs et baudrier. Le niveau d’oxygène commence à baisser et la fatigue, pour certains, commence aussi à se faire ressentir. Ils dorment sur place cette nuit encore.

Le 1er février, le groupe commence la montée du mont, comme ne manque pas de mentionner Igor Alekseïevitch dans son carnet de route. Ils prévoient de camper la nuit sur le flanc est. Bien que forts de plusieurs années d’expérience en matière d’alpinisme, ils sont rapidement freinés par les conditions météorologiques qui deviennent de plus en plus difficiles. La visibilité commence à s’amoindrir et, comme tant redouté, le blizzard finit aussi par se manifester, menaçant dangereusement l’équilibre de tout un chacun.

À cet instant, les neuf amis ne savent pas qu’ils sont sur le mauvais chemin et qu’ils se sont complétement égarés. Guidés initialement par une boussole, ils se sont perdus en cours de route en prenant la direction de l’ouest vers « Kholat Syakhil » : la Montagne Morte, sommet sacré du peuple Mansi.

Sasha Sergueïevitch est le premier à se rendre compte de leur erreur. Une petite réunion est rapidement établie pour décider d’une stratégie, au terme de laquelle Igor Alekseïevitch déclare :

« Écoutez-moi bien, tout le monde, cela ne sert à rien de s’énerver, nous nous sommes perdus, c’est un fait. Donc ce que je propose, c’est que nous nous arrêtions ici pour la nuit, qu’on dresse nos tentes et nous reprendrons la route demain dès les premières lueurs du jour. »

Dans la soirée du 2 février, à dix kilomètres d’Otorten, ils installent leur campement comme convenu et lendemain, vers 5 h 00 du matin, le groupe rebrousse chemin pour prendre cette fois-ci le bon itinéraire. Ce qu’ils pensent être le bon itinéraire. La nuit tombant très tôt en Sibérie, à 16 h 00 il fait déjà nuit noire. Fatigués, freinés par l’obscurité et par le blizzard, les neuf étudiants n’ont qu’une hâte : retrouver leurs sacs de couchage.

Mais tard dans la nuit …

— RÉveillez-vous ! Tout le monde debout !

— Sortez de vos tentes ! Vite, vite, il faut partir d’ici !

— Réveillez ceux qui dorment encore, il faut débarrasser le plancher, plus vite que ça !

Des cris de terreur, des bruits de pas précipités dans la neige, pas le temps d’attendre ceux qui traînent, l’instinct de survie prévaut à ces moments-là.

— Quelqu’un aurait vu Liudmila ?

— Zina ?

— Igor, où es-tu passé ?

— Je ne vois absolument rien !

Où vont-ils comme ça, à moitié-nus dans le froid, par -40 degrés, sans chaussures, sans manteaux, sans bonnets, quelle mouche a bien pu piquer Igor Alekseïevitch et son groupe ? Qu’ont-ils vu de si terrible pour quitter aussi précipitamment le camp ?

 

Bureau du chargé de la Jeunesse et des sports de l’Oural, 14 février 1959.

— Le télégramme d’Igor Alekseïevitch est arrivé ?

— Non, toujours rien, Sergueï Aleksandrovitch.

— Eh bien, c’est tout à fait normal, encore deux ou trois jours, il finira bien par arriver.

— Sûrement, Sergueï Aleksandrovitch.

— Soyez gentille, Kira Vladimirovna, apportez-moi le journal de ce matin et une tasse de thé. Si quelqu’un me demande, je serai dans mon bureau.

Sergueï Aleksandrovitch Nikitine, ancien professeur de hand-ball reconverti en chargé des Affaires sportives depuis sa nomination en grande pompe par le gouverneur de l’oblast de Sverdlovsk en personne, prend très au sérieux ses fonctions. Ayant eu Igor Alekseïevitch, Iouri Alekseïevitch, Sasha Sergueïevitch et Rustem Vladimirovich comme élèves au collège, il s’est beaucoup investi pour leur apprendre tout ce qu’il savait. Quand il a appris que le groupe d’étudiants partait en expédition dans le nord de l’Oural, il a pressé Igor Alekseïevitch de lui faire parvenir des photos et un télégramme dès qu’ils seraient de retour à Vijaï.

Le retard des nouvelles ne suscite, pour l’instant, pas beaucoup d’inquiétude. La logistique quasi inexistante dans cette partie reculée de la région empêche la fluidité de l’information. D’ailleurs, même les gazettes en provenance de Moscou arrivent toujours avec une semaine ou dix jours de retard, ce qui fait que les habitants d’Ekaterinbourg lisent toujours les nouvelles en décalage par rapport à ceux de la capitale.

Trois, quatre, cinq jours, une semaine passe, et toujours pas de nouvelles d’Igor Alekseïevitch et de ses amis, dont le retour à Vijaï était pourtant prévu pour le 12 février. Les parents ainsi que leurs proches commencent à s’inquiéter de ce silence prolongé. Ont-ils eu un accident ? Sergueï Nikitine tente de calmer le jeu, rassure comme il peut les mamans et les grand-mères qui, d’ores et déjà, ont commencé à défiler dans son bureau.

Le 20 février arrive et toujours pas de nouvelles du groupe parti le 25 janvier dernier. Les familles des randonneurs au paroxysme de l’inquiétude implorent le directeur de l’institut Polytechnique d’envoyer une équipe de secours afin de vérifier ce qui se passe sur place.

C’est que ce n’est pas une mince affaire d’envoyer des équipes de secours en Union soviétique, et sans l’approbation du gouverneur de l’oblast, impossible de décider quoi que soit. La paperasse est volumineuse, le temps d’attente important, la signature du responsable rarement garantie, mais le temps presse et des vies humaines sont en jeu.

— Je n’ai pas de main courante, je regrette, Tatiana Dyatlova, dit le directeur de l’école à la mère d’Igor. Nous finirons par trouver une solution, donnez-nous juste du temps…

Finalement, c’est un groupe de militaires qui est envoyé en hélicoptère sur place le 24 février 1959.

Ne sachant par où commencer leurs recherches, les soldats, sous la direction de Vladimir Korotaev et Lev Ivanov, se fractionnent en groupes de deux et partent à l’aveuglette avec de la neige jusqu’à la ceinture.

Source : lepoint

Le premier jour d’investigation ne donne rien, mais le 26 février, le camp est retrouvé à Kholat Syakhil entièrement abandonné de ses occupants. Les militaires retrouvent les journaux de bord et les appareils photo des neufs étudiants et comptent les utiliser pour pouvoir retracer leur itinéraire.

Cinquante kilomètres plus au nord, ils tombent cette fois-ci sur une tente désertée de ses occupants elle aussi. Elle est dans un piteux état et a été découpée de l’intérieur, probablement avec un couteau. La découpe a probablement été faite en hâte avec un couteau de poche, du moins, c’est ce que les traces dans le tissu laissent supposer.

Dans la nuit, l’équipe de secours retrouve aussi tout l’équipement d’escalade intact et dans son intégralité, ainsi que les chaussures des membres du groupe. Des empreintes de pas les mènent jusqu’à un bois situé de l’autre côté du mont Kholat où, sous un grand pin, l’équipe secouriste tombe encore sur les restes d’un feu de camp ; et là, plus loin… deux corps !

Il s’agit de deux hommes. Les militaires s’approchent pour s’assurer qu’ils sont bien morts. Ils le sont.

Les cadavres sont identifiés comme étant ceux de Iouri Alekseïevitch Krivonichtchenko et Iouri Nikolaïevitch Doroshenko. La neige et le froid les ont gardés presque intacts, mais leurs corps presque dénudés suscite rapidement l’étonnement. Que faisaient-ils dehors par -40 degrés pieds nus, sans chaussures ni chaussettes, et portant uniquement leurs caleçons ?!

Mais l’équipe de recherches n’est pas au bout de ses surprises.

Source : mysteriesrunsolved

Entre l’arbre et le camp abandonné initialement, les militaires découvrent encore deux autres cadavres, identifiés comme étant ceux d’Igor Alekseïevitch Dyatlov et Zinaïda Alekseïevna Kolmogorova, eux aussi sont chichement vêtus : Igor Alekseïevitch porte des chaussettes et un maillot de corps et Zina, une culotte et un soutien-gorge.

Les militaires concluent qu’ils cherchaient sûrement à escalader le pin. Ils avancent aussi l’idée selon laquelle la position des cadavres de Dyatlov et Kolmogorova montre qu’ils voulaient probablement prendre la route pour regagner le camp où les cadavres des deux Iouri ont été retrouvés.

À présent, la piste criminelle devient plus que probable. Un premier rapport est envoyé le 2 mars 1959 au gouverneur de l’oblast de Sverdlovsk, chargé de la lourde tâche d’aviser les familles des victimes. Les recherches reprennent dans l’espoir de retrouver un survivant, sinon les autres cadavres.

Le 5 mars 1959, les enquêteurs trouvent le cadavre de Rustem Vladimirovitch Slobodine, à l’endroit même où avait été retrouvé ceux de Kolmogorova et Dyatlov. Le temps s’étant légèrement adouci a sûrement permis de rendre sa présence visible alors qu’il était auparavant enseveli sous la neige.

Les quatre corps restants, à savoir ceux de Liudmila Aleksandrovna Dubinina, Sasha Sergueïevitch Kolevatov , Nikolai Vladimirovitch Thibeaux-Brignolles et Semion Alekseïevitch Zolotariov ne sont répertoriés que deux mois plus tard, plus précisément le 4 mai, lorsqu’ils sont découverts, ensevelis sous quatre mètres de neige.

Si les premières victimes ne présentaient pas de trace de violence apparente, les dernières, elles, sont dans un état désastreux. La première chose qui frappe l’équipe de sauvetage est qu’ils sont tous les quatre chaudement habillés, et pour certains même, des vêtements appartenant aux randonneurs découverts en premier. L’un des faits les plus étranges est que les pieds de Liudmila Aleksandrovna sont enveloppés de laine provenant du pantalon de Iouri Alekseïevitch tandis que Semion Alekseïevitch porte le manteau et le chapeau de Liudmila Aleksandrovna. Que veut donc dire tout cela ?

Les corps de Dubinina, Kolevatov, Thibeaux-Brignolles et Zolotariov présentent des traces d’une violence inouïe et insoutenable à voir, même pour les militaires chevronnés que sont les secouristes : Liudmila Aleksandrovna Dubinina a plus de dix côtes cassées, sa langue et ses yeux ont été arrachés. Semion Zolotariov présente également des orbites vides, ses yeux arrachés ainsi que tous les ongles des mains. Thibeaux-Brignolles et Kolevatov ont, de leur côté, le crâne fracassé et complètement fondu, comme avec un objet contondant.

La dernière découverte, et sûrement la plus terrifiante de toutes, ne sera pas ébruitée dans un premier temps. Iouri Efimovitch Ioudine, qui a dû quitter l’aventure à ses prémices à cause de son ulcère, apprend avec horreur le sort terrible de ses amis.

À Ekaterinbourg, à Vijaï et à Sverdlovsk, la nouvelle des « neufs disparus d’Otorten » est sur toutes les langues. Les carnets de route, qui ont été acheminés pour être étudiés par des membres du Politburo, démontrent clairement que les neuf victimes ont skié sur environ 350 km de piste et ont gravi les montagnes Otorten et Oiko-Chakur avant les terribles événements qui ont suivi. Hormis quelques notes personnelles écrites avant le coucher, il n’y a là aucun indice qui montre qu’ils se sentaient menacés ou en danger de mort.

Alors que s’est-il passé ? Quelqu’un les a-t-il assassinés ? Comment et pourquoi ? Tout de même, neuf personnes, ce n’est pas possible ! Et si c’était plutôt une attaque nocturne d’ours ou un tout autre animal sauvage ? la faune sibérienne est grouillante de loups, ours et parfois même de grands félins…

Mais en Union soviétique, il ne fait pas bon poser beaucoup de questions. De peur que le carnage d’Otorten ne provoque un déferlement médiatique, pire, qu’il filtre hors de l’URSS et parvienne à l’Ouest, une sorte d’omerta s’occupe désormais de l’étouffer ; du moins, le temps que les premiers constats s’effectuent, toujours dans le plus grand des secrets.

Trois ans après l’affaire sort un décret où il est fait mention que toute expédition de montagne ou de ski sera désormais interdite dans cette partie de l’Oural.

Les premières investigations qui sont menées admettent qu’aucun trafic routier n’existe dans la région où les corps ont été retrouvés. La thèse de l’accident involontaire de la route, ou une collision avec un grand bolide, type transporteur de matériel ou chasse-neige, est donc d’emblée écartée.

Source : futura-sciences

Certaines des pièces de vêtements analysées en laboratoire attestent de leur côté qu’elles comportent des traces de radioactivité élevée. Rustem Slobodine et Iouri Doroshenko, qui ont vécu depuis leur enfance dans des zones d’Ukraine où les émanations radioactives font partie du quotidien, pourraient en être la raison. Mais cette thèse sera écartée aussi très rapidement.

Malgré l’ouverture d’une affaire pénale en juin 1959, le manque de preuves et de témoins oculaires – à part les neuf victimes, personne n’était présent aux alentours – rendent tout avancement dans l’enquête impossible. À partir de ce moment, le sensationnalisme l’emportera sur le réel et les théories les plus folles et les plus improbables vont faire leur chemin en URSS.

Une première théorie parle de la libération dans l’atmosphère d’une dangereuse substance toxique, qui a rapidement rendu le séjour insupportable et poussé les randonneurs à fuir leur campement. Mais après recherches sur le terrain et l’examen de la végétation et les cours d’eau de la région, cela va se révéler faux et aucune activité nucléaire n’a été constatée.

Les soupçons se tournent alors tout naturellement vers une seconde théorie qui est l’espionnage. Rappelez-vous, nous sommes en pleine période de guerre froide entre les États-Unis et l’URSS. Certains iront jusqu’à affirmer qu’en réalité, les neufs étudiants sont des agents du KGB envoyés sur place, sous couvert d’une innocente expédition, pour enquêter sur la probable présence d’un nid d’espions de la CIA dans cette partie éloignée de la Sibérie.

La paranoïa de l’Ouest étant omniprésente et la potentielle attaque des Américains ayant mobilisé les Soviétiques depuis toujours, cette théorie sera jugée d’abord comme étant la plus véridique et la plus proche des événements politiques que traverse le pays.

Elle sera vite remplacée par la suivante, et cette fois-ci, les présumés coupables ne sont nulle autre que le peuple autochtone Mansi qui sera accusé d’avoir assassiné de sang-froid les neuf étudiants russes.

Dans la presse soviétique, les journalistes se déchaînent contre cette peuplade connue pour être pacifique et qui sera accusée de magie noire, voire même de cannibalisme. Selon ces sources journalistiques, les Mansi, mécontents de constater que des « étrangers » ont délibérément profané leur montagne sacrée, la Montagne Morte, Kholat Syakhil, auraient alors massacré les étudiants pour conjurer le sort.

Ceux qui ont réussi à fuir ont été poursuivis pendant des jours, ce qui explique probablement la découverte décalée de plusieurs corps dans des endroits différents. La présence d’inscriptions énigmatiques en langue locale sur de la roche et des arbres, dont certaines ont été traduites (« Mort », « Malédiction », « Colère », « Profane » « Aïeul » et « Vengeance ») ont renforcé le mystère autour de cette affaire.

Pendant longtemps, cette théorie restera comme étant celle qui colle le plus au déroulement des événements. Mais en 1960, elle est démentie par un rapport officiel édicté pour écarter l’implication des Mansi dans le meurtre de masse. Ce rapport dit :

« Il a été établi que les Mansi vivant dans cette contrée n’avaient aucune animosité envers les Russes et qu’ils ont l’habitude de fournir le gîte et le couvert aux randonneurs de passage. L’endroit où les cadavres ont été retrouvés est jugé impropre à la chasse et à l’élevage des rennes, et ce même en hiver. Les Mansi n’avaient donc rien à faire là-bas à cette époque de l’année. »

La théorie qui vient détrôner cette dernière concerne une attaque d’extraterrestres. Il faut savoir que les Soviétiques ont une histoire assez singulière avec les OVNI. Depuis le début de la conquête spatiale et le voyage de Iouri Gagarine, certains cosmonautes sont revenus avec des histoires parfois tirées par les cheveux sur la probable présence d’êtres humanoïdes sur orbite.

Beaucoup d’ailleurs avaient pour cible principale l’URSS, et dans les archives secrètes qui ont été par la suite vulgarisées et mises à disposition du public, il est fait mention de bases militaires secrètes dans lesquelles des cadavres d’extraterrestres seraient encore gardés dans un liquide censé les conserver intacts.

Au moment de la disparition du groupe dans les monts enneigés du nord de l’Oural, des météorologues et des astronomes auraient en effet observé d’étranges boules lumineuses dans le ciel de Moscou, Tver, Nikolaïev en Ukraine et à Minsk dans l’actuelle Biélorussie. OVNI ou essais militaires en pleine guerre froide ?

Une rencontre du troisième type, donc, en plein blizzard sibérien. Des spécialistes qui se sont penchés sur la question assurent d’ailleurs qu’il faut une force « non-humaine » pour parvenir à arracher les yeux et la langue d’un individu encore vivant, et qu’un être humain, même doté d’une force surnaturelle, serait tout bonnement incapable de réaliser la chose à mains nues. Or, les lésions laissées sur le visage des victimes montrent bien que l’opération a été réalisée manuellement et sans l’aide d’un objet coupant.

En tout, soixante-quinze théories vont se succéder pour ce qui est désormais nommée « l’affaire du col Dyatlov », chacun allant de ses spéculations et ses conclusions.

Les faits restent ainsi jusqu’en 1968, où des Komi, une autre peuplade autochtone vivant dans la partie sud de l’Oural, vont commencer à évoquer la présence d’un homme sauvage des montagnes, le yéti russe : l’Almasty. Il est décrit comme un grand primate humanoïde, mesurant environ trois mètres de hauteur, au poil blanc et la vigueur impressionnante. Il vivrait dans les grottes de l’Oural et sortirait la nuit pour chasser.

Les neufs étudiants ont-ils croisé le chemin du redoutable monstre lors de leur périple ou, au contraire, ont-ils été répertoriés par cet être alors qu’ils marchaient vers la montagne ? La thèse la plus probable est que le monstre les aurait attaqués dans leur sommeil, tard dans la nuit, guidé par son odorat.

Ceux dont les cadavres sont restés intacts auraient réussi à fuir mais désorientés dans la nuit, ils ont fini par mourir de froid sur place. Ceux dont le corps comporte des traces de violence impressionnante seraient, eux, tombés entre les mains du monstre qui s’est occupé du carnage, à savoir les yeux arrachés, les côtes cassées et les crânes fondus.

Des médiums, des radiesthésistes, des chamans et des voyants de tous poils vont se succéder sur le lieu de l’accident, sous la surveillance étroite des militaires qui ne les lâchent pas d’une semelle. Parmi ces charlatans, l’un d’eux déclare que la nuit du massacre, le groupe a été pris d’une brusque folie collective, une sorte d’état hystérique qui a fait que même les températures glaciales n’avaient plus aucun effet sur eux ; cela explique pourquoi beaucoup ont été retrouvés à moitié nus dans la glace.

Déclarées comme vérité absolue puis rapidement démenties et supplantées par les suivantes, les diverses théories et surtout le mystère qui entoure la mort des neufs étudiants de l’expédition Dyatlov devient une obsession en URSS.

Puis, un jour, Iouri Efimovitch Ioudine, l’étudiant qui a involontairement réussi à sauver sa peau en partant plus tôt que prévu à cause de sa maladie, va faire des révélations plus au moins surprenantes. Sous pression policière comme le disent certains, de son plein gré comme le défendent d’autres, Ioudine évoque en termes clairs la mésentente constante entre Igor Alekseïevitch et plusieurs autres membres du groupe qui lui auraient reproché de vouloir tout monopoliser en tant que meneur.

Ioudine parle même une prétendue bagarre qui serait survenue entre Sasha Sergueïevitch et Iouri Nikolaïevitch pour parvenir à avoir les faveurs de Liudmila Aleksandrovna. Cela sera rapidement démenti par les parents de cette dernière puisque au moment du massacre, elle était déjà fiancée avec un géologue du Kamtchatka.

La possible implication dans les meurtres de Semion Alekseïevitch Zolotariov, le membre le plus âgé du groupe et le plus controversé aussi, sera retenue pendant un moment. Beaucoup de témoins, notamment d’anciennes étudiantes de Zolotariov ainsi qu’une ancienne petite amie évoquent un individu sociopathe, jaloux et potentiellement dangereux.

Il se serait vengé d’une offense en assassinant ses co-équipiers, voire se serait fait aider par Igor Alekseïevitch en personne avant de se donner la mort par la suite ? Nul doute que cette théorie déclenche le scandale escompté, à commencer par l’actuelle veuve de Zolotariov, Maria Petrovna, elle-même professeur vacataire à l’institut polytechnique qui réfute toute idée de violence émanant de son défunt mari. Les parents d’Igor Alekseïevitch démentent aussi énergiquement l’idée selon laquelle leur fils aurait établi un pacte criminel avec l’un de ses professeurs pour assassiner ses amis.

Une animosité au sein du groupe a-t-elle vraiment eu lieu ? Les journaux qui ont récupéré les journaux intimes et carnets de bord des membres du groupe vont le démentir, Alekseïevna comme en attestent ces extraits du journal de Zinaïda Kolmogorova, connue pour son sarcasme et ses blagues. Rédigés la veille de l’incident, le ton taquin employé prouve qu’une bonne entente régnait entre les neuf amis :

Devinette : peut-on réchauffer neuf skieurs avec une seule couverture ?

Ou encore :

Sports : l’équipe d’experts en radio, Doroshenko et Kolmogorova, a établi un nouveau record du monde d’assemblage de réchaud. Ce record est d’une heure, deux minutes et vingt-sept secondes…

Et ainsi de suite ; autant d’anecdotes qui démontrent bien qu’aucune animosité n’avait lieu d’être.

La dernière et sûrement plus concrète théorie concerne un phénomène météorologique, présent dans la partie nord de la Sibérie ainsi que dans certains pays scandinaves. Ce phénomène s’appelle « le vent Katabatic » et aurait provoqué la mort d’une équipe de skieurs suédois à la fin des années 70, presque dans les mêmes circonstances que l’expédition Dyatlov. Leurs cadavres n’ont d’ailleurs été répertoriés que plusieurs mois plus tard, éparpillés en montagne.

Et les familles des victimes dans tout cela ? Ont-elles pu avoir accès aux documents, aux avis des experts, aux mises à jour et se sont-elles seulement contentées des versions qu’on a bien voulu leur donner ?

Eh bien, laissez-moi vous dire que dès le début, les parents et les proches des étudiants décédés se sont vu refuser l’accès aux résultats de l’enquête. Secret professionnel, secret d’État, refus complet de collaboration de la part des autorités ? En URSS, l’accès à l’information étant limité, contrôlé et donné au compte-goutte ou tout simplement étouffé quand cela devient trop dérangeant, tous sont restés sans avoir une idée claire des circonstances des recherches. Ils ont seulement réussi à récupérer les corps de leurs défunts pour les enterrer.

Au début des années 80, tous les documents relatifs à la tragédie se trouvaient encore sous clé dans les archives d’État de la région de Sverdlovsk.

Après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, plusieurs archives soviétiques classées top-secrètes ont pu être découvertes et partagées avec le grand public.

Ce n’est qu’entre 2018 et 2019 qu’une enquête a été réouverte sous la direction d’Andrey Kuryakov, chef-adjoint du Bureau du procureur général de la région de l’Oural, sur la demande de la sœur aînée d’Igor Alekseïevitch Dyatlov.

À la suite de cela, une conférence de presse a été tenue où M. Kuryakov a déclaré que les randonneurs ont été tués par une avalanche alors que, jusqu’ici, les seules théories rendues possibles n’ont abouti à aucun résultat probant.

Néanmoins, les proches des victimes ont réfuté ces déclarations jugées un peu trop hâtives et expéditives.

« Nous voulons savoir la vérité, ce qui est réellement arrivé à nos proches cette nuit de tempête ! Mes parents sont décédés sans jamais savoir ce qui est réellement arrivé à leur fille, les autorités soviétiques n’ont rien voulu leur dire, ou du moins leur montrer ne serait-ce qu’une parcelle du dossier qui contenait près de cinq cents pages ! Dire que les nôtres ont été tués par une avalanche est beaucoup trop facile pour eux ! Pourquoi nos responsables persistent encore à agir comme il y a soixante ans ? » déclare aujourd’hui Inna Lermentova, sœur aînée de Zinaïda Kolmogorova.

Réunis en tant que comité de soutien, les proches des victimes de l’expédition Dyatlov ont engagé un avocat commun pour la réouverture de l’affaire en vertu du paragraphe « a » de l’article 105 de la constitution juridique (meurtre prémédité de deux personnes et plus).

L’affaire est toujours en cours.

Le mont Kholat Syakhil, ou « la Montagne Morte » en langue Mansi, a depuis été rebaptisée en russe « Pereval Dyatlova » en hommage aux neuf victimes de l’expédition Dyatlov.

Lev Ivanov, l’un des premiers militaires à s’être rendu sur les lieux avec l’équipe de secouristes, et qui a évoqué à l’époque la théorie de « force accablante et irrésistible » qui aurait causé la mort des neufs randonneurs, a dit par la suite à la télévision russe avoir amèrement regretté cette révélation sans fondements. À cette époque, seul le Politburo décidait ce qu’il fallait évoquer publiquement ou pas.

« Nous étions téléguidés par nos supérieurs, le système, l’État, cette force invisible mais présente en permanence. Je vais bientôt mourir et je ne veux pas m’en aller avec cela sur la conscience. » a déclaré Ivanov au journal Ria Novosti.

Fin 2019, un vieux Mansi contemporain de l’affaire aurait confié au journaliste russe Anatoly Stepochkine que c’est son peuple l’unique responsable de la mort des neufs étudiants. Lorsque la justice a voulu l’écouter à son tour, l’homme se serait suicidé.

Une théorie qui revient aussi dans le livre de Svetlana Oss, auteure de « Don’t go there : The Mystery of the Dyatlov Pass » (L’étrange disparition de l’expédition Dyatlov). Elle parle à son tour d’une attaque nocturne des Mansi, furieux de la présence d’étrangers sur leurs lieux sacrés ; elle évoque d’ailleurs même une possible altercation entre eux et les étudiants qui aurait abouti à la tuerie de masse.

L’affaire a beaucoup passionné dans le reste de l’Europe et aux États-Unis ; des livres, des reportages, des séries ont en été tiré. En 2013, le thriller « The Dyatlov Pass Incident » sort sur les grands écrans.

En juillet 2020, la théorie de l’avalanche sera celle qui sera retenue par les Européens, prouvée par une équipe de chercheurs suisses et suédois, qui ont mené une enquête parallèle à celle des Soviétiques à l’époque et qui ont parlé de beaucoup de lacunes et de fausses pistes dans le dossier côté russe.

Malgré les dernières preuves, l’énigme de l’expédition Dyatlov reste entière, entourée de mystères et de secrets d’État. Qui croire dans cette affaire, qui ne pas croire ? Difficile de le dire. Un mémorial avec les photos et des neufs étudiants a été érigé à l’endroit même où leurs corps ont été retrouvés. Il est devenu depuis un lieu de pèlerinage pour tous les skieurs alpins et les aventuriers de passage, avides de frissons.

Le 25 janvier 1959, un groupe de dix étudiants de l’institut polytechnique de l’Oural, prennent la route pour faire une expédition dans le nord de la Sibérie. Dans la nuit du 1er février, alors que le groupe campe en flanc de montagne, les choses dégénèrent subitement. Commence alors une fuite désespérée dans la nuit, une fuite dont ils ne reviendront pas. On a retrouvé les cadavres un mois plus tard dans un état désastreux. Que s’est-il vraiment passé lors de cette funeste nuit ? Voici la plus énigmatique des affaires criminelles russes de ces soixante dernières années.

 

Les sources :


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