La malle sanglante du Puits d’Enfer

23 Jan 21 | Criminologie | 0 commentaires

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Le 9 février 1949, par une froide journée venteuse, un cadavre flottant dans une malle en osier est découvert dans le gouffre du Puits d’Enfer aux Sables-d’Olonne. Seul un élément permet d’identifier la victime, les initiales « R.T. » cousues dans son costume. Il s’agit de Robert Thélier, rentier parisien, disparu de son domicile depuis bientôt trois jours.

La police mobile parisienne qui se charge de l’affaire remonte alors le fil de cette tortueuse énigme. Comment Robert Thélier a-t-il fini dans les eaux troubles du gouffre du Puits D’Enfer alors que tout le monde le pensait déjà installé en Suisse ?

Bientôt, deux coupables sont dans le collimateur de la police : Andrée Farré, une gouvernante et son amant Roland Plannet, un jeune désœuvré.

Source : messablesdolonne

Pourquoi ces deux individus ont-ils cherché à se débarrasser de Robert Thélier et pourquoi ont-ils parcouru des kilomètres depuis Paris pour couler son cadavre dans le gouffre du Puits d’Enfer ?

Je vous invite à revenir avec moi sur ce fait divers qui a beaucoup secoué la société française de la fin des années quarante, à une époque où les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale sont encore bien présents.

« Doucement, les enfants, faites attention là où vous mettez les pieds ! »

Lucien Berges soupire. Les quatorze jeunes garçons qu’il a à sa charge ne l’écoutent plus vraiment, malgré toutes les recommandations données il y a tout juste une demi-heure devant le portail du sanatorium. Il est vrai que certains d’entre eux voient la mer pour la toute première fois de leur vie et c’est un spectacle grisant pour eux.

Ce 9 février 1949, dans la campagne vendéenne, il souffle un vent glacial qui pénètre jusque dans les os et vous gèle sur place. Mais quand on est un garçon de neuf, dix ou quinze ans, ces choses-là n’ont pas grande importance.

Lucien Berges le sait, il a cédé encore une fois. Quelle idée de faire sortir tout le monde par une tempête pareille ! Si quelqu’un tombe malade, ça sera encore de sa faute. À tout juste vingt-sept ans, il a encore du mal à asseoir son autorité. Et puis, quand il y pense, depuis la fin de la guerre, les enfants ont eu rarement l’occasion de se divertir. Alors malgré l’hiver, malgré le vent qui rugit de partout, il n’a pas voulu annuler cette petite excursion.

Cela fait un an qu’il travaille comme instructeur au sanatorium de Saint-Jean d’Orbestier aux Sables-d’Olonne et il s’est rapidement attaché à ses élèves, pour la plupart des orphelins de guerre qu’il a rapidement pris sous son aile.

Après une montée assez peu commode, le groupe se retrouve au bord d’une imposante falaise de granit. Le panorama qui s’offre à eux fait pousser aux garçons des « oh » et des sifflements admiratifs. Lucien Berges les met toutefois en garde :

— Nous approchons du Puits d’Enfer. Surtout, que personne ne coure, restez tous groupés à côté de moi ! J’y vais en premier, vous me suivez avec prudence, c’est compris ?

— Compris ! Répondent quatorze voix en chœur.

— Allons-y !

« Le Puits D’Enfer » en question porte bien son nom. En bas de la falaise, deux blocs de rochers forment comme un arc et juste au fond se trouve un gouffre où l’eau rejetée par les vagues s’échoue, formant une espèce de bassin profond, sombre et grouillant d’écume.

Dans la campagne vendéenne, les villageois l’appellent « le trou », « le gouffre du diable », « la tanière » et la légende raconte que si un objet ou une personne tombe dedans par mégarde, il ne refait plus jamais surface.

Lucien Berges et ses élèves restent là, muets, scotchés par le spectacle qui s’offre à leurs yeux, quand soudain un des garçons se met à hurler :

— Monsieur ! Monsieur ! Regardez là-bas !

— Que se passe-t-il ? Qu’as-tu à crier comme ça ?

— Là, là ! Regardez ! Il y a quelque chose !

Lucien Berges, mettant sa main en coupe-vent, commence à scruter les profondeurs.

— Seigneur Dieu, mais c’est une valise !

— Où ça ? Où ça ?

— Je l’ai vu aussi !

— C’est pas une valise, c’est un panier, idiot !

— On se calme !

— Si ça se trouve, c’est le trésor des pirates !

Clignotant du regard à cause des gouttelettes de pluie, Lucien Berges essaye tant bien que mal de ne pas perdre l’objet des yeux. Dans cette eau agitée, il remarque que la malle en question est entrouverte. Puis il aperçoit quelque chose, comme un bout d’étoffe sombre, grise ou noire. Un bras. Mais oui ! C’est un bras qui dépasse du couvercle de la malle !

Pierre Bouvier, le plus âgé du groupe, l’a vu aussi, il le dit aux autres et c’est la panique générale ! Au milieu de la tempête, les cris d’épouvante poussés par les garçons, mêlés à ceux de leur professeur, résonnent en forme d’écho.

Lucien Berges tente de calmer ses petits protégés sans succès. Il faut aller prévenir les gendarmes, la police, le directeur du sanatorium. Rassemblant tout son monde, il décide de rebrousser chemin direction Saint-Jean d’Orbestier. On ne marche plus, on ne se promène plus, on court à présent et de toutes ses jambes. Certains des garçons sont pâles de terreur, ne demandant qu’à revenir au plus vite pour se réfugier au chaud dans le dortoir, loin de cette vision de cauchemar.

La police mobile, les pompiers et les gendarmes sont instantanément mis au courant. Tous se rendent à l’endroit où le corps a été aperçu par le professeur et ses élèves. Les pompiers prennent toutes leurs précautions pour descendre avec des cordes repêcher la malle et le cadavre qui est dedans.

C’est une grande malle en effet, le cadavre est celui d’un homme d’une soixante d’années que l’on ne peut pas encore identifier. Il est chauve et son corps est gonflé par la pression de l’eau. Combien de temps est-il resté sous l’eau ? Personne ne le sait encore.

Seul indice relevé sur lui, les initiales « R.T. » à l’intérieur de la couture de son costume avec les coordonnées d’une boutique de tailleur à Paris.

Ceux-ci sont les seuls éléments dont disposent pour l’instant les enquêteurs. Le corps est envoyé pour être autopsié.

À cette époque, la médecine légale au sens où on la connaît aujourd’hui n’est pas une discipline à part entière. Les autopsies sont effectuées par de simples médecins généralistes qui se rendent dans les morgues pour les faire.

Le cadavre de l’homme retrouvé dans la malle passe donc sous le scalpel d’un de ces praticiens. Ce dernier ne tarde pas à relever des traces de nœud coulant au niveau des poignets et pieds et de strangulation sur son cou. La victime a également reçu des coups violents au niveau du visage et a été blessé par endroits. L’homme est probablement mort étranglé, des marques de lutte sont d’ailleurs encore présentes sur sa poitrine et ses avant-bras, signe qu’il s’est probablement battu contre son ou ses assaillants.

Rapidement, la police découvre l’identité de la victime. Son nom est Robert Thélier, bourgeois parisien, âgé de soixante-quatre ans et vivant depuis plusieurs années dans son hôtel particulier situé au 64, rue Jouffroy dans le très huppé 17e arrondissement.

La police apprend qu’il était malade, qu’il souffrait de la goutte et se déplaçait ces derniers temps à l’aide d’une canne. Homme riche mais modéré dans ses goûts, c’était un rentier qui vivait bien sans jamais tomber dans les excès.

Du reste, au moment de sa mort, on le sait sans héritier direct puisqu’il n’a jamais eu d’enfants.

Pendant ce temps aux Sables-d’Olonne, la scène du crime autour du Puits d’enfer a été encerclée par les gendarmes et ordre est donné à la population de ne pas y pénétrer. Les villageois sont tous interrogés pour savoir si quelqu’un a vu ou entendu quelque chose de suspect ces derniers jours.

Parmi eux, un homme a des révélations à faire.

Ce témoin s’appelle Désiré Gautreau mais tout le monde le connaît sous le surnom de « La Guenille ». Âgé d’une cinquante d’années, il vivote modestement de petits travaux de bricolage, de soudage, de peinture sans jamais demander son reste.

Interrogé par les policiers lors du réquisitoire, Désiré Gautreau raconte qu’il y a un ou deux jours, il a aperçu pendant la nuit les phares d’une voiture qui s’est arrêtée devant la crevasse du Puits D’Enfer. Il se souvient que le véhicule s’est arrêté pendant un long moment, largement suffisant pour pouvoir porter et jeter un corps du haut de la falaise.

Du côté des enquêteurs, la question qui se pose est comment et pourquoi Robert Thélier a-t-il été acheminé jusqu’ici alors qu’il habitait Paris et ne se déplaçait que pour des raisons certaines et exceptionnelles ?

Robert Thélier a-t-il succombé à sa strangulation ou est-il mort noyé, prisonnier de la malle, pris par le violent courant de cette enclave terrifiante ?

Rapidement, l’affaire fait beaucoup de bruit. Nous sommes au sortir de la guerre de 1945, les distractions sont rares, le quotidien encore incertain, alors les faits divers et autres affaires criminelles  constituent une sorte d’événement capable d’occuper la population, relayé en cela par les journaux sous forme de feuilletons hebdomadaires, largement débattus à leur tour dans les bistrots, les cafés et autour de la table du dîner.

Mais nous allons laisser là l’enquête à ce moment de notre récit et faisons plutôt un petit retour en arrière, un an plus tôt avant ce drame, afin de mieux cerner les événements qui l’ont précédé.

Cela fait maintenant trois ans que le conflit a cessé entre la France et l’Allemagne de Hitler. Depuis l’instauration du régime de Vichy en cette année 1948, la ville de Paris revient peu à peu à un rythme de vie normal. Les soldats sont rentrés chez eux, les commerces ont réouvert leur portes et un air de renouveau semble planer sur tout le pays. À présent, on cherche à rattraper le temps perdu, profiter de l’instant, se marier, avoir des enfants, construire une maison, faire des projets d’avenir.

Dans la rue Jouffroy, au troisième étage d’un coquet hôtel particulier du 17e arrondissement vit Robert Thélier, un de ces bourgeois qui ont fait fortune pendant la guerre.

Robert Thélier est un homme de soixante-trois ans. Il vit seul, entouré de ses meubles Louis XV et de toutes ses autres acquisitions : tableaux de grands maîtres, objets de collection, bibelots chinois et japonais, tapis persans.

On ne lui connaît pas de femme et il n’a pas d’enfants. Il est propriétaire d’un garage situé dans la rue Bourseau, connue à cette époque pour abriter un nombre considérable d’ateliers de menuiserie et de garages automobiles.

Robert Thélier est considéré pour être un homme habile en affaires, jouissant d’une bonne réputation et sa concierge n’en dit que du bien.

Le seul port d’attache qu’il a est un neveu, Martial Thélier, lui aussi homme d’affaires, fils de son frère cadet et dont il souhaite en faire son seul bénéficiaire plus tard. La seule condition qu’il exige de lui est qu’il ait un enfant de sexe masculin.

Malgré la présence de ce parent, Robert Thélier est un homme désespérément seul. Pour couronner le tout, des problèmes de santé sont venus entraver sa vie jusque-là très active. Il souffre de la goutte, qui l’immobilise de plus en plus et le contraint ces derniers temps à avoir recours à une canne pour se déplacer.

Pour s’occuper de son ménage et de sa cuisine, il avait embauché une petite bonne quelques mois auparavant. Cette dernière, profitant de son absence lors d’un voyage d’affaires en Angleterre, a fait venir des hommes à la maison. À son retour, Robert Thélier avait trouvé sa maison dans un sale état, les bouteilles dans le cellier ont été largement consommées et des objets ont été volés. La petite servante a été renvoyée sur le champ.

Depuis, il est resté méfiant au sujet des domestiques, craignant de se faire plumer encore une fois. La concierge de son hôtel particulier lui conseille d’embaucher une femme d’âge mûr, préférablement veuve ou célibataire et sans enfants pour éviter ce genre de problème à l’avenir.

Robert Thélier épluche les petites annonces, guettant la moindre offre des travailleuses de maison, mais ne trouve pas le profil qu’il recherche.

Un matin de novembre 1948, une dame se présente chez lui.

Elle s’appelle Andrée Farré, elle est veuve, mère d’une fille déjà grande et mariée, et vient de rentrer d’Espagne où elle a vécu de longues années avec son défunt mari.

Surtout, Madame Farré sait tenir une maison, forte d’une expérience d’intendante chez des familles de la noblesse espagnole. Elle dresse ses compétences à M. Thélier qui est rapidement épaté. Andrée Farré correspond à tout ce qu’il recherche : une femme d’âge mûr avec de l’expérience en matière de gestion d’une maison bourgeoise, une personne discrète, sans attaches, correcte et d’une tenue impeccable.

Et elle a de l’élégance Madame Farré. Un peu sèche, un peu hautaine, peu encline aux familiarités, connaissant ses limites, pile poil ce qu’il recherche.

Elle est retenue pour la place sur le champ et sans passer par la période d’essai.

Dès le lendemain, elle enfile son tablier blanc bien repassé et entame son travail au 64, rue Jouffroy.

Les jours suivant achèvent de persuader Robert Thélier qu’il a fait le bon choix : Madame Farré sait faire la cuisine des grandes maisons, sélectionne le linge en évitant de mélanger les matières et les couleurs, repasse même les petites serviettes de cuisine. La maison est toujours reluisante de propreté et le soir venu, elle sert à M. Thélier un dîner à trois services.

Elle se réveille toujours deux heures avant lui et va se coucher en dernier. Quand elle perçoit son salaire, elle le remercie et se retire sans farfouiller dans son enveloppe.

Elle dort dans la chambre des bonnes, à mi-chemin entre la cuisine et la buanderie, et Robert Thélier lui offre par moment des objets pour égayer sa pièce : des coussins, un tapis, des bibelots en porcelaine, une petite commode, une boîte à musique. À Noël, en plus de son salaire, il lui donne une prime et lui fait cadeau d’une bouteille de parfum.

— M. Thélier, vous êtes bien bon, mais vous n’auriez pas dû.

— Allons, ma brave Andrée (il l’appelle toujours ainsi), ceci n’est rien à côté de tout ce que vous faites pour moi. Joyeux Noël.

Entre le patron et sa gouvernante, une solide amitié s’installe, une amitié presque fraternelle, sans quiproquo, sans l’ombre d’une attirance sentimentale. Ils forment ainsi un couple singulier, où chacun respecte et apprécie l’autre sans empiéter dans sa vie privée, sans chercher à poser des questions indiscrètes ou à fouiller dans son passé.

La nuit, après avoir fini de nettoyer la cuisine et de ranger la vaisselle des grandes occasions dans l’armoire, la gouvernante Farré s’installe sur une chaise en poussant un long soupir. De la poche de son tablier, elle sort une fiole contenant de l’éther qu’elle se passe sous les narines. Ainsi, complétement shootée, elle se relaxe et pense à son passé : son mari catalan fusillé par l’artillerie du dictateur espagnol, sa fille unique partie avec son amoureux et dont elle n’a plus de nouvelles, sa vie brisée par tous ces événements horribles.

À bientôt quarante ans, pas particulièrement jolie ni gracieuse, sans ressources financières, Andrée Farré sent que sa vie a pris un tournant dramatique, que rien ne sera plus jamais comme avant.

Cette opulence matérielle qui l’entoure l’enrage de plus en plus chaque jour. Les choses sont si mal faites, les destins tellement mal répartis, sinon elle serait encore, à l’heure qu’il est dans sa jolie maison de Barcelone, entourée de son jardin de gardénias, de son mari et de leur fille. Mais la dictature et la guerre civile ont tout fait voler en morceaux.

Andrée prend encore un autre shoot et sent sa mémoire complétement embrumée.

Son addiction à l’éther a commencé en Espagne, initiée à cela par une amie proche. Depuis, elle n’a pas pu arrêter. En Espagne, cette substance était d’usage libre, mais depuis son retour en France, elle doit avoir recours à des ordonnances pour pouvoir se la procurer. Elle s’invente alors plusieurs pathologies : schizophrénie, troubles de la mémoire, humeurs à l’estomac, douleurs abdominales et menstruelles, tuberculose, tout est bon pour avoir le précieux sésame capable de la faire s’évader de son quotidien pendant un moment.

À cause de son usage immodéré de cette substance, elle a perdu sa place d’enseignante de langue espagnole dans un pensionnat à Neuilly pour les demoiselles de bonne famille. La directrice l’a surprise en train de sniffer dans les toilettes des employées et l’a renvoyée sans la payer.

Depuis, elle a bourlingué un peu partout, sans argent, travaillant un moment comme serveuse dans un café miteux à Rouen, comme caissière de magasin de chapeaux au Havre avant d’aller s’installer chez une vieille amie de sa mère à Cholet, celle-ci même qui lui a trouvé sa place de gouvernante chez Robert Thélier.

Dès les premiers jours de son installation chez son employeur, Andrée Farré a vite repéré et fait le décompte des objets de valeur de l’appartement de six pièces.

Profitant de l’absence de son patron pendant journée, elle épluche ses comptes bancaires, fouille dans les tiroirs de son bureau qu’il ne ferme jamais à clé, jugeant qu’elle ne songerait jamais à aller fouiller dedans.

Elle constate qu’il y a des centaines de milliers de francs dans les relevés de comptes bancaires de son patron. Toutes ces possessions, rien que pour un homme esseulé et sans famille ! C’est énorme !

Dès le début, cette richesse la subjugue, l’obsède. L’usage immodéré de la drogue n’arrange rien. Si elle se sent en paix pendant un laps de temps, dès le réveil le lendemain matin, ses démons recommencent à la poursuivre. Dans sa tête, le mot argent revient toujours en première position.

Elle ne peut pas continuer ainsi, il lui faut trouver une solution, d’ailleurs elle trouve toujours des solutions. Son rêve ? Devenir riche et partir loin d’ici, peut-être se retirer dans un petit château, se prendre un amant et tirer un trait sur tous ses malheurs.

La seule idée de passer le restant de ses jours à récurer des casseroles, faire des lessives et servir ce vieil impotent de Robert Thélier la révulse.

Une nuit, alors que le sommeil la boude, Andrée Farré échaffaude un plan dans sa tête dont elle est très satisfaite. Elle a pour projet de s’approprier l’argent de son patron et elle ne compte pas faire marche arrière.

Robert Plannet, installé à une table de bistrot, est en train de lire le journal « L’Aurore » en attendant que sa commande arrive. En face de lui, deux jeunes femmes lui font de l’œil en ricanant. Robert Plannet leur sourit à son tour, lève son verre dans leur direction, demande au garçon de leur servir quelque chose et mettre le tout sur sa fiche de crédit.

— Faudrait penser à essuyer l’ardoise du mois dernier d’abord, dis un peu, Robert !

— Allez, ça va ! Je finis toujours par te payer, non ?

— Mon œil oui que tu vas me payer !

Contentes d’avoir des consommations gratuites, les deux jeunes femmes envoient un baiser à Robert Plannet qui, tout fier, se cale un peu plus sur sa chaise en déployant le journal. Il le sait, il ne laisse jamais une femme indifférente.

C’est un beau jeune homme de vingt-sept ans, grand, mince, brun, toujours sur son trente-et-un, un peu crooner, un peu blagueur, un peu dragueur, sans un sou vaillant en poche, le prototype du parfait parigot de ces années-là. Pour crâner, il lui arrive de se faire appeler Roland Valletier, patronyme qu’il s’est attribué lui-même pour se donner plus d’importance.

Célibataire, sans travail fixe, sans ressources, il vit encore aux crochets de son père qui occupe le poste de comptable. Ses parents l’ont beaucoup gâté pendant son enfance et continuent de le faire, même maintenant qu’il est en âge de se trouver sa propre situation.

Mais Robert Plannet ne veut pas passer sa vie à moisir sur une chaise de bureau, à rédiger et tamponner des documents administratifs dans quelque miteuse administration comme l’a fait son père. Cette vie petite bourgeoise règlementée le révulse.

Ses soirées, il les passe à fréquenter les cabarets jusqu’au petit matin. Pendant un moment, il est rentré dans une affaire de trafic de cigarettes américaines, délit pour lequel il a passé un mois en prison avant d’être libéré grâce à une caution versée par son malheureux père.

Une chose est sûre, Robert Plannet n’a aucun scrupule, aucun sens moral. Pour lui, tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins quitte à voler, mentir et bien plus encore.

Comptant sur son physique avantageux, il guette la divorcée ou la veuve riche et solitaire pour lui mettre le grappin dessus. Peu importe qu’elle soit plus âgée que lui, d’ailleurs lui-même les préfère d’âge mûr, elles sont plus expérimentées en matière sexuelle et généralement sans pudeur, et ça, il aime beaucoup !

Sa petite amie du moment vient d’ailleurs de le lâcher car elle en avait marre de toujours payer pour tous les deux quand ils allaient au restaurant ou au cinéma. Robert Plannet l’a laissé partir sans remords, persuadé qu’une autre ne tarderait pas à prendre sa place.

Alors qu’il parcourt des yeux son journal, une petite annonce, très discrète, attire instantanément son regard :

« Cherche homme pouvant s’acquitter d’une mission même dangereuse. Rémunération intéressante à l’appui. »

Hum ! Ça a l’air intéressant cette affaire ! Les missions dangereuses, ça le connaît !

Il envoie une réponse affirmative à l’annonceur et rendez-vous lui est donné dans un hôtel de la rue Gaumont les jours suivants.

Robert Plannet arrive sur son trente-et-un, monte dans la chambre qu’on lui a indiqué et se retrouve nez-à-nez avec une espèce de ménagère petite, brune, tout habillée en noir. Andrée Farré.

Lors de cette première entrevue, la gouvernante jauge d’un œil méprisant ce bellâtre si sûr de lui et de sa beauté. Il essaye de la dérider mais elle ne coopère pas, reste froide et impénétrable.

«  Il est clair que nous ne sommes pas du même monde, jeune homme, donc je vous prie de faire l’impasse sur les familiarités. Voici pourquoi je vous ai fait appeler jusqu’ici. »

Andrée Farré veut d’abord le tester, savoir s’il sera capable de s’acquitter de la mission dont elle veut le charger.

Lors du deuxième rendez-vous, elle prend le pouvoir sur lui. Robert Plannet, fidèle à son habitude, essaye de la prendre dans ses bras et l’embrasser mais elle lui fiche une paire de claques avant de rentrer dans le vif du sujet. Elle lui explique que son patron est riche, qu’il est mauvais et ignoble avec elle. Elle le dépeint comme un ancien collabo, ayant fait fortune grâce à de hauts gradés nazis qui étaient ses amis. Un vulgaire collabo, un vendeur de la France. Elle a besoin de son aide pour mettre la main sur sa considérable fortune estimée à plusieurs centaines de milliers de francs.

Robert Plannet ouvre de grands yeux. Marché conclu, ça promet d’être une aventure excitante.

Lors du troisième rendez-vous, la gouvernante accepte d’avoir un rapport sexuel avec son futur complice, histoire de bien l’accrocher. Ce n’est qu’au terme de cette troisième et fatidique rencontre qu’elle lui révèle ses véritables projets : tuer son patron et se débarrasser de son corps.

Robert Plannet, déjà sous le joug de cette mante religieuse sans scrupules, accepte le compromis. Alors, tout est bon, maintenant il va falloir passer à l’action !

Le projet criminel est construit dans sa logique à elle. Il leur faut d’abord trouver une voiture et c’est lui qui la conduira. Mais il se trouve que Plannet n’a pas le permis. Qu’à cela ne tienne, elle trouvera un chauffeur, même si cela va coûter plus cher.

On lui indique alors un jeune cheminot, Charles Jules André. Andrée Farré le rencontre, dit qu’elle a besoin de lui en sa qualité de chauffeur. Elle promet de lui verser 200 000 francs, somme avec laquelle il devra trouver un véhicule, le reste sera pour lui.

Charles Jules André repère une Matford d’occasion de 1939, mais toujours en très bon état. Seul petit problème, c’est un vrai gouffre à essence. Cela n’a pas d’importance, assure la gouvernante, qu’il la garde en réserve.

Nous sommes début février 1949. Andrée Farré vient trouver son patron dans son bureau, elle a quelque chose d’important à lui dire.

— Ne me dites pas que vous voulez me quitter, ma brave Andrée ! Je ne trouverai personne aussi sérieux et appliqué que vous !

— Oh non, Monsieur Thélier, pas du tout, je ne compte absolument pas partir, c’est juste que j’aurais une petite chose à vous proposer.

— À la bonne heure ! Dites-moi ce qu’il y a.

Andrée Farré lui raconte que la veille, elle a été contactée par un vendeur de lingots d’or qui veut écouler son stock à moitié prix. Cela pourrait être une affaire intéressante pour un homme d’affaires aussi brillant et qui s’y connaît en affaires comme son valeureux patron.

Oui et puis pourquoi pas. Thélier donne son accord pour rencontrer le marchand de lingots.

Le lendemain vers midi, Robert Plannet arrive dans l’appartement cossu de la rue Jouffroy. Andrée Farré le fait introduire par l’escalier de service et fait les présentations avec son employeur. Les poignées de mains sont échangées et Robert Plannet est invité à s’asseoir. La gouvernante, pour mieux surveiller ses faits et gestes, va se placer derrière Robert Thélier.

Mais très vite ce dernier, en homme d’affaires prudent et avisé, sent que quelque chose ne va pas dans l’attitude de ce jeune homme un peu trop jovial et vêtu comme un dandy. Qu’est-ce que c’est que ce gamin qui vient lui vendre des lingots d’or ?

Peu convaincu, Robert Thélier veut d’abord le tester pour en avoir le cœur net.

« Savez-vous ce que c’est qu’un lingot ? Combien ça pèse, combien cela vaut-il ? Comment se porte le marché de l’or en ce moment ? »

Rapidement désarçonné par ces questions techniques, Robert Plannet ne sait quoi répondre et envoie des regards de détresse à sa complice qui, à son tour, lui fait signe de parler, de dire quelque chose.

Doutant tout de suite de ses compétences en la matière, Robert Thélier l’invite à se retirer.

Instantanément, la gouvernante fait signe au jeune homme de se lever et de l’accompagner à la sortie.

Mais elle ne le fait pas sortir et le cache dans sa chambre avant de remonter dans le bureau de M. Thélier. Son cœur bat la chamade, elle craint d’avoir tout fait foirer en agissant ainsi, elle tremble à l’idée que son employeur se doute de quelque chose et ne le renvoie pour de bon. Mais ses craintes s’évanouissent quand il lui dit d’un ton paternel :

— Ma pauvre Andrée, vous avez été victime d’une petite frappe. Je ne vous en veux pas, vous étiez de bonne foi en me proposant les services de ce garçon, vous n’avez pas l’habitude de ce genre d’individus, ce sont de vrais requins, prêts à vous mordre à la moindre occasion !

— Merci, Monsieur. Je suis vraiment navrée et croyez-moi que cela ne se reproduira plus à l’avenir.

Mais elle ne quitte pas la pièce, elle reste là, plantée, observant son patron tentant de s’emparer de sa canne en poussant un gémissement de douleur. Elle sait que la goutte le terrasse, qu’elle l’immobilise presque certains jours. Elle le sait vulnérable.

— Vous vous souvenez de cette petite pendule que vous avez eu la bonté de m’acheter pour le mur de ma chambre ? Eh bien… eh bien, elle ne marche plus !

— Déjà ? Elle était pourtant neuve !

— Je suppose que c’est au niveau du balancier. Pouvez-vous venir voir avec moi ?

Robert Thélier, s’appuyant avec peine sur sa canne, suit sa gouvernante jusqu’à dans sa chambre. Elle lui montre ladite pendule, il se penche pour voir le balancier. Tout à coup, le vieil homme est projeté à terre ! Robert Plannet, tapi derrière l’armoire, vient de bondir sur lui. Il le jette par terre, essaye de l’étouffer avec un mouchoir. Le vieux monsieur, complétement terrorisé, se débat comme il peut. Il reçoit des coups dans les côtes, le jeune homme est plus vigoureux que lui et prend rapidement le dessus. Robert Thélier perd alors connaissance.

Quand il se réveille quelques instants plus tard, il découvre qu’il est saucissonné, fermement ligoté et incapable de bouger.

— Ignoble profiteur ! Saloperie de vieillard paralytique ! Le moment est venu de payer pour tout ce que tu as fait !

Robert Thélier a du mal à croire que sa brave gouvernante s’adresse à lui ainsi. À côté d’elle, il voit Robert Plannet, le faux vendeur de lingots qui le gratifie d’un mauvais sourire.

Les deux complices installent le malheureux dans son bureau, l’oblige à signer des chèques au porteur d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de francs. Robert Thélier tremble de tous ses membres. Dès qu’il bouge un peu, Andrée Farré et son complice lui assènent des claques. Dans sa frayeur, il laisse déborder l’encre, gâche du papier. Alors on lui fait tout refaire. Puis la gouvernante lui fait encore signer des actes de donation attestant que dorénavant, tous les meubles et l’appartement lui-même seront les siens.

Après avoir signé l’acte de donation et s’être dépossédé par écrit de tous ses biens, Robert Thélier jette un regard suppliant à sa gouvernante qui, impitoyable, lui applique un mouchoir d’éther sur la bouche. Alors qu’il sent ses dernières forces l’abandonner, l’ancien homme d’affaires voit venir avec horreur une grande malle en osier. Il sait à présent que sa fin est proche. Robert Plannet l’étrangle et place son corps à l’intérieur du bagage.

Source : rcf

L’opération a été longue, l’agonie de Robert Thélier, pénible.

Ainsi débarrassés de la partie la plus délicate de leur sinistre guet-apens, les deux complices se donnent une trêve avant de passer à la suite. Ils descendent dans la cuisine où la gouvernante prépare un repas pour le jeune homme. Elle va même chercher quelques bouteilles de Sauvignon du cellier, pour qu’il puisse reprendre des forces. Après le repas, les deux malfrats couchent encore ensemble, à même la table, au milieu de la vaisselle et des victuailles.

Le lendemain matin, Andrée Farré envoie son complice chercher l’argent à la banque. Robert Plannet se fait remettre l’argent sans soucis, le caissier note que tout est en règle et lui remet la rondelette somme de 800 000 francs en espèces.

Restée seule dans l’appartement, la gouvernante apprend dépitée que le chauffeur qu’elle a engagé auparavant a décidé de la lâcher à la dernière minute. Cela la met très en colère. Il lui faut trouver un remplaçant, et tout de suite ! Un nouveau chauffeur est recruté dans la même journée, un grand gaillard du nom de Maurice Châtelain.

Maintenant, il faut faire vite ! Andrée Farré congédie Robert Plannet après lui avoir donné sa récompense : 150 000 francs, de quoi lui permettre de faire la noce pendant un long moment. Elle lui ordonne de ne plus jamais rôder dans le secteur.

Maurice Châtelain, le nouveau chauffeur, se présente tôt dans la matinée du dimanche 6 février 1949 au 64, rue Jouffroy. Sur ordre de la gouvernante, il place la malle sur le toit de la voiture avant de la faire changer d’emplacement, mais le coffre est trop petit pour la contenir, alors il décide de la maintenir avec de la corde.

Une heure plus tard, les voilà partis. Andrée Farré, majestueusement assise sur le siège arrière, maintient fortement contre sa poitrine son sac contenant l’intégralité de son magot et les documents de la donation.

Paris se réveille à peine quand la Matford blanche traverse le Bois de Boulogne avant de prendre la route direction Tours puis la Vendée, dernière étape de ce périple.

En début de soirée, les deux passagers arrivent enfin aux Sables-d’Olonne. Maurice Châtelain, sur ordre de la gouvernante, décharge la malle qu’ils transportent tous les deux jusqu’à une falaise. La pente est raide ; en bas, la mer gronde. Il fait un temps glacial, et autour, tout est sombre.

Le chauffeur a quelques appréhensions mais Andrée Farré semble sûre de ce qu’elle fait.

— Au fait, ma petite dame, vous ne m’avez pas dit ce qu’il y avait dans la malle ?

— Des armes de mon patron, des trophées de guerre dont il veut à tout prix se débarrasser ! C’est bientôt fini l’interrogatoire ? Là, aidez-moi un peu à tirer la malle jusqu’au bord au lieu de jacasser !

Mais Maurice Châtelain n’est qu’à moitié convaincu par cette réponse. La nervosité de la gouvernante l’alerte, il sent que l’affaire est bien plus épineuse qu’elle n’y paraît. Après un dernier élan, ils réussissent à balancer la malle contenant le cadavre de Robert Thélier dans les eaux du Puits d’Enfer.

Source : larochesuryon.maville

Le lendemain, le chauffeur et la gouvernante font le trajet retour à Paris, ce qui prend presque une journée. Dès son arrivée, Andrée Farré décide de ne pas retourner dans l’appartement et fonce plutôt chez un commissaire-priseur de la salle des ventes pour liquider le mobilier. Pour dormir, elle réserve une chambre dans un hôtel rue Gaumont.

Elle donne à Maurice Châtelain 10 000 francs et le congédie pour de bon avec ordre de ne plus reprendre contact avec elle. Content de sa récompense, l’homme a quand même des doutes, cette histoire d’armes est tout de même très bizarre. Et puis tant pis pour cette bonne femme ! L’important c’est qu’elle ait tenu sa parole en lui payant la somme qu’elle lui a fixé.

Nous sommes le mardi 7 février 1949 et Martial Thélier tente désespérément de joindre son oncle. Il a une très bonne nouvelle à lui annoncer : sa femme vient de mettre au monde un fils, l’héritier de la famille et le sien par la même occasion.

Les nombreuses tentatives du neveu sont vaines. Son oncle ne répond pas à ses appels. Il trouve la chose vraiment étrange. D’habitude son oncle Robert répond toujours au téléphone. Sa goutte l’empêchant de trop bouger, il sait d’emblée qu’il est la majeure partie du temps assis derrière son bureau, le combiné toujours à portée de main.

Inquiet, Martial Thélier court jusqu’à la rue Jouffroy afin de vérifier que tout va bien. Il frappe à la porte de l’appartement mais personne ne vient lui ouvrir. Paniqué, il descend demander la concierge.

— Mais Monsieur Thélier n’est plus là. Cela fait bientôt trois jours qu’il est parti en Suisse avec Madame Farré, sa gouvernante ! Oh, mais il ne vous l’a pas dit ?

Martial Thélier ouvre de grands yeux : la Suisse ? Cela ne correspond pas aux projets de son oncle, il ne lui a jamais parlé de partir en Suisse ces derniers jours.

Il sent qu’il y a autre chose ; connaissant son oncle, il sait qu’il n’est pas du genre à faire des déplacements improvisés à l’étranger à la dernière minute.

Accompagné de la concierge, Martial Thélier se rend au commissariat de Monceaux pour signaler la disparition. Les policiers entendent sa requête, vont chercher un serrurier, envoient une patrouille mobile à la rue Jouffroy.

À l’intérieur de l’appartement règne un grand désordre. Martial Thélier fait le tour en appelant son oncle Robert sans avoir de réponse.

Les policiers relèvent au passage des traces de sang à côté du bureau du disparu. Dans la chambre de sa gouvernante, ils retrouvent des traces de lutte, des chaises retournées et encore du sang.

De retour au commissariat de Monceaux, la concierge raconte que le dimanche à 6 h 30 du matin, alors qu’elle sortait les poubelles, elle avait remarqué une grosse voiture Matford blanche garée devant le portail de l’appartement. Elle a vu un grand gaillard très costaud en sortir. Il a aidé Madame Farré, la gouvernante, à charger une grosse malle en osier dans le coffre.

Forte de ce témoignage, la police publie un avis de disparition inquiétante dans Le Parisien et envoie le dossier aux hautes instances.

À partir de ce moment, les choses vont rapidement s’accélérer et s’emboîter.

Au bout de deux jours de recherches, ils sont contactés par la gendarmerie des Sables-d’Olonne. Le corps de M. Robert Thélier a été retrouvé dans une malle en osier, jetée préalablement à la mer. Les initiales R.T. cousus à l’intérieur de son costume et la photo diffusée dans les journaux ont permis de l’identifier tout de suite.

Source : romanshistorique

La thèse de l’assassinat et du guet-apens sont alors évoqués. Alors que les recherches commencent, la police du commissariat parisien de Monceaux est contactée par le chauffeur Maurice châtelain qui a, lui aussi, appris la nouvelle par le biais des journaux. En pleine crise de mauvaise conscience, il appelle le commissariat :

— C’est moi qui ai transporté à bord d’un véhicule les restes de Thélier et j’ai aussi aidé à jeter la malle dans le Puits d’Enfer, dit-il.

Il raconte alors aux policiers comment, lorsque lui et la gouvernante Farré sont rentrés sur Paris, elle lui a demandé de l’emmener loger dans un hôtel situé rue Gaumont. Avec un peu de chance, elle serait encore là-bas.

Sans perdre une minute, les policiers vont jusqu’à l’adresse indiquée, ils demandent au réceptionniste si une certaine dame Farré, petite, brune, la quarantaine, figure parmi les résidents. Oui, il y a une femme qui ressemble à cela mais elle s’appelle Isabelle Dumont.

Sentant l’affaire proche de son dénouement, la police reste sur place, guettant le retour de la mystérieuse Isabelle Dumont. La voilà qui arrive justement, portant des paquets d’une célèbre enseigne de la Place Vendôme. Elle est immédiatement arrêtée.

La gouvernante se débat, hurle, crache, injurie les policiers, se dit innocente et c’est avec beaucoup de peine qu’ils parviennent à la placer à l’intérieur du fourgon pour l’emmener au commissariat.

Face à l’inspecteur Pinot, Isabelle Dumont alias Andrée Farré se dit au-dessus de tout soupçon. Elle rejette d’ailleurs toute la faute sur son complice Robert Plannet.

Un Plannet qui, entretemps, coule des jours heureux avec l’argent de sa récompense. Alors qu’il descend chercher le journal, quelle n’est pas sa surprise quand il retrouve sa photo en première page !

Au pied du mur, il cherche à se planquer le plus vite possible ; si ça se trouve, la police est déjà sur ses trousses à l’heure qu’il est !

La police de son côté se renseigne un peu sur lui, ses habitudes et sa personnalité. Andrée Farré le leur dépeint comme un gigolo, un incapable et un filou, pas très rusé cependant et mordant rapidement à l’hameçon.

Cela donne tout de suite une idée à la police. Pour le coincer, ils publient une fausse annonce dans le journal, espérant qu’il puisse ainsi y donner suite :

« Société cinématographique cherche acteur pour second rôle, beau garçon, brun. Bonne rémunération. »

Et il tombe dans le piège ! Complétement crédule, Robert Plannet se présente à l’adresse indiquée dans l’annonce et se fait à son tour coffrer par les policiers.

Au commissariat, la confrontation entre lui et l’ancienne gouvernante est terrible. Dès qu’elle le voit arriver dans la salle d’interrogatoire, Andrée Farré se met à l’injurier copieusement, le traitant de tous les noms. Plannet, tête baissée et mains menottées, ne dit rien.

Andrée Farré continue longtemps à nier les faits avant de finir par tout avouer : son addiction à l’éther qui lui a brouillé les neurones, la richesse de son ancien patron qui la faisait enrager, les chèques et l’acte de donation qu’elle lui a fait signer de force sous la menace. Elle avoue même avoir exploité son complice, avoir couché avec lui pour l’accrocher à elle, le transformant en une sorte d’esclave. Elle vide littéralement son sac devant l’inspecteur Pinot, bouche-bée de tant d’horreur, de vilité et de cruauté.

Des deux, Robert Plannet est le moins bien loti : il risque la peine capitale, tandis que la gouvernante, en sa qualité de femme, peut être graciée. Lui non, il a donc intérêt à se trouver un bon avocat capable de lui éviter le couperet de la guillotine. Et cet avocat, c’est le défendeur de l’indéfendable, celui qui quelques années plus tôt a défendu l’abominable Dr Petiot : Maître René Fleuriot.

À l’issue de leur interrogatoire, les deux complices sont placés en détention provisoire dans l’attente de leur procès. Il débute le 7 décembre 1950 aux Assises de la Seine.

Source : ouest-france

Tandis que dans le box des accusés, Robert Plannet file doux et ne pipe mot, Andrée Farré fait des scènes dignes de la tragi-comédie : elle s’arrache les cheveux, hurle sur l’auditoire, insulte son avocat, Maître Hubert, accuse les policiers d’avoir cherché à la violer quand elle était dans sa cellule.

Lorsque le juge donne la parole à Robert Plannet, ce dernier se montre sincère. Il avoue que la gouvernante l’a entraîné et assujetti par le biais du sexe, à un moment il croyait même pouvoir devenir son amant. Un murmure désapprobateur traverse la salle. Maître Fleuriot dit que le seul tort de son client a été d’avoir été manipulé dans toute cette affaire et qu’en réalité, il n’a jamais voulu tuer Robert Thélier.

Le chauffeur Maurice Châtelain aussi est là, mais il témoigne en liberté. Par la suite, il ne fera l’objet d’aucune poursuite bien qu’il ait aidé Andrée Farré à jeter le corps dans le Puits d’Enfer.

Bien avant les délibérations, la mort semble déjà planer dans la salle d’audience. Avant de laisser le jury se retirer pour délibérer, l’avocat général requiert deux peines capitales pour les deux accusés. Les délibérations ne durent qu’une trentaine de minutes à l’issue desquelles est rendu le verdict suivant :

Andrée Farré est condamnée à mort tandis que Robert Plannet réussit à sauver sa tête en écopant de vingt ans de travaux forcés dans les Antilles.

Fidèle à son habitude hautaine, Andrée Farré accueille son verdict avec mépris.

En 1950, l’ancienne gouvernante bénéficie de la grâce présidentielle et voit sa peine reconvertie en réclusion criminelle à perpétuité. Elle meurt d’un cancer en 1970 à l’âge de soixante et un ans.

Emprisonné dans un camp de travail en Martinique, Robert Plannet a fait encore parler de lui pendant quelques temps avant de disparaître tout à fait. Certains disent qu’il a été assassiné par un co-détenu, d’autres racontent qu’il a été emporté par une maladie tropicale, d’autres encore qu’il s’est enfui en Amérique du Sud…

Présent lors de toutes les audiences du duo d’assassins, le producteur et scénariste George Clouzot s’en est inspiré pour produire en 1954 « Les Diaboliques », mais aussi Alfred Hitchcock pour son film « Vertigo » (Sueurs froides en français) sorti en 1958 aux États-Unis.

Crime abominable commandité par des criminels amateurs avides d’argent facile, l’histoire de la malle sanglante du Puits d’Enfer est restée longtemps dans les annales judiciaires françaises et a marqué à long terme la région vendéenne, pour y avoir servie de toile de fond.

Encore aujourd’hui, le site géographique du Puits d’Enfer des Sables-d’Olonne continue à perpétrer sa légende macabre, longtemps nourrie par ce crime qui a achevé de lui donner sa réputation de lieu maudit.

Criminels amateurs : mettre de la distance géographique entre le lieu du crime et le lieu de sa dissimulation ne veut pas empêcher des enquêteurs de remonter jusqu’à eux

Le 9 février 1949, par une froide journée venteuse, un cadavre flottant dans une malle en osier est découvert dans le gouffre du Puits d’Enfer aux Sables-d’Olonne. Seul un élément permet d’identifier la victime, les initiales « R.T. » cousues dans son costume. Deux coupables sont dans le collimateur de la police : Andrée Farré, une gouvernante et son amant Roland Plannet, un jeune désœuvré.

 

Sources :


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