La tragique histoire des sœurs Dionne

Depuis 9 moisCriminologie

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Au début des années trente en Ontario, une nouvelle pas comme les autres vient défrayer la chronique, et pour cause : la naissance de quintuplés est accueillie comme un événement hors du commun, alertant médias locaux et arrivant jusqu’aux sphères politiques.

Elles s’appellent Cécile, Annette, Emilie, Marie et Yvonne, cinq sœurs identiques nées prématurément et dont tout le monde parie qu’elles ne survivront pas. Pourtant, le tournant que va prendre la vie des sœurs Dionne est digne d’un conte des temps modernes.

Source : sympatico

Retirées à leurs parents à la naissance, exhibées comme une attraction, vivant en recluses dans un cocon protecteur, idolâtrées de toutes parts, elles font gagner à la province de l’Ontario près de 500 millions de dollars canadiens, des marques de cosmétiques se les arrachent et même Hollywood !

Mais après l’effervescence et la célébrité de l’enfance vient la décadence de l’âge adulte. Manipulées et surexploitées sans vergogne, peinant à faire démarrer véritablement leurs carrières car n’ayant plus le profil « vendable », les sœurs Dionne retombent dans un brutal anonymat avec son lot de tragédies personnelles : de starlettes elles redeviennent de simples femmes lambda, ruinées, contraintes de travailler pour survivre, comme tout un chacun.

Je vous propose d’en savoir un peu plus sur l’histoire singulière de ces sœurs, depuis leurs débuts modestes, en passant par le glamour de Hollywood jusqu’à l’anonymat de vies redevenues bien trop ordinaires.

Nous sommes au début des années 30. À New York, la crise de Wall Street a tout balayé sur son passage, créant de nouveaux pauvres, les misérables de cette Amérique si fière pourtant de son système capitaliste réduit en miettes.

Au Canada, « la petite sœur sage » des États-Unis d’Amérique, la crise a aussi fait des ravages, moins dramatiques certes, mais tout aussi durs.

Fatiguée de tant de peines et de préoccupations, la population cherche la distraction pour oublier un instant l’âpreté d’un quotidien bien trop présent et réel. Et quoi de plus rassurant que d’aller observer la laideur de plus malheureux que soi ! Nous sommes en plein dans l’âge d’or des « zoos humains », spectacles aussi honteux que grotesques (mais parfaitement adaptés pour l’époque) dont les spectateurs de tous âges sont très friands.

Dans ces zoos d’un genre particulier, à coup de décors de fond et de musique jazz, défilent des malheureux atteints de différentes pathologies encore inconnues de la médecine, rendant leurs physiques bien atypiques. Ils jouent des numéros thématiques, certains parlent un langage inconnu et disent venir d’une grotte en Himalaya, d’autres du fond des océans ou de la jungle tropicale alors qu’ils sont véritablement nés dans les quartiers défavorisés de New York, Paris ou Londres.

On les appelle « femme à barbe », « M. Muscles », « Elephant-man », « femme-tatouée », « femme-couleuvre », « lilliputiens » (nains et naines adultes généralement déguisés en bébés) mais aussi et surtout les jumeaux et les jumelles siamois, collés par un membre commun, que les scrupuleux directeurs de ces cirques s’arrachent à prix d’or. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que la gémellité avec tout ce qu’elle comporte de mystérieux et de mystique constitue à elle seule un spectacle très rentable.

Leur vie dans les coulisses était souvent très misérable et beaucoup sombraient dans l’alcool, la drogue et autres addictions pour pallier la frustration générée par leur apparence et la surexploitation dont ils faisaient l’objet. D’autres au contraire ont tourné ce handicap en atout, se sont affranchis de leurs propriétaires pour mener des carrières en solo ; les plus chanceux ont même réussi à faire fortune, se sont mariés et ont fondé leurs familles.

C’est à cette époque de gel économique qu’un événement hors du commun se produit en Ontario, plus précisément dans le village de Corbeil, zone rurale où vivent quelques familles de fermiers venues du Québec et de Gaspésie.

Nous sommes le 28 mai 1934 dans la petite exploitation agricole de la famille Dionne. L’endroit n’a rien de vraiment florissant, la maison construite entièrement en bois et plantée sur pilotis est d’allure modeste ; l’intérieur est tout aussi rudimentaire : une pièce à vivre et des lits sont placés autour du foyer de la cheminée.

Le père, Oliva, âgé d’une trentaine et d’années et déjà père de cinq enfants, travaille comme manœuvre dans les exploitations agricoles environnantes. Malgré la crise économique qui oblige beaucoup de gens à quitter leurs foyers pour aller tenter leur chance ailleurs, la famille Dionne mange toujours à sa faim.

Malgré le fait qu’ils soient installés depuis dix ans dans cette contrée fortement anglophone, le couple Dionne et leurs enfants ont encore du mal à maîtriser l’anglais tout à fait. D’ailleurs, leurs voisins les appellent les « Frenchies », surnom donné généralement aux Canadiens francophones.

Les cinq enfants du couple sont d’âge rapproché. Il y a deux ans de cela, Oliva et sa femme ont perdu un sixième enfant, emporté par une variole foudroyante.

Elzire, la maman, est à présent enceinte pour la septième fois et elle est bientôt à terme. Les tâches ménagères qu’elle a pour habitude d’abattre avec facilité sont devenues une corvée insurmontable. Elle sent que cette naissance ne sera pas pareille que les autres. Déjà, elle a passé ses trois premiers mois de grossesse carrément alitée, chose qu’il ne lui est jamais arrivée par le passé.

Durant cette période, ses enfants ont été livrés à eux-mêmes, pataugeant dans la boue toute la journée et mangeant des haricots en conserve. Mais elle s’estime heureuse d’avoir un mari compréhensif qui ne boit pas, ne joue pas et ne grogne pas si le ménage n’est pas fait correctement. Parfois, sa voisine, la voyant ainsi débordée, vient lui prêter main forte et prend la relève en tant que maîtresse de maison. Elle lui prépare des repas pour deux jours, fait sa lessive et leur toilette aux enfants.

Elzire Legros et Oliva Dionne ne sont rencontrés à Corbeil, elle avait à peine seize ans quand ils se sont mariés. Depuis, les naissances se sont succédé les unes après les autres. Originaires de Gaspésie et catholiques, mari et femme sont parvenus à s’intégrer parfaitement dans leur communauté où ils sont par ailleurs, très appréciés. Oliva a la réputation d’être un homme sage, travailleur et avec la tête sur les épaules.

Les premières contractions d’Elzire se produisent alors qu’elle est en train d’étendre du linge dehors ; elle panique, elle n’est pas encore à terme. Vite, vite, il faut alerter son mari, le bébé ne va pas tarder à arriver ! Oliva prend sa camionnette et fonce au village où il embarque deux sages-femmes, Madame Legros et Madame Lebel, le docteur les rejoindra plus tard si son intervention s’avère nécessaire.

La naissance s’annonce difficile, longue et éprouvante. La présence du docteur Allan Dafoe se révèle à présent plus que nécessaire et Oliva remonte dans sa camionnette pour aller le chercher. Pour ne pas voir leur maman en train d’accoucher, les enfants sont envoyés chez les voisins.

Les deux sages-femmes retirent d’abord un premier bébé, mais ce n’est pas fini, en voilà un autre, puis un autre encore. Madame Legros et Madame Lebel se passent les bébés dans les bras en faisant très attention, ils sont extrêmement fragiles. Le Docteur Dafoe pense d’abord à des triplées mais l’une des accoucheuses s’exclame déjà :

« Docteur, docteur ! En voilà encore un autre qui pointe sa tête ! »

Effectivement, un quatrième bébé arrive suivi bientôt par un cinquième. Le médecin et les deux sages-femmes sont stupéfaits. Maintenant c’est fini. Ils sont cinq bébés prématurés. Cinq petites filles pesant à peine 500 grammes chacune. Cela relève du miracle qu’elles soient toujours vivantes !

Madame Legros et Madame Lebel les disposent avec soin dans un petit couffin et les placent à côté de leur maman.

Le docteur Dafoe, tout en se lavant les mains, annonce la nouvelle au papa :

« Félicitations, Oliva, c’est une belle pouponnière que vous avez là ! »

La stupéfaction gagne le reste de la maisonnée. Oliva Dionne court annoncer la nouvelle à ses autres enfants qui, impatients, arrivent en courant pour s’attrouper autour de leurs petites sœurs. Impossible de les quitter du regard, c’est un spectacle vivant comme ils n’en ont jamais vu.

Source : norddelontario

D’habitude, aussi loin que remontent leurs souvenirs, maman crie toujours pendant la nuit et une gentille cigogne lui apporte un petit bébé enveloppé dans un drap tout blanc. Comment a-t-elle fait pour les transporter toutes les cinq jusqu’à Corbeil cette fois-ci ? Ça devait être bien lourd à porter ! Émerveillés, ils commencent à parier qu’elles tiendraient toutes ensemble dans la paume de la main.

Avant de partir, le docteur prend le papa à part :

— Ce sont des bébés prématurés, il va falloir les acheminer en voiture jusqu’à l’hôpital de Montréal mais un long voyage risque de leur être fatal. Vous pouvez vous estimer chanceux si elles arrivent à dépasser le cap d’une semaine !

— Vous voulez dire qu’elles ne pourront pas survivre ?

—  À condition qu’elles soient mises le plus vite possible en couveuse ! Je ne veux pas vous donner de faux espoirs. Il faut préparer leur maman à cela.

—  Oh ben ! Alors je fais quoi ? J’appelle le prêtre ?

—  Je pense que votre épouse serait du même avis.

Les bébés sont bénis la nuit même par le Père Alphonse Mortier, au cas où elles devraient mourir les prochaines heures. Puis Madame Legros, la sage-femme, se charge de les nourrir à l’aide d’une pipette.

Alors que leur pronostic vital est mis en jeu, le lendemain matin au réveil, on constate que les bébés sont toujours bien vivants. Ravi, Oliva Dionne va annoncer la nouvelle à tout le village de Corbeil :

—  Cinq bébés ? C’est ça, tu te moques de nous !

—  Je vous jure qu’elles sont cinq, encore plus petites que ma main ! Si vous ne me croyez pas, venez les voir de vos propres yeux !

Oliva est tellement surexcité qu’il serait capable de monter sur le toit de l’église pour annoncer la nouvelle. La chronique de la paroisse est d’ailleurs la première à relayer l’heureux événement dans sa dépêche :

« À Corbeil, nous souhaitons la bienvenue à nos cinq nouvelles arrivantes ! ».

Au rythme où va l’information, même les habitants des fermes éloignées sont mis au courant. Partout ce n’est que stupéfaction, étonnement, interrogation. Comment se peut-il qu’une femme puisse donner naissance à cinq enfants en même temps ? cela sort de l’ordinaire !

Dans la petite ferme des Dionne, les cinq bébés sont entourés de soins rudimentaires mais néanmoins suffisants pour les garder en vie. Faute de ne pas pouvoir les envoyer en couveuse, leur couffin est constamment posé à côté de la cheminée pour les garder au chaud et elles sont nourries à grand renfort de lait de chèvre.

Quelques jours plus tard, leur père les déclare à la mairie et leur donne pour prénoms : Annette Liliane Marie, Cécile Marie Imelda, Emilie Marie Jeanne, Marie Reima Alma et Yvonne Edouilda Marie.

La famille se retrouve ainsi brusquement agrandie et Oliva projette de construire une pièce supplémentaire pour y loger les fillettes à l’avenir.

Mais deux jours plus tard, trois journalistes d’Ottawa arrivent aux portes de la ferme des Dionne. Ils veulent voir les bébés et souhaitent les prendre en photo. Oliva se fâche et les chasse sans ménagement. Ses enfants ne sont pas des bêtes de foire ni des créatures d’un autre monde !

Mais ce n’est encore que le début car après les journalistes vient le tour des forains. Et pas n’importe lesquels, ils arrivent de Chicago et souhaitent emmener les bébés pour les exposer dans une foire. Oliva et Elzire Dionne n’en croient pas leurs yeux :

—  Détrompez-vous, nous ne sommes pas des saltimbanques d’un quelconque cirque qui se déplace en roulottes et vole sur les étals pour pouvoir manger ! Non, messieurs, dames ! Nous venons de Chicago, oui de Chi-ca-go. On m’appelle M. Fritz, et M. Edward ici présent a fait sa tournée à « l’Exposition Universelle » de Paris, il a même serré la main du Président de la République en personne !

— Je suis M. Edward et en toute modestie, je réaffirme tout ce qu’a dit mon collègue ici présent !

— Vous perdez votre temps, messieurs de Chicago, nos bébés ne sont pas à vendre !

— Vendre, vendre ! Oh, oh, très vite les grands mots ! Allons mon garçon, mais qui a parlé de vente ici ?

— Vous vous trompez certainement. Nous sommes des gens comme il faut. Les petites bénéficieront des mêmes droits et privilèges que nous tous, elles auront une pièce spécialement aménagée pour elles et une nourrice pour s’occuper d’elles !

— Nous les mettrons dans des couveuses et elles auront du lait à leur disposition ! Renchérit l’un des forains.

— Inutile d’insister, vous n’aurez pas nos enfants !

Nullement démontés pour autant, les deux forains jettent un regard circulaire sur la maisonnée, ils voient une poutre ravagée par l’humidité, là un poêle noirci, sur le lit des draps usagés jetés pêle-mêle, mais surtout les cinq autres enfants, sautillant partout, le visage barbouillé, les vêtements des uns passant aux autres.

— Je ne vous cache pas qu’à la longue, il vous sera bien pénible de nourrir toute cette joyeuse petite troupe, M. Dionne : trois petits gaillards, deux autres petites demoiselles sans compter les bébés…

— Mon mari a toujours veillé à ce que nous ne manquions de rien, les enfants et moi ! dit Elzire, blessée dans sa fierté.

— Je ne dis pas le contraire chère madame, mais les enfants de nos jours coûtent de l’argent, que vous le vouliez ou non. Si les petites viennent avec nous, vous aurez bien des soucis en moins !

— Et puis, pensez à l’avenir, continue son comparse. Tous les avantages, elles pourront devenir célèbres et richissimes et vous verrez que vous n’aurez pas fait le mauvais choix !

— Oui richissimes et vous-mêmes vous ne serez pas en reste !

Oliva et sa femme, dépassés par le flot de paroles ininterrompues des deux forains, ont du mal à placer un mot. D’ailleurs voilà que M. Fritz sort déjà un bout de papier.

— Qu’est-ce que c’est ? Demande Oliva sur le qui-vive.

— Ceci est leur contrat, lisez un peu ce qui est écrit sur l’en-tête : « The Chicago Century of Progress Exposition », voyez que ce n’est pas que des paroles en l’air !

— Et c’est signé de la main du directeur de la foire lui-même !

— Il ne manque à présent que la vôtre !

— Les clauses sont de 70 dollars par mois et les biberons, vêtements, médicaments, logement sont à notre discrétion.

— Tournées à New York, Londres, Milan, Berlin, Amsterdam, Paris, messieurs, Pariiiis ! Ajoute M. Edward.

— Signez ici, M. Dionne et je vous promets que vous aurez fait la meilleure affaire de votre vie ! Je suppose que Madame à quelque chose à ajouter ?

Mais Elzire se contente de baisser la tête en essuyant une larme.

Oliva Dionne saisit le contrat rédigé en anglais, le lit avec attention. Les deux forains ont les yeux braqués sur lui.

— Nous sommes d’accord, déclare-t-il enfin. Les bébés devraient être prêts dans deux semaines, le temps qu’elles puissent prendre quelques forces avant d’entamer leur voyage jusqu’aux États-Unis.

Cela peut intriguer voire choquer le lecteur actuel mais exposer des bébés prématurés dans des foires était une pratique courante à cette époque, même si, comme les Dionne, beaucoup de parents rechignaient à le faire.

Les visiteurs payeraient des tickets d’entrée pour venir les observer dans leurs couveuses. L’argent récolté permettrait de nourrir et de vêtir les bébés et surtout les « préserver » jusqu’à ce qu’ils aient terminé leur période en couveuse. Mais il faut souligner aussi que certains directeurs de foires se livraient à des commerces éhontés d’enfants, vendus par la suite à des couples riches et parfois même à d’autres cirques.

Pour le couple Dionne, la nuit s’annonce longue. Après avoir mis au lit tous leurs enfants, ils se retrouvent en tête à tête, incapables de se regarder dans les yeux.

— Tu as signé sans réfléchir, c’est tout toi ça !

— Ah bon ! Et toi, tu n’étais pas d’accord ? T’aurais dû t’y opposer quand ces deux clowns étaient encore là !

— Parce que tu m’as laissé l’occasion de parler, peut-être ?

— Je n’ai pas remarqué tellement de résistance de ta part quand j’ai signé ce foutu contrat !

— Toi tu ne penses qu’à l’argent !

— Ah oui ?

La querelle continue, aboutissant finalement à un compromis : l’annulation du contrat en question.

L’affaire se conclut dès le lendemain. Le contrat annulé, les forains très remontés repartent sans jeter un regard sur Oliva Dionne. Ce dernier, le cœur plus léger, revient chez lui annoncer la bonne nouvelle à sa femme.

— Ça y est, ils sont partis ! J’ai déchiré ce foutu papier ! Les petites restent avec nous, il faut absolument fêter ça !

Mais la nouvelle de la supposée vente des bébés a vite fait d’arriver aux oreilles de tous les habitants de Corbeil. En effet, les deux forains, avant de prendre le bateau pour New York, ont pris soin de faire tellement grossir la rumeur qu’une matinée a suffi pour que tout le monde soit au courant.

— Quels gens sans cœur, et ça se dit parents en plus !

— Vendre ces pauvres bébés pour être exposés comme des jouets à des étrangers, quelle honte !

— Et cette femme, bonne qu’à pondre chaque année et même pas capable de s’occuper de ses enfants !

— Et que dire du mari, la cupidité personnifiée !

— Mon mari se tuerait plutôt que de donner l’un de nos enfants !

— Le mien pareil !

Les jours suivants, le sujet de la vente des bébés Dionne est sur toutes les lèvres. On spécule, on critique, on traîne dans la boue les parents.

Oliva est presque boudé par l’épicière qui ne lui adresse pas la parole quand il vient faire ses courses. Quand il va chez le forgeron pour ferrer son cheval, les hommes lui tourne le dos ; à la messe du dimanche, c’est encore le prêtre qui le méprise en lisant un beau discours sur la cupidité des gens aveuglés par l’argent, ultime péché pour un catholique.

Partout où il va, le couple Dionne est devenu indésirable, décrié, condamné.

À ce rythme, l’affaire arrive sans trop tarder au siège du gouvernement de la Province de l’Ontario qui, illico, envoie dans la ferme des Dionne une commission chargée d’enquêter sur les conditions de vie des cinq nouveau-nés.

Désastreuses ! Leur mère n’a pas assez de lait pour les nourrir, elles n’ont pas de vêtements chauds pour l’hiver, leurs autres frères et sœurs sont livrés à eux-mêmes comme des sauvageons, le père est un incapable, un bagarreur, un alcoolique et un violent… Ce n’est pas un environnement approprié pour élever des enfants, encore moins des petites filles !

Mitchell Hepburn, Premier ministre de la province, donne l’ordre de retirer la garde des bébés à leurs parents. En l’espace de quelques jours, sous fond d’un procès expéditif, Annette, Cécile, Emilie, Marie et Yvonne quittent dans leurs couffins la ferme familiale, direction la maison du docteur Allan Dafoe, celui qui les a mis au monde chez qui elles demeurent pendant un an.

Le Premier ministre en personne veille à ce qu’elles soient prises entièrement en charge par le fonds public. L’année suivante, elles sont confiées à un sanatorium où elles restent encore jusqu’à leurs deux ans.

Lorsqu’elles ont trois ans, elles sont déclarées pupilles de la Couronne, privilège qui devrait se poursuivre jusqu’à leur majorité. Une importante somme d’argent est versée pour la construction d’une nurserie spécialement conçue pour répondre à leurs besoins. Du personnel de maison et des infirmières sont également engagés pour s’occuper d’elles à plein temps. Les cinq petites filles n’ont néanmoins pas le droit de sortir dans la rue et leur seule promenade consiste à prendre l’air pendant dix petites minutes dans le parc de l’hôpital et toujours accompagnées par les infirmières.

Un nouveau terme pour désigner les cinq jumelles voit même le jour : quintuplés.

Attisant de plus en plus curiosité et étonnement, on fait construire un grand grillage sur les fenêtres de leurs pièces de vie afin de les rendre visibles aux passants et aux curieux depuis la rue principale. La vision de ces cinq petites bouilles entourées de boucles brunes identiques relève alors du domaine du fantastique, du mystique, de l’extraordinaire. Ce peut-il qu’elles existent vraiment ?

À mesure qu’elles grandissent, la curiosité grandit à leur égard. À présent, il n’est pas rare de voir des attroupements devant le grillage de l’Hôpital Dafoe à l’heure où elles sortent faire leur petite promenade intra-muros.

La province de l’Ontario commence alors à flairer la bonne affaire. Depuis qu’elles ont soufflé leur quatrième bougie, la popularité des quintuplées ne fait que s’accroître. Dans la rue, les femmes s’exclament de joie de les voir si grandes, en si bonne santé, tellement jolies et si bien entretenues. Beaucoup se mettent même à rêver d’en avoir aussi et se demandent s’il n’existe pas de remède miracle pour parvenir à avoir une grossesse multiple.

En parfait homme d’affaires, le Premier ministre Mitchell Hepburn décide de faire les choses en grand. Désormais, pour pouvoir voir les jumelles, il va falloir payer !

Étonnamment et contre toute attente, des tickets sont écoulés le jour même du début de la mise en œuvre de cette nouvelle règle. Bientôt, des guichets sont même mis en place pour pouvoir acheter son ticket, payer sa boisson et sa glace.

Les quintuplées sont montrées deux fois par jour depuis la fenêtre grillagée de leur chambre, une « sortie » le matin vers onze heures et une autre l’après-midi à seize heures. Le reste du temps, elles le consacrent à jouer, apprendre à lire et à écrire et faire des siestes. Elles n’ont aucun contact avec leurs parents biologiques qui, de leur côté, ignorent où elles sont et ce qu’elles deviennent. Les seuls et uniques « symboles » maternels qu’elles connaissent sont leurs nourrices et les infirmières de l’hôpital.

Du reste, les cinq petites filles sont traitées comme une seule et même entité, un petit lot qui fait tout collectivement : qui mange la même chose, porte la même chose, voit la même chose, joue avec les mêmes poupées ; une technique visant à « gommer » leurs personnalités certainement différentes et qui ne peuvent que porter préjudice à l’image préfabriquée et édulcorée que l’on veut renvoyer d’elles.

Annette Dionne racontera plus tard dans leur autobiographie : « Bien sûr, elles ont le même visage rond, les mêmes petites fossettes creusent leurs joues quand elles sourient et elles possèdent les mêmes cheveux bruns épais. Pourtant, mille petits détails les différencient les unes des autres ; il suffisait d’y faire attention, de s’y attarder plutôt que de les embrasser d’un seul regard. Ce que personne ne fait. Avant d’être Yvonne, Marie, Annette, Emilie ou Cécile, elles sont d’abord “les petites”, “les jumelles” ou “The Quints”. »

La popularité des quintuplées gagne le reste du territoire canadien et bientôt, des cars de touristes commencent à arriver en masse pour stationner devant l’Hôpital Dafoe, il est même permis de les prendre en photo de loin.

C’est le début de ce que sera dans quelques mois le parc d’attraction Quintland. Pas moins de six mille personnes défilent chaque jour, juste pour pouvoir observer quelques minutes Annette, Cécile, Marie, Emilie et Yvonne jouer avec leurs poupées sous l’œil aguerri de leurs nourrices. Bientôt, des produits dérivés et autres « merch » voient le jour, notamment des mouchoirs, des calendriers, des poupées, des savonnettes, des petits flacons d’eau de Cologne avec l’image des cinq sœurs collée dessus. Les affaires marchent tellement bien que la demande surpasse souvent l’offre.

Au début des années quarante, le parc de Quintland devient tellement populaire qu’il commence à faire de l’ombre aux autres attractions touristiques canadiennes, notamment les chutes du Niagara, et sa popularité dépasse de loin la célèbre foire américaine, The Chicago’s Fair.

Source : ledroit

À présent, ce ne sont plus six mille mais bien trois millions de personnes qui viennent chaque jour des quatre coins du pays et même de l’Angleterre et des États-Unis pour visiter l’endroit et avoir la chance d’apercevoir de loin les sœurs Dionne, si mignonnes dans leurs petites toilettes miniatures à la Scarlett O’Hara.

À Quintland, la folie n’a plus de limite. À l’entrée du parc, des stands de Fertility Stones, littéralement des « pierres de fertilité », sont vendues à 25 cents aux visiteuses.

Un système de sécurité digne de celui déployé pour les stars de rock actuelles est mis en place. Chaque jour, à peine le portail de Quintland ouvert, les visiteurs arrivent en courant puis sont guidés par des agents de l’ordre qui les acheminent comme des troupeaux aux différents points de visionnage derrière des baies vitrées. Là, ils retiennent leur souffle, attendant qu’Annette, Cécile, Marie, Emilie et Yvonne daignent bien se montrer accompagnées de leurs nounous.

À la demande du directeur du parc, on commence même à faire des « sorties thématiques » où ordre est donné aux fillettes d’apprendre par cœur une petite chorégraphie pour l’exécuter devant les touristes complétement tétanisés et bouche-bée derrière leurs baies vitrées.

Telles de petites marionnettes, les quintuplées lèvent les bras, font des pirouettes, se tiennent par la main et exécutent une petite danse avant de finalement saluer leurs admirateurs par une révérence. Souvent, pour ne pas les intimider, on a recours à un système qui fait qu’elles ne peuvent ni apercevoir ni entendre les gens pendant qu’elles sont en train de danser et de jouer.

Avec la demande qui s’accroît, une infrastructure gigantesque est déployée pour pouvoir accueillir tous les visiteurs, une vraie logistique est mise en œuvre afin de conduire les personnes depuis les ports et les gares ferroviaires jusqu’au parc. Des hôtels et des restaurants voient le jour et partout, l’image des quintuplées vêtues de leurs petites robes bleues, attendrit et fait pousser des cris de stupéfaction.

Ironie du sort, ces mêmes personnes qui décriaient encore il y a quelques années le comportement d’Oliva Dionne et sa femme parce qu’ils voulaient vendre leurs filles à un cirque sont les mêmes venues à présent les admirer et les photographier derrière les grilles de leur prison dorée.

Grâce à l’énorme succès de Quintland, la province de l’Ontario empoche chaque année près de cinquante millions de dollars canadiens, une somme gigantesque !

Mais loin de l’effervescence et de la célébrité, qu’en est-il de l’enfance des sœurs Dionne ?

Considérées un peu comme des miraculées car nées nombreuses et avant terme, la santé des petites filles devient le sujet de préoccupation de leurs nourrices et de Mitchell Hepburn, qui veille personnellement à ce qu’elles aient toujours tout ce qu’il leur faut à disposition. Il faut dire qu’elles sont devenues une marque labélisée extrêmement rentable qu’il faut ménager.

De tous les revenus engendrés par Quintland, les jumelles ne perçoivent rien. Par ailleurs, leur image est vendue encore et toujours à des marques alimentaires comme les célèbres porridges Quaker Oats, les céréales Kellogg’s, les bouteilles de bain moussant Avon, le fromage fondu Velveeta ou encore la mayonnaise Kraft. Toutes se les arrachent, toutes veulent en faire leur emblème, conscientes de l’immense atout marketing que cela représente.

La célébrité des sœurs Dionne est telle qu’à présent, même la petite coqueluche enfantine d’Hollywood, la célèbre Shirley Temple, commence à être détrônée au profit du quintuplé, ce qui n’est pas du goût des producteurs de la Metro-Goldwyn-Mayer ni de l’impresario de cette dernière.

Mais cela met la puce à l’oreille des grands magnats de Hollywood et puis pourquoi pas après tout ! Si elles ont un parc d’attraction à leur effigie à tout juste cinq ans, elles sont capables de tourner dans un long-métrage ! À présent, plus rien ne peut arrêter le directeur de Quintland : les quintuplées doivent absolument tracer leur chemin à Hollywood, montrer à tous ces puissants producteurs de cinéma qu’elles peuvent elles aussi tourner dans les studios de Los Angeles !

C’est accompagné de deux de leurs nourrices que les petites filles vont à la conquête du pays de l’Oncle Sam. Ayant toujours vécu dans une espèce de cocon protecteur loin des dangers du monde extérieur, elles sont littéralement projetées telles des actrices adultes dans cet univers de strass qu’est Hollywood, tellement clinquant mais aussi tellement cruel et sans pitié, où la concurrence féroce pour faire monter les uns et faire tomber les autres prédomine.

Les producteurs et les metteurs en scène de cette époque ne sont d’ailleurs connus ni pour leur sympathie ni pour leur humanité. Faisant peu cas de leur jeune âge, ces derniers les martyrisent, réprimandent, malmènent pendant le tournage. Désorientées, elles pleurent souvent sur les plateaux et expriment leur volonté de rentrer à la maison en Ontario.

Après de multiples efforts de patience, elles réussissent à tourner dans quatre opus hollywoodiens : The Country Doctor, Reunion, Five of a Kind ou encore Quintupland, des films toujours en accord avec leur histoire personnelle et leur univers enfantin. C’est le début de l’ère du cinéma parlant et du Technicolor.

Leurs expériences cinématographiques connaissent un franc succès et les fillettes gagnent le cœur des Américains, éclipsant au passage tous les autres enfants acteurs de cette période.

L’année 1943 marque un tournant dans la vie très mouvementée des cinq sœurs puisque leur père, Oliva Dionne, réussit au terme d’un long bras de fer avec la justice à récupérer leur garde exclusive. Le gouvernement de l’Ontario consent à lui accorder cette faveur, jugeant la chose bénéfique aussi bien pour les filles que pour les autres membres de leur vraie famille.

Les quintuplées, tout juste âgées de neuf ans, sont alors contraintes de dire adieu aux seules mamans qu’elles ont toujours connues : leurs nounous. Elles redoutent de rencontrer leurs vrais parents qu’elles considèrent comme un simple couple d’étrangers.

C’est la première fois que les fillettes vont devoir faire connaissance avec les autres membres de leur famille qu’elles ne connaissent pas encore. Elles quittent leur nurserie, direction un grand manoir de vingt pièces où elles s’installent avec leurs parents et leurs cinq autres frères et sœurs. Le manoir en question a été acheté avec leurs cachets, mais trop jeunes encore pour connaître la valeur de l’argent, on leur fait croire que c’est un cadeau que leur père leur a fait.

Le premier contact entre les quintuplées et leurs parents est loin d’être très chaleureux et le mur de glace ne sera pas rompu. Annette, Cécile, Emilie, Marie et Yvonne continuent à vivre comme elles le faisaient dans la nursery de l’hôpital où elles ont grandi, c’est-à-dire comme une entité à part. Avec leurs frères et sœurs, l’entente n’est pas au beau fixe et les disputes ne tardent pas à avoir lieu.

C’est avec leur mère surtout que le courant ne passe pas. Elzire Dionne, probablement sujette au baby blues à leur naissance et n’ayant certainement pas eu le temps nécessaire de nouer un lien avec elles, ne leur montre pas d’affection ou d’amour maternel. Au contraire, elle passe son temps à les punir, à les critiquer, à les rudoyer sans pitié et à leur confier des tâches ménagères qu’elles sont incapables d’entreprendre.

« Voyez-vous ces petites princesses ! À votre âge, j’aidais déjà ma mère dans la cuisine, je faisais tout dans la maison ! »

Avec Oliva Dionne, les choses sont encore pires. Plus tard, elles avoueront même qu’il leur a fait subir des attouchements sexuels pendant toute leur adolescence. Un traumatisme qu’elles vivent en secret et dont elles ne peuvent parler à personne par peur de représailles.

Yvonne dit à ce propos : « Dès qu’on entendait son pas dans le couloir, chacune de nous courait chercher sa poupée qu’elle serrait dans ses bras, comme pour se protéger. »

Les parents les accusent d’ailleurs d’avoir gâché leur vie, de leur avoir créé des problèmes avec la justice et la communauté, qu’à cause d’elles, plus personne ne voulaient leur adresser la parole au village de Corbeil. Leur mère ira jusqu’à dire qu’elle aurait préféré qu’elles soient mortes.

Pourtant le couple Dionne et leurs autres enfants ne refusent ni le confort du manoir, ni la voiture, ni les vêtements et la nourriture acquis grâce à l’argent de leurs filles. Au contraire, ils en profitent même avec un sentiment de parfaite légitimité. D’ailleurs Oliva Dionne est mandataire d’un compte en banque au nom des quintuplées, contenant un million de dollars dont il use et abuse à sa guise.

Source : journalmetro

Cécile raconte d’ailleurs à ce propos dans l’autobiographie écrite bien des années plus tard, Les secrets de famille des sœurs Dionne :

« Dans mon cœur et ma tête d’enfant de huit ans qui se sent déjà plus âgée, je laisse inconsciemment s’accumuler une certaine culpabilité et un mal de vivre qui m’étreint tant au niveau des sentiments que physiquement. J’essaie de comprendre pourquoi ma famille est si peu heureuse, c’est petit à petit que je réalise que tous ces traumatismes ont leur source dans ma naissance et celles de mes autres jumelles… »

Pour échapper au climat familial anxiogène, les filles ont heureusement le privilège d’aller dans des tournées promotionnelles en rapport avec leurs films et leur parc d’attraction. Mais à leur retour, c’est toujours le chaos et elles commencent à avoir de plus en plus peur de leur père. À dix-huit ans, d’un commun accord, elles décident de quitter le manoir familial pour effectuer leur véritable premier plongeon dans la vie adulte.

Elles entretiennent un lien très fort qui perdure durant toutes ces années difficiles. De même, elles continuent à s’habiller et à se coiffer de la même manière et louent ensemble un appartement à Callander.

Elles tentent pendant un premier temps de faire redémarrer leur carrière au cinéma mais désormais jugées trop vieilles, la magie de leurs premières années de Quintland ne tient plus, l’image idéale et édulcorée de petites filles modèles n’est plus d’actualité. La seule fois où elles réussissent à passer à la télé est durant un reportage de la télévision canadienne intitulé « There’ll Always Be an England » mais leur passage est carrément coupé au montage. La sauce « Quintland » ne prend plus.

Avec l’avènement des premiers téléviseurs et un changement drastique des habitudes et des divertissements, le souvenir des quintuplées tombe peu à peu dans les oubliettes, considéré désormais comme une image surannée d’un passé vintage et sirupeux qui n’intéresse plus vraiment personne.

Privées de leur fortune et de leur célébrité, abandonnées de tous, les cinq sœurs sont contraintes de travailler pour vivre. Atteintes de plusieurs troubles psychiques et souffrants d’épilepsie, elles vivent d’autant plus difficilement cette époque de transition, passées subitement de la lumière à l’ombre la plus noire.

À cause peut-être de leur manque d’expérience et de l’univers reclus dans lequel elles ont passé presque la moitié de leurs vies, les jeunes femmes font preuve d’une grande immaturité avec les personnes qu’elles côtoient. Elles sont naïves, crédules et très peu expérimentées en matière de relations humaines, notamment avec l’autre sexe. Pour se protéger, elles se retranchent dans leur petite bulle et développent un comportement presque sociopathe. Elles subissent plusieurs thérapies pour pouvoir se soigner.

Marie entame des études d’infirmière et épouse Florian Houle, un de ses collègues avec lequel elle a trois garçons. Le mariage s’avère chaotique et dysfonctionnel ce qui la plonge dans de longues dépressions. Elle décède 27 février 1970 à trente-six ans à Montréal, vraisemblablement à cause d’une hémorragie interne dans le cerveau.

Emilie, qui voulait à un moment devenir bonne sœur, entre au couvent de Sainte-Agathe-Des-Monts où elle meurt en 1954, tout juste âgée de vingt ans, suite à une crise d’épilepsie. Sa mort se déroule d’ailleurs de façon brutale : en pleine crise foudroyante, elle s’effondre par terre, le visage enfoui dans un oreiller. Incapable de se relever, elle meurt d’étouffement. Son cadavre est retrouvé le lendemain matin par les autres résidentes du couvent.

Annette, qui s’est mariée avec Germain Allard en 1956, connaît elle aussi de longs épisodes dépressifs et est diagnostiquée bipolaire. Elle sombre également dans l’alcoolisme pendant de longues années et subit plusieurs cures de désintoxication dans un centre spécialisé à Montréal.

Cécile se marie avec Philippe Langlois, un professeur d’histoire et donne naissance à cinq enfants, quatre garçons et une fille.

Yvonne, traumatisée par le souvenir des abus sexuels de leur père, développe une peur des garçons et des hommes en général. Elle prend la décision de ne jamais se marier et par s’installer avec Cécile quand cette dernière se marie.

Leurs parents ne chercheront jamais à avoir de leurs nouvelles, ni le reste de leur fratrie, et ce reniement ajoutera davantage à leur mal-être.

Pour rendre hommage à Emilie, leur jumelle décédée tragiquement et lever le voile sur leur histoire, Cécile, Annette, Marie et Yvonne publient une autobiographie en 1965 intitulée « Nous étions cinq ». Un témoignage sans langue de bois où elles dénoncent tout ce qu’elles ont vécu et la cupidité des gens qui les ont entourées, notamment le Docteur Allan Dafoe qu’elles accusent d’avoir fait fortune sur leur propre compte.

Le livre connait un franc succès dans la partie francophone du Canada. Un succès cependant au goût amer car pour les nostalgiques des années Quintland, l’histoire qui constitue un peu l’envers du décor vient rompre le charme et l’innocence de l’image façonnée et projetée par les quintuplées à cette époque-là.

Le père, Oliva Dionne, décède à l’âge de 76 ans en 1979. Durant ses obsèques, elles voient leur mère et le reste de leur fratrie pour la dernière fois. Les liens sont désormais rompus à jamais, même si ces derniers continuent de vivre de l’argent issu des produits dérivés en rapport avec Quintland.

En 1993, le producteur québécois Christian Duguay apprend leur histoire par le biais de vieilles coupures de journaux. Intrigué par leur vécu hors du commun, Il veut se renseigner sur leur existence, savoir si elles sont encore en vie et ce qu’elles sont devenues depuis. Son projet est de produire un film retraçant leur biographie depuis leur naissance dans la ferme de Corbeil jusqu’aux succès de Quintland et Hollywood.

Pour ce fait, Christian Duguay cherche inlassablement leur trace dans les annuaires téléphoniques. Il retrouve d’abord Annette, mais trop timide, elle ne lui accorde que quelques minutes au téléphone. Cependant, les trois autres sœurs survivantes sont également mises au courant du projet cinématographique. D’abord très réticentes, elles acceptent finalement de collaborer avec le producteur et son équipe de casting.

Pendant toute la durée du tournage de The Million Dollars Babies, elles se rendent presque tous les jours sur le plateau, discutent avec les acteurs et les actrices et donnent leur avis avec beaucoup de timidité et de réserve. Cela les replonge dans leurs vieux souvenirs dans les studios de Los Angeles où elles étaient encore des enfants stars.

« Contrairement à ce que pensaient les gens, elles détestaient être sous les feux des projecteurs mais elles n’avaient pas d’autre choix que de faire comme disaient les adultes. » raconte Christian Duguay à leur propos.

Le film sort en 1994 et est diffusé en première partie de soirée sur la chaîne québécoise CBS et sur la chaîne française France 2.

The Million Dollars Babies permet de donner un regain d’intérêt pour l’histoire oubliée des sœurs Dionne et à la faire connaître à la nouvelle génération. Le film recueille au passage des critiques positives.

Encouragées par l’éditeur Pierre Berton, les sœurs Dionne décident de s’attaquer à l’écriture d’une deuxième autobiographie intitulée Les secrets de famille des sœurs Dionne qui sort en 1995, un recueil qu’elles écrivent à plusieurs mains, puisant dans leurs souvenirs d’enfance et de jeunesse. Ce deuxième opus se concentre plus sur leur période post-Quintland, sur leur vie de femmes adultes et sur les difficultés auxquelles elles ont dû faire face. Le livre connaît encore une fois un franc succès et est même traduit en douze langues.

Source : tvanouvelles

Six ans après la sortie du livre, le gouvernement de la province de l’Ontario consent enfin à verser quatre millions de dollars de dommages et intérêts aux quatre sœurs survivantes en qualité de compensation de plusieurs années d’exploitation du parc d’attraction Quintland. Yvonne décède deux ans plus tard des suites d’un cancer du côlon à l’âge de 67 ans. Selon ses dernières volontés, son argent est versé au profit d’œuvres caritatives pour les enfants handicapés mentaux et la protection de l’enfance.

Leur maison natale de Corbeil a depuis été transformée en musée, meublée et décorée à la manière des années trente avec des photos des fillettes et des jouets qui leur ont appartenus. Une boutique de souvenirs vend également des objets à leur effigie, notamment des coques de téléphone, des porte-clés, des calendriers, des savonettes vintage et des boîtes de biscuits.

Longtemps privées d’amour, n’ayant jamais réussi à faire le deuil de leur enfance mouvementée, Annette et Cécile racontent l’impact que tous ces événements ont eu sur leur vie amoureuse, conjugale et familiale. Leur souhait est que les parents d’aujourd’hui prennent davantage conscience des dangers qui peuvent guetter leurs enfants, notamment les réseaux sociaux.

Cécile dit à ce sujet : « Dès que j’entends qu’une femme a accouché de triplés ou de quadruplés, je prends peur. Je me dis que le gouvernement va encore la couvrir de cadeaux et l’obliger par la suite à faire des choses insensées. C’est sûr qu’aujourd’hui, les gens ont bien plus de moyens de se défendre et de revendiquer leurs droits, ça n’a pas été le cas de nos parents qui étaient de simples fermiers… Ce dont a besoin un enfant c’est d’amour, d’attention, bien plus que tous les jouets et l’argent de la terre… »

Désormais uniques survivantes de ce lourd passé, Annette et Cécile Dionne ne se quittent plus. Toutes deux veuves depuis quelques années, elles partagent ensemble un appartement à Montréal où elles coulent des jours au calme. Le 28 mai 2020, elles ont soufflé ensemble leurs 86 bougies et, par la même occasion, celles de leurs trois autres sœurs décédées qu’elles disent encore vivantes autour d’elles.

« Nous étions cinq et le resterons toujours ! »

Le 28 mai 1934, dans une petite ferme du village de Corbeil dans le nord de l’Ontario, au Canada, Elzire Dionne a battu d’immenses chances de donner naissance à cinq filles identiques. Ce sont les premiers quintuplés enregistrés au monde à survivre à l’enfance. Les filles sont devenues des pupilles de l’État, logées dans une crèche qui s’est finalement transformée en Quintland, une attraction touristique pour les visiteurs du monde entier.

 

Les sources :

 


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