Les Meurtres rituels de Toa Payoh

Depuis 4 moisCriminologie

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Quand on évoque Singapour, on pense directement à une puissance économique importante et prospère qui, en quelques années, à réussi le pari de transformer une nation au bord du chaos en un État démocratique, dont la population bénéficie de l’un des systèmes sociaux les meilleurs du monde, un pays où la criminalité et la délinquance sont proches de 0, étant donné qu’aucun problème social ou économique n’est à déplorer. Un havre de paix, direz-vous.

Et pourtant, bien avant d’être l’État idyllique donné en exemple à la face du monde, Singapour a également vécu ses périodes noires et difficiles. C’est notamment dans cette conjoncture qu’ont eu lieu, au début des années 80, les terribles crimes du district de Toa Payoh, au terme desquels deux jeunes enfants ont été kidnappés, torturés puis assassinés dans des conditions aussi sordides qu’horribles. Des crimes dont la nation singapourienne se souvient encore aujourd’hui, près de quarante ans après.

Avec cette affaire sinistre, dont les échos ne sont arrivés que tardivement aux oreilles du reste du monde, on rentre de plain pied dans un univers occulte et cruel, dominé par le paganisme, les sacrifices humains et la magie noire.

Comment se sont déroulés ces crimes ritualisés ? Quels en sont les responsables ? Qui les a poussé à tuer ? C’est ce que je vous propose de découvrir avec moi dans cette nouvelle affaire.

Pays modèle, ultra développé, multi-ethnique, pôle économique puissant à l’international qui, en un laps de temps restreint, est passé d’une ancienne colonie britannique au bord du chaos à un exemple socio-économique brillant, la discrète Singapour force l’admiration et le respect partout dans le monde. Pourtant, peut-être à cause de l’éloignement géographique et de son histoire, qui suscite peu d’intérêt hors de ses frontières, peu de gens s’intéressent à ce qu’elle ressemblait par le passé.

Dès le début du 20e siècle, la cité-État connaît une importante vague migratoire issue des pays et îlots voisins : Malais, Chinois, Indonésiens, Philippins, Laotiens, arrivent en masse sur l’archipel, fuyant guerres civiles, régimes dictatoriaux, famines et pauvreté.

Chacun de ces nouveaux migrants apporte avec lui son bagage culturel et spirituel. Ils sont de foi bouddhiste, hindouiste, musulmane, brahmane et sont persuadés que la jungle qui entoure Singapour est peuplée de démons et de forces surnaturelles, capables de changer la destinée d’un individu, en bien ou en mal.

À l’instar de la Chine, le nouveau gouvernement singapourien met en place un plan de planification urbain, prévu pour accueillir le maximum de personnes dans un espace restreint, tout en privilégiant confort et souci sanitaire. Désormais, pour faire des études supérieures et trouver un bon job, il faut impérativement vivre dans la métropole. Les zones rurales se dépeuplent peu à peu, alors que les villes se remplissent à vue d’œil.

Source : mapio

Les musulmans, bouddhistes et hindouistes vivent en parfaite harmonie, et temples et mosquées sont construits côte à côte. Les croyances païennes, qui faisaient encore légion il n’y a pas si longtemps, sont abandonnées au profit d’un mode de vie et de pensée en adéquation avec la modernisation du pays en marche. Au début des années 70, Singapour compte environ 2 413 945 habitants, dans laquelle les Chinois sont majoritaires et forment à eux seul près de la moitié de la population totale.

Néanmoins, à quelques kilomètres des zones urbaines, la jungle continue d’être un terrain fécond aux pratiques païennes. Ses forêts, denses et peu peuplées, constituent un terrain propice pour les sorciers et les chamans de tout acabit, derniers gardiens d’une civilisation dépassée, et appelés tang-kees et bohoms dans les dialectes locaux. Ces sorciers, guérisseurs, médiums et prophètes, sont d’ailleurs les derniers à perpétuer la tradition.

Outre cette renaissance socio-économique, qui bouleverse vie sociale et mode de pensée, le gouvernement singapourien est très soucieux de garantir la sécurité de ses citoyens. Des lois strictes, visant à réduire la criminalité, sont mises en place avec des punitions sévères à l’appui.

Les résultats ne se font pas attendre : les crimes et autres actes de délinquances chutent de façon vertigineuse. Le citoyen lambda peut désormais circuler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et laisser ses enfants jouer sans surveillance. Le pays est devenu tellement édulcoré et sans danger que des pénitenciers commencent même à fermer leurs portes, tant le nombre de prisonniers est ridiculement bas.

Les districts de Clementi et de Toa Payoh accueillent à eux seuls plus de la moitié de la population. L’individualisme, le train de vie à l’américaine, le timing serré et le stress ont eu raison d’une certaine tradition tribale et familiale, en vigueur jusqu’ici. Dans ces logements modernes, le voisinage, dans ce qu’il possède de convivial, est relégué aux oubliettes. Le capitalisme féroce a pris le pas.

En effet, l’habitat traditionnel, où cohabitaient jusqu’à trois générations d’une même famille, n’est plus à l’ordre du jour et pour chaque couple nouvellement marié, trouver une place dans cette fourmilière urbaine prend les aspects d’un parcours du combattant.

Outre le quartier des affaires et ses reluisants gratte-ciel, l’écrasante majorité des citoyens s’agglutine dans des blocs d’appartement, identiques et minimalistes, croulant sous la végétation luxuriante qui se déploie, même en pleine ville. Ici, pas de pauvres ni de riches, mais plutôt une classe moyenne émergente qui constitue un modèle social : le modèle de la réussite Made in Singapour, basé sur l’égalité des chances et l’amélioration du niveau de vie.

C’est dans un quartier paisible de Toa Payoh, Lorong, plus précisément au septième étage d’un de ces fameux « social flats », que vit un certain Adrian Lim, agent de recouvrement à la radio nationale et père de famille. Un homme discret et appliqué dans son travail, et dont les supérieurs ne disent que du bien. Ses deux enfants vont à l’école, sa femme s’occupe de la maison et la famille a un train de vie correct et aisé.

Pourtant, quelque chose semble manquer à Adrian Lim ; cette vie trop rangée et presque monotone ne lui convient plus, le modèle social parfait érigé par son pays l’ennuie presque « On se croirait en URSS avec la tension en moins ! » Se moque-il.

De plus, il a beau rester sur son balcon à des heures tardives de la nuit, il ne se passe jamais rien dans le quartier, pas un bruit de sirène, pas l’ombre d’un agent des forces de l’ordre, pas de vol, pas de crime, pas même de disputes chez les voisins. Rien !

Lim veut changer de vie et pour cela, il a un plan tout tracé, qu’il compte bien mettre en pratique.

Mais avant d’en dire davantage, faisons plus ample connaissance avec ce personnage. Adrian Lim est né le 6 janvier 1942 dans une zone rurale, et il est l’aîné d’une famille modeste. Élève peu brillant mais doté de beaucoup d’imagination, il veut quitter l’école pour commencer à travailler et gagner son propre argent, puisque son père refuse de lui en donner. C’est un adolescent turbulent au tempérament ombrageux et sanguin, qui cherche souvent la bagarre.

Avant même d’entamer le lycée, Lim arrête ses études et commence à faire différents petits boulots pour aider sa famille. Garçon borné mais appliqué à la tâche, il est embauché par la radio de Singapour « Rediffusion Singapore » en 1962, alors qu’il a seulement vingt ans. Son travail consiste alors à installer et réparer des câbles. Au bout de trois ans de bons et loyaux services, il est promu au poste d’agent de recouvrement, poste auquel seules les personnes diplômées peuvent habituellement prétendre.

Source : wikipedia

En 1967, Lim se marie avec sa petite amie de longue date. Pour ce faire, il embrasse la foi de sa femme et devient catholique. Le couple a deux enfants. La petite famille vit dans un logement social jusqu’en 1970, date à laquelle Lim acquiert un trois pièces-cuisine au septième étage du bloc 12, dans l’un des immeubles que compte le district de Toa Payoh Lorong. Le quartier est calme et sans histoires, et compte plusieurs familles de la classe moyenne, semblables à celle des Lim.

Mais sa vraie vocation, c’est le spiritisme, auquel il s’adonne de manière assidue dès 1973, après avoir eu une révélation. Ce « hobby » devient rapidement pour Adrian Lim une sorte de travail à mi-temps, et pour pouvoir recevoir ses clients en toute quiétude, loin des regards indiscrets, il loue une petite chambre dans le bloc d’appartements, mitoyen au sien.

Dans les premiers temps, les affaires ne marchent pas comme il l’aurait souhaité, mais grâce au bouche à oreille, il devient de plus en plus connu. Il faut dire que malgré la super modernisation du pays, la superstition et le pouvoir des divinités constituent toujours le socle fondateur de la société singapourienne.

Adrian Lim refuse de se faire de la publicité et compte plutôt sur ses clients pour lui en ramener d’autres. La majeure composante de ses clients est constituée de femmes, pour la plupart exerçant dans les métiers de la nuit : escort girls, gogo danseuses, prostituées. Elles sont pour la plupart d’origine philippine ou thaïlandaise, toutes ayant beaucoup de problèmes d’ordre personnel et financier, toutes ne voulant qu’une chose : s’élever socialement et trouver des maris riches, pour les entretenir jusqu’à la fin de leurs jours, et ne plus avoir à travailler dans les bars et à coucher avec tout le monde contre de l’argent.

Lim acquiesce : oui, il peut changer leur destinée, à condition qu’elles soient régulières dans leurs payements.

Il promet de mettre fin à leurs malheurs. Grâce à ses rituels sacrés, elles n’auront bientôt aucun mal à se dégoter le petit ami richissime tant convoité. À coups de filtres et de potions qu’il leur fait ingérer, et d’amulettes pour éloigner le mauvais œil, le charlatan leur assure qu’ainsi elle deviendront plus belles et attirantes, et qu’elles mettront toutes les chances de leur côté. Les filles, crédules et désespérées, ne demandent qu’à le croire et à chaque fois, lui payent tout ce qu’il leur demande.

Mais utiliser toujours les mêmes antidotes et les mêmes rituels de sorcellerie peut faire douter la plus fidèle des clientèles ; alors il innove, avec les moyens du bord. Lors de l’une de ses promenades dans les quartiers miteux situés de l’autre côté de la rive, il croise le chemin d’un bomoh, un chaman malais, qui lui apprend les rouages du « métier » et l’initie à différents rituels de sorcellerie et de magie noire. L’ancien agent de recouvrement apprend beaucoup de son mentor et le consulte souvent.

Ainsi, avec plus d’un tour dans son sac, Lim peut à chaque fois produire l’effet escompté, guérir et générer admiration et frissons. Afin de persuader ses clientes que quelqu’un les jalouse ou leur veut du mal, il procède à un rituel nommé « Tour des aiguilles et de l’œuf », un simulacre qui consiste à trouer l’extrémité d’un œuf cru et d’y introduire discrètement des aiguilles chauffées à blanc, puis le recouvrir avec du plâtre, de sorte à ce que la cliente ne devine pas la supercherie.

L’œuf magique est ainsi passé à plusieurs reprises au-dessus de sa tête avant d’être cassé devant elle. À la vue des aiguilles noircies, la cliente est tout de suite persuadée d’être dans la ligne de mire d’un ennemi ou d’une rivale et que c’est son mauvais œil qui vient de se matérialiser ainsi !

Les divinités auxquelles Adrian Lim fait souvent appel sont la déesse hindoue Kali et la divinité thaïlandaise Phragann, toutes les deux ayant un rapport étroit avec le monde de la féminité et de la fécondité.

Il faut dire que plus d’une fois, Lim a été attiré par une cliente, allant jusqu’à fantasmer sur elle, l’imaginant dans des postures suggestives et pornographiques, parfois retenue par des liens en qualité d’esclave, et plus elles sont jeunes, plus elles l’attirent.

De plus en plus incapable de gérer ses pulsions, obsédé par le sexe, Adrian Lim commence à avoir recours à d’autres moyens pour arriver à ses fins. Désormais, il impose à ses clientes des rituels sexuels pour guérir leurs maux. Des pratiques où le tactile l’emporte largement sur le spirituel.

Dans son curieux cabinet au décor kitsch et chargé d’odeurs d’encens, massages ayurvédiques et positions du Kâma-Sûtra sont désormais à l’honneur, auxquels il prend part, toujours en sa qualité de guérisseur, portant des talismans et des pendentifs représentant des divinités autour de son cou, et même sur ses parties génitales.

Sur ses clientes, Lim pratique des massages ayurvédiques inspirés de la médecine indienne ancestrale, des massages pendant lesquels la femme doit se mettre entièrement nue. L’ensemble du rituel se conclut généralement par un rapport sexuel consenti, censé la libérer des mauvais esprits qui la pourchassent.

Ses clientes, convaincues qu’il détient là de super pouvoirs, se plient sans hésiter à ses volontés, incapables de faire la différence entre moral et immoral.

Mais Adrian Lim, en homme d’affaires avisé, ne se contente pas uniquement de cela. Sa fidèle clientèle compte aussi des hommes et des femmes plus âgés. Pour ceux-là, il utilise des rituels plus ou moins semblables, tout en faisant l’impasse sur le côté pornographique. Rusé et cupide, il n’hésite pas à leur soutirer d’importantes sommes d’argent en échange de promesses de santé, de fortune et de longévité.

Avec ça, Adrian Lim a aussi recours à d’autres moyens extrêmes et un peu dépassés : la guérison par électrochocs, seuls capables de soulager, selon lui, les migraines récurrentes, les maux de tête, la perte de mémoire, voire même le diabète et le cancer !

La réputation du guérisseur de Toa Payoh ne tarde pas à faire le tour des boîtes de nuit et des maisons closes, dans lesquelles un bouche à oreille promotionnel et efficace permet de vanter ses mérites de médium, de sorcier et de guérisseur toutes options.

Catherine Tan Mui Choo, barmaid, entend pour la première fois parler de lui par le biais d’une amie qui n’arrête pas de chanter ses louanges. Tan Mui Choo, dont la vie n’est pas si rose que cela, décide d’aller à la rencontre de cet homme aussi fascinant que mystérieux, dans l’espoir de trouver une solution à ses problèmes.

Elle ne va pas bien, elle a énormément de problèmes familiaux. Avec ses parents, la guerre est déclarée depuis longtemps. Souvent en colère, en mal d’amour et d’attention, Tan se sent rejetée de tous et pense même à un moment à se suicider. Et puis un soir, elle pousse la porte de l’appartement 12, à Toa Payoh …

Avec Adrian Lim, le coup de foudre opère dès leur première entrevue ; Tan est complétement emportée et subjuguée par cet homme, pas spécialement beau mais qui réussit facilement à l’envoûter. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et deviennent rapidement amants.

Source : undertheangsanatree

Nous sommes alors en 1975, Adrian Lim travaille toujours à la radio, il est toujours marié à sa femme, il passe toutes les nuits à la maison, tout en menant en parallèle sa double vie en catimini. Catherine Tan Mui Choo et lui emménagent ensemble la même année, dans un petit appartement à deux blocs de celui où se trouve le cabinet.

Mais les histoires d’infidélité ne pouvant pas être tenues longtemps secrètes, madame Lim découvre que son mari la trompe. Elle le quitte instantanément avec leurs deux enfants et entame une procédure de divorce à l’amiable. Ils se séparent en juin 1977 et Adrian épouse Tan dans une petite chapelle catholique, en présence de deux témoins et sans la famille de la jeune femme.

Désormais libres de vivre leur amour au grand jour, les deux nouveaux mariés ne se quittent plus. Tan est aux petits soins pour son mari et lui prépare ses desserts préférés. Lim, débarrassé de sa famille, quitte son job d’agent de recouvrement à Radio Rediffusion Singapore afin de se consacrer entièrement à son métier de charlatan. Tan tombe rapidement sous son joug, manifestement manipulée en profondeur.

En 1978, les affaires deviennent de plus en plus prospères. Adrian Lim peut désormais toucher le double de son salaire rien qu’en baratinant des gens. Dire qu’il a passé des années à croupir sur une chaise de bureau, à réparer des câbles de radio, alors que sa vraie vocation était ailleurs ! Une fois même, un de ses fidèles clients lui verse la somme de 7000 $ pour avoir exorcisé et guéri sa mère définitivement.

Le business du couple Lim continue ainsi dans l’illégalité et l’impunité la plus totale et ils sont tous les deux contents d’empocher à chaque fin de mois les sommes pharamineuses versées par leurs fidèles clients. Mais comme « bien mal acquis ne profite jamais », mari et femme n’ont d’autre occupation que de dilapider leur argent dès qu’ils l’empochent : Adrian dans les casinos et à la roulette russe et Tan, en vêtements signés et en produits de beauté français, importés à prix d’or. Souvent à court de liquidités, ils accumulent les dettes auprès de leurs créanciers.

La vie de couple, si idyllique et passionnelle du début, s’assagit elle aussi avec le passage du temps. Mais l’influence de Lim sur Tan est vertigineux : il l’assujettit, la manipule et bientôt, se met aussi à la violenter et à la frapper, faisant fi des nouvelles lois en vigueur contre les violences domestiques. Tan ne se plaint jamais, ne le dénonce jamais, le craignant presque.

L’appétit de Lim pour l’argent devient aussi de plus en plus grand et pour le satisfaire, il oblige sa jeune épouse à se prostituer et à lui ramener ses gains, la pousse même à coucher avec de très jeunes garçons, afin de « préserver sa beauté éternelle ». Tan Mui, comme à son habitude, se plie à toutes ses volontés sans donner son avis.

Mais la mission de Tan ne se limite pas qu’à la prostitution, elle s’occupe aussi de faire la campagne marketing de son mari, allant jusqu’à recruter elle-même les futures clientes parmi ses amies, et même dans les nightclubs et les bordels des quartiers chauds de la capitale Singapore City, où pullulent les immigrées à peine débarquées des Philippines et du Laos.

Une fois même, et sur ordre de Lim, Tan lui « offre » même sa plus jeune sœur, pour qu’il couche avec elle afin de la « guérir » d’un soi-disant mauvais œil, qui ne cesse de la poursuivre.

Pour la récompenser de ses bons et loyaux services, Lim élève Catherine Tan Mui Choo au rang de « Sainte Épouse », un titre avoisinant celui d’une petite divinité.

Leur vie de couple, particulière et malsaine, continue ainsi jusqu’en 1979, où un troisième personnage fait son entrée dans leur univers.

Nous sommes donc en 1979, et madame Kah Hong, accompagnée de sa fille Lai Ho, vient consulter Adrian Lim pour se faire faire des amulettes de protection et attirer la bonne fortune sur son aînée, pour qu’elle puisse trouver un bon parti.

Les deux femmes sont rapidement subjuguées par le fameux tour « de l’œuf et des aiguilles », devenu un peu la marque de fabrique du guérisseur. Elles sont tellement impressionnées par ce qu’elles voient qu’elles décident d’y retourner une seconde fois, accompagnées de la sœur cadette, Hoe Kah Hong. Cette dernière souffre d’une dépression. Adrian Lim exerce aussi ses capacités surnaturelles sur elle pour la guérir.

Cette fragile jeune femme de vingt-quatre ans a tout pour flatter l’ego d’Adrian Lim. Il détecte rapidement chez elle un profond mal-être. Il a deviné juste : Hoe Kan Hong vient d’un milieu familial dysfonctionnel, où elle a beaucoup souffert.

Née en 1955, elle perd son père très jeune et est recueillie par sa grand-mère paternelle, qui la prend chez elle et l’élève comme sa propre fille. Hoe est très attachée à elle. Après le décès de son aïeule, elle est contrainte de retourner chez sa mère. Rapidement, on lui fait sentir qu’elle n’est pas la bienvenue, qu’elle dérange, qu’elle est presque indésirable. En effet, sa mère n’a d’yeux que pour sa fille aînée, Lai Ho.

Hoe souffre beaucoup de ce favoritisme et devient une adolescente rebelle et incontrôlable et ce, malgré les menaces de sa mère de la chasser de chez elle.

Pour fuir ce foyer dans lequel elle n’a pas sa place et où personne ne remarque son existence, la jeune fille épouse Benson Loh Ngak Hua, un marchand ambulant d’origine vietnamienne, avec lequel elle s’installe dans un petit logement social.

La situation financière du couple n’a rien de reluisant ; Benson Loh, en sa qualité d’itinérant, n’a pas de revenus extraordinaires. Néanmoins, il fait tout pour faire plaisir à sa jeune épouse, dont il est amoureux. Mais Hoe souffre d’épisodes dépressifs récurrents qui affectent sa vie quotidienne et l’empêchent de tomber enceinte.

Elle fait la paix pendant un moment avec sa mère, même si au fond, elle ne lui a jamais réellement pardonné. Sous son influence, Hoe Kan Hong commence à fréquenter de plus en plus l’appartement 12 de Toa Payoh, où Adrian Lim se dit capable de trouver une solution à tous ses problèmes.

Le charlatan la persuade de rester avec lui pour toujours. Pour cela, il ne recule devant rien pour la manipuler, la persuadant qu’elle est poursuivie par des forces démoniaques qui cherchent à lui nuire, joue devant elle le simulacre du tour des aiguilles et de l’œuf et la prend à part pour lui parler seul à seule :

« Tu vois ces aiguilles noires dans le jaune d’œuf ? Ce sont ta famille ! Ils ne t’aiment pas, ta mère te veut du mal, elle te tuerait volontiers si elle le pouvait ! Elle dégage de mauvaises ondes, je l’ai senti dès qu’elle a franchi le seuil de la porte ! Reste avec moi. Tan Mui Choo et moi nous occuperons bien de toi, tu ne manqueras de rien, tu auras même de l’argent, autant que tu le voudras ! Seulement, il faut que tu restes avec moi, je t’aime et je veux que tu deviennes ma femme, ma sainte femme.»

Hoe Kan Hong hésite : et Benson Loh ? Elle est déjà mariée, elle ne peut pas abandonner son mari, elle ne peut pas divorcer ! Mais Lim, avec toute sa force de persuasion, la rallie à son camp, lui ment, diabolise son mari :

« Que peux-tu attendre d’un marchand de durian ? Ce n’est qu’un plouc, un misérable illettré débarqué de sa jungle ! Tu veux savoir ce qu’il fait de tout son argent ? Tout cet argent dont il te prive, sous prétexte que les gens préfèrent maintenant la glace américaine au durian ? Eh bien, il entretient sa maîtresse. Oui, il a une maîtresse, et même plusieurs ! Veux-tu contracter la syphilis ou une autre saloperie de MST? Veux-tu continuer à vivre avec lui ? »

Hoe fait non de la tête. Elle ne peut plus rien dire, elle est même à moitié persuadée ; oui, en fin de compte, que peut-elle attendre d’un mari qui vit au jour le jour, qui peine à ramener un salaire digne de ce nom à la maison, qui accumule les retards de loyers et qui en plus, la trompe impunément ?

Lim lui sourit avec sollicitude, lui donne un talisman à cacher dans son soutien-gorge ; puis il lui conseille de rentrer chez elle et de faire comme si ne rient était. Toutefois, il lui ordonne de revenir pour une deuxième séance.

Hoe subit le rituel sexuel qu’Adrian Lim impose à la plupart des femmes jeunes venues lui demander de l’aide. Il lui ordonne d’enlever ses vêtements et de passer dans la chambre. Pendant toute la durée des ébats, Lim dit à Hoe que maintenant, il est réincarné en la déesse Kali. Il lui fait des massages sexuels et lui demande de faire de même sur lui.

Au bout de plusieurs de ces séances rapprochées, Hoe est élevée au rang de « Sainte Femme » lors d’une autre cérémonie à caractère sexuel. Elle finit par quitter son mari, couper les ponts avec sa famille et part rejoindre Lim et Tan Mui dans l’appartement 12.

Certains des rituels commencent à revêtir un caractère festif, comme cette fois où Adrian Lim, fort de son expérience de technicien en câbles électriques, crée toute un système pour faire croire que ce sont les mauvais esprits qui hantent une cliente en jouant de la musique. Et c’est presque tous les soirs comme ça.

Source : straitstimes

Les voisins immédiats sont incommodés jusqu’à des heures tardives par les cris des clientes en transe, ceux de Lim et par la musique. Ils lui adressent des avertissements sans succès et finissent par alerter la police. Mais cela n’arrête pas la cacophonie pour autant. Les choses continuent ainsi jusqu’au début de l’année 1980.

Tan Mui Choo qui adore les produits cosmétiques et consacre beaucoup de temps à son hygiène personnelle, récupère les catalogues de produits de beauté dans la boîte aux lettres à chaque fois, quand elle descend chercher le courrier. Un matin, elle croise une jeune femme habillée en rose, représentante d’une célèbre entreprise de cosmétiques.

Tan sympathise rapidement avec elle. La vendeuse se présente : elle s’appelle Lucy Lau Kok Huang et fait du porte à porte. Elle vante à Tan les mérites de la marque qu’elle représente et promet de revenir la voir la prochaine fois avec des échantillons de produits, afin qu’elle puisse tester avant d’acheter.

Lors de sa deuxième visite, Lucy Kok Huang, sa Samsonite rose à la main, vient sonner à l’appartement 12. C’est Adrian Lim qui lui ouvre. Sa femme n’est pas là, partie faire des courses, mais il offre de se rendre utile. Lucy Lau rentre. Alors qu’une discussion est entamée, Adrian Lim dit à la jeune femme qu’elle est sûrement sous l’emprise d’une force démoniaque qui cherche à se poser en obstacle à toute proposition de mariage pour elle. La jeune femme soupire : en effet, c’est le troisième petit ami qui vient de la quitter et sa famille ne cesse de lui mettre la pression pour qu’elle se trouve un conjoint, sans succès. Pourtant elle est jolie, Lucy Lau, et cela n’échappe pas à Adrian Lim qui déjà, mijote un plan diabolique de son imagination.

« Revenez me voir demain. Je ferai mon possible pour vous aider. »

Quand elle revient la deuxième fois, elle trouve Tan et Hoe également là. Tan présente Hoe en tant que sa petite sœur. Au préalable, Adrian Lim les a mises au courant de ce qu’il comptait faire avec la représentante en cosmétologie.

On donne à Lucy un verre de lait contenant une dose importante de sédatif et en quelques minutes, elle sombre dans un profond sommeil. Adrian Lim l’emporte dans la chambre à coucher et la viole immédiatement. Il répète ce manège à chacune de ses visites, jusqu’à ce que Lucy décide de ne plus revenir. Énervé par la tournure que prennent les choses, il la menace et se met à la suivre dans la rue. La jeune femme finit par le dénoncer à la police pour viol.

Arrêté et interrogé, Lim se dit innocent, dit que Lucy a inventé toute cette histoire afin d’éviter de lui rembourser une somme d’argent qu’il lui avait prêtée. Sans preuves à l’appui, il est libéré sous caution, tout en restant sous l’étroite surveillance des policiers. Il retourne le jour même à ses occupations habituelles, mais néanmoins avec un goût amer, et pour cause : c’est la première fois de sa vie qu’une femme ose porter plainte contre lui. Il n’a pas l’habitude.

De son côté, Lucy Lau refuse de retirer sa plainte et ordonne que le domicile de son agresseur soit perquisitionné. Lim et ses femmes sont convoqués une autre fois et subissent un interrogatoire plus serré que le premier. Tous les trois nient le chef d’accusation, mentant et produisant des alibis qui se contredisent.

Adrian Lim, furieux d’être malmené ainsi, décide alors de se venger de la plus atroce des manières. Pour sauver son business qui risque de couler si la rumeur du viol de Lucy Lau se propageait, et surtout pour détourner l’attention des policiers à son égard, il décide de tuer des enfants afin de les « occuper » avec une nouvelle enquête.

Mais ce ne seront pas des meurtres improvisés, oh non ! Afin d’écarter tout soupçon, il faudra que ceux-ci soient bien organisés.

Il s’en ouvre le soir-même à Tan Mui : « La déesse Kali réclame un enfant ayant encore le lait de sa mère entre les dents ! »

Nous sommes au début de janvier 1981. Le plan du meurtre est prévu pour les prochains jours. C’est Tan et Hoe qui sont chargées de trouver les victimes potentielles en toute discrétion. Pour ce faire, elle effectuent des promenades quotidiennes dans les parcs de jeux de leur district, observant derrière d’épaisses lunettes noires les allées et venues des enfants et des mamans, ceux qui sont accompagnés et ceux qui, au contraire, sont là tous seuls, roulant sur leurs petites bicyclettes.

Le 24 janvier, Agnès Ng Siew Hock, une petite fille de neuf ans, disparaît devant l’église de « The Risen Christ », située à quelques kilomètres de Toa Payoh Lorong. C’est Hoe qui l’accoste la première et lui propose de venir avec elle pour lui acheter une glace. La petite fille la suit jusqu’à l’appartement.

Pauline, la grande sœur d’Agnès, est la dernière à l’avoir vu vivante. Sa disparition est signalée aux autorités le jour-même.

Dans la nuit du 25 janvier, à Toa Payoh, un jeune charpentier de retour d’une séance tardive au cinéma, tombe sur un sac marron en PVC, posé devant l’ascenseur de son immeuble. Il tourne la tête à droite et à gauche. Quelqu’un a surement dû l’oublier ici.  Alors il attend un moment, espérant voir revenir le propriétaire du sac.

En vain. Le jeune homme, curieux, décide alors d’ouvrir le zipper. Il manque avoir une crise : la tête ensanglantée d’un enfant surgit la première comme celle d’une poupée dépareillée. L’homme tremble de tous ses membres : à l’intérieur du sac, il aperçoit le corps de la petite Agnès en position fœtale. Elle est morte. La police est immédiatement avertie.

Durant l’autopsie, les légistes remarquent que le corps de l’enfant a été brûlé par endroits avec des cigarettes. Il y a également des traces de coups, de strangulation et des traces de sperme au niveau de ses parties génitales et dans son rectum.

Les investigations commencent mais sont rapidement limitées par l’insuffisance de preuves et de pièces à conviction. Les policiers interrogent pas moins de deux cent cinquante personnes habitant dans la zone où le cadavre d’Agnès a été retrouvé. Mais au bout de plusieurs jours, aucun suspect n’est retenu et tous sont relâchés.

Une semaine après la découverte du cadavre, la mère de la victime reçoit un coup de fil anonyme, dans lequel une voix de femme la menace de faire subir le même sort à ses autres filles. La voix à l’autre bout du fil ajoute que leurs corps seront charcutés et jetés en pâture aux chiens errants.

Alors que toute la zone d’habitation de Toa Payoh est encore secouée par ce drame sans précédent, le 6 février 1981, soit deux semaines plus tard, une deuxième victime fait les frais du trio infernal.

Les célébrations du Nouvel An Chinois battent alors leur plein à Singapour. Partout, ce n’est que festivités, feux d’artifices, danses traditionnelles, stands de nourriture et de boissons, costumes colorés et visites, échangés entres familles et amis.

Le petit Ghazali Marzuki, âgé de dix ans, est invité chez sa grand-mère pour célébrer l’événement. Alors que ses tantes préparent le repas du soir, il descend avec ses cousins jouer dans le petit parc en face de l’immeuble, situé à Clementi, un quartier résidentiel de l’ouest de la capitale, Singapore City. Alors que ses cousins vont chercher des glaces, l’enfant reste seul pendant un instant, temps largement suffisant pour être discrètement approché par une femme inconnue :

– Salut toi ! Tu joues ?

– Oui, nous sommes en train de construire un temple !

– Un temple, c’est intéressant ! Mais tu sais, j’aurais besoin de toi pour m’aider, juste quelques minutes et on revient. Pas la peine d’avertir tes cousins ni de le dire à ta maman ! Tu es d’accord ?

L’enfant accepte sa proposition et c’est main dans la main qu’ils prennent un taxi ensemble.

Quand ses cousins reviennent les mains chargés de cornets, ils ne trouvent pas trace de Ghazali. Croyant à un tour de cache-cache improvisé, ils font le tour du terrain de jeu, inspectent les W.C publics, cherchent derrière les arbres. Au bout d’un moment, la panique commence à les gagner.

Ce n’est pas normal ! Ils hésitent à avertir les parents de peur de se faire rabrouer ou corriger et restent à l’attendre sur place, s’attendant à le voir surgir d’un moment à l’autre. Mais il commence déjà à faire nuit et leur grand-mère les appellent déjà du balcon pour monter dîner. Ghazali ne rentrera pas à la maison cette nuit-là.

À l’autre bout de la ville, assise à bord d’un taxi Hoe, qui tient Ghazali sur ses genoux, demande au chauffeur de les déposer juste devant cet immeuble. L’enfant est conduit rapidement à l’intérieur, où Tan le drogue avec un sédatif dilué dans un soda. Mais le comprimé n’agit pas suffisamment pour le rendre tout à fait inconscient.

Source : asiaone

Le petit Ghazali reprend rapidement ses esprits, mettant Adrian Lim, Tan Mui et Hoe dans l’embarras. Les trois criminels sont pris de panique, alors ils décident de le tuer tout de suite. Dans un premier temps, il est violé et étranglé par Lim, avant d’être saigné et noyé dans une baignoire par les deux femmes.

Tan et Hoe se badigeonnent la figure avec le sang du petit garçon et en mettent aussi sur des photos de divinités.

Pendant ce temps, la famille de Ghazali le cherche partout, dans chaque recoin du district, questionnant les passants et les voisins sans succès.

Les recherches continuent dans les temples et même dans les mosquées, où la famille du disparu, qui est musulmane, y connaît à peu près tout le monde.

Le soir, le cœur lourd, sans avoir retrouvé leur enfant, les parents rentrent chez eux, complétement abattus. La police est alors prévenue et ouvre une enquête sur-le-champ pour disparition inquiétante. Une enquête qui ne dure d’ailleurs pas très longtemps puisque le lendemain, le corps de Ghazali Marzuki est découvert au même endroit que celui d’Agnès, c’est-à-dire au bloc 12, à quelques mètres de l’appartement de ses assassins.

À la suite de son autopsie, le légiste conclut qu’il est mort par suffocation, due à une noyade. Par ailleurs, son cadavre comporte également des traces de strangulation, des brûlures de cigarette dans le dos et une trace de piqûre sur son avant-bras gauche, celle de la seringue contenant le sédatif.

Les enquêteurs suivent une traînée de sang qui les mène jusqu’à l’appartement de Lim, au 7e étage. L’enquêteur Menon Singh tombe alors nez à nez avec Adrian Lim qui, vêtu d’une chemise et d’un pantalon, semble vouloir prendre la fuite.

Les policiers demandent à perquisitionner l’appartement. Ce dernier, avec un grand naturel, leur libère le passage. Ils se mettent à fouiller de fond en comble et tombent sur un agenda téléphonique avec un reste de papier contenant les noms et patronymes des deux jeunes victimes.

Tan et Hoe sont également présentes. Aux policiers qui l’interrogent, Lim se défend, nie toute implication dans le meurtre, tandis que ses deux « saintes épouses » n’ont aucun mal à passer aux aveux : oui, ils ont tué les deux enfants parce que Lim le voulait. La raison ? Il souhaitait se venger de la police lors de l’affaire de Lucy Lau, un an plus tôt.

Les trois meurtriers sont aussitôt mis en état d’arrestation et conduits au poste de police, où commencent les interrogatoires.

Dans l’appartement, les enquêteurs retrouvent d’autres éléments : des vêtements ayant appartenu à la petite Agnès, des statues représentant des divinités de la mythologie indienne, dont la déesse « Kali La Noire », présente partout en miniature, en bibelot, en tableau et en statue grandeur nature. Ils trouvent également plusieurs godemichets, revues pornographiques (pourtant interdites par la loi), des tubes de lubrifiant, des fouets, des préservatifs et de l’éther.

Le sang du petit Ghazali Marzuki est retrouvé plus tard, sur des photos de la déesse Kali, ainsi que dans un récipient, conservé dans un réfrigérateur. Tan et Hoe voulaient le garder et s’en servir pour faire des masques de beauté et des filtres d’amour pour les clientes.

Lors des interrogatoires, Tan Mui raconte le déroulement des crimes dans leurs moindres détails. Ce que les policiers retiennent, c’est que le 24 janvier 1981, Hoe a été envoyée par Lim pour kidnapper la jeune Agnès. La petite fille a été ramenée à l’appartement, nourrie par les deux femmes, puis droguée avec un comprimé de Dalmadorm. Suite à quoi, Adrian Lim l’a violée puis l’a étouffée.

Tan ajoute qu’ils ont bu du sang de la victime tous les trois, avant de placer le cadavre dans un sac, que Hoe a déposé devant l’ascenseur de l’immeuble, où il a effectivement été retrouvé quelques heures plus tard par un voisin.

Lors de sa déposition, Lim assure avoir assassiné les deux enfants pour les offrir en sacrifice aux esprits bienfaiteurs dont il espérait la protection. En réalité, il voulait assassiner six enfants, mais ses plans ont échoué.

Dans la foulée, une autre affaire de meurtre est révélée par Hoe. Deux ans auparavant effet, son premier mari Benson Loh est venu la voir pour avoir des explications au sujet de son départ précipité. Lim l’avait alors électrocuté. Hoe a assisté à toute l’opération et cela l’avait profondément ébranlée, au point de souffrir de dépression et d’avoir des hallucinations les jours qui ont suivi.

Le corps de Benson Loh ne sera jamais retrouvé. Par la suite, Adrian Lim avoue avoir coulé le cadavre dans de l’acide. Pour expliquer son crime, il confie que c’est la jalousie qui l’a animé et motivé. Il était amoureux de Hoe et la voulait pour lui exclusivement. Éliminer son ex-mari était donc pour lui la seule solution pour s’en débarrasser définitivement.

La nouvelle de l’arrestation du trio diabolique fait immédiatement le tour de la cité-État de Singapour. Les gens sont sous le choc, horrifiés par tant de cruauté.

Le dossier est confié à la High Court of Singapore et plus de 100 témoins sont entendus. Les trois accusés sont présentés à un jury composés d’experts psychologues et de psychiatres, entrevue au terme de laquelle la thèse de la maladie mentale, avancée comme circonstance atténuante, est rejetée. Adrian Lim et ses deux épouses avaient parfaitement conscience de ce qu’ils faisaient et savaient faire la différence entre le bien et le mal.

L’avocat Glenn Knight, présent lors de l’enquête, raconte :

« Adrian Lim était parfaitement lucide. Il savait ce qu’il faisait. Il était patient dans sa façon d’établir ses plans. Tan Mui Choo était d’accord avec tout ce qu’il faisait tandis que Hoe Kah Hong était plutôt une sorte de suiveuse, manipulée par les deux autres. »

Le procès des trois meurtriers dure quarante et un jours. L’un des plus longs de l’histoire juridique singapourienne.

Le verdict est prononcé le 25 mai 1983. Dehors, devant la Cour de justice, une foule mécontente s’est rassemblée depuis tôt le matin pour attendre la sentence. À la mention de « peine capitale », des explosions de joie et des pleurs ont fusé de toute part. Les trois accusés sont condamnés à la pendaison.

Lim accepte la décision de justice à son encontre et ne réagit pas en entendant son verdict. De leur côté, Tan et Hoe se sont levées de leurs box en vociférant. Elles décident de faire appel, prétextant souffrir de maladie mentale, mais leur demande est rejetée par la magistrature. Leurs avocats ont alors recours au Comité judiciaire du Conseil Privé pour demander leur grâce au président de Singapour. Ce dernier refusa de la leur accorder.

Désormais dans les couloirs de la mort de la prison de Changi, les deux femmes passent leurs derniers jours de détention dans la prière et le recueillement. Elles jeûnent et ne dorment que quelques heures par nuit. Hoe dit être souvent visitée par l’esprit de son ancien mari, Benson Loh. Une nonne, la sœur Gérard Fernandez, leur rend presque quotidiennement visite pour entendre leurs confessions et leurs dernières volontés.

Une semaine avant son exécution, Adrian Lim se met aussi à prier frénétiquement, et demande même à rencontrer un aumônier pour se confesser avant sa mort. La direction de la prison lui accorde cette dernière faveur.

Le 25 novembre 1988, à six heures du matin, les trois criminels sont pendus dans la cour de la prison de Changi.

Ainsi prend fin cette horrifiante affaire de meurtre dont la notoriété est longtemps restée limitée à Singapour. Peu de personnes connaissent cette affaire et peu ont en entendu parler hors les frontières du pays pour des raisons que l’on ignore ; par honte, par pudeur peut-être, de la part d’un gouvernement singapourien qui croyait avoir réussi à créer le modèle de la société parfaite, sans criminels et sans psychopathes en liberté. Une thèse appuyée par Adrian Lim lui-même, qui a dit à ce sujet : « Quiconque pense que Singapour est ennuyeuse et aseptisée ignore l’existence de nos criminels qui font froid dans le dos, des crapules sans égal, la véritable incarnation du mal ! »

Après l’exécution des trois assassins, les familles des deux victimes ont reçu des indemnisations de l’état. En 2016, Daliah Marzuki, la mère du petit Ghazali, a accordé  une interview au journal « The Straits Times », où elle a raconté tout le mal-être qu’elle avait vécu, toutes les souffrances qu’elle a enduré depuis la disparition de son petit garçon. Même après toutes ces années, elle n’est jamais arrivée à comprendre ce qui avait motivé son fils à suivre Hoe dans la tanière de l’horreur, alors qu’elle avait toujours veillé à le mettre en garde contre les étrangers. Ghazali est décrit par sa mère comme un petit garçon gentil et obéissant.

D’autres histoires, contemporaines à celle de l’affaire des crimes de Toa Payoh, ont secoué Singapour pendant encore quelques années, avant de retomber dans l’oubli. Un système policier plus efficace, un changement drastique dans les mentalités et les traditions, une sécurité de plus en plus renforcée ont fini par dissuader d’autres potentiels malfaiteurs.

Au début des années 80, Singapour a vécu ses périodes les plus noires et les plus difficiles. C’est notamment dans cette conjoncture qu’ont eut lieu, les terribles crimes du district de Toa Payoh, au terme desquels deux jeunes enfants ont été kidnappés, torturés puis assassinés dans des conditions aussi sordides qu’horribles. Des crimes dont la nation Singapourienne se souvient encore aujourd’hui, près de quarante ans après.

 

Les sources :

 


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